27 novembre 2017

La croisade absurde contre le glyphosate

L'Allemagne a sifflé la fin de la récréation: les pays de l'UE ont finalement voté pour une prolongation de cinq ans du droit d'utilisation du glyphosate dans l'agriculture. Les activistes trépignent - dont ceux installés au sein du gouvernement français.

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Retour sur une invraisemblable croisade, et ses possibles conséquences.

Préambule: poison et poison

Il y a presque cinq siècles, Sieben defensiones de Paracelse écrivait une maxime pleine de sagesse:

"Tout est poison et rien n'est sans poison; la dose seule fait que quelque chose n'est pas un poison."


Cette maxime est encore connue aujourd'hui de la plupart des gens dotés d'un peu de culture scientifique. Le poison est avant tout une question de dosage. L'arsenic, le cyanure, les venins des pires serpents sont parfaitement inoffensifs inoculés à suffisamment petites doses - et parfois employés dans ce but à des fins thérapeutiques. Revers de la médaille, les produits quotidiens les plus anodins peuvent devenir des poisons à haute dose, comme l'alcool, mais aussi le sel et même l'eau.

Chacun, selon son caractère, sera donc rasséréné que rien ne soit poison, ou au contraire terrifié que tout soit poison.

À ce stade, la seule attitude raisonnable est d'étudier les effets d'une substance, notamment sa dose létale. Pour cela, il existe différentes méthodes. Celle privilégiée par nombre de laboratoires consiste à effectuer des cultures de cellules, de les soumettre à des doses croissantes de la substance étudiée, et d'observer ce qui se passe - une gamme de conséquences s'étendant invariablement de l'innocuité à la fatalité. En bonus, on peut examiner la façon dont les cellules meurent, mutent et se transforment durant leur agonie. Des variantes du processus impliquent de tester sur des tissus, voire sur des animaux vivants, afin d'affiner l'examen des conséquences selon différents organes, les phases de croissance, voire le sexe des créatures étudiées.

À la question cruciale de savoir si le glyphosate est un poison, armé d'une sagesse scientifique très ancienne, nous pouvons donc répondre avec certitude: "oui - comme tout le reste". La vraie question est ailleurs.

Le glyphosate est-il dangereux?

Le glyphosate est d'autant plus un poison qu'il est employé exactement dans ce but. C'est un désherbant. Il tue les plantes. À très petites doses, le glyphosate est fatal au règne végétal - c'est un herbicide total foliaire systémique, pour reprendre le résumé de son effet. Diffusé sur des feuilles, il détruit la plante entière en empêchant la synthèse des acides aminés nécessaires à sa survie.

Quant à sa dangerosité sur l'être humain, contentons-nous de citer Wikipédia:

Le glyphosate est classé depuis le comme « probablement cancérogène » par le Centre international de recherche sur le cancer. Le CIRC précise que c'est une estimation du danger mais que l'estimation du risque pour la population générale est du ressort des agences de sécurité sanitaire5. Depuis lors, un panel d'experts de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture et de l'Organisation mondiale de la santé estime en mai 2016 qu'il est improbable que le glyphosate soit cancérigène par voie alimentaire6. Des appréciations similaires ont été rendues par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA)7 ainsi que par les différentes agences nationales ayant été chargées récemment d'évaluer le risque sanitaire du glyphosate8,9,10,11,12,13,14,15,16.


Notons que d'après la propre nomenclature du CIRC, le glyphosate est moins dangereux que la charcuterie, et aussi dangereux que la viande rouge. La définition de "probablement cancérigène" de certains organismes de recherche est assez éloignée du sens courant accordé à ces mots.

Comme beaucoup d'autres substances chimiques, le glyphosate n'est pas dangereux dans le cadre d'une utilisation normale, c'est-à-dire, si vous n'en buvez pas un verre au petit déjeuner. Les agriculteurs doivent évidemment prendre des précautions lorsqu'ils l'emploient sur leurs champs, mais ce n'est pas différent des nombreux autres produits qu'un professionnel est amené à manipuler dans le cadre de son travail.

L'innocuité du glyphosate à travers une utilisation normale est corroborée par une étude récente et très bien réalisée dont les médias ont peu fait écho, à l'exception notable du Figaro. La journaliste a visiblement examiné le sujet sous toutes les coutures avant de publier son papier. Il en résulte un article remarquable et complet qui mérite d'être cité.

Selon une étude dénuée de liens d'intérêts, l'exposition à l'herbicide n'augmente pas le risque de cancer.

A l'heure où le débat fait rage à la Commission européenne sur la question du renouvellement ou non de l'autorisation du glyphosate, une étude publiée le 9 novembre dans le Journal of the National Cancer Institute affirme que cet herbicide n'augmente pas le risque de cancer chez les agriculteurs qui l'utilisent. Or en 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé le glyphosate comme cancérogène probable pour l'homme.

Cette étude serait-elle une machination montée de toutes pièces par la firme américaine Monsanto, à qui ce pesticide rapporte entre 4 et 5 milliards d'euros par an? (...) Un coup d'œil du côté des promoteurs de ce travail publié le 9 novembre indique que celui-ci a été entièrement financé par des institutions publiques de recherche américaines. Premier bon point. Les 12 auteurs de l'étude sont tous des universitaires ou des chercheurs d'organismes américains publics qui n'ont aucun conflit d'intérêts à déclarer. Autre point positif. Par ailleurs, l'étude est publiée dans le Journal of the National Cancer Institute, une revue sérieuse et reconnue par les scientifiques internationaux. En 2017, ce journal arrive ainsi à la 146e position - parmi 12'000 journaux scientifiques — sur l'échelle de la notoriété. Quant à la directrice de l'étude, Laura Beane Freeman, épidémiologiste à l'Institut américain du cancer, elle s'attache depuis 2004 à étudier le rôle des pesticides dans la survenue de cancers chez les agriculteurs. Elle n'en est donc pas à son coup d'essai.


Après toutes ces précautions préalables - nécessaires, sans être suffisantes, pour dénoyauter l'hystérie des écologistes anti-glyphosate - on peut passer à la partie scientifique proprement dite:

Mais en quoi consiste vraiment l'étude? Les chercheurs ont suivi pendant vingt ans plus de 54'000 agriculteurs travaillant en Caroline du Nord et dans l'Iowa. Parmi eux, 9'300 n'ont pas utilisé de glyphosate sur cette période. L'idée des chercheurs était simple: comparer le nombre de cancers survenus sur cette période dans le groupe ayant été exposé au glyphosate par rapport au groupe qui n'en a pas utilisé, appelé «groupe contrôle».

Mais avant cela, il leur fallait écarter tous les aléas de la vie susceptibles de provoquer un cancer, tels que le tabac, l'alcool, les facteurs génétiques, etc. Les scientifiques ont donc questionné l'ensemble des participants sur leurs habitudes de vie (alimentation, addictions, poids, exposition à cinq pesticides…) et sur la survenue de cancers chez des membres de leur famille. Une fois ces facteurs de risque pris en compte, les auteurs de l'étude ont classé les agriculteurs utilisant du glyphosate en quatre groupes de taille identique, de la fréquence d'exposition au produit la plus faible à la plus importante.

Au cours des vingt ans de suivi, 7'290 agriculteurs ont appris qu'ils avaient un cancer. Mais les chercheurs ont constaté que le nombre de cas de cancer était sensiblement le même au sein de tous les groupes, qu'ils aient été exposés fortement ou pas du tout au glyphosate! Des résultats qui confirment ceux obtenus en 2005 par la même équipe, après cinq ans de suivi des agriculteurs.


Mais cela ne suffisait pas à écarter toutes les possibilités. En bons scientifiques, les chercheurs ont donc remis en question leur point de vue et cherché d'autres angles d'attaque pour découvrir la vérité.

citation_glyphosate.pngFace à ces résultats, les chercheurs se sont toutefois questionnés: et si c'était l'arbre qui cache la forêt? Et si au lieu de recenser les agriculteurs malades, tous types de cancer confondus, il fallait regarder les chiffres cancer par cancer? Pour s'assurer que ces données rassurantes ne masquaient pas l'existence d'un cancer meurtrier dû au glyphosate, les chercheurs ont donc entrepris de calculer le risque relatif associé à 22 types de cancer. Mais là encore, tout comme en 2005, ils n'ont rien trouvé. À l'exception d'un risque plus élevé de leucémie aiguë au sein du groupe utilisateur de glyphosate, mais qui, avertissent les chercheurs, «n'est pas statistiquement significatif». C'est-à-dire qu'il pourrait être le fruit du hasard.

«C'est un excellent travail scientifique, robuste et sérieux, affirme au Figaro le Dr Luc Multigner, épidémiologiste et directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ces résultats étaient très attendus car il s'agit d'un suivi à long terme d'un nombre très important d'agriculteurs.» Si avec une étude d'une telle ampleur on ne trouve pas de risque de cancer associé au glyphosate, «cela veut dire que le risque est très faible, assure le chercheur français. Il y a eu beaucoup d'émotions et de conclusions un peu hâtives sur les risques cancérigènes du glyphosate chez l'homme. Dans le débat actuel très chaud, cette étude apporte un nouvel élément scientifique solide.»


Dans le débat sur le glyphosate, qui se préoccupe encore de science?

Rage écologiste

La remarquable étude publiée dans le Journal of the National Cancer Institute n'est guère ébruitée, car elle ne va pas dans le sens de l'action souhaitée par les écologistes et leurs nombreux sympathisants dans les médias. Ils veulent interdire le glyphosate, point barre.

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L'activisme écologiste repose en grande partie sur l'ignorance du grand public,
et la peur que cette ignorance permet de susciter.

Il n'y a pas besoin de creuser beaucoup pour découvrir les racines de l'hystérie des mouvements écologistes contre le glyphosate: la société Monsanto, productrice de Roundup, le célèbre herbicide. Véritable croquemitaine des Verts de toutes obédiences, Monsanto commercialise à la fois le glyphosate tant décrié et des semences OGM capables de lui résister. Là où la culture OGM est autorisée, les agriculteurs OGM n'ont qu'à planter des graines résistantes et envoyer ensuite de quoi tuer les mauvaises herbes - et sur cet aspect-là du moins, le succès de la récolte est garanti.

La lutte contre les OGM passe donc par la lutte contre le glyphosate, car dans l'esprit des écologistes, interdire le second portera un coup peut-être fatal à la rentabilité des premiers.

Le plan souffre malheureusement de nombreux points faibles. Pour commencer, le couple OGM résistant + désherbant peut s'effectuer avec d'autres substances herbicides, et il est probable que la multinationale ait travaillé sur quelques plans de secours depuis vingt ans. Ensuite, le glyphosate est utilisé dans bien d'autres domaines que la culture OGM ; ainsi, le premier utilisateur de glyphosate en France n'est nul autre que.. La SNCF, qui s'en sert pour désherber les milliers de kilomètres des lignes de chemin de fer. Enfin, si la plupart des écologistes ne font guère de différence entre le Roundup, le glyphosate et Monsanto, dans les faits, ce n'est plus vrai du tout. Le brevet de la molécule remonte à 1975 et celle-ci est tombée dans le domaine public depuis l'an 2000. De nombreuses autres sociétés commercialisent leurs variantes du mélange (le glyphosate pur n'adhère pas bien aux feuilles) depuis des années.

L'hystérie écologico-médiatique a atteint son apogée cet automne avec les discussions à l'échelle européenne pour le renouvellement de la licence d'utilisation de la molécule au sein de l'Union. Mais les lobbies écologistes ont rencontré un adversaire à leur mesure: les lobbies agricoles. Pas question pour eux de renoncer à employer un herbicide connu, facile d'accès et bon marché simplement pour faire plaisir à des activistes urbains et à leurs relais politiques...

Combat au sommet, et défaite de l'écologie politique

Le vote final du renouvellement de la licence du glyphosate a eu lieu ce 27 novembre.

Les neuf pays qui avaient déjà dit non au cours d'un premier vote le 9 novembre ont campé sur leur position, selon des sources européennes, le scrutin se déroulant à huis clos. (...) Cette fois, 18 pays ont soutenu la proposition de la Commission -- contre 14 au tour précédent --, permettant tout juste d'atteindre le seuil de plus de 65% de la population de l'UE nécessaire pour une majorité qualifiée.


Le principal syndicat d'agriculteurs européen, le Copa-Cogeca, aurait espéré encore plus, la législation européenne permettant d'autoriser une substance pour 15 ans - durée qui fut réclamée par plusieurs pays agricoles, un détail rarement rapporté par les médias.

La France, en fer de lance sur l'interdiction, a donc subit un camouflet. Aujourd'hui, elle annonce travailler sur l'hypothèse d'une interdiction franco-française du glyphosate dans les trois ans. Cela sera à n'en pas douter une expérience intéressante à suivre de l'étranger, et j'adresse par avance mes sincères condoléances à ce qui reste du secteur agricole français.

Il n'existe actuellement aucune alternative viable au glyphosate. La molécule est connue, employée depuis des décennies, bon marché et accessible. Tous les écologistes qui prétendent qu'on peut s'en passer en faveur "d'arrachage mécanique" ou de culture bio sont des charlatans. Ces méthodes sont simplement incompatibles avec la production agricole de masse nécessaire à l'alimentation de la population européenne.

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Désherber à la main?
(Photo: champ de blé en Hongrie - cliquez pour agrandir)

Beaucoup d'écologistes seront désolés d'avoir échoué "si près du but" dans leur croisade contre le glyphosate. Je pense pour ma part que l'Europe vient d'éviter l'autodestruction, et de très peu.

Je peine à imaginer que des pays disposant d'une forte activité agricole comme en Europe de l'Est puissent accepter une décision de Bruxelles les amenant à sacrifier un pan entier de leur économie au nom d'un quelconque principe. À mon avis, l'interdiction du glyphosate à brève échéance aurait précipité l'effondrement de l'Union Européenne bien plus brutalement que ne le fera le Brexit. Mais tout ceci n'est qu'hypothèse, puisque le vote pour le prolongement de la licence d'utilisation du glyphosate a finalement eu lieu. Et à l'avenir, au train où vont les choses, il n'est pas du tout certain que les écologistes soient encore en mesure de réitérer leur exploit de ces derniers jours.

Rendez-vous dans cinq ans.

Mise à jour (30 novembre): pas vraiment une nouvelle actualité, mais un élément à porter au dossier, aimablement fourni par un commentateur. Christopher Portier, un membre de l'Agence Internationale Contre le Cancer, a énormément travaillé à la fameuse classification du glyphosate comme "cancérigène probable" par l'institut. Mais il avait vraisemblablement d'autres motivations que la recherche de la vérité. Il a ainsi préalablement accepté une somme de 160'000 dollars offertes par un cabinet d'avocat représentant des patients cancéreux souhaitant poursuivre les fabricants de glyphosate, et a bien sûr caché ce léger conflit d'intérêt.

La fraude scientifique suit, avec notamment des manipulations statistiques pour faire ressortir une corrélation qui n'existe pas. On ne s'étonnera qu'à moitié qu'un tel scandale, qui remonte à octobre, ne fasse pas plus de bruit.

Réréfences: Times, Reuters.

23 novembre 2017

La nouvelle mobilité face à la loi

Lundi, la Tribune de Genève s'est fait l'écho d'une récente offensive de la police genevoise contre les utilisateurs de e-trottinettes, gyropodes et autres hoverboards.

Depuis la rentrée de septembre, la police a adressé une série de contraventions à ces nouveaux piétons sur roue. (..) la règle est claire: les gyropodes, hoverboard et e-skateboard, tous en vente dans le commerce, sont interdits sur les trottoirs comme sur la route. Seuls les gyropodes Segway (munis de deux roues) et les trottinettes électriques ne dépassant pas les 20 km/h sont autorisés à circuler.


Les grandes enseignes de Suisse vendent donc des objets roulants variés et parfois fort chers, et totalement inutilisables hors du jardin. Les vendeurs expliquent volontiers ce petit détail aux acheteurs, avec le clin d’œil qui va bien. Mais derrière, à Genève en tout cas, les pandores attendent, en embuscade. On comprend qu'ils soient motivés à protéger le grand public de ces terribles dangers: chaque infraction est punie à hauteur de 400.- (300.- francs d'amende plus 100.- "d'émoluments", représentant le vigoureux travail administratif fourni). C'est plus que n'importe quelle amende d'ordre liée à l'automobile.

La Loi est la Loi, dit-on - une maxime qui se doit d'être rappelée d'autant plus fort que la loi en question est absurde.

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A Genève, que choisir? Rien.

Les Segways, ces énormes engins bien en peine de négocier un trottoir, sont donc légaux. Mais les trottinettes électriques bridées à 20 km/h? On rentre dans le domaine du sublime. Les trottinettes électriques sont conçues par design pour aller aussi sur la route. Elles sont munies de phares et d'un avertisseur à cet effet. Cependant, sur le trottoir, il y a déjà largement de quoi esquinter un passant en roulant à 20 km/h - quoique dans le scrupuleux respect de la loi. Et sur la route, en revanche, rouler à proximité du flot des véhicules en se traînant à 20 km/h revient à se mettre en danger, ainsi que les vélos contraints de dépasser l'escargot.

Par ailleurs, dans n'importe quelle pente, la moindre trottinette - électrique ou non - dépasse facilement cette vitesse. Il n'y a pas beaucoup de pentes à Genève. C'est une chance. Cela a permis aux brillants esprits à l'origine de la loi d'oublier ce petit détail. D'ailleurs, une question me taraude: un individu qui se promène en ville avec une trottinette électrique éteinte, l'utilisant alors comme n'importe quelle trottinette de base, est-il amendable? Prenez une feuille, vous avez une heure.

"Seule certitude, les utilisateurs de monoroues et trottinettes électriques avancent plus vite que la loi", conclut l'article. Les lecteurs de la Tribune de Genève ne se contentent guère de ces belles paroles et ne se gênent pas pour le faire savoir dans les commentaires. On retrouve les angles d'attaque habituels: "la drogue à Genève elle est quasi en vente libre 24/24, et là, RIEN", "il semblerait qu'à Genève il [soit] préférable de polluer et d'encombrer les routes avec des gros 4x4", ou encore, "Pendant ce temps scooters et gros cubes se baladent en toute impunité dans les voies cyclables..." D'autres internautes, visiblement pro-interdiction, mentionnent le coût de recyclage des batteries (quel rapport?) ou, argument-massue, la sécurité des piétons, bien qu'aucune statistique ne puisse étayer leurs propos. Bref, on navigue en pleine théologie. Un internaute au moins a le mérite de soulever l'angle de la cohérence:

L'État, qui pourtant nous pousse à abandonner la voiture pour la mobilité douce, se retrouve comme l'industrie du disque face à la musique vendue en ligne sous format numérique: c'est-à-dire complètement largué! Il préfère tout bonnement interdire et amender plutôt que d'envisager que ces nouveaux types de mobilité puissent faire partie de la solution!


Eh oui: hormis des préoccupations non démontrées de sécurité, les monoroues, gyropodes et autres hoverboards représentent exactement la mobilité douce urbaine de demain préconisée - en théorie - par des élus de tous bords. Abordables, pratiques et flexibles, ils permettent de se déplacer efficacement et ne polluent pas plus que n'importe quel véhicule électrique. Comme on peut les amener au bureau, ils n'empiètent pas sur l'espace public lorsqu'on ne s'en sert pas. Et on peut sans autre les emporter sous le bras dans un ascenseur ou un bus.

Le seul gros problème, visiblement, est qu'il s'agit ici de mobilité individuelle. Un gros mot - et un péché mortel chez beaucoup de politiciens pour qui la mobilité ne se conçoit qu'en termes collectifs, la population devant absolument s'entasser dans un bus titubant péniblement d'arrêt en arrêt aux heures de pointe.

Des discussions seraient en cours pour réviser la loi... Dans un avenir indéterminé. On verra le cas échéant si les élus arrivent à raisonner en termes d'usage (vitesse sur le trottoir vs. vitesse sur la route par exemple) plutôt qu'en directives simplistes à base d'interdictions et d'amendes, si confortables pour la police.

Alors que la popularité de ces engins ne se dément pas - et créent autant d'électeurs sensibles à ce dossier - il sera intéressant de voir comment l'arbitrage se règlera au bout du lac. La topographie de Lausanne la protège pour l'instant de ces questions ; mais cela ne durera qu'un temps.

Les nouvelles formes de mobilité sont un défi pour la loi, mais surtout pour les politiciens. Elles mettent leur intelligence au pied du mur face à l'inventivité du marché, et révèlent, au-delà des hypocrisies débitées sur la mobilité douce, leur sentiment profond sur la mobilité individuelle.

20 novembre 2017

Au revoir Mutti

Angela Merkel vient de se prendre les pieds dans le tapis rouge sensé la mener vers son quatrième mandat. Les négociations entre partis visant à créer une coalition sous son égide n'ont rien donné.

La situation présente avait été correctement analysée par votre serviteur il y a deux mois:

La seule coalition possible est la "Jamaïcaine" selon les couleurs du drapeau du pays ; noir, jaune et vert - une alliance improbable et fragile entre la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les crypto-communistes des Verts. Parvenir à les asseoir autour d'une même table pour établir un programme commun tient de la gageure. Il me paraît improbable qu'un gouvernement parvienne à se bâtir dans ces conditions, et encore plus qu'il tienne pendant les quatre années qui viennent. L'Allemagne pourrait vraisemblablement se diriger vers un blocage ne débouchant sur rien d'autres que de nouvelles élections.


J'avais alors employé le terme de "séisme politique". L'entrée au Bundestag de l'Alternative pour l'Allemagne en fut l'événement majeur. Qualifié "d'infréquentable" sans autre forme de procès par la Chancelière sortante, le parti le lui rendait bien en mettant au cœur de son programme un discours anti-invasion, anti-islam et anti-Merkel. Son score électoral suffit à priver la droite traditionnelle (de plus en plus difficile à distinguer de la gauche) d'une majorité parlementaire.

Aujourd'hui le temps dévolu aux négociations est terminé et l'Allemagne entre donc dans la crise politique:

Depuis la fondation de la République fédérale d'Allemagne en 1949, ce n'était jamais arrivé: le pays n'a pas de majorité pour être gouverné. Dans la nuit de dimanche à lundi, après un mois de tergiversations et de négociations, les conservateurs de Mme Merkel (CDU-CSU), les libéraux (FDP) et les écologistes n'ont pas réussi à former de coalition gouvernementale.

Faute d'alternative, la première puissance économique européenne se prépare à des semaines ou mois de paralysie, sur le plan national comme en Europe.

En l'état actuel des choses, des élections anticipées semblent la solution la plus probable, Mme Merkel ayant exclu un gouvernement minoritaire et ses anciens alliés sociaux-démocrates (SPD) ayant bruyamment refusé toute coalition sous l'égide de la chancelière.

Les Allemands pourraient donc devoir retourner aux urnes début 2018, alors qu'ils venaient fin septembre d'élire leurs députés.

Angela Merkel va s'entretenir lundi avec le président Frank-Walter Steinmeier qui joue un rôle institutionnel clé pour mettre en oeuvre une dissolution. Celui-ci a laissé entendre dimanche qu'il prendrait son temps, ce scénario n'ayant pas ses faveurs.


Une surprise de dernière minute est toujours possible mais soyons réaliste, des partis qui n'ont pas réussi à trouver des concessions pour partager le pouvoir en un mois de négociations n'ont guère de chance d'y parvenir maintenant. L'illusion des pourparlers s'est effondrée et le linge sale se lave en public.

Après une courte hébétude, les médias ont rapidement trouvé un coupable: les libéraux du FDP, évidemment, c'est-à-dire le parti le plus à droite de l'improbable coalition. Les odieux libéraux auraient ainsi proposé aux écologistes de limiter l'invasion de migrants à 200'000 nouveaux cas par an (s'ajoutant aux 1,1 millions rien que pour l'année 2016) et de limiter un peu le folklore du regroupement familial, sachant que parmi les populations migrantes, qui sont dans l'ensemble aussi syriennes que vous et moi, la notion de "famille" est aussi souple et approximative que celle "d'enfant mineur".

Les écologistes refusèrent avec indignation cet odieux diktat, mais vous ne trouverez pas un seul journaliste européen pour présenter cela comme, par exemple, de l'intransigeance. Non, les extrémistes sont au FDP. On ne s'étonnera pas davantage, si on les connaît, que les écologistes allemands fassent achopper les négociations sur la question migratoire plutôt que sur d'autres, comme l'énergie, finalement bien moins prioritaires dans la liste de leurs préoccupations. On ne s'étonnera pas non plus que Mme Merkel se soit là aussi liguée avec eux.

L'immigration est donc le nœud du problème. Et aussi la raison pour laquelle la CDU/CSU de Merkel s'est fait grignoter son électorat. Les Allemands n'ont pas forcément envie que les pénibles réformes Hartz de 2002 visant à assainir et réformer leur état social finissent par s'effondrer sous le poids de parasites venus profiter de la social-démocratie jusqu'à ce que la fête se termine, et il est déjà bien tard.

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Les partis sont donc déjà sur les starting-blocks pour les élections de l'année prochaine.

  • L'Alternative pour l'Allemagne a réussi son entrée au Bundestag et vient aujourd'hui de marquer une victoire politique majeure. Ils n'ont rien à perdre à laisser les Allemands retourner devant les urnes, la situation les ayant amenés à voter pour l'AfD empirant jour après jour.
     
  • Les libéraux du FDP pensent que leur nouvelle orientation, plus réservée sur l'immigration et sur l'Union Européenne, est électoralement payante. S'estimant plus fréquentables que l'AfD, ils pensent qu'ils pourraient eux aussi accroître leurs gains.
     
  • Les écologistes sont en Allemagne comme pratiquement partout ailleurs: utopistes, intransigeants, pro-islam et incapables de gouverner. Peu importe leurs succès ou leurs échecs, ils seront de la partie.
     
  • Les socialistes du SPD de Martin Schulz lèchent encore les blessures de leur désillusion électorale de septembre. Réduits à 20% et quelques des suffrages, ils subirent une déroute aussi inattendue que brutale, et tentèrent de redorer leur blason en s'inscrivant résolument dans l'opposition. Même pour eux, il est difficile d'imaginer qu'ils fassent pire en janvier 2018.
     
  • Les radicaux de Die Linke essayent de viser une meilleure place au sein des "petits partis" et certainement pas d'entrer au gouvernement, mais eux aussi n'ont pas grand-chose à craindre d'une nouvelle élection.

Le seul parti réellement vulnérable est finalement la CDU/CSU de Merkel.

La Chancelière était prête à avaler n'importe quelle couleuvre pour effectuer un quatrième mandat et entrer ainsi dans l'Histoire. Mais "la méthode Merkel --un pragmatisme sans limite et une flexibilité idéologique maximale-- est arrivée à sa fin", explique poliment le Spiegel. Les calculs de la politicienne viennent de se fracasser sur les convictions antagonistes de ses partenaires de coalition.

Aujourd'hui, Angela Merkel s'est faite à l'idée que des élections anticipées seraient sans doute inévitables. Elle s'est naturellement proposée pour être candidate. Le cadeau est empoisonné - elle fait fuir l'électorat traditionnel de sa famille politique.

Les cadres de la CDU/CSU parviendront-il à remettre en question leur soumission à Merkel pour préserver l'avenir de leur parti? Rien n'est certain. Et il n'est pas certain non plus que les élections anticipées de janvier 2018 marquent la fin de l'instabilité politique en Allemagne.

17 novembre 2017

L'optimisation fiscale est un devoir.

Par les temps qui courent, certaines vérités n'ont pas bonne presse - et pour l'optimisation fiscale, ce n'est rien de le dire. Le scandale des Paradise Papers s'étale dans les médias. La masse d'information en question est de belle taille, totalisant 13,5 millions de documents. Cette énième fuite de donnée est donc l'occasion de se livrer à une harangue inouïe contre les techniques d'optimisation fiscale, et de chauffer à blanc l'opinion publique contre les sales riches et puissants qui s'adonnent à de telles pratiques.

Ce déferlement d'accusations caractérisées est surtout une manifestation stupéfiante d'hypocrisie, non seulement de la part des donneurs de leçon habituels, mais même du grand public qui s'adonne sans vergogne à cette nouvelle version contemporaine des deux minutes de haine.

Précisons également que nous parlons ici d'optimisation fiscale, c'est-à-dire de façons certes compliquées mais parfaitement légales pour diminuer ou annuler la facture due aux impôts de tel ou tel pays, et non de fraude fiscale, qui implique l'utilisation de faux documents et qui est lourdement punie par la loi.

Revenons aux Paradise Papers. Citant Wikipédia, les journalistes du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ pour International Consortium for Investigative Journalism) disposent donc de:

  • 6,8 millions de documents internes, de 1950 à 2016, du cabinet d’avocats Appleby et sa spin-off Estera, présent dans une dizaine de paradis fiscaux. La fuite contient notamment la base de données des clients d'Appleby de 1993 à 2014, où figurent les noms de 120 000 personnes et entreprises, ainsi que des documents sur 25 000 entreprises offshore ;

  • 6,2 millions de documents issus des registres confidentiels des sociétés de dix-neuf paradis fiscaux : Antigua-et-Barbuda, Aruba, Bahamas, Barbade, Bermudes, Dominique, Grenade, îles Caïmans, îles Cook, îles Marshall, Labuan, Liban, Malte, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Samoa, Trinité-et-Tobago, Vanuatu ;

  • 566 000 documents internes du cabinet Asiaciti Trust, basé à Singapour.

Les journalistes internationaux s'empressent donc de lâcher en pâture au grand public les noms d'individus célèbres repérés dans les fichiers. Il y a de nombreux ressortissants de chaque pays, mais nous nous contenterons pour les besoins de cet exemple des individus mis en avant par la RTS.

Riches, puissants, et... économes

Les nombreux clients du cabinet Appleby - qui ne constituent pas toutes les richesses du monde mais représentent clairement un bon échantillon - cherchent à réduire la facture à travers les montages financiers les plus divers.

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Apple a ainsi choisi l'île de Jersey pour réduire son taux d'imposition lorsque ses montages en Irlande ont été pointés du doigt il y a trois ans, ont rapporté plusieurs médias. Apple - et d'autres multinationales - a alors jeté son dévolu sur Jersey, dépendance de la Couronne britannique, qui n'impose pas les entreprises. Nike passe quant à lui par les Pays-Bas pour éviter l'impôt. Deux sociétés de l'équipementier américain basées au Pays-Bas concentrent tous les revenus européens de Nike. Il ne paie ainsi que 2% d'impôt sur les bénéfices contre 25% pour la moyenne des entreprises européennes.

Les personnes physiques ne sont pas en reste. Le milliardaire Bernard Arnault aurait eu recours au cabinet Appleby pour son yacht, le Symphony, de 101 mètres de long pour une valeur de plus de 130 millions d'euros. Acquis par le biais d'une société offshore située à Malte, le navire battant pavillon des îles Caïman aurait ainsi bénéficié d'un rabais sur le coût de la TVA.

Même chose pour Lewis Hamilton. Le champion de F1 serait passé par l'île de Man pour économiser 4 millions d'euros de TVA lors de l'achat d'un nouveau jet privé, en jouant d'une disposition européenne donnant aux entreprises la possibilité de déduire la TVA sur leurs achats professionnels.

Parmi tout ce beau linge on remarque aussi la reine d'Angleterre, le réalisateur Jean-Jacques Annaud ou, en Suisse, la présidente des CFF Monika Ribar.

Optimisez, c'est bien naturel

S'il y a bien une chose que les Paradise Papers nous enseignent, c'est qu'il n'existe apparemment pas de niveau de richesse à partir duquel la fiscalité soit considérée comme sans importance. Comment s'en étonner, alors que la plupart des systèmes fiscaux mettent l'accent sur la "progressivité" de l'impôt? Les individus richissimes sont ponctionnés - ou plutôt devraient l'être - avec une extrême vigueur, mais ripostent en utilisant les considérables moyens à leur disposition pour se faire aider des meilleurs experts.

L'échelle est différente mais, ce faisant, les riches et les puissants ne se distinguent pas du moindre quidam qui, lui aussi et à son échelle, fait exactement... La même chose.

Que le premier Suisse qui n'a jamais pris soin de faire le plein du meilleur côté d'une frontière leur jette la première pierre.

Qui renonce délibérément à employer telle ou telle abattement, telle ou telle déduction, telle ou telle niche pour éviter l'impôt? Qui paye plus que le strict minimum prévu par la loi? Personne. Bien sûr, comme dans tout, certains sont plus doués que d'autres ou mieux informés que d'autres lorsqu'il s'agit d'amoindrir la douloureuse ; et les plus combatifs sont probablement ceux pour qui les montants en jeu sont les plus importants, car une utilisation intelligente de la complexité fiscale leur permet d'économiser de véritables fortunes. Cela vaut tant pour les personnes physiques que morales.

Extrapolez à la catégorie des super-riches, rajoutez un vol de données massif qui atterrissent entre les mains des journalistes, et vous obtenez les Paradise Papers.

Le bal des hypocrites

Les nombreux foyers exemptés d'impôt sont sans doute les seuls à pouvoir s'estimer floués, imaginant que l'argent qui échappe à l'impôt leur reviendrait sous une forme ou une autre. C'est évidemment une illusion, puisque l'optimisation fiscale ne fait rien disparaître, mais change seulement la façon dont l'argent circule. Si Lewis Hamilton s'évite de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, il ne va probablement pas remplir sa piscine de billets à la place, mais plutôt s'offrir quelques jolies voitures de sport pour se rendre à l'aérodrome, ce qui fera plaisir aux ouvriers qui les fabriquent. Et s'il avait été obligé de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, peut-être qu'il ne l'aurait pas acheté du tout, et le gouvernement concerné n'aurait pas reçu un euro de plus.

Nous avons évoqué que tous ceux qui payent des impôts se livrent, à leur niveau, à l'optimisation fiscale. La plupart ne s'en vantent pas. Mais la chose devient particulièrement amusante lorsque ce sont de richissimes individus, donneurs de leçons devant l'éternel, qui se retrouvent piégés dans les Paradise Papers. C'est ainsi le cas de Bono, le chanteur de U2, dont l'engagement constant a failli faire éclater le groupe. Ici, Bono s'est fait prendre la main dans le sac et aurait même enfreint les limites de la légalité:

Selon les "Paradise Papers", le rocker irlandais serait actionnaire d'une entreprise maltaise qui aurait elle-même investi dans un centre commercial en Lituanie, via une holding lituanienne accusée d'avoir recouru à des techniques d'optimisation fiscale illégales.


Bien entendu, Bono clame son innocence dans un communiqué transmis à la BBC et au journal britannique The Guardian - une facilité dont n'ont pu bénéficier tous les gens livrés sans procès à la vindicte populaire. Le chanteur de U2 affirme "qu'il avait obtenu l'assurance de la part des dirigeants de l'entreprise que celle-ci respectait totalement ses obligations fiscales". Auraient-ils enfreint la loi par pure perversité, contre les intérêts honnêtes et respectables du chanteur? Il tient peut-être là le thème d'un titre de son prochain album...

Les politiciens se font fort de relayer l'indignation populaire attisée par les médias dans des buts électoralistes, mais c'est sans doute la plus grande hypocrisie du dossier, car ils sont à l'origine de la plupart des mécanismes d'optimisation fiscale. Et chacun les utilise pour préserver son pouvoir d'achat.

L'optimisation fiscale est fille de la complexité fiscale, loin de la Flat Tax réelle préconisée par les libéraux. Dans nombre de pays, peu de choses sont plus complexes que la fiscalité - et, partout, cette complexité est le résultat de l'action des politiciens au pouvoir. Quoi qu'ils clament, personne ne veut réellement simplifier le système. La complexité fiscale est le pain et le vin de la carrière des politiciens professionnels, permettant de favoriser les groupes amis, de renvoyer l'ascenseur à des soutiens ou des lobbies ayant favorisé l'élection du candidat, lorsqu'ils n'en profitent pas directement eux-mêmes. On ne sera pas surpris d'apprendre qu'en France les journalistes profitent de généreux abattements.

Les Paradise Papers mettent l'accent sur l'optimisation fiscale transfrontalière mais le principe est le même. Tout le monde prétend lutter contre l'évasion fiscale mais aménage discrètement - même avec des gouvernements de gauche - des zones d'accueil pour les fonds étrangers, comme Jersey, Monaco, les îles Vierges britanniques, le Delaware ou le Luxembourg... Dont le président Jean-Claude Junker devint en 2013 Président de la Commission européenne. Et il y a encore des gens pour croire que l'optimisation fiscale s'arrêtera un jour!

En fin de compte, l'optimisation fiscale est naturelle, répandue, et entretenue même par la classe politique qui prétend lutter contre elle. Il serait bon de libérer les peuples de cette culpabilité inutile, et de mettre les politiciens face à leurs contradictions.

11 novembre 2017

Les Amis de Ramadan

Tariq Ramadan a quelques soucis. Dans la ligne du buzz de #BalanceTonPorc, il semble qu'il ait été dénoncé comme prédateur sexuel par certaines de ses anciennes victimes. Une première. Puis une deuxième. Puis la Tribune de Genève lâche une bombe: alors qu'il enseignait à Genève, le respectable M. Ramadan aurait harcelé et eu des relations sexuelles avec des élèves mineures sous son emprise.

deux poids deux mesures,justice,hypocrisie,islam,médiasSandra* avait 15 ans lorsque le jeune et séduisant Tariq Ramadan s’est rapproché d’elle. Comme d’autres, elle se souvient encore des mots du professeur, qu’elle trouvait bizarres: «Je me sens proche de toi. Tu es mature. Tu es spéciale. Je suis entouré de beaucoup de monde mais je me sens seul.» Comme d’autres, elle a été invitée à rester dans la classe après les cours. Puis elle a accepté de boire des cafés avec lui en dehors de l’école. «J’étais à l’aise et mal à l’aise. La confusion s’était installée dans ma tête. A deux ou trois reprises, nous avons eu des relations intimes. A l’arrière de sa voiture. Il disait que c’était notre secret», confie celle qui n’avait alors pas la majorité sexuelle.(...)

Léa* s’en souvient encore. Elle avait 14 ans lorsqu’il lui a fait des avances durant le trajet. «Il a mis sa main sur ma cuisse en me disant qu’il savait que je pensais à lui le soir avant de m’endormir. Ce qui était faux. C’était de la manipulation. Il disait qu’il pensait à moi mais qu’il était marié. J’étais mal, mais je ne pouvais rien dire. C’était mon prof.» (...)

Cette emprise, Agathe* la ressent encore dans sa chair. «J’ai été abusée et violentée. Je me suis beaucoup efforcée d’oublier, mais tout ressort maintenant avec ces affaires…» La voix déraille. (...)

La trame de l’histoire se répète quelques années plus tard avec Claire*. (...)


Il ne s'agit bien sûr que des victimes recensées lors de l'écriture de l'article. Stéphane Lathion, enseignant, cofondateur du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, ami de Tariq Ramadan jusqu'à ce que le voile sur son idéologie réelle se déchire, confirme: "Non seulement les faits relatés sont choquants, mais ils révèlent en plus le décalage entre son attitude et son discours sur un islam moralisateur, qui prône des relations sexuelles dans le cadre exclusif du mariage."

Heureusement, Tariq Ramadan peut compter sur de nombreux soutiens. Dans la communauté musulmane suisse par exemple, ou auprès de féministes musulmanes (dont on apprend par la même occasion l'existence contradictoire),  ou encore chez son ami Jacques Neyrinck, érigeant en loi divine la présomption d'innocence pour mieux verser dans la théorie du complot:

Il faut donc prendre la présomption d’innocence très au sérieux. Le symétrique du harcèlement sexuel, de la pédophilie ou du viol est la dénonciation calomnieuse de ces fautes lorsqu’elles sont imaginaires, inventées pour les besoins de la cause, c’est-à-dire la destruction de la réputation d’un homme public qui gêne certains. Bien évidemment, en prônant un islam pacifique, réfléchi, positif, Tariq Ramadan embarrasse tous ceux qui essaient, au contraire, de l’identifier au terrorisme, à la violence, au machisme.

L’accusation portée contre lui pourrait donc se résumer à une campagne d’intoxication, visant l’islam à travers sa personne.


Car il va de soi que les victimes de M. Ramadan ne sauraient être que des menteuses sournoises qui cherchent à le faire tomber. On s'amusera par ailleurs à comparer l'amour de la présomption d'innocence prônée par M. Neyrinck lorsque lui-même se charge de faire le portrait des électeurs de l'UDC.

On pourrait sans doute multiplier les exemples, mais la palme de l'excuse la plus invraisemblable revient sans doute au 20 minutes du 9 novembre. Selon le journaliste Jérôme Faas, l'explication est toute simple: "d'anciens élèves du collège disent avoir été au courant des frasques de l'islamologue. Mais c'était une autre époque, la chose était courante, disent-ils." L'aspect de l'âge des victimes n'est même pas abordé.

Le prétexte est proprement génial. La faute de l'époque - le joker pour tous les pédophiles et prédateurs sexuels, la ligne de défense parfaite. "C'était une autre époque, la chose était courante, Monsieur le Juge." Victimes de la mode, en quelque sorte. Un avocat rappelle tout de même que les faits reprochés à l'individu à l'époque auraient été poursuivis d’office, et passibles de cinq ans de prison.

On notera qu'aucun des anciens élèves décrivant cette "époque" n'a été victime du prédicateur des Frères Musulmans. Une élève temporise tout de même, révélant au passage la chape pesante du gauchisme sur la liberté d'expression: "Il dégageait quelque chose de malsain. Il voulait se comporter en guide. Cela choquait certains, qui désiraient qu’on les laisse tranquilles. Mais, dans un collège un peu altermondialiste, ce n’était pas bien vu de le dire." On ne sera pas surpris d'apprendre que

Un doute m'étreint face à la mansuétude politico-médiatique dont bénéficie le BHL de l'islamisme. Aurait-elle eu lieu si Tariq Ramadan avait été, disons, un brillant prédicateur chrétien?

02 novembre 2017

Trump: "complot russe" et coup d'épée dans l'eau

En début de semaine, l'Enquêteur Spécial Mueller livra ses premières inculpations suite à ses investigations autour du fameux "complot russe" - ciblant, comme le répétèrent à l'envi tous les journalistes du monde, "des membres de l'entourage de Donald Trump". Les médias anti-Trump (pardon pour le pléonasme), les mouvements de gauche et les élites bien-pensantes du monde purent sabler le champagne, la Bête allait tomber à son tour, tout n'était plus qu'une question d'heures.

En Europe, les quotidiens rivalisèrent d'inventivité pour trouver des titres matérialisant leurs fantasmes. Sur Dreuz, Jean-Patrick Grumberg réussit à surmonter sa nausée et en énuméra quelques-uns:

Pour Ladepeche.fr, «L’ex-directeur de campagne de Trump [est] inculpé de complot contre les Etats-Unis». La Tribune de Genève, prenant ses désirs pour des réalités, écrit que «L’étau russe se resserre autour de Trump», et Le Monde, jamais le dernier dans la course à la désinformation, affirme que «Trois conseillers de Donald Trump [sont] visés par l’enquête “ russe ”»

RTL va encore plus loin dans le mensonge en affirmant que «plusieurs proches de Donald Trump [sont] poursuivis [dans le dossier] d’ingérences russes».


Mensonge, car les inculpations en question n'ont rien à voir avec une quelconque collusion entre le Président des États-Unis et une puissance étrangère. Une réalité que le principal intéressé rappela avec un tweet tout en subtilité:

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Donald Trump, pas content.

Comment peut-on en être arrivé à deux représentations aussi diamétralement opposées de la réalité? Tout dépend si vous considérez les faits comme à charge et à décharge, ce qui permet de se faire une idée, ou simplement à charge, à l'instar des chasseurs de sorcières des temps anciens.

Robert Mueller, enquêteur partial

usa,donald trump,mensongesPour donner une idée de la qualité de l'enquête se déroulant outre-Atlantique, il faut se rappeler que celle-ci est menée par l'Enquêteur Spécial Robert Mueller, un personnage particulier nommé en mai par le Département de la Justice. Il dispose de pouvoirs étendus pour enquêter sur "tout lien et/ou coordination entre le gouvernement russe et des individus associés à la campagne du Président Donald Trump, et tout élément qui émerge ou puisse émerger de cette enquête" - un ordre de mission aussi vaste que flexible.

Robert Mueller fut choisi parmi plusieurs personnalités parce que son profil semblait le mettre au-dessus de la mêlée, ce qui donnait aux Républicains l'espoir d'éviter les accusations de partialité et aux Démocrates celui de trouver la vérité. Ce n'est malheureusement qu'un mois plus tard que certains médias remontèrent des liens étroits entre M. Mueller et James Comey, le directeur du FBI limogé par Trump pour avoir tant accordé de crédit au faux dossier russe et s'être par ailleurs montré si complaisant avec l'enquête sur le serveur mail d'Hillary Clinton.

Comme le résuma l'animateur radio Mark Levin:

(...) John Legato est un ancien agent infiltré pour le compte du FBI, et il écrit de [James] Comey et [Robert] Mueller que leurs familles ont passé des vacances ensemble, ont eu des pique-niques ensemble, ils ont passé des heures au bureau ensemble, et pris ensemble des cocktails après le boulot. Donc Mueller ne peut pas être impartial ici. Pas lorsqu'il est si proche d'un témoin clé.

En résumé de tout ceci: il n'est pas indépendant.


Des élus protestèrent rapidement que la nomination de Mueller biaisait de fait tout espoir d'impartialité dans son enquête, qu'il était honteux qu'il ait accepté le poste au vu de ses liens personnels, et que l'intégrité réclame qu'il démissionne pour un autre enquêteur réellement neutre. Mais comme ces protestations ne venaient que des rangs républicains, elles n'eurent aucun écho dans les principaux médias.

Manœuvres juridico-politiques

Pour voir sur quoi repose le complot russe à ce stade, il suffit de reprendre l'infographie d'un journaliste de l'AFP reprenant les faits les plus terribles de cette enquête:

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(cliquez pour agrandir)

L'infographie est correctement intitulée - rencontres embarrassantes et justifications tardives. Un peu léger pour faire tomber un président au nom d'un "complot avec l'étranger". À noter également que, comme d'habitude, les faits présentés par le journaliste sont volontairement déformés pour leur donner une ampleur qu'ils n'ont pas. Jeff Sessions, par exemple, ne se cacha guère de ses deux rencontres avec Sergueï Kislyak - et les quelques 25 autres ambassadeurs qu'il rencontrait à travers son poste au Comité des Forces armées. Dans un premier temps, il avait simplement répondu par la négative lorsqu'on lui demanda s'il avait "conspiré avec les Russes".

Pour les autres accusés, Jean-Patrick Grumberg prit là encore la peine de lire les actes d'accusation délivrés par Robert Mueller:

Paul Manafort est inculpé, mais pour des faits qui remontent à 2012, soit 4 ans avant l’élection, et essentiellement pour évasion fiscale.

Rick Gates, un des associés de Paul Manafort, a également été inculpé par Mueller. Le New-York Times, pourtant archi-politisé et archi anti-Trump, indique que l’inculpation concerne le blanchiment d’argent, l’évasion fiscale et du lobbying pour les Russes entre 2006 et 2015 - 10 ans avant l’élection.


Reste George Papadopoulos, totalement inconnu jusqu’à lundi. L'homme a travaillé comme obscur conseiller aux Affaires étrangères – bénévole – pour la campagne Trump. Il semble qu'il ait gonflé son importance, prétendant connaître Vladimir Poutine lui-même, vraisemblablement pour alimenter son arrivisme. S'il est possible qu'il ait tenté de conspirer avec la Russie, il n'a même pas été inculpé pour cela. Parce que l'équipe Trump n'a pas mordu à l'hameçon!

George Papadopoulos plaidera pourtant coupable d'avoir menti au FBI... Pour s'être trompé sur la date où il a rencontré un professeur russe à Londres. "Grosse affaire!" commente Jean-Patrick Grumberg...

Paul Manafort est sans doute le plus gros poisson dans les filets, mais la pêche est maigre. Aucun individu n'a été arrêté pour des faits liés à la campagne présidentielle de Trump. Plus étonnant encore, Paul Manafort faisait l'objet d'une enquête du FBI depuis 2009 et, alors qu'il était sur écoute, l'Administration Obama le laissa sans autre rejoindre l'équipe de Donald Trump pour mener sa campagne électorale - une démarche qui soulève de graves interrogations sur qui était réellement espionné au bout du compte.

Paul Manafort a donc été inculpé et pas moins de douze chefs d'accusation ont été retenus contre lui - dont ceux de complot contre les États-Unis, blanchiment, fausses déclarations et non déclarations de comptes détenus à l'étranger. À l'aide de fuites soigneusement organisées dans la presse, M. Manafort a donc eu le privilège d'être arrêté chez lui, sous l’œil avide des caméras. Mais tant Paul Manafort que Rick Gates ont plaidé non coupable.

Après avoir épluché quasiment sans limite le passé et le contexte des centaines de personnes impliquées dans une des plus folles campagnes électorales de l'histoire, les prises sont dérisoires. Mais elles existent. On peut s'attendre à ce que Robert Mueller exerce une pression maximale sur les prisonniers, avant de faire miroiter la possibilité d'un pardon en échange de secrets croustillants contre Donald Trump. Nous verrons dans quelques temps la qualité des aveux extorqués de cette façon.

Pendant ce temps-là, du côté d'Hillary...

Un tour d'horizon des démêlés politico-judiciaires visant le Président Trump ne saurait être complet sans évoquer, en parallèle, les affaires qui remontent jour après jour sur sa concurrente malheureuse Hillary Clinton. Des affaires dont on attend en vain qu'elles soient décemment couvertes par les principaux médias, en particulier de ce côté de l'Atlantique.

  • Le Washington Post révéla récemment que Hillary Clinton, par le biais de la Fondation Clinton, et le Comité du parti démocrate avaient conjointement payé pour les recherches menant à la fabrication du dossier russe.

  • Un an après avoir invité Vladimir Poutine à un événement organisé par la Fondation Clinton, elle approuva la vente de 20% de la capacité de production américaine d'uranium à la Russie", note le Conservative Review.

  • "Peu après cela, des donneurs liés à la compagnie vendue aux Russes contribua à hauteur de 145 millions de dollars en donation à la Fondation Clinton."

  • Par ailleurs, on apprend que M. Comey, ex-directeur du FBI précédemment évoqué, rédigea la lettre exonérant Mme Clinton de toute poursuite dans l'affaire de son serveur mail privé, plusieurs mois avant l'interrogation de pas moins de 17 témoins-clé, et avant même que certains ne se voient offrir une immunité en échange de leur témoignage. À noter que cette nouvelle contredit des déclarations sous serment de M. Comey lui-même quant à la date de la décision de ne pas poursuivre Mme Clinton.

Mais bon, pas de quoi justifier un Enquêteur Spécial, ni même une simple enquête normale, apparemment. Ni quelques articles dans vos quotidiens préférés.