03 avril 2018

Le train fou de la BNS

Combien de temps peut-on imprimer des billets et acheter des actions avec sans que personne ne se rende compte de rien?

Et lorsque ce moment survient, que se passe-t-il?

C'est avec ces questions en tête que je reçus, comme beaucoup d'autres je pense, la nouvelle selon laquelle la BNS était désormais dépositaire de plus d'actions Facebook que Mark Zuckerberg.

Dans ces moments de doute où Facebook est dans la tourmente - non pour avoir vendu des données, ce qui est son fonds de commerce depuis le premier jour, mais pour avoir vendu des données au bénéfice de la campagne de Trump, ce qui mérite l'enfer(1) - la nouvelle est prise par le petit bout de la lorgnette:

Mark Zuckerberg a eu le nez creux en vendant de gros paquets d'actions de Facebook dans les trois mois précédant l'éclatement du scandale Cambridge Analytica qui a fait plonger le cours. Avec comme conséquence que la Banque Nationale Suisse (BNS) détient désormais plus d'actions que le fondateur du réseau social, relève la HandelsZeitung.

La banque centrale helvétique détient à la fin mars un peu plus de 8,93 millions de valeurs contre 8,91 millions pour Mark Zuckerberg. La BNS est encore loin des principaux actionnaires du réseau social et elle n'a aucune chance de prendre le contrôle du groupe.

En effet, la BNS détient des titres de classe A, qui donnent droit à un vote et au versement d'un dividende. Mark Zuckerberg garde le contrôle de Facebook grâce à ses actions de classe B, qui lui accordent dix voix pour chaque valeur en sa possession. Ces titres ne sont pas cotés et sont détenus en majorité par le fondateur de Facebook ainsi que sa direction et ses employés.


Il faut probablement avoir suivi de longues études de journalisme pour parvenir à ne pas comprendre les faits qui s'étalent ainsi devant nos yeux. Encore pire, lesdits faits sont rassemblés en fin d'article par le pigiste de service pour donner un peu de "contexte":

Quant à la valeur de la participation détenue par la BNS, elle s'est ressentie des soubresauts du cours sur les marchés puisque sa valeur s'est contractée de 147 millions de dollars. Pas de quoi inquiéter les responsables des investissements de la banque centrale, puisqu'elle détient près de 62 milliards en actions américaines dans environ 2600 entreprises.


On a heurté un petit iceberg, les gars, mais pas de quoi paniquer, ce navire est insubmersible!

N'ayant pas fait de longues études de journalisme, je vais prendre le problème autrement. Comment se fait-il que la BNS possède 8,93 millions d'actions Facebook, pour commencer? Et 62 milliards en actions américaines dans environ 2600 entreprises américaines, pour continuer? Et, au fait, d'où sort cet argent?

La fièvre acheteuse de la BNS

Comprendre ce qui se trame derrière ce petit article anodin mérite de l'être, car il dessine un avant-goût de tout ce qui va se passer en Suisse dans les prochaines années, et qui affectera pour toujours le destin financier de notre pays.

Abordant enfin le sujet suivant l'angle de la BNS plutôt que de Facebook, la RTS présente d'intéressantes infographies pour décrire comment elle détient plus de 54 milliards de dollars d'actions américaines. Malheureusement, le journaliste s'embourbe ensuite dans des polémiques stériles sur le fait que la BNS possède des actions Monsanto ou de sociétés d'armement. Cela peut sans doute donner du grain à moudre à certains, et grand bien leur fasse, mais le problème principal n'est pas là, et vous allez vite comprendre que les actions Monsanto ou autres seront bientôt le cadet de nos soucis.

Revenons à la courbe:

evolution_actions_BNS.jpg
Évolution de la valeur et du nombre des actions BNS au cours du temps

Quelques remarques s'imposent.

  • La sympathique hausse de la courbe représente la valeur de toutes les actions détenues, mais le nombre d'actions détenues par la BNS augmente lui aussi au fil du temps. Autrement dit, si la courbe monte, c'est en partie parce que les actions valent plus, mais aussi parce que la BNS achète de plus en plus d'actions.
  • La courbe ne présente que la période 2013-2016. Donc depuis deux ans, on ne sait pas ce qui se passe (je vous gâche la surprise: la BNS achète toujours plus).
  • Les valeurs indiquées ne montrent que les actions américaines.

En devenant un des plus gros acteurs financier du marché boursier américain, la BNS a dû se soumettre à des obligations de la SEC, le gendarme des marchés boursier, notamment des obligations de transparence, d'où la publication de données qui font la joie de ceux qui les mettent en page.

Mais une question vous brûle sans doute la langue à ce stade: avec quel argent la BNS peut-elle acheter ces incroyables fortunes d'actions américaines hors de prix, dans des milliers de sociétés d'outre-Atlantique?

La réponse est évidente: de l'argent sorti de nulle part. Des francs suisses créés ex-nihilo. La planche à billets, en somme.

Comment, et pourquoi

Il faut déconstruire le problème pour comprendre comment il est apparu, et vers quoi il nous mène.

La BNS est devenu un des plus grands boursicoteurs du monde. Elle crée des milliards de francs suisses à foison et les emploie pour acheter des actions sur plusieurs bourses. Et encore, le terme de boursicoteur est trop flatteur: un boursicoteur essaye d'acheter et de vendre dans l'idée de générer un profit. La BNS, elle, achète et ne vend rien, et ne vise pas le profit.

Elle s'affranchit d'autant plus librement de cet objectif qu'à l'inverse d'une banque privée, elle n'a aucun impératif de gestion ni de rendement. Grâce en soient rendus à tous ceux qui ont souhaité une banque centrale "indépendante" (ce que la BNS n'est pas, nous y reviendrons) les directeurs de la BNS agissent en toute impunité. La BNS fait ce qu'elle veut.

bns,monnaie,bourseBien entendu, personne ne dira cela officiellement. Officiellement, on vous dira que la BNS agit dans le cadre de son mandat - "se laisser guider par l’intérêt général du pays et donner la priorité à la stabilité des prix en tenant compte de l’évolution de la conjoncture." Ce salmigondis mandat est tellement flou qu'il lui permet dans les faits de faire absolument n'importe quoi! Qui pourrait prouver que l'achat de milliards de dollars d'actions américaines n'est pas dans l'intérêt général du pays? Après tout, la Suisse commerce avec les États-Unis, donc si l'économie américaine va bien, celle de la Suisse ira bien aussi. CQFD.

Le raisonnement est parfait parce qu'il ne souffre d'aucune limite. On peut étendre le raisonnement à toute économie de la planète, de la Nouvelle-Zélande au Yémen. On peut étendre le raisonnement à n'importe quel montant en milliards. Et il n'y a pas de remise en question possible ni de délai dans le temps à respecter, parce que "l'intérêt général" est absolument impossible à mesurer.

Les socialistes adeptes de "la finance qui profite à tous" seront aux anges.

Pourquoi agir ainsi? À mon avis, c'est pour des raisons politiques.

Entre 2011 et 2015, la BNS arrima le franc suisse à l'euro - et nulle autre monnaie - avant d'y renoncer tout aussi abruptement. Mais elle ne revint pas à la raison pour autant. L'abandon du peg lui donna les coudées franches pour accomplir sa "mission" aussi librement que possible, sans rendre de compte à quiconque. Pendant un certain temps elle acheta en masse des devises étrangères. Depuis, elle emploie cette liberté à créer de la monnaie et acheter des actions avec, partout et à n'importe quel prix, pour soutenir les cours des grandes bourses mondiales.

Il faut être d'une indécrottable naïveté pour croire que la BNS agisse ainsi dans l'intérêt de la Suisse, évidemment. En réalité, la Banque Centrale Européenne, la FED et la BNS sont dirigées par la même coterie de banquiers internationaux eux-mêmes de mèche avec l'élite politico-financière occidentale ; leur objectif à tous est que le système tienne le plus longtemps possible, et d'en profiter. La BNS est un atout de choix dans leur stratégie: c'est sans doute la Banque Centrale qui agit le plus librement vis-à-vis de ses autorités politiques de tutelle.

Mais les manipulations touchent à leur fin.

Le trou d'air

Les choses vont devenir nettement moins amusantes lorsque la bourse américaine baissera. Il est possible que pendant un certain temps la BNS elle-même parvienne à maintenir les apparences, mais les difficultés sont clairement devant nous.

Que se passerait-il si la BNS vendait? Elle provoquerait l'effondrement des cours. Elle ne peut pas vendre (et n'en a aucune envie).

Que se passera-t-il lorsque les cours baisseront malgré toutes les tentatives de la BNS pour colmater les brèches? Le bilan de la banque s'écroulera, creusant un trou en milliards, un trou que rien ni personne ne parviendra à combler.

Il est possible - il est certain - que tous les fonds propres de la BNS y passeront. La BNS aura le triste privilège d'être une banque centrale avec des fonds propres négatifs. La BNS est une société de droit privé ; une société de droit privé doit alors reconstituer son capital par un apport des actionnaires (les Cantons, qui devraient chacun débourser quelques milliards au débotté), faire suffisamment de profit pour ressortir la tête de l'eau (impossible dans un marché baissier), ou être liquidée (un scénario à écrire mais qui coûtera probablement, au minimum, toutes les réserves d'or encore possédées par la Suisse).

Face à cette singularité, toutes les conséquences sont possibles, y compris les pires, mais dans tous les cas, la crédibilité financière du pays sera en miettes, et il est probable qu'il en sorte ruiné.

Aujourd'hui, la BNS a placé en action sur les marchés financiers américains près de 12'000 dollars par habitant de notre pays, sans débat ni vote populaire, et les marchés entrent dans une zone de turbulences.

Tout va très bien se passer.

(1) Pour l'anecdote, Facebook avait été un outil essentiel de mobilisation de la campagne Obama en 2012, mais comme c'était pour le camp du Bien, aucun problème.

Commentaires

ce qu'il y a de bien avec vos articles c'est que quand on remonte le fil on voit que vous prédisez des catastrophes à la BNS depuis 7 ans Mais depuis 7 ans cette même BNS affiche plus de 150 milliards de bénéfice (19000 $ par habitant) sans parler des bienfaits du taux plancher en terme d'exportations ... et quand bien même un Krach boursier viendrait secouer cet excellent bilan la conséquence serait, à terme une baisse du Franc et donc au final une hausse de ses actifs en monnaies étrangère ... en plus la BNS n'est pas astreinte aux fonds propres comme une banque commerciale ..vosu confondez un rôle de jouer de foot avec celui d'arbitre

Écrit par : Zarah Merlin | 04 avril 2018

Merci pour votre commentaire, Zarah. Il exprime en mieux ce que je me disais...

Écrit par : Géo | 04 avril 2018

Zarah,

vous en êtes encore au taux plancher?

Je vous rappelle juste qu'il a cédé sous la pression des marchés.

Aujourd'hui la BNS s'est gavée d'euros et de dollars comme une folle furieuse.

Pour l'instant cela semble tenir, mais que se passera-t-il si l'euros ou le dollars chutent ?

Si les actions (100 Milliards dans des actions d'armement, facebook, etc.) s'écroulent que se passera-t-il ?

Comment la BNS va-t-elle sortir de ces positions en devises ?

Avoir un bilan plus grand que le PIB Suisse me semble extrêmement risqué. 750 Milliards représentent près de 100'000 CHF par habitants !

C'est comme au casino, tant qu'on gagne on y retourne et finalement on devient clochard et interdit de Casino.

L'avenir nous le dira, mais la BNS s'est engagée dans une spirale dont il sera difficile de sortir.

salutations

Écrit par : Olivier | 04 avril 2018

la plupart de ces devises viennent d'avant l'abandon du taux plancher et comme vous dites ces montant dépassent largement le PIB ce qui signifie bien qu'ils n'ont rien à voir avec l'économie mais uniquement des spéculateurs qui parient sur une hausse du CHF.
1. si au lieu de fournir abondamment du CHF à ces spéculateurs on avait laisser notre monnaie flotter,
-elle serait montée très haut pénalisant encore plus nos exportation avec le chômage qui va avec
-puis retombée très bas avec des montants spéculatifs dépassant le PIB qui seraient repartis après un confortable bénéfice sans que cela ne profite à notre économie et la BNS n'ayant pas assez de devises pour racheter tous ces CHF n'aurait eu qu'une seule arme pour se défendre : remonter des taux d'intérêt pour aussi contrer l'inflation
2. si comme vous le dites la bilan de la BNS devient déficitaire, que se passerait-il ? Une perte de confiance dans le CHF et donc une sortie du CHF et donc une remontée de son portefeuille en devises

En fait il ne faut pas réfléchir en terme de banque commerciale .. il y a tellement de spéculation sur le CHF que un mouvement naturel de change mettrait des décennies a absorbé ce flot donc le seul acteur du marché qui pourra en racheter autant c'est la BNS c'est elle qui fixera le prix

Écrit par : Zarah | 04 avril 2018

@Zarah: vous faites preuve de beaucoup d’opiniâtreté pour justifier ce qui s'apparente clairement à une escroquerie - et quelque chose que les illustres prédécesseurs de la clique ploutocratique dirigeant actuellement la BNS n'auraient jamais fait, et n'ont jamais fait.

La bonne monnaie, et donc au bout du compte la seule véritable monnaie, est la monnaie qui n'est pas manipulée. Les déséquilibres entre exportation et importation se corrigent d'eux-mêmes. Mais demander à des politiciens de laisser un système trouver son équilibre sans leur vigoureuse intervention revient à leur demander de contredire leur nature même. Le socialisme, l'interventionnisme et la folie des grandeurs ont complètement corrompu le directoire de la BNS - et désormais l'argent est devenu une "politique monétaire".

Je garde précieusement vos interventions. Je pense qu'elles nous donnent un bon aperçu de ce que sera la ligne de défense des politiques et des banquiers centraux quand tout se cassera la figure ; et il y aura des ruinés pour les applaudir. Comptons sur les journalistes du calibre de ceux qui sont cités dans ce billet pour bien informer la population !!

"Ils ont tout fichu en l'air mais ils recherchaient le bien commun." Bien belle épitaphe...

Rendez-vous dans quelques années.

Écrit par : Stéphane Montabert | 04 avril 2018

"Combien de temps peut-on imprimer des billets et acheter des actions avec sans que personne ne se rende compte de rien?"

Hmmmm, ... hmmmm, ... hmmmmmmmmm ... est-on sûr au moins que c'est avec des francs suisses que la BNS a acheté son portefeuille ?

Écrit par : Chuck Jones | 04 avril 2018

"" la seule véritable monnaie, est la monnaie qui n'est pas manipulée. Les déséquilibres entre exportation et importation se corrigent d'eux-mêmes."" on peut le faire mais dans ce cas les variables d'ajustement sont INFLATION et CHOMAGE ...
et dans le cas qui nous occupe devoir tripler la masse monétaire pour satisfaire la demande montre bien que la monnaie est manipulée si elle ne l'était pas par la BNS elle le serait par les flux spéculatifs qui seront bien moins intentionné au niveau de l'inflation et du chomage que ne l'est la BNS

Écrit par : Zarah | 04 avril 2018

Ce montant annoncé de 8.93 millions CHF d'actions Facebook ne représente que le 0.25 % du total de placements en monnaies étrangères, selon bilan à fin février 2018 de la BNS. En dehors de ça, il existe des dangers potentiels plus redoutables. Cela dit, la macroéconomie est une discipline plus riche en points de contrôle et moyens d'analyse qu'un simple calcul comptable. Ce qui n'empêchera jamais un journaliste ou un politicien de vouloir inventer la machine à courber les bananes.

Écrit par : rabbit | 05 avril 2018

@Zarah: Tous les pays luttèrent pendant la plus grande partie de leur histoire pour avoir une monnaie la plus forte possible. Les États-Unis bâtirent leur fortune sur leur monnaie, parce que le dollar était adossé à l'or. Même les socialo-communistes de Mitterrand en France lancèrent la politique du "franc fort" dans les années 80, c'est dire (ils échouèrent mais c'est un autre débat).

Une monnaie forte est un atout. A contrario, tous les pays qui ont affaibli leur monnaie se sont invariablement ruinés. La lire en paquets de mille faisait bien rire, à l'époque. Quel pays avec une monnaie faible, voire infinitésimale, est prospère? Il n'y a aucun exemple, et aucune corrélation positive entre la faiblesse d'une monnaie et la prospérité d'un pays. Les exemples abondent.

Vouloir affaiblir sa monnaie c'est comme uriner dans son eau minérale: seuls les plus fous ou les plus inconscients peuvent s'y livrer sans réaliser l'absurdité de leur geste.

Mais pour en revenir à la BNS, je vais tenter de vous présenter le problème avec un parallèle.

Lorsque George W. Bush envoya l'armée irakienne contre Saddam en 2003, ses adversaires démocrates (après avoir voté pour la guerre) retournèrent leur veste et commencèrent à le critiquer. L'une de leur critique les plus efficace était de hurler sans cesse "QUELLE EST LA STRATÉGIE DE SORTIE?"

C'est un peu ce qu'on peut reprocher à la BNS aujourd'hui. Elle a engagé des sommes folles sur les marchés financiers étrangers et multiplié par cinq (probablement davantage) la quantité de francs suisses en circulation dans le monde. Alors, posons-nous la question, posons-lui la question, "QUELLE EST LA STRATÉGIE DE SORTIE?"

Une "Stratégie de Sortie" signifie que les choses reviennent à la normale: le bilan de la BNS "dégonfle" jusqu'à revenir à des proportions d'avant la crise de 2008, elle ne joue plus sur les marchés financiers, etc. Appelez ça comme vous voulez, la désescalade, la stabilisation, peu importe. On revient au calme, au statu-quo ante. On nettoie derrière soi.

Si vous vous donnez la peine d'y penser, vous comprendrez alors que la BNS n'a aucune stratégie de sortie et ne peut pas en avoir. Elle s'est enferrée dans une voie totalement sans issue - une voie dans laquelle il est absolument, totalement, irrémédiablement impossible de sortir sans une grande catastrophe pour le CHF, son propre bilan et sa crédibilité. Voilà pourquoi, quels que soient les gains intermédiaires que ls BNS peut faire miroiter aux médias, aux politiciens et aux naïfs, la politique qu'elle conduit est critiquable parce que condamnée à échouer.

L'issue la plus probable de tout ceci est à terme un effondrement profond et durable du Franc Suisse. Et lorsqu'il se produira, on se rendra compte de la folie qui a frappé le pays, alors que les "désavantages" d'une monnaie faible sonneront le glas de la prospérité de toute la population.

Écrit par : Stéphane Montabert | 17 avril 2018

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