22 décembre 2017

Illumination: le Conseil Fédéral comprend que l'UE n'est pas une amie.

C'est un peu Noël avant Noël: le Conseil Fédéral découvre que l'UE n'a que faire de la petite Helvétie et ne vise rien d'autre que la destruction de sa place financière. Et pour finir sur ces bonnes nouvelles, le Conseil Fédéral se découvre une épine dorsale.

leuthard_juncker_bisou.jpgTout avait pourtant bien commencé. Lorsque Jean-Claude Juncker était venu à Berne le 23 novembre, on avait mis les petits plats dans les grands. La Présidente de la Confédération Doris Leuthard avait débordé d'enthousiasme et embrassé tout sourire un Jean-Claude Juncker pour une fois à jeun, qui prétendait qu'il serait venu "même sans le milliard de cohésion". Figure rhétorique à n'en pas douter - personne n'eut l'audace de le prendre au mot à Berne. Le gouvernement annonça sans hésitation le versement d'un milliard (en réalité 1,3 milliards, mais ne chipotons pas, il ne s'agit après tout que de l'argent du contribuable) pour la "cohésion" entre les membres d'un club dont le gouvernement rêvait de faire partie depuis toujours.

L'affaire se gâta pourtant le 5 décembre. Pas du côté suisse, bien entendu, où hormis pour l'UDC le versement du tribut était chose acquise, mais du côté européen, avec la publication de la nouvelle liste des paradis fiscaux par l'Union. La Suisse s'y retrouva en charmante compagnie avec 39 autres États, "mis sous surveillance" jusqu'à ce qu'ils montrent patte blanche. Pour une Présidente de la Confédération qui avait tant œuvré à démanteler le secret bancaire pour plaire à Bruxelles, la potion était amère ; Johann Schneider-Ammann sortit même de son mutisme pour faire part de son "irritation".

Le coup de boutoir suivant vint cette semaine, le 21 décembre. L'UE accepta de reconnaître une équivalence de la Bourse suisse, mais pour une durée limitée à un an. La reconnaissance entre bourses est une affaire d'ordre technique qui ne devrait pas poser le moindre problème ; d'autres pays remplissant les mêmes critères, comme les États-Unis, ont obtenu au même moment une équivalence illimitée. Il s'agit donc d'une punition politique. L'UE ne s'en cache même pas. La limitation est "le résultat d'un manque de progrès substantiels sur l'accord-cadre institutionnel", expliqua mercredi le vice-président de la Commission européenne Valdis Dombrovskis.

L'accord-cadre institutionnel? Ce serpent de mer - concocté par le génial Didier Burkhalter - empoisonne depuis quatre ans le dossier des relations entre la Suisse et l'UE. Il consiste, malgré quelques réticences de pure forme, à forcer la Suisse à reprendre automatiquement le droit européen, maintenant et pour toute évolution future. L'UE considère la Suisse comme quantité négligeable et ne veut lui accorder le plein accès à son vaste marché intérieur que si celle-ci ne la dérange pas ; et les Bilatérales I, II et Dieu sait combien commencent à bien faire.

Ce traité, qualifié de "colonial" par l'UDC, revient à chasser la démocratie directe de tous les sujets couverts par la tentaculaire législation européenne. Sur ceux-là, le peuple n'aurait plus rien à dire. Mais mettons-nous un instant dans les chaussures de Bruxelles: entre la libre-circulation adorée comme le Veau d'or par la classe politique suisse et les sacro-saints Accords bilatéraux, la soumission de la Suisse à l'UE semble déjà si profondément enracinée dans le paysage qu'une petite soumission totale devait se tenter. Après tout, tant qu'on gagne, on rejoue!

M. Juncker et les apparatchiks bruxellois ont une faiblesse: ne s'y rendant pas assez souvent, ils voient la Suisse de loin. Le gouvernement local, lui, sait qu'il n'a en l'état actuel quasiment aucune chance de faire passer pareil accord devant le peuple. Au pied du mur, le Conseil Fédéral est donc coincé. Il ne lui reste plus qu'à aboyer. Un peu.

Les jappements de protestation ont donc eu lieu lors d'une étonnante conférence de presse donnée à 13h ce jeudi - un message qualifié "d'anormalement clair" par un diplomate, c'est dire si on rentre en terrain inconnu. Morceaux choisis de la déclaration de la Présidente:

"La Suisse remplit toutes les conditions techniques [pour l'équivalence boursière]. Nous considérons dès lors qu'une reconnaissance limitée est une discrimination évidente de la Suisse."

"[L'UE] procède de la sorte pour affaiblir la place financière suisse."

"La décision de l’UE grève les relations bilatérales sur les dossiers importants. Le Conseil fédéral n’exclut pas de revoir le projet à mettre en consultation."


Le projet en question est bien sûr le nouveau milliard (1,3 milliards, toujours ces arrondis...) du "fonds de cohésion" européen. Le CF envisage également la suppression du droit du timbre, une mesure de "compétitivité" dont on regrette qu'elle ne soit envisagée que dans le contexte de cette dispute tant elle aurait dû être adoptée depuis longtemps.

Mais voilà, les désaccords éclatent au grand jour. Lorgnant sans cesse vers l'Europe sans parvenir à surmonter les réticences de son peuple revêche, le Conseil Fédéral a fini par lasser Bruxelles, qui hausse le ton. Et aujourd'hui il se prend les pieds dans le tapis en essayant avec ses modestes moyens de faire peur au mastodonte européen, mais sans fâcher outre mesure non plus.

Si vous vouliez vous faire entendre de Bruxelles, Mme Leuthard, vous auriez dû mettre dans la balance la fin des Bilatérales I et II, soit la libre-circulation, la suppression de tout trafic routier international en camion à travers la Suisse, et d'autres joyeusetés acceptées sans trop réfléchir par le peuple dans des temps plus insouciants. Là vous auriez eu quelques arguments à faire valoir.

On imagine avec quelle vitesse la Suisse s'aplatira à nouveau si par hasard Bruxelles concédait à accorder une équivalence boursière illimitée. Mais il est aussi possible qu'elle prenne Berne au mot. Depuis le Brexit, la bureaucratie européenne est devenue tendue et irritable ; l'affaire pourrait s'escalader, quoique même dans ce cas les diplomates européens aient d'autres chats à fouetter. La Suisse réussira-t-elle le tour de force d'être encore moins bien traitée que le Royaume-Uni après son divorce?

Il n'existe pas d'amitié entre les nations, seulement une communauté de valeurs entre les peuples ; et pour le reste, seulement des convergences d'intérêt. Dommage qu'il ait fallu 25 ans d'adhésion rampante à l'Union Européenne pour que le Conseil Fédéral finisse par le comprendre.

Commentaires

"La Suisse réussira-t-elle le tour de force d'être encore moins bien traitée que le Royaume-Uni après son divorce?"
Peut-être, mais d'une manière générale l'UE, c'est-à-dire l'Empire français (la France le jockey, l'Allemagne le cheval...) a du souci à se faire. Pologne et le groupe de Wisegrad, Autriche, Espagne et l'attitude envers la Catalogne et enfin Brexit. Et le mécontentement général des peuples, qui n'ont certes qu'un droit, celui de se taire mais cela a des limites...

Écrit par : Géo | 23 décembre 2017

Connaissant les moeurs des supporters, mieux vaut alors assister au match de loin, pour éviter de prendre une cannette ou un pétard. Le Petit Kim est moins sauvage.

Écrit par : rabbit | 23 décembre 2017

On pourrait rajouter le fait que les peuples deviennent de moins en moins aveugles. Le fait qu'aucun paradis fiscal européen ne soit sur leur liste, par exemple...
Ce n'est pas parce que cela très plaisir aux Français dont la devise est "Faites ce que je dis, pas ce que je fais" que personne ne va jamais mettre son nez sur les affaires très françaises de Monaco et d'Andorre...

Écrit par : Géo | 23 décembre 2017

"La Suisse réussira-t-elle le tour de force d'être encore moins bien traitée que le Royaume-Uni après son divorce?"

Ça fait belle lurette que je pense que nos administrateurs ne sont pas à la hauteur et qu'ils sont en train de couler la boîte.

Écrit par : petard | 23 décembre 2017

Très juste, pétard. Et c'est peut-être bien le plus grand de nos problèmes...

Écrit par : Géo | 24 décembre 2017

Depuis le temps qu'on avertit Berne!?

L'UE n'en veut qu'à l'argent de la Suisse! Pour le reste, elle fonctionne avec le chantage! Une vraie dictature qu'il est temps de démanteler! L'UE a été mise sur pied pour "combattre" les Etats-Unis......

Écrit par : Patoucha | 24 décembre 2017

JOYEUX NOËL :)

Écrit par : Patoucha | 24 décembre 2017

Vous avez le sentiment de vous être engagé dans une impasse, votre horizon devient de plus en plus sombre, vous trouvez le monde insipide et incolore : sans vouloir préjuger de ce que sera votre avenir, laissez-moi vous souhaiter un 圣诞节快乐 (Joyeux Noël) et une 新年快乐 (Bonne Année). Une grosse bise aux dames, si ce n'est pas déjà interdit.

Écrit par : rabbit | 24 décembre 2017

Qu'auriez-vous voulu qu'ils fissent de mieux pour ralentir l'isolement du pays par rapport à la “communauté internationale“, et le déclin inéluctable qui en résulte ? La Suisse n'est ni les USA, ni la Chine : son gabarit et la situation du moment suggèrent un destin commun à celui de Cuba, ou de l'Albanie d'avant 1991. Trois fois plus peuplée, la Corée du Nord a une capacité de résistance plus longue à l'anéantissement. Bonne année tout de même.

Écrit par : rabbit | 26 décembre 2017

A mere Leuthard a-t-elle besoin d'embrasser le Luxembourgeois? Lui serrer la main n'est-il pas suffisant?

Écrit par : eole | 29 décembre 2017

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