18 janvier 2018

Radicalisations

C'est sous l'intitulé mystérieux de "Radicalisations" que la Municipalité de Renens organisa une soirée pour que des habitants puissent échanger avec des professionnels. Ayant été indirectement à l'origine de cette manifestation à travers une interpellation au Conseil Communal ("Pour que Renens agisse contre le radicalisme islamiste" en 2015) il était de mon devoir de m'y rendre.

Dessine-moi un radicalisé

observatoire2017rad.jpgLa soirée vit affluer un public nombreux. Après différentes présentations du contexte par les autorités mettant bien cette assemblée sous le signe du Padamalgam!, la première présentation commença, donnée par Mallory Schneuwly-Purdie, "Sociologue et formatrice - Pluralités".

L'exposé commença par un long et tortueux cheminement visant à définir ce qu'était le radicalisme, à l'aide de citations comme:

"[Le] processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d'action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l'ordre établi sur le plan politique, social ou culturel." -- Khosrokhavar (2014, p. 7-8)


Fuyez, manants, vous n'êtes pas de taille à rivaliser avec ces puissants intellectuels!

Ceux qui passèrent outre la pédanterie pour s'interroger sur la généralité de cette approche furent rapidement confortés dans leurs doutes par les slides suivants, qui montrèrent quelques exemples "d'idéologies extrêmes" selon la présentatrice, dans cet ordre:

  • Nationalisme
  • Communisme
  • Populisme
  • Islamisme

Le nationalisme faisait sans doute référence au nazisme, alors que ce dernier est avant tout un avatar du socialisme, comme en témoigne la bonne entente entre les communistes et les nazis avant que les seconds ne s'en prennent à l'Union Soviétique lors de la Seconde Guerre Mondiale. Mais le populisme? Même Wikipédia n'en parle pas ainsi, c'est dire. Je fus presque surpris de ne pas découvrir le libéralisme parmi cette collection "d'idéologies extrêmes".

Le malaise empira lorsqu'on aborda - enfin - la question de l'islam. Parmi plusieurs contre-vérités sur cette religion, Mme Schneuwly-Purdie eut l'audace d'affirmer que les mosquées étaient un élément central de la lutte contre la radicalisation, ce qui suscita quelques remous dans la salle. Pour la sociologue, la lutte contre la radicalisation passait par quatre thèmes:

  • Les mosquées comme "espaces de socialisation" ;
  • Les imams comme "acteurs de contextualisation" ;
  • Internet comme "outil de transmission" ;
  • Les jeunes comme "passeurs de savoir" (comprendre: un pied dans la culture musulmane et un autre dans la culture occidentale).

Comme d'autres spectateurs je pense, je me fis la remarque qu'elle venait de brosser le portrait des quatre principaux vecteurs de radicalisation. Et elle eut l'audace de les présenter comme les meilleurs moyens de lutter contre! C'est sûr, un jeune déraciné, livré à lui-même sur Internet et se rendant assidûment à la mosquée pour y écouter les prêches des imams est certainement dans une posture idéale pour échapper à toute radicalisation...

À la fin de ce premier exposé, je me demandais: un passionné des loups est-il finalement la meilleure personne à interroger pour chasser le loup?

Les 99%

La seconde présentation fut donnée par Brigitte Knobel, Directrice du Centre intercantonal d'Information sur les Croyances (CIC). Cette structure para-étatique fondée dans le sillage du Massacre du Temple Solaire avait pour premier but de lutter contre les dérives sectaires. D'islam il ne fut question que tardivement, le CIC n'étant réorienté vers cet aspect que depuis quelques années.

Se signant elle aussi du Padamalgam, Mme Knobel s'efforça de montrer que l'islam n'était finalement qu'un radicalisme parmi "de nombreux autres". Le public eut donc droit à un panel représentatif "de groupes religieux hindous, ésotériques, chrétiens et bouddhistes ayant commis des actes de violence dirigés vers l'extérieur ou vers l'intérieur" (sic). Un attentat à la bombe en Suisse par un illuminé hindou en 1975, soit vieux de quarante-trois ans ; la secte du Temple Solaire ; des illuminés chrétiens d'Afrique du Sud qui se suicidèrent en groupe en avalant du cyanure en 1978 ; ou encore l'attentat au gaz sarin de la secte Aum au Japon en mars 1995. Démonstration très concluante en effet.

Cette présentation fut suivie d'un dernier slide statistique montrant l'activité du CIC sur l'année 2017. Émoi dans la salle: 99% des interventions étaient liées à l'islam, "sauf une, liée à un jeune évangéliste", précisa la conférencière. Patatras! En une seule page d'honnêteté intellectuelle, elle démolit le château de cartes du Padamalgam. Les organisateurs échangèrent quelques regards consternés.

Les questions-réponses dérapent

Légèrement déprimé par ce rouleau-compresseur de bons sentiments (malgré une chute du peloton dans la dernière ligne droite) je me demandais si j'allais assister à une deuxième couche de ripoline lors des questions-réponses sur le modèle de ce que j'avais déjà dû subir lors de la visite des mosquées de Renens. Mais ce soir, le public n'était pas le même. Pas de député pro-islam du Grand Conseil vaudois, pas de Claude Béglé venu lécher des babouches depuis Genève, seulement des gens normaux, et inquiets, et pas forcément aussi incultes que nos hôtes l'auraient pensé - ou espéré, peut-être - sur l'islam et la situation actuelle.

Le ton des questions était franchement hostile vis-à-vis des conférenciers, principalement à cause de leur naïveté confondante sur l'islam. "Comment dans un pays où les Droits de l'Homme sont tellement importants, peut-on accepter une communauté qui ne respecte pas les Droits de l'Homme?" demanda par exemple une vieille dame, sous l'approbation générale.

Mais le moment que j'espérais finit par arriver: un Algérien prit la parole - et évoqua son passé pendant la guerre civile algérienne des années 90, pendant le jihad des moudjahidines. Mme Schneuwly-Purdie ayant évoqué en bonne dhimmie le jihad comme "un combat intérieur pour devenir meilleur", il la remit aimablement à sa place:

"La guerre sainte est une prescription de l'islam. Ce n'est pas un choix, c'est une prescription, sur laquelle il y a unanimité, consensus. On ne peut pas me citer un seul courant religieux de l'islam qui réfute que le jihad soit une prescription. Maintenant vous avez beaucoup entendu parler que dans le coran, c'était dans le cadre d'une émission Infrarouge, que le coran enseignait beaucoup plus le jihad spirituel... J'ai mémorisé le coran pendant des décennies... Il n'y a aucun verset du coran qui parle de jihad spirituel, ni aucun hadith. Si vous connaissez un verset, est-ce que vous pouvez me le citer?"


Ouille.

Après ces interventions, la session de questions-réponses fut rapidement close, écourtée de moitié.

La Verrée

La soirée se conclut par une verrée donnant l'occasion au public de discuter avec les intervenants. Ce fut pour moi l'occasion de quelques échanges surréalistes - l'un d'eux avec Éric Golaz, Délégué cantonal aux affaires religieuses et chargé du dossier de la reconnaissance de l'islam. Pour lui, il fallait reconnaître l'islam sauce UVAM comme communauté d'intérêt public pour mieux la contrôler:

- Excusez-moi, mais en quoi cette reconnaissance aidera en quoi que ce soit à contrôler l'islam de Suisse?

- Eh bien, ils seront obligés de se plier à nos lois, de respecter l'ordre public, l'égalité...

- Vous savez qu'ils ne feront rien de tout cela. Et quand même vous ne pourrez plus le nier, que ferez-vous?

- Il y a des sanctions prévues, euh...

- Comme quoi?

- Eh bien, au pire, cela pourrait aller jusqu'au retrait de la reconnaissance d'utilité publique de la communauté.

- Vous plaisantez? Vous savez parfaitement que lorsque cette reconnaissance sera accordée les autorités n'auront jamais le cran de faire machine arrière, quoi qu'il advienne.


Ayant vu clair dans sa tentative d'enfumer le chaland, il riposta en me demandant ce qu'il fallait faire.

- Mais c'est tout simple Monsieur. Il me semble que le peuple suisse a voté depuis quelques années déjà le Renvoi des Criminels Étrangers.

- Et alors?

- Alors? Chaque islamiste dont on nous raconte les exploits dans les médias a souvent commencé par la délinquance et a un casier judiciaire long comme le bras. Il me semble que si on expulsait manu militari les étrangers criminels au premier, deuxième ou même au dixième délit, on éviterait pas mal des problèmes de radicalisation et de terrorisme musulman simplement parce que ces gens ne seraient plus dans notre pays quand leur viendrait l'idée de commettre un attentat.

- Ah mais Monsieur, c'est compliqué, la Suisse n'a pas d'accords de réadmission...


...Et surtout aucune volonté d'en avoir, pensais-je en concluant la discussion. Mais c'est au cours d'une autre conversation, où je critiquais l'angélisme des sociologues et des autorités et rappelais la dangerosité des islamistes, qu'un haut responsable dont je tairai le nom me livra un conseil, et finalement la clé de l'histoire:

"Tu sais, Stéphane, on est à Renens... Il faut faire attention à ce qu'on dit."


Renens, plus d'une centaine de nationalités, plus de 50% d'étrangers. Un chaudron. Les pièces du puzzle s'emboitèrent: partout en Suisse et en Europe, la veulerie des majorités politiques face à l'islam, le Padamalgam à pleins tubes, l'aveuglement volontaire, la langue de bois, la négation de la menace ne traduisent pas l'incompétence mais la terreur dans laquelle vivent les élites. Le génie malfaisant de l'islam est sorti de la bouteille et, aussi dénuées de force de caractère que d'imagination, elles n'ont que l'apaisement à l'esprit pour essayer de maintenir le statu-quo un peu plus longtemps.

N'excusons pas par l'incompétence ce qui s'explique amplement par la lâcheté.

Ce fut finalement une soirée très instructive.

08 janvier 2018

Et maintenant, Trump est fou.

Dire que les Démocrates s'emploient à éjecter Trump du pouvoir depuis le jour de son élection serait un euphémisme. Incapables depuis plus d'un an d'avaler le résultat d'une élection contraire à leurs attentes, ils n'ont de cesse de trouver le moyen de le renvoyer de la Maison Blanche avant la fin de son mandat. Complot russe, prétendue obstruction à justice, une page Wikipédia tente même de recenser les diverses manœuvres employées dans ce but.

usa,donald trump,manoeuvres politiques,foliePas un mois ne passe sans que vienne s'ajouter une nouvelle excellente raison de chasser le Président en exercice. Disons plutôt que chaque péripétie sur sa présidence, vraie ou fausse mais toujours montée en épingle par les médias, se conclut invariablement par l'examen d'une possible destitution sur la base de ces nouveaux "faits".

La dernière tentative en date se base donc sur une probable "folie" de M. Trump, qui pourrait comme par hasard mener à sa destitution par le biais du 25e amendement.

Une vingtaine de psychiatres et psychologues - forcément "éminents" pour la presse - franchirent le pas en octobre 2017 en publiant un ouvrage collectif sur la question: The Dangerous Case of Donald Trump ("Le Dangereux Cas Donald Trump"). Il reçut bien sûr un certain succès de la part des anti-Trump, confortés par les descriptions hyperboliques livrés aux médias par la coordinatrice très engagée à gauche de l'ouvrage, la psychologue Bandy Lee de l'Université de Yale. Apparemment, il y avait urgence à envoyer M. Trump à l'asile, en camisole de force.

Quelques professionnels du secteur eurent beau objecter que depuis quarante-cinq ans l'Association des psychiatres américains (APA) a établi la "Règle Goldwater", dénonçant comme un grave manquement à l’éthique le fait de dresser le diagnostic d’une personnalité publique sans son autorisation et sans même la rencontrer, personne ne les écouta. Billevesées que tout cela. Les règles de déontologie les plus élémentaires ne sauraient s''appliquer face à Donald Trump!

La nouvelle couche est appliquée ces derniers jours par Michael Wolff et son livre Fire and Fury : Inside the Trump White House ("Feu et Fureur : Dans la Maison Blanche de Trump"). Les médias font leur régal des bonnes feuilles de l'ouvrage. Trump serait un enfant gâté réclamant des "victoires", pris de crises de colère et insultant le personnel de la Maison Blanche et son propre gouvernement ; il s'enfermerait pour ruminer devant plusieurs télévisions en même temps ; il craindrait d'être empoisonné par les repas présidentiels ; il serait quasiment illettré, ou trop impatient, et incapable de venir à bout de textes simples...

usa,donald trump,manoeuvres politiques,folieBien que l'ouvrage soit entièrement à charge et dérive souvent dans le grotesque, les rédactions ne prennent aucune distance lorsqu'elles en parlent. Pour les médias, et Le Temps est en première ligne, Fire and Fury ne représente rien d'autre que la vérité. Comment s'en étonner alors que Michaël Wolff a couché sur le papier, jusque dans des "anecdotes" sur la chevelure de Trump, les fantasmes qu'attendait son public?

Seul problème, une partie au moins du livre est basée sur des affabulations - de l'auteur ou de ses sources - donnant au final un tableau caricatural et mensonger.

Prenons le simple exemple de l'élection. Wolff prétend à de nombreuses reprises que Trump ne voulait "pas vraiment" l'emporter - d'où une promesse faite à son épouse Melania qu'elle n'avait pas à s'inquiéter de devenir Première Dame contre sa volonté, car il n'avait aucune chance. Il aurait de même été parfaitement livide, le soir fatidique, en apprenant finalement sa victoire. Pourtant, Trump s'est battu comme un lion pendant toute la campagne, mettant au point une stratégie novatrice pour arracher aux Démocrates des États considérés comme acquis et enchaînant des dizaines de meetings durant la dernière ligne droite. Pourquoi se serait-il donné tant de peine s'il ne voulait pas gagner? Pourquoi aurait-il lutté avec succès contre seize autres candidats lors des primaires républicaines pour arracher l'investiture du parti s'il ne voulait pas gagner? Pourquoi se serait-il compromis dans l'illégalité avec les Russes, comme l'affirme Wolff, pour arracher un avantage indu dans l'élection, s'il ne voulait pas gagner?

Le récit de Fire and Fury n'a même pas de cohérence interne. Certains intervenants cités par l'auteur ont apporté un démenti cinglant face aux propos qu'on leur prête. Tant que nous n'aurons pas eu le verbatim des enregistrements effectués par l'auteur, nous ne saurons pas où situer le mensonge. Mais Michaël Wolff se couvre lui-même dès l'introduction:

usa,donald trump,manoeuvres politiques,folie
"Beaucoup des comptes-rendus de ce qui s'est passé dans la Maison Blanche de Trump entrent en conflit les uns avec les autres ; beaucoup, à la mode trumpienne, sont cruellement faux. Ces contradictions et cette souplesse prise avec la vérité, sinon avec la réalité elle-même, forment le fil conducteur du livre. Parfois, j'ai laissé les intervenants exposer leurs versions, permettant en retour au lecteur de les juger. Dans d'autres cas, grâce à une cohérence dans les récits et par le biais de sources auxquelles j'ai fini par faire confiance, je me suis arrêté sur une version des événements que je crois véridique."

Alors, Fire and Fury est-il un récit ou une fiction? Probablement un peu des deux, quoique le point de vue de l'auteur sur Donald Trump ne fasse guère de doute. Comment croire alors que Wolff, coutumier de ces dérives, n'a pas prêté davantage de bienveillance à tous ceux qui disaient du mal de Trump? Et comment s'étonner du résultat?

Nous sommes en pleine construction de narrative, celui-ci visant à préparer l'opinion publique à la prochaine offensive démocrate contre Trump. Les médias qui enquêtent aujourd'hui sur la santé de M. Trump sont les mêmes qui refusèrent avec acharnement de rendre compte de l'évanouissement public de Mme Clinton en 2016.

Mais il n'est pas sûr que la sauce prenne. Donald Trump tweete avec son public, parle un langage simple et direct, n'est pas bardé de diplômes des plus hautes universités du pays. M. Trump est indiscutablement un Président atypique et les Américains le savent. Ceux qui ont voté pour lui l'ont fait précisément pour ne plus être menés dans l'ornière par des élites surdiplômées, sûres d'elles et de leur verbe, et bien plus préoccupées par les cercles mondains que par le devenir de la classe moyenne.

Pourtant, Trump est bel et bien dérangé. Père de grands enfants, marié à un ancien mannequin, entrepreneur richissime, vedette de son émission de télé-réalité, il aurait pu couler une retraite paisible en profitant de la vie. À la place, il choisit de se lancer dans la conquête de la Présidence des États-Unis et tente depuis, avec les plus grandes difficultés, de remettre le pays sur les rails. Clairement, aucune personne saine d'esprit ne ferait tout cela.

Mise à jour (14 janvier): Par un étrange tour du destin, nous apprenons que la psychiatre Brandy Lee à l'origine du livre indiquant que M. Trump n'était pas apte à gouverner ne dispose plus de licence de psychiatrie depuis 2015, soit bien avant l'écriture de son livre.

04 janvier 2018

Culture: l'Apocalypse zombie

Les zombies sont à la mode.

On les trouve désormais à toutes les sauces. Aux films, livres et séries télévisées succède une vague sans précédent dans le monde des jeux vidéo. Days Gone, State of Decay II, The Last of Us : Part II, Red Dead Redemption, Resident Evil 2, Death Stranding ou encore Metal Gear Survive sont autant de titres majeurs annoncés pour cette année ou la suivante, dans un marché qui dépasse celui de la musique et du cinéma.

Le sujet est étudié en sociologie, mais pas forcément pour poser les bonnes questions ("Si l’épidémie se produisait, quelles seraient les conséquences sur le plan sociologique?" ... Vraiment, Monsieur le sociologue?). Car, après tout, que signifie cette omniprésence des zombies dans l'esprit du grand public?

Les Grandes Peurs

Hollywood ne saurait représenter autre chose qu'une infime fraction de l'humanité, mais vend ses productions à une grande part de celle-ci. Et à l'instar d'autres industries, l'offre s'adapte à la demande. Notons bien que la mode des catastrophes ne saurait se découper de façon précise. Comme des vagues qui se chevauchent, les thèmes se recouvrent et s'étalent sur une longue durée. Ce n'est que suite à de multiples essais plus ou moins réussis que l'un d'eux trouve grâce auprès du grand public et engendre la production de masse d’œuvres à succès sur le même thème - donnant naissance à un genre proprement dit.

Les peurs de l'humanité montées sur grand écran sont un classique de l'histoire du cinéma, depuis la dystopie de Metropolis (1927), ou l'Homme invisible (1933) mettant en scène la voix désincarnée d'un savant fou devenu insaisissable. A l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, Hollywood effraie le grand public à travers des thèmes liés aux craintes du développement scientifique, pourtant à l'origine de la victoire contre le Japon, en l'extrapolant sur fond de Guerre Froide. Le futur fascine mais terrorise, et bien sûr l'anéantissement est toujours dans la balance. C'est l'heure des laboratoires secrets lâchant sur le monde d'étranges inventions, quand les militaires ne déclenchent pas eux-mêmes l'Apocalypse par bêtise ou inadvertance.

cinéma,livresVers les années 70, l'époque est plus propice aux films-catastrophe mettant l'Humanité occidentale en prise avec des forces qui les dépassent - naufrages, éruption de volcans ou invasions extraterrestres - et favorisées par l'amélioration des effets spéciaux. C'est l'heure de La Tour infernale (1974) ou de l'Invasion des Body Snatchers (1978).

Aux craintes des décennies précédentes, les suivantes ajoutent épidémies et météorites menaçant la vie sur la planète entière. Les dangers deviennent plus systématiquement planétaires, montrant non seulement des catastrophes hors des États-Unis, mais allant parfois jusqu'à impliquer d'autres nations dans une résolution conjointe du problème. La tendance au globalisme se confirmera au tournant des années 2000 avec les premiers films visant directement à véhiculer une idéologie politique sur le thème de la catastrophe, comme Le Jour d'Après (2004) où la non-signature par le Président américain d'un traité visant à lutter contre le réchauffement climatique déchaîne littéralement, et dès le lendemain, un tsunami contre la Côte Est.

L'évolution de la technologie et l'émergence d'Internet fera fleurir toute une nouvelle catégorie de dystopies et d'interrogations quant au devenir de l'humanité, la robotisation de la société, l'émergence d'une intelligence artificielle, la plausibilité d'une guerre entre humains et machines, ou la confusion entre réalité virtuelle et monde réel.

Mais depuis des années, au milieu des autres thèmes, les zombies se maintiennent et gagnent en popularité.

Le Zombie, excuse du chaos

Le thème des zombies est très ancien, mais son traitement a évolué au fil du temps. De la créature ranimée obéissant à un maître, le zombie est devenu incontrôlable, puis terriblement contagieux, puis mondial. Les morts-vivants originels ont laissé la place à des humains bien portant soudainement fauchés par la zombification, parfois en quelques minutes.

cinéma,livres

Or, le zombie lui-même est rarement le principal protagoniste de l'histoire. Les premiers films de zombies mettaient l'accent sur le déclenchement de l'épidémie, le réveil de la horde, la survie des premiers civils confrontés par surprise à la marée décomposée comme dans La Nuit des Morts Vivants (1968). Mais depuis plusieurs années déjà le thème est prétexte à autre chose - l'émergence de nouvelles structures sociales au sein d'une société effondrée, les rapports de confiances entre survivants, les perspectives d'avenir, la survie des valeurs occidentales judéo-chrétiennes dans une catastrophe d'ampleur biblique.

Dans ces contextes, le zombie n''a plus qu'un rôle secondaire, quoique essentiel. Il remplit toujours deux fonctions principales du récit:

  1. Justifier la disparition de la société classique. Face aux zombies, les structures des États traditionnels sont invariablement défaillantes et finissent par s'écrouler. C'est sans doute la plus marquante distinction d'avec une invasion extraterrestre, par exemple, ou après des défaites initiales les vaillants défenseurs de la planète finissent par apprendre de leurs erreurs et mettent une raclée aux envahisseurs. Dans le monde des zombies, rien de tel: l'État disparaît du paysage après quelques soubresauts. Il ne subsiste plus que sous la forme d'usurpateurs, ou d'éléments militaires agissant désormais pour leur propre compte comme pillards ou mercenaires.
     
  2. Maintenir un niveau de danger lancinant. L'insouciance n'est pas une option. Faire face à une horde de zombies est une perspective terrifiante mais les survivants sont rapidement aguerris et bien préparés. Les zombies sont en général lents, prévisibles et incapables de tactique, mais forcent les humains à se regrouper pour augmenter leurs chances de survie, du tour de garde à l'expédition de pillage dans un centre commercial. D'autres défis plus complexes émergent assez vite: lutte pour le leadership au sein du groupe, affrontement avec des groupes rivaux, localisation de ressources rares (médicaments, énergie, munitions). Les communautés de survivants entrent en concurrence et donnent rapidement lieu à des affrontements plus dangereux et plus vicieux que contre les zombies, mais ceux-ci restent en arrière-plan pour rappeler à tous le destin qui attend les individus isolés.

Simulation et jeu vidéo

Les survivalistes sont tournés en dérision, mais le grand public est friand de la société désintégrée que met en scène le thème des zombies. La survie dans cet univers se ramène à la mise en application de leurs conseils: être autosuffisant, prêt à se défendre, et paré au maximum d'éventualités.

Si on accepte l'idée d'un monde dévasté par les morts-vivants comme la symbolique d'une société effondrée et généralement hostile, non seulement le thème des zombies prend tout son sens, mais il s'incarne parfaitement dans le médium du jeu vidéo. À l'inverse d'autres supports, et malgré la scénarisation poussée de certains grands titres, le jeu vidéo est l'environnement parfait pour laisser le joueur libre de ses actes et tenter plusieurs approches. Il peut expérimenter et organiser sa survie dans un monde où chaque nouveau lever de soleil est une victoire.

Les titres autorisant des joueurs à se rejoindre en ligne dans un même monde renforcent l'expérience sociale des "survivants", leur permettant d'élaborer des stratégies que même les créateurs du jeu n'auraient imaginées.

Dans son aspect plus polémique, le zombie représente l'Autre, agrémenté d'une dangerosité mortelle et irréconciliable. Rares sont les titres qui considèrent les zombies comme des êtres humains, bien qu'ils l'aient tous été au départ. La perte d'humanité est généralement présentée comme un processus irréversible. On ne peut pratiquement jamais la guérir (bien que parfois des remèdes permettent de juguler la transformation en zombie d'une personne infectée). Or, non seulement les zombies sont nombreux, mais ils sont toujours hostiles. On ne peut pas raisonner un zombie, ni le dresser, ni espérer qu'il change d'avis, ni faire la paix avec lui - pas même une trêve. Le zombie est l'hostilité incarnée et la seule réponse est sa destruction.

Par ailleurs, le zombie permet de s'éviter les foudres du politiquement correct. Les éditeurs de jeux n'ont certainement pas vocation à se transformer en lanceurs d'alertes, et on ne verra jamais Hollywood se lancer dans un film montrant l'émergence d'une guerre civile entre immigrés et autochtones dans les banlieues européennes - quelle que soit la plausibilité d'un tel scénario. Le zombie permet de contourner cet obstacle et de parvenir au même "résultat": une société effondrée, des factions irréconciliables et un danger de tous les instants.

De ce point de vue, la popularité de l'apocalypse zombie prend un tout autre sens: elle pourrait nous préparer, collectivement et inconsciemment, à ce que pourrait être notre survie dans un avenir aussi proche que sombre - même sans morts-vivants.