04 janvier 2018

Culture: l'Apocalypse zombie

Les zombies sont à la mode.

On les trouve désormais à toutes les sauces. Aux films, livres et séries télévisées succède une vague sans précédent dans le monde des jeux vidéo. Days Gone, State of Decay II, The Last of Us : Part II, Red Dead Redemption, Resident Evil 2, Death Stranding ou encore Metal Gear Survive sont autant de titres majeurs annoncés pour cette année ou la suivante, dans un marché qui dépasse celui de la musique et du cinéma.

Le sujet est étudié en sociologie, mais pas forcément pour poser les bonnes questions ("Si l’épidémie se produisait, quelles seraient les conséquences sur le plan sociologique?" ... Vraiment, Monsieur le sociologue?). Car, après tout, que signifie cette omniprésence des zombies dans l'esprit du grand public?

Les Grandes Peurs

Hollywood ne saurait représenter autre chose qu'une infime fraction de l'humanité, mais vend ses productions à une grande part de celle-ci. Et à l'instar d'autres industries, l'offre s'adapte à la demande. Notons bien que la mode des catastrophes ne saurait se découper de façon précise. Comme des vagues qui se chevauchent, les thèmes se recouvrent et s'étalent sur une longue durée. Ce n'est que suite à de multiples essais plus ou moins réussis que l'un d'eux trouve grâce auprès du grand public et engendre la production de masse d’œuvres à succès sur le même thème - donnant naissance à un genre proprement dit.

Les peurs de l'humanité montées sur grand écran sont un classique de l'histoire du cinéma, depuis la dystopie de Metropolis (1927), ou l'Homme invisible (1933) mettant en scène la voix désincarnée d'un savant fou devenu insaisissable. A l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, Hollywood effraie le grand public à travers des thèmes liés aux craintes du développement scientifique, pourtant à l'origine de la victoire contre le Japon, en l'extrapolant sur fond de Guerre Froide. Le futur fascine mais terrorise, et bien sûr l'anéantissement est toujours dans la balance. C'est l'heure des laboratoires secrets lâchant sur le monde d'étranges inventions, quand les militaires ne déclenchent pas eux-mêmes l'Apocalypse par bêtise ou inadvertance.

cinéma,livresVers les années 70, l'époque est plus propice aux films-catastrophe mettant l'Humanité occidentale en prise avec des forces qui les dépassent - naufrages, éruption de volcans ou invasions extraterrestres - et favorisées par l'amélioration des effets spéciaux. C'est l'heure de La Tour infernale (1974) ou de l'Invasion des Body Snatchers (1978).

Aux craintes des décennies précédentes, les suivantes ajoutent épidémies et météorites menaçant la vie sur la planète entière. Les dangers deviennent plus systématiquement planétaires, montrant non seulement des catastrophes hors des États-Unis, mais allant parfois jusqu'à impliquer d'autres nations dans une résolution conjointe du problème. La tendance au globalisme se confirmera au tournant des années 2000 avec les premiers films visant directement à véhiculer une idéologie politique sur le thème de la catastrophe, comme Le Jour d'Après (2004) où la non-signature par le Président américain d'un traité visant à lutter contre le réchauffement climatique déchaîne littéralement, et dès le lendemain, un tsunami contre la Côte Est.

L'évolution de la technologie et l'émergence d'Internet fera fleurir toute une nouvelle catégorie de dystopies et d'interrogations quant au devenir de l'humanité, la robotisation de la société, l'émergence d'une intelligence artificielle, la plausibilité d'une guerre entre humains et machines, ou la confusion entre réalité virtuelle et monde réel.

Mais depuis des années, au milieu des autres thèmes, les zombies se maintiennent et gagnent en popularité.

Le Zombie, excuse du chaos

Le thème des zombies est très ancien, mais son traitement a évolué au fil du temps. De la créature ranimée obéissant à un maître, le zombie est devenu incontrôlable, puis terriblement contagieux, puis mondial. Les morts-vivants originels ont laissé la place à des humains bien portant soudainement fauchés par la zombification, parfois en quelques minutes.

cinéma,livres

Or, le zombie lui-même est rarement le principal protagoniste de l'histoire. Les premiers films de zombies mettaient l'accent sur le déclenchement de l'épidémie, le réveil de la horde, la survie des premiers civils confrontés par surprise à la marée décomposée comme dans La Nuit des Morts Vivants (1968). Mais depuis plusieurs années déjà le thème est prétexte à autre chose - l'émergence de nouvelles structures sociales au sein d'une société effondrée, les rapports de confiances entre survivants, les perspectives d'avenir, la survie des valeurs occidentales judéo-chrétiennes dans une catastrophe d'ampleur biblique.

Dans ces contextes, le zombie n''a plus qu'un rôle secondaire, quoique essentiel. Il remplit toujours deux fonctions principales du récit:

  1. Justifier la disparition de la société classique. Face aux zombies, les structures des États traditionnels sont invariablement défaillantes et finissent par s'écrouler. C'est sans doute la plus marquante distinction d'avec une invasion extraterrestre, par exemple, ou après des défaites initiales les vaillants défenseurs de la planète finissent par apprendre de leurs erreurs et mettent une raclée aux envahisseurs. Dans le monde des zombies, rien de tel: l'État disparaît du paysage après quelques soubresauts. Il ne subsiste plus que sous la forme d'usurpateurs, ou d'éléments militaires agissant désormais pour leur propre compte comme pillards ou mercenaires.
     
  2. Maintenir un niveau de danger lancinant. L'insouciance n'est pas une option. Faire face à une horde de zombies est une perspective terrifiante mais les survivants sont rapidement aguerris et bien préparés. Les zombies sont en général lents, prévisibles et incapables de tactique, mais forcent les humains à se regrouper pour augmenter leurs chances de survie, du tour de garde à l'expédition de pillage dans un centre commercial. D'autres défis plus complexes émergent assez vite: lutte pour le leadership au sein du groupe, affrontement avec des groupes rivaux, localisation de ressources rares (médicaments, énergie, munitions). Les communautés de survivants entrent en concurrence et donnent rapidement lieu à des affrontements plus dangereux et plus vicieux que contre les zombies, mais ceux-ci restent en arrière-plan pour rappeler à tous le destin qui attend les individus isolés.

Simulation et jeu vidéo

Les survivalistes sont tournés en dérision, mais le grand public est friand de la société désintégrée que met en scène le thème des zombies. La survie dans cet univers se ramène à la mise en application de leurs conseils: être autosuffisant, prêt à se défendre, et paré au maximum d'éventualités.

Si on accepte l'idée d'un monde dévasté par les morts-vivants comme la symbolique d'une société effondrée et généralement hostile, non seulement le thème des zombies prend tout son sens, mais il s'incarne parfaitement dans le médium du jeu vidéo. À l'inverse d'autres supports, et malgré la scénarisation poussée de certains grands titres, le jeu vidéo est l'environnement parfait pour laisser le joueur libre de ses actes et tenter plusieurs approches. Il peut expérimenter et organiser sa survie dans un monde où chaque nouveau lever de soleil est une victoire.

Les titres autorisant des joueurs à se rejoindre en ligne dans un même monde renforcent l'expérience sociale des "survivants", leur permettant d'élaborer des stratégies que même les créateurs du jeu n'auraient imaginées.

Dans son aspect plus polémique, le zombie représente l'Autre, agrémenté d'une dangerosité mortelle et irréconciliable. Rares sont les titres qui considèrent les zombies comme des êtres humains, bien qu'ils l'aient tous été au départ. La perte d'humanité est généralement présentée comme un processus irréversible. On ne peut pratiquement jamais la guérir (bien que parfois des remèdes permettent de juguler la transformation en zombie d'une personne infectée). Or, non seulement les zombies sont nombreux, mais ils sont toujours hostiles. On ne peut pas raisonner un zombie, ni le dresser, ni espérer qu'il change d'avis, ni faire la paix avec lui - pas même une trêve. Le zombie est l'hostilité incarnée et la seule réponse est sa destruction.

Par ailleurs, le zombie permet de s'éviter les foudres du politiquement correct. Les éditeurs de jeux n'ont certainement pas vocation à se transformer en lanceurs d'alertes, et on ne verra jamais Hollywood se lancer dans un film montrant l'émergence d'une guerre civile entre immigrés et autochtones dans les banlieues européennes - quelle que soit la plausibilité d'un tel scénario. Le zombie permet de contourner cet obstacle et de parvenir au même "résultat": une société effondrée, des factions irréconciliables et un danger de tous les instants.

De ce point de vue, la popularité de l'apocalypse zombie prend un tout autre sens: elle pourrait nous préparer, collectivement et inconsciemment, à ce que pourrait être notre survie dans un avenir aussi proche que sombre - même sans morts-vivants.

Commentaires

"le zombie représente l'Autre, agrémenté d'une dangerosité mortelle et irréconciliable. Rares sont les titres qui considèrent les zombies comme des êtres humains, bien qu'ils l'aient tous été au départ. La perte d'humanité est généralement présentée comme un processus irréversible. On ne peut pratiquement jamais la guérir (bien que parfois des remèdes permettent de juguler la transformation en zombie d'une personne infectée)."

Effectivement, il n'est pas difficile de deviner quelle religion envahissante et agressive est visée...

Écrit par : Géo | 04 janvier 2018

En cherchant la trace de zombies dans les classiques chinois, je suis tombé sur une revue d'archéologie de 1897, où tous les monstres de l'antiquité occidentale sont répertoriés. Le cas échéant, le nom de l'auteur fait suite à celui de l'espèce.
Géo, qui a une formation latin-grec, va nous aider à trouver un zombie dans cette nomenclature.
Les : 
- Acéphales, Hérodote
- Ægypans, Pline
- Ægypodes, Hérodote
- Androgynes, Pline
- Antipodes, Strabon
- Arimaspes, Hérodote
- Arrhines, Strabon
- Artabatitæ, S. Isidore
- Asinicruræ, Lucien
- Astomes, Strabon
- Bithyes, Pline
- Blemmyes, Strabon
- Brachystomes, Pomponius Mela
- Cancrimani, Lucien
- Centaures, Hésiode.
- Centimani, Hésiode.
- Cyclopes, Hésiode.
- Cynocéphales, Hérodote
- Cynophanes, Tertullien
- Cynodontes, S. Isidore
- Dracontopodes, Ovide
- Enotocètes, Strabon
- Faunes, Jérémie
- Hémicynes, Strabon
- Himantopodes, Pseudo-Callisthène
- Hippocentaures, Diodore de Sicile
- Hippopodes, Pomponius Mela
- Lamies, Isaïe et Aristophane
- Macrocéphales, Strabon
- Macroscèles, Strabon
- Monocoles, ou Monoscèles, Pline
- Monocules, Arimaspes, Hérodote
- Octipèdes, Lucien
- Onocentaures, Isaïe
- Opistodactyles, Strabon
- Opistopodes, Pline
- Panotios ou Enotocètes
- Phillopodes, Lucien
- Psyttopodes, Lucien
- Pygmées, Homère
- Satyres ou Ægypodes
- Sciopodes, Aristophane
- Stéganopodes, Aleman
- Sphénocéphales, Strabon
- Sphynx
- Slernophthalmes, Strabon
- Struthopèdes, Pline
- Syrênes [oiseaux], Isaïe
- Thibiens, Pline.
Auxquels il faut ajouter les hommes :
- ailés,
- à têtes d'animaux
- blancs, Pomponius Mela
- chauves, Hérodote
- aux longs bras
- hommes cornus
- à corps d'oiseaux
- à un seul côté
- à double visage
- sans langue
- aux grandes lèvres
- à plusieurs mains
- à plusieurs pieds, Isidore de Séville
- fendus jusqu'au nombril, Roman d'Alexandre
- à pied d'oiseaux
- à pied fourchu, Moyse de Khorène
- à queue de poisson, Callisthènes
- à queue, Pline
- à plusieurs têtes, Hésiode
- velus, Hannon.
Sans oublier les animaux à tête d'homme, Ezéchiel, Hérodote, Tertullien.

Écrit par : rabbit | 04 janvier 2018

@Géo: Les zombies sont des humains "totalement déshumanisés" et n'en ont plus que la silhouette, ce qui permet d'ailleurs aux joueurs / héros de roman ou de film d'abattre de sang-froid des dizaines de ces humanoïdes sans provoquer de réaction de rejet de la part du spectateur.

Les zombies sont inférieurs au plus stupide des humains sur la plupart des plans, hormis leur nombre et leur capacité à infecter autrui contre son gré. Il serait vain de chercher à les comparer à un groupe humain quel qu'il soit.

@Rabbit: bel effort de classification du monstrueux...
En revanche, on peut imaginer dans une société effondrée des enclaves où toutes les expérimentations sociologiques ont lieu, de l'utopie communiste au petit califat de quartier, enclaves qui chercheraient à s'étendre.

Écrit par : Stéphane Montabert | 04 janvier 2018

Sans conteste. Toutefois, la parabole des zombies peut connaître une chute différente en fonction du public ou des circonstances. « Je suis une légende », merveilleux récit de science fiction américaine écrit en 1954 par Richard Matheson et adapté pour le cinéma en 2007, avec Will Smith dans le rôle principal. Dans le film, le héros parvient à échapper à la guérilla urbaine menée par les zombies, pour rejoindre une communauté humaine plus présentable repliée à la campagne. Alors que dans le livre, il succombe au nombre, puis est exécuté publiquement par les zombies qui lui reprochent son côté déviant.

Écrit par : rabbit | 05 janvier 2018

Des humains "totalement déshumanisés"...
Comment décrivez-vous des gens qui se font filmer brandissant une tête d'idiot occidental qui voulait aider les pauvres si ce n'est "totalement déshumanisés" ?
Tout en sachant que ces brandisseurs de tête sont des héros ici dans leur milieu, à côté de l'idole absolue Mohammed Merah...

Écrit par : Géo | 05 janvier 2018

Peut-être qu'il y a vraiment des morts-vivants, des corps qui bougent sans conscience morale, sans âme au sens divin. C'était le sens original je crois. Il y a peut-être aussi des défunts qui, à l'inverse, prennent un corps sensible, au moins pour la conscience de rêve, mais alors c'est le thème ordinaire du fantôme. L'idée d'un cadavre qui se meut par une force étrangère à la volonté du vivant dont il est le cadavre est intéressante, elle se trouve dans la "Légende dorée", mais c'est aussi somme toute le thème de "Frankenstein". Traditionnellement, on disait que c'était la sorcellerie et le diable qui mouvaient ces corps. C'est peut-être aussi une expression inavouée de la machine, qui est faite de matériaux arrachés à la nature, donc privés désormais de vie et de sens, et utilisés par l'homme pour assouvir ses désirs, généralement égoïstes. Ou alors de la réduction du matériau humain à l'état de machine. Le symbolisme en est fort, et la peur disait Lovecraft permet un accès direct à l'inconnu. Si la figure du zombie a tant de succès, c'est peut-être aussi qu'elle correspond à une impression répandue, un malaise de civilisation. Quelles forces morales existent, pour compenser la multiplication des machines sans âme et l'extension du pouvoir de l'égoïsme humain?

Écrit par : Rémi Mogenet | 05 janvier 2018

Les élécteurs et soutiens d'Emmanuel Macron sont appelés les "marcheurs". La même terminologie est employée pour qualifier les zombies dans la série "The Walking Dead" de Frank Darabont. (the walkers) De là a y voir un lien de cause à effet.

Écrit par : Laurent Lefort | 05 janvier 2018

Un rapport du Fonds Monétaire International sur les zombies en Chine : http://www.imf.org/~/media/Files/Publications/WP/2017/wp17266.ashx

Écrit par : rabbit | 05 janvier 2018

@Géo: ces gens ne sont rien que des animaux et ont perdu toute trace de civilisation, il n'en reste pas moins qu'ils sont plus réactifs, plus intelligents et plus dangereux que des zombies. Hélas!

@rabbit: votre lien parle "d'entreprises zombies" et n'a donc guère de rapport, hormis l'emploi du mot.

Écrit par : Stéphane Montabert | 05 janvier 2018

"Alors que dans le livre, il succombe au nombre, puis est exécuté publiquement par les zombies qui lui reprochent son côté déviant."
Dans "The Country of the Blind" de H.G. Welles, le "déviant" échappe non à son exécution mais à sa *normalisation" (on va l'aveugler à son tour), destin plus sinistre en un sens, puisqu'il lui laisserait le souvenir de ce qu'il a perdu.

Écrit par : Mère-Grand | 08 janvier 2018

Les commentaires sont fermés.