18 octobre 2017

Le peuple, cet éternel naïf

Un an après la mise en œuvre de la loi d'application sur le Renvoi des Criminels étrangers, les premières statistiques sont sous toit. Elles confirment qu'absolument aucun serrage de vis n'a lieu vis-à-vis des criminels étrangers, et n'aura jamais lieu.

La thématique du Renvoi des Criminels étrangers est un combat important du peuple suisse pour préserver sa sécurité. Elle a été abondamment abordée dans ce blog. On pourrait ouvrir les feux avec la première initiative sur le sujet en 2010 et les éteindre avec la conclusion du refus par le peuple de la deuxième initiative, dite "de mise en œuvre", en février 2016. Aujourd'hui, nous en voyons l'épilogue.

udc-pour-plus-de-secu.jpgDe nombreuses pages ont été écrites sur le sujet. Dès le début de ce long processus législatif, les élites du pays firent feu de tout bois pour enterrer ce thème par tous les moyens. Au-delà du réflexe basique cherchant à empêcher une victoire dans les urnes d'un texte porté par l'UDC, le renvoi des criminels étrangers cristallisa sur lui pratiquement tous ce que la classe dirigeante abhorrait.

Le renvoi des criminels étrangers impliquait une justice forte et suivie d'effets, et contrevenait donc à la doctrine de bienveillance mâtinée de rousseauisme et de permissivité post-soixante-huitarde de la justice actuelle. Il impliquait une automaticité du renvoi, et empiétait donc sur le rôle jupitérien tant apprécié des magistrats. Il impliquait des procédures de reconduction à la frontière, donc des frontières et des renvois. Il impliquait une politique souveraine, donc faisait un pied-de-nez à Bruxelles et son bras armé judiciaire de la CEDH. Il impliquait une période d'interdiction du territoire, donc un corps de police capable d'appliquer cette interdiction, et les centres de détention afférents.

Par quelque bout qu'on le prenne, le Renvoi des Criminels étrangers sapait les fondations même de la Suisse diluée dans l'UE que les élites bâtissaient sans relâche depuis 1992. Il était une sorte d'antimatière législative. Il fallait qu'il échoue, et il échouerait.

Aujourd'hui, il a échoué. Les chiffres le confirment.

Depuis le 1er octobre 2016, environ 450 décisions de renvoi ont été prononcées dans le cadre de la loi, aboutissant à environ 400 expulsions effectives. Étendu aux cantons manquants, le journal estime ce chiffre entre 500 et 800 pour toute la Suisse, comparable donc aux années précédentes.


Bien entendu, les journalistes cherchent des "explications". On nous parle d'une diminution des cambriolages par exemple - comme si quelques pourcents de différence allaient changer quelque chose dans des chiffres qui pêchent par un facteur de 5. On admet à demi-mot que les exceptions sont plus ou moins la norme, pour des raisons de proportionnalité - un terme que les futures victimes de récidivistes auront pleinement le loisir d'apprécier. Mais surtout même des journalistes de la Sonntags Zeitung l'admettent, "le chiffre de 4'000 [renvois annuels] émis par l’Office fédéral de la statistique pendant la campagne était largement exagéré."

24Heures explique quant à lui que "la forte hausse des renvois" n'a pas eu lieu. Bref, chacun feint l'étonnement avec un art consommé de l'hypocrisie, alors que cette dilution totale de l'initiative était l'objectif de départ.

Rappelons-nous: à l'initiative du renvoi des criminels étrangers succéda un "groupe de travail" élaboré par Simonetta Sommaruga, et noyauté par des adversaires de l'initiative - groupe de travail qui n'accoucha de rien d'autre qu'une variante du contre-projet refusé par le peuple en 2010. À la suite de quoi l'UDC se retrouva contrainte de repartir devant le peuple avec une nouvelle initiative, mal ficelée (le texte n'ayant pas été écrit pour être déposé comme tel) et contre laquelle l'ensemble de la classe politique, les médias et de pseudos-mouvements de la société civile montés de toute pièce se mobilisèrent. Les perdants de 2010 avaient l'occasion de rejouer le match. Ils tenaient leur revanche, et gagnèrent. Mais leur victoire est aussi la défaite de la sécurité.

Le projet de loi du "groupe de travail" - l'opposition parlementaire à l'UDC, sous l'égide bienveillante de Mme Sommaruga - constitue donc l'application de fait de l'initiative pour le Renvoi des Criminels étrangers. Cette loi n'a, à dessein, aucun effet. Il faut être fou, hypocrite ou d'une naïveté sans limite pour s'en étonner.

Rappelons-nous de la campagne de 2016: l'UDC clamait que seule l'initiative de mise en œuvre - impliquant une liste de délits clairement définis et l'automaticité du renvoi - pourrait juguler la masse de criminalité envahissant le pays depuis la libre-circulation. À cette interprétation s'opposait celle de l'establishment affirmant que le contre-projet-bis du Parlement entraînerait 4'000 renvois par an, ce qui serait bien suffisant. Lors de cette campagne, Jean-Luc Addor, conseiller national UDC, eut ces paroles prophétiques:

En été 2015, le Parlement fédéral a voté une loi qui réintroduit en substance une clause de soi-disant « rigueur » (en réalité, une clause de protection des étrangers criminels) qui, à côté d’autres éléments, au lieu de permettre l’expulsion d’un peu plus de 10’000 étrangers condamnés par les tribunaux suisses (comme le demande l’UDC), réduira ce nombre à moins de 4'000 ; et encore, ce dernier chiffre pourrait être encore plus bas si, comme on a tout lieu de le craindre, les tribunaux transforment ce qu’on présente au bon peuple comme un régime d’exception en règle protégeant les criminels au détriment des victimes et de la sécurité publique.


Et c'est exactement ce qui s'est passé. Sauf qu'au lieu de 4'000, il n'y a en fait rien de discernable.

Mais, s'il était possible de sentir le moindre frémissement dans la gestion des renvois, l'étincelle de chaleur serait encore rapidement étouffée par un nouvel extincteur. Citant 24Heures:

[Il semblerait que] les juges usent volontiers de la clause d’exception: celle-ci consiste à suspendre une expulsion automatique si le délit est jugé trop mineur pour une telle sentence, ou en fonction de la situation du condamné – par exemple s’il est né en Suisse. (...) La Cour suprême de Zurich a quant à elle décidé la semaine passée de ne pas expulser un Allemand coupable d’un passage à tabac pour un autre motif, plus surprenant: les juges ont estimé que son expulsion contreviendrait à l’accord sur la libre circulation des personnes.

 
La libre-circulation des criminels. Nous y sommes. Officiellement.

Il paraît qu'à une époque la Suisse était un pays libre et indépendant ; il semble qu'aujourd'hui, il ne le soit plus dans les bornes que les dirigeants imposent à un peuple trop crédule pour se réveiller. Alors, chacun se calfeutre chez lui le soir, les femmes hésitent à se promener en ville la nuit et les affaires des sociétés de surveillance sont florissantes.

Les Suisses adaptent leur mode de vie, mais, politiquement, n'apprennent pas de leurs erreurs.

10 octobre 2017

La Catalogne, équilibriste sur le fil de l'indépendance

Ce soir, l'Europe entière guettait le Parlement de Catalogne, où le président Carles Puigdemont allait peut-être déclarer une indépendance immédiate. En réalité, si M. Puigdemont demanda un mandat pour déclarer l'indépendance de la Communauté autonome, il laissa la place au dialogue en demandant également le report de cette déclaration aux prochaines semaines.

Sa posture modérée provoqua la déception de la CUP (Candidature d'unité populaire), parti d'extrême gauche membre de la majorité indépendantiste du Parlement catalan, qui regretta "une occasion perdue de proclamer solennellement la république catalane". Mais, plus intéressant encore, le gouvernement espagnol aurait estimé quant à lui, sur la base du même discours, que Carles Puigdemont aurait franchi le Rubicon. Madrid aurait ainsi une justification à l'utilisation de l'article 155 de la Constitution, "l'arme nucléaire" qui autoriserait le gouvernement espagnol à "reprendre le contrôle" de la région, on se demande comment.

"Avec les résultats du premier octobre, la Catalogne a gagné le droit de devenir un état indépendant", affirma Carles Puigdemont. "Si chacun agit avec responsabilité, le conflit peut se résoudre dans le calme." Mais déjà ce soir on peut parier que le président catalan ne sera pas écouté.

Un vieux contentieux qui s'enflamme

espagne,catalogne,indépendanceLes velléités indépendantistes de la Catalogne remontent au début du XXe siècle. Bien que la région n'ait jamais existé comme État souverain au cours de son histoire, l'idéologie indépendantiste repose sur la culture, la langue propre et le droit civil catalan qui les distinguent d'autres régions d'Espagne. La large autonomie accordée à la région par la Constitution espagnole post-Franquiste contribua à renforcer le sentiment catalan au sein de la population. La Catalogne a donc été placée depuis des années sur un chemin de semi-indépendance qui ne convient plus à personne:

Communauté autonome, la Catalogne dispose de son propre Parlement, de son propre gouvernement, de sa propre police, et se charge des questions d’éducation, de santé, de sécurité et des services sociaux. Le castillan et le catalan sont ses deux langues officielles mais, à l’école, les cours sont donnés en catalan.

La région n’est, en revanche, pas compétente en termes de défense, de relations internationales et de fiscalité. Ce dernier point est d’ailleurs central dans la volonté catalane de demander l’indépendance.

La Catalogne avait demandé en 2012 à Madrid de bénéficier des mêmes privilèges fiscaux que le Pays basque – soit percevoir directement l’argent de ses contribuables puis de décider de son utilisation – mais elle s’était heurtée au refus du gouvernement espagnol, ce qui a contribué à la montée de l’indépendantisme dans la région.

 
Depuis le début de la crise, Madrid joue mal. L'Espagne ne souhaite pas compromettre son intégrité territoriale, ce qui peut se comprendre, ni la manne que représente la force économique de la Catalogne, qui est selon plusieurs estimations - mais sont-elles fiables? - un contributeur net au budget espagnol. Le gauchisme historique des indépendantistes trouve donc un carburant inespéré avec le gouvernement de droite de Mariano Rajoy, mais aussi de ses agissements face à la fièvre indépendantiste.

L'UE discrète

Tout comme la Suisse, l'Union Européenne reste étrangement muette face à l'indépendantisme catalan. Le contraste n'en est que plus marqué avec d'autres pays déclarant unilatéralement leur indépendance au mépris de la Constitution de leur pays d'origine, comme le Kosovo. Certains y verront un deux-poids-deux-mesures vis-à-vis d'une enclave musulmane, mais il s'agit sans doute également d'une certaine pudeur à l'égard d'un pays membre de l'Union. L'Espagne n'est pas la Serbie et les capitales européenne montrent leur solidarité avec Madrid.

Le paradoxe est donc qu'une entité ultra-pro-européenne comme la Catalogne se retrouve ostracisée précisément par le club qu'elle chercherait à rejoindre. La faute tient en partie à la "doctrine Prodi", expliquent des chercheurs comme le professeur de science politique Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM):

Bruxelles reprend « la doctrine Prodi », du nom de Romano Prodi, ancien président de l’exécutif de l’Union. En 2004, il avait décidé qu’un État formé à la suite d'une sécession au sein de l’Union ne serait pas nécessairement membre de l’Union.


M. Juncker reprend sur cette lancée, aidé comme les capitales européennes par le jugement de la Cour constitutionnelle espagnole, qui trancha que la légalité du référendum ne relevait pas de la Catalogne. L'Union européenne, très légaliste, enferma ainsi le processus d'indépendance catalan dans une trajectoire potentiellement explosive:

Voilà le paradoxe : si Madrid avait fait preuve de tolérance à l’endroit du référendum, il n’y aurait probablement pas de problèmes. Le fait que Madrid soit aussi fermé rend la quête d’indépendance catalane extrêmement compliquée. La seule option pour la Catalogne consiste à se présenter en victime d’une répression — et Madrid donne des raisons de le faire. Mais même là, avant que les autres membres de l’Union dénoncent fermement la situation, il faudra plus qu’une saisie des bulletins de vote et l’arrestation de quelques personnes. Pour arriver à une véritable condamnation, il faudrait imaginer un bain de sang, ou en tout cas quelque chose qui sorte complètement de l’État de droit.

 
Tout semble penser que l'on se dirige droit vers cette trajectoire.

Piège démocratique

Les arguties juridiques sur la Constitution et le respect de l'État de droit ne veulent rien dire à partir du moment où le verdict dépend de l'interprétation de textes ambigus par des juges humains, donc hautement influençables sur un sujet aussi politique. Comme n'importe quel pays, l'Espagne peut difficilement accepter de se saborder sur la base d'un texte rédigé quarante ans plus tôt.

Pourtant, la "période de discussion avant l'indépendance" lancée par Carles Puigdemont permettrait de désamorcer l'aspect législatif de la crise. Il suffirait à Madrid d'expliquer comment la Catalogne pourrait quitter le giron de l'Espagne en respectant les soi-disant procédures constitutionnelles, sauf à décréter que c'est impossible, ce qui reviendrait de facto à abandonner l'état de droit derrière lequel s'abritent les anti-indépendantistes.

Nous n'en saurons sans doute jamais rien car il est probable que Madrid ne saisisse même pas la balle. Depuis le début le gouvernement madrilène table sur la confrontation, multipliant les obstacles administratifs et les déploiements policiers contre le mouvement indépendantiste. Le résultat est désastreux en termes d'image, mais aussi de légitimité. En cherchant à empêcher le scrutin du 1er octobre par tous les moyens, Madrid n'a réussi qu'à laisser s'exprimer dans les urnes les indépendantistes catalans les plus motivés. Le résultat est sans appel: plus de 90% des votants s'exprimèrent en faveur d'une république indépendante - sans aucun rapport avec la force des indépendantistes au sein de l'assemblée législative catalane, et la participation n'était que de 42%. Il est probable que si le scrutin avait pu être organisé dans des conditions normales, les indépendantistes auraient fait un bien plus mauvais score. En refusant de prendre ce risque, le gouvernement espagnol offrit sur un plateau une victoire politique à Carles Puigdemont.

Entre intransigeance et velléités d'indépendances libérées par un scrutin faussé, tout est en place pour une terrible confrontation. L'engrenage aura des conséquences incalculables pour l'Espagne, mais aussi pour l'Europe.

01 octobre 2017

La broyeuse de l'assurance-maladie

Avec l'automne survient, en Suisse, un autre phénomène annuel: la hausse des primes d'assurance maladie obligatoire. Comme le mauvais temps, l'intensité de l'épreuve varie avec les années - en particulier les années électorales.

Il n'y a pas grand-chose de particulier cette fois-ci. Certains cantons sont plus marqués que d'autres, comme le canton de Vaud, mais dans l'ensemble tout le monde est perdant, comme d'habitude.

hausses_lamal_1996_2016.jpg

Comme on le voit au vu de ce graphique, 2017-2018 est une année "comme les autres", avec 4% d'augmentation. Mais cette présentation des données est mensongère au possible, puisqu'elle indique les hausses de chaque année, comme si les "petites hausses" compensaient les "grandes hausses" alors qu'il s'agit toujours de hausses, quelles qu'elles soient. Lissons d'ailleurs l'évolution à un optimiste 3% annuel, pour faire bonne mesure. Qui parmi nous a jamais eu un salaire avec une progression identique? Personne - et si pareils veinards existent, ils sont l'exception et non la règle.

Nous pouvons le prouver à l'aide d'une autre courbe, montrant celle-ci l'évolution des primes d'assurance rapportées cette fois-ci au PIB, qui est une bonne approximation des salaires agrégés dans tout le pays.

santé

Partant d'une base 100 en 1996 et la victoire socialiste visant à l'établissement de la Loi sur l'Assurance Maladie obligatoire, la LAMal, l'assurance est passée à plus de 240 pendant que le PIB passait péniblement de 100 à 160. Du délire.

En réalité, et malgré l'habileté du système visant à présenter les choses avec le plus grand fatalisme, les primes d'assurance-maladie obligatoire atteignent désormais des sommets et ruinent, purement et simplement, la classe moyenne.

Douleur

Du fond de sa casserole, le proverbial homard sent très nettement que l'eau est en train de se mettre à bouillir.

Fait nouveau en 2017, quelques voix dissonantes se font entendre. La nouveauté n'est pas dans le fait que des gens se plaignent, mais que ces plaintes parviennent jusque dans les pages de journaux. 24Heures se fait ainsi l'écho de plusieurs familles dont la vie est désormais broyée par le coût des primes d'assurance-maladie. Joëlle, Isabelle, Nancy, Rahime, tous ces prénoms d'emprunt font référence à autant de familles jetées dans la précarité à cause de l'assurance-maladie obligatoire - obligées de se serrer la ceinture jusqu'à ce que leur vie ne soit plus qu'un esclavage légal au nom de cette taxe, ou renonçant carrément à la payer pour obtenir un ballon d'oxygène financier. Le fait que certaines de ces personnes soient en contact avec les médias (pigiste dans un quotidien par exemple) contribue probablement à la remontée de l'information.

Le jeu est dangereux: ne plus payer ses primes, c'est s'exposer à des poursuites, l'infamant casier judiciaire financier helvétique, qui viendra ternir les chances de succès de l'individu dans certaines recherches d'emploi ou celles d'un nouveau logement.

Bien entendu, comme une petite musique de fond, l'article livre aussi ses suggestions, par petites touches çà et là.

  • "Le système de santé est bon mais trop cher. Et il n’est pas solidaire. C’est choquant qu’un cadre gagnant bien sa vie et sans charge de famille paie la même prime adulte qu’une jeune maman sans emploi." Compris, salauds de riches?
  • "On a un système de santé de riches, qui coûte trop cher, qui n’est pas si efficient que ça, et qui n’est pas solidaire dans son financement." Alors même que nous en sommes ici précisément parce que le système est solidaire dans son financement, comme l'a voulu la bonne Mme Dreyfuss en 1996.

D'autres sont plus lucides, comme Esther, 47 ans, une femme dont la famille vit dans la campagne vaudoise, avec un salaire net cumulé de 9'000 francs. "On est dans la catégorie des ménages qui paient toujours plein pot, toujours davantage. On n’a pas la chance de recevoir un subside LAMal, l’accès à une bourse pour nos enfants est barré. En même temps, on est loin d’avoir une vie aisée et notre pouvoir d’achat diminue chaque année depuis dix ans. Il faut gratter pour tout! Je me fais beaucoup de soucis pour l’avenir." dit-elle.

On peut s'en faire en effet, sachant que l'année prochaine ce sera pire, et que cela continuera jusqu'à ce que tous les dominos tombent, les uns après les autres.

Les filets craquent

L'idée de la solidarité est au cœur de la LAMal. C'est au nom de celle-ci que les Suisses, suivant leurs édiles, décidèrent d'approuver un système byzantin d'assurance obligatoire obligeant l'ensemble de la population à contribuer à un pot commun de santé dans la droite ligne des régimes socialistes. Le système fut habilement aménagé pour que quelques sociétés de droit privé se chargent de la collecte, donnant l'illusion d'une concurrence et donc de ce vilain capitalisme responsable de tout.

Depuis, une nouvelle solidarité se substitue à l'ancienne: des foyers toujours plus nombreux renoncent à payer leurs primes. Parce qu'ils n'en peuvent plus. "C’était arrêter de payer pour nos primes ou ne plus manger. Le choix n’a pas été si difficile à faire", explique un témoin. Et de poursuivre sur ce qui se passe ensuite:

"Je n’ai pas eu peur qu’on perde l’accès aux soins. Je me suis renseignée. L’assureur, il a compris qu’on n’était plus solvable ; j'ai senti (sic) que ça lui était égal. Il transmet les factures impayées au Canton, qui en règle 85%. C’est la loi!"


Voilà. Le Canton supplée aux assurés insolvables, à hauteur de 85% - qu'advient-il des 15% manquants, mystère. Mais le Canton, ce n'est rien d'autre que d'autres contribuables. Sans même avoir validé la moindre initiative socialiste, la prime d'assurance des uns se transforme directement en impôt pour les autres. Magique!

Évidemment, cela ne peut pas marcher éternellement. Aujourd'hui 40% des assurés estiment déjà les coûts insupportables. Si on suit cette trajectoire de proche en proche, de moins en moins de gens paieront leur prime d'assurance-maladie, déportant la charge sur les impôts, qui augmenteront jusqu'à ce que les contribuables rendent gorge ou, plus probablement, mettent les voiles avant que leur dernier centime ne soit englouti par la voracité de l'État.

Le dernier contribuable du canton assumera-t-il à lui seul le coût de fonctionnement du CHUV ?

Réformes et non-réformes

Beaucoup d'initiatives sont passées sur le thème de l'assurance-maladie, lancées tant par la gauche que par la droite. Les premières mettent l'accent sur la fiscalité, visant à augmenter massivement les primes d'une minorité (sans doute ontologiquement coupable d'être mieux lotie que la moyenne) au bénéfice d'un prétendu plus grand nombre. Les secondes mettent l'accent sur le contrôle des coûts ou la liberté de participer au système, alors qu'aujourd'hui l'assurance-maladie est obligatoire.

Le véritable problème de la LAMal est lié aux coûts de la santé, l'éléphant au milieu de la pièce que tout le monde s'évertue à ignorer. En effet, avec le mécanisme actuel, le financement du système de santé est garanti ; il l'est même si bien que tout contrôle des coûts, toute propension à l'efficacité est quelque chose de totalement secondaire. Il y a bien quelques tentatives, mais tant que le mot "concurrence" restera tabou (par exemple entre le choix de se faire prendre en charge en Suisse ou à l'étranger) il n'y aura pas beaucoup de progrès à attendre de ce côté-là.

Comme pour d'autres systèmes fonctionnant à l'échelle de la société, comme les mécanismes de retraite, il n'y a pas cinquante solutions possibles - et plus la réforme tardera, plus elle sera douloureuse. En l'état, la LAMal me semble encore plus délabrée que l'AVS ; au rythme de progression des primes, je ne donne pas dix ans au système actuel. Nous aurons vraisemblablement le choix entre trois pistes:

1. La piste fiscale, ou encore la non-réforme ou la continuité. Tout fonctionnera comme aujourd'hui avec plus de coûts, plus de restrictions, des contraintes contre les malades, etc. Votre rendez-vous avec un spécialiste devra être contresigné par un fonctionnaire de l'administration - et ce, alors que selon les statistiques de l’OCDE, les Suisses consulteraient deux fois moins souvent un médecin que les malades des pays voisins. Des listes d'attente se créeront, puis s'allongeront. Divers bricolages fiscaux tenteront plus ou moins ouvertement de ponctionner les fortunes des uns pour financer les dépenses de santé des autres, y compris de Youssef le demandeur d'asile arrivé avant-hier, le tout au nom de la sacro-sainte solidarité. Et les coûts de la santé continueront à gonfler, gonfler jusqu'à la crise et l'effondrement du système.

2. La fuite des assurés. Réalisant qu'une famille de quatre paye déjà plus de 35'000 francs par an avec les modèles les plus avantageux (qui impliquent par ailleurs que les premiers milliers de francs annuels sont à leur charge) les Suisses pourraient comprendre qu'ils sont les dindons de la farce et voter pour abandonner la LAMal - par exemple, simplement en décidant que la participation n'est plus obligatoire. Les assurés quitteraient en masse le système, entraînant son autodestruction. Les Suisses paieraient simplement les soins de leur poche, ponctuellement, sachant que l'économie réalisée sur les primes leur permettraient de mettre énormément d'argent de côté pour assurer leurs prestations médicales pendant leurs vieux jours - en Suisse ou ailleurs. Évidemment, le système de santé suisse devrait profondément se remettre en question, tant au niveau des prestations que des tarifs.

3. La libération du système. Pourquoi une obligation de s'assurer? Pourquoi des franchises à 2'500 francs et pas à 5'000 ou différenciée selon certaines maladies, les accidents et les comportements à risques? Pourquoi des assureurs helvétiques uniquement? Pourquoi ne pas se faire soigner à l'étranger? Pourquoi ne pas pouvoir mettre de côté une épargne de capital-santé en prévision des années de disette? L'idée de cette piste - la moins probable à l'heure actuelle - serait de remettre de la liberté dans le mécanisme de la santé, permettant l'émergence de modèles nouveaux, porteurs de contraintes librement choisies par chaque assuré. Là encore, le système de santé suisse n'échappera pas à une réforme.

Si on résume toutes les options possibles, il n'y a finalement que deux possibilités: soit le système de santé se remet en question, profondément et sincèrement, pour s'attaquer réellement à la question des coûts, soit le système court à sa perte à plus ou moins brève échéance. Ce point, central, est bien plus important que l'éventuelle surconsommation de médicaments, les abus des assurés, les vilaines caisses-maladie, les marges des laboratoires pharmaceutiques et que sais-je encore.

Le paradoxe du système de santé actuel est que sa dérive est essentiellement le fait d'énormes mastodontes, souvent étatiques - les hôpitaux universitaires par exemple - totalement laissés de côté dans le débat pour des raisons politiques. Mais quel que soit le chemin que prendra le système de santé à la suite des prochains votes populaires, ils n'échapperont pas éternellement à l'examen critique de leur prodigieux coût de fonctionnement.

La survie de la classe moyenne est à ce prix.

17:22 Publié dans Politique, Suisse | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : santé |  Facebook