28 avril 2018

James Comey se met à table

Le journalisme n'est pas mort, mais il faut aller le chercher sur Fox News.

usa,donald trump,médias,espionnageJeudi soir, le présentateur de la chaîne Bret Baier interviewait un invité de marque - James Comey, ancien directeur du FBI débarqué par Trump, actuellement en tournée de promotion pour son livre A Higher Loyalty - Truth, lies and leadership. Dans cet ouvrage, Comey étrille Trump en mêlant opinions personnelles et anecdotes de rencontres avec le Président des États-Unis. Sachant depuis combien de temps le torchon brûle entre les deux hommes, on n'attendait évidemment pas que Comey dise du bien de son ex-patron.

C'est sans doute la possibilité de doper encore davantage les ventes de son livre qui amena James Comey à accepter de se rendre sur le plateau de la chaîne, une des seules sinon la seule du panel à oser défendre Donald Trump. Il s'imaginait sans peine passer un mauvais quart d'heure, mais que ce passage en vaudrait malgré tout la peine face à un public de lecteurs potentiels.

Mal lui en prit.

Bret Baier est un journaliste de la vieille école, qui mouille sa chemise sur ses dossiers (pendant ses cinq ans comme correspondant de la chaîne au Pentagone pour la chaîne, il se rendit onze fois en Afghanistan et treize fois en Irak). Il n'allait pas laisser son temps d'antenne avec Comey devenir une séquence d'autopromotion sans intérêt. Ayant l'occasion rare d'avoir l'ex-directeur du FBI en face de lui et en direct, il lui posa lors d'un face-à-face mémorable les questions que le grand public américain se pose depuis si longtemps sur sa gestion des affaires alors qu'il était aux commandes. Et ses réponses stupéfièrent les observateurs.

La relation entre Peter Strzok, l'agent de contre-espionnage anti-Trump profondément impliqué dans les enquêtes Clinton et Trump avec l'avocate du FBI, Lisa Page, les deux tourtereaux discutant sans vergogne de la façon dont il faudrait "se débarrasser" de Trump et le plan en cours au sein du FBI pour y parvenir?

Je peux vous dire ceci: quand j'ai vu les textes, j'ai été profondément déçu par eux. Mais je n'ai jamais vu de partialité, ni de reflet d'animosité d'aucune sorte envers qui que ce soit, y compris moi. Je suis sûr qu'on me casse du sucre sur le dos dans ces textes. Je ne vais pas tous les lire.


Comey explique ensuite que s'il avait été conscient du niveau de haine éprouvé par Strzok et Page pour Trump, il les aurait tous deux "retiré comme contact de toute enquête significative en cours". Donc l'ex-directeur du FBI affirme que les deux agents faisaient bien preuve de partialité, mais que le produit de leur travail d'enquête reste valide... Magnifique.

Quand on aborde la question des "mémos fuités" aux médias - ceux-là même qui ont servi à justifier le lancement de l'enquête par le procureur spécial Mueller - Comey admet qu'il est à l'origine de la fuite. Il transmit ces sept mémos à Dan Richman, professeur de droit à l'Université de Columbia, avec instruction de les envoyer aux médias ; et en outre d'autres personnes de son "équipe légale", David Kelly et le précédent Procureur des États-Unis Patrick Fitzgerald.

"Je ne considère pas [ces mémos] comme des fichiers du FBI... C'était plus des aide-mémoires personnels", explique-t-il. À ceci près que deux d'entre eux étaient de niveau "confidentiel" et deux de niveau "secret". L'ex-directeur Comey avoua donc encore une fois un crime fédéral, à l'antenne et en direct. Il estima aussi qu'il était en droit de garder sous silence le nom de Dan Richman et le fait qu'il ait été un ancien agent du FBI lors de son témoignage devant le Congrès, parce que selon lui ces détails n'étaient pas "pertinents". Les parlementaires apprécieront.

Vint enfin le sujet du dossier Steele, selon le nom de la barbouze qui en est à l'origine, le faux dossier monté de toute pièce et fourni au FBI comme "preuve" des moyens de pression que la Russie aurait possédé sur Trump. Le document servit de prétexte à de nombreuses manœuvres judiciaires comme la mise sur écoute d'une bonne partie de l'équipe de campagne du candidat républicain. On sait depuis un certain temps déjà, preuves à l'appui, que ce faux dossier a été payé par l'équipe de campagne d'Hillary Clinton et par les instances dirigeantes du Parti démocrate ; mais Comey s'accroche à un mensonge périmé en prétendant qu'il n'en est rien, qu'il ne sait pas voire qu'il vient des Républicains, quitte à se faire reprendre par le présentateur:

- Quand avez-vous appris que la campagne Clinton et le Comité National Démocrate ont payé pour le travail de Christopher Steele? demande Baier.
- Je ne considère pas ça comme un fait, répond Comey.
- Que voulez-vous dire?
- Je ne l'ai vu que dans les médias [NdA: notoirement pro-Trump comme chacun sait...], je n'ai jamais su exactement ce que les Démocrates ont financé. J'ai su qu'il a d'abord été payé par les Républicains.


Baier corrige rapidement Comey, notant que si des sites web conservateurs avaient effectivement fini par disposer du dossier, ils ne payèrent pas pour le dossier Steele, ajoutant que "celui-ci fut lancé par les Démocrates."

Le Directeur du FBI en exercice au moment des faits, donc un des hommes les mieux informés des États-Unis, prétend qu'il ne connaissait pas le nom de Steele, qu'il ne savait pas que Steele avait menti au FBI et en avait été écarté pour cela, qu'il ne savait pas qui avait payé pour élaborer ce faux dossier, qu'il ne savait pas qui l'avait fait fuiter auprès des médias. Cela commence à faire beaucoup pour un seul homme. Peut-être qu'il ne tenait pas vraiment à connaître tous ces détails?

Vendredi matin, outré parce ce qu'il avait vu, Trump explosa Comey dans un nouveau tweet:

Est-ce que quelqu'un arrive à croire ce qui arrive. James Comey ne peut pas définir ce qu'est une fuite. Il a illégalement laissé fuiter de l'INFORMATION CLASSIFIÉE mais ne comprend pas ce qu'il a fait ni la gravité de son acte. Il a menti de tous les côtés pour se couvrir. Il est soit très malade soit très stupide.


En regard à ce que les États-Unis sont devenus aujourd'hui, il n'est même pas impensable que Comey se tire de tous ces crimes sans la moindre conséquence judiciaire. La rupture n'en est que plus forte avec la population américaine, qui rumine furieusement en constatant à quel point les élites de Washington se soustraient ouvertement aux lois qui s'imposent à eux.

16 avril 2018

Genève, ou ce qu'il en reste

Les élections ont eu lieu ce dimanche à Genève. Les résultats sont implacables: la gauche a le vent en poupe, Maudet est élu au premier tour, les vilains populistes boivent la tasse et les journalistes sont contents.

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Une offre politique foisonnante de promesses (cliquez pour agrandir)

Je n'eus guère de temps à consacrer à la campagne électorale genevoise, dont la principale particularité était, comme souvent au bout du lac, de pousser à l'extrême des déviances pratiquées par ailleurs. Tel parti proposait rien de moins que le paradis, tel autre l'enfer si ses adversaires l'emportaient. Les primes maladies baisseraient. L'emploi serait retrouvé. Les logements abordables pousseraient comme des champignons - tout en préservant la nature en ville et au-dehors. Et ainsi de suite. Les promesses rendent les fous joyeux, dit-on.

L'extrême-gauche genevoise est solide et préserva ses 9 sièges. Les grands frères socialistes en gagnèrent deux, redevenant la deuxième formation politique du Grand Conseil après l'éclipse de 2013 et la fièvre du MCG. Les Verts marquèrent un véritable triomphe, passant de 10 à 15 sièges - la plus forte progression de tous les partis. Les socialistes honteux du PDC firent mieux que se maintenir et profitèrent de la redistribution générale pour grappiller un siège.

Au centre, le PLR passa de 24 à 28 députés, faisant la course en tête. Pierre Maudet fut le seul candidat de l'exécutif élu dès le premier tour, démontrant ainsi de façon indiscutable l'affection des Genevois pour les politiciens français (de passeport, de style et d'ambition).

C'est évidemment à droite que les scandales prévus arrivèrent. Les querelles intestines - entre les partis et à l'intérieur de ceux-ci - laissent des traces. L'UDC parvint péniblement à 8 sièges (-3) et échappa de peu à l'élimination par la voiture-balai du quorum. Premier candidat de l'UDC au Conseil d'État, Yves Niddegger pointa à la quinzième place, excusez du peu. Je le lis depuis suffisamment longtemps pour affirmer qu'il méritait mieux. Peut-être trop cérébral pour Genève?

L'essentiel de l'affrontement se joua finalement hors du ring entre le MCG d'Éric Stauffer, et Genève En Marche... d'Éric Stauffer également. Le bouillant tribun genevois sait assurer le spectacle. Il y a quelques années, il fondit le Mouvement Citoyen Genevois, essaya sans succès de le faire essaimer ailleurs (qui se rappelle du Mouvement Citoyen Vaudois?) puis s'en lassa et tenta de le quitter, un départ qui se mua en haine féroce envers une créature politique qui ne reconnaissait plus son maître.

Retrouvant du poil de la bête, Éric Stauffer lança pour l'occasion un nouveau mouvement (Genève En Marche, on se demande où le bougre alla chercher tout ça) dans l'objectif avoué de détruire son ancien parti. Las! Un budget de campagne étonnamment élevé et le placard de slogans sur les TPG ne suffirent plus à capter l'attention d'un électorat lassé d'une bataille d'ego virant au soap interminable. Genève En Marche trébucha sur la première d'entre elle en n'atteignant pas le quorum, privant M. Stauffer de sa revanche.

Les dégâts infligés au MCG, eux, furent bien réels. Le parti but la tasse, sa députation passant de 20 à 11 sièges, préservant juste le siège exécutif de Mauro Poggia dans le naufrage. Citons l'analyse de François Bärtschi, secrétaire général du MCG, à la Julie:

«Au MCG, nous venons de vivre deux ans d'attaques internes, de la part d'Éric Stauffer, et externes de la part des députés qui n'ont pas voulu mener une politique unitaire. Nous payons la note de cette situation et l'UDC également. Mais il faut relativiser: notre résultat nous place au même niveau qu'un parti national comme le PDC. Quant à Genève En Marche, cela ne me déplaît pas qu'il n'ait pas le quorum. Il n'a ni militants, ni légitimité, mais seulement du financement et un désir de vengeance. C'est une imposture.»


Le nouveau parlement genevois est donc sous toit.

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Le Canton du bout du lac restera aussi ingouvernable que lors de la législature précédente, le bloc de gauche se sentant pousser des ailes, le PLR étant renforcé au milieu d'alliés affaiblis et méprisés, et entre les deux pôles un marais indéchiffrable.

Les partis affûtent leurs stratégies en vue du second tour de l'élection au Conseil d'État, qui verront probablement un siège de plus revenir à la gauche, mais cela ne devrait pas changer grand-chose à la paralysie si typique du Canton, sauf quand il s'agit de lancer de grands travaux d'une grande laideur.

Les Genevois décidèrent donc ce dimanche de leurs autorités législatives - du moins une fraction des Genevois, car avec 38% de participation électorale, ce scrutin fut un des pires jamais enregistrés. Difficile pourtant de trouver une offre plus variée qu'à Genève. Six Genevois sur dix ne se donnèrent même pas la peine de voter et ne semblent donc pas vraiment s'intéresser à la politique.

J'imagine que c'est parce que Genève va très bien. Les comptes publics sont magnifiques, les caisses de pension saines, on se gare facilement et pour pas cher en ville, le marché du logement s'est assaini, les chômeurs genevois retrouvent aisément du travail et la terrible sous-enchère salariale qui ravage la société a enfin été contenue. Un peu trop beau, dites-vous? Mais, chers amis genevois, si vous aviez l'occasion de voter et que vous ne l'avez pas fait, vous avez perdu le droit de vous plaindre.

Mais foin de polémiques, buvons à la santé de M. Maudet, souhaitons le meilleur pour ce Canton, et continuons à observer ce qu'il devient.

15 avril 2018

François Hollande, l'épilogue?

François Hollande, l'homme dont on raconte qu'il aurait été Président de la République Française entre 2012 et 2017, se confie sur son quinquennat dans un livre, Les leçons du pouvoir, un ouvrage de 288 pages écrit en urgence après la victoire d'Emmanuel Macron lors des dernières élections présidentielles françaises.

france,françois hollande,emmanuel macronFrançois Hollande est un homme de médias, connu pour son appétit immodéré de l'attention des journalistes politiques. Comme le résument plusieurs commentateurs, il aura inauguré un genre particulier d'exercice du pouvoir: agir en se racontant agir.

Cet appétit le conduisit à se confier un peu trop alors même qu'il embourbait son mandat dans ce mélange de confusion et de stérilité qui fut, en quelque sorte, sa marque de fabrique. Ces événements appartiennent au passé mais la façon d'être de François Hollande perdure ; il se sent donc obligé de revenir sur son quinquennat calamiteux pour en dessiner un portrait plus flatteur que celui qu'il aura laissé dans la conscience collective des Français.

L'exercice est bien entendu voué à l'échec. Ce que Hollande écrit - ou raconte depuis sur les plateaux de télévision pour justifier son action et promouvoir son livre - s'apparente indiscutablement à une réécriture de l'histoire comme la gauche les affectionne. Mais l'ouvrage arrive trop vite, trop tôt, et vient de celui-là même que les Français ont précipité dans les abîmes de la désaffection, avec une popularité tournant autour des 20% pendant l'essentiel de son mandat.

S'il avait voulu redorer son blason, François Hollande aurait dû laisser la poussière retomber, laisser son successeur s'empêtrer dans ses propres faux-pas, et profiter de l'immanquable nostalgie dont les individus parent les événements du passé au fur et à mesure qu'ils s'éloignent. Mais cette patience et le sacrifice de laisser à un autre la liberté de romancer son histoire auraient été trop lui demander.

Reste à découvrir dans le livre de nouveaux indices sur le mode de pensée de celui qui devint Président de la République par défaut, notamment les principaux écueils de son quinquennat.

La déchéance de nationalité, un projet inutile qui déchira la gauche:

"Tel est mon regret: avoir sous-estimé l'impact émotionnel de la déchéance de nationalité. (...) Aujourd'hui encore, je suis sûr que notre démarche ne menaçait en rien les libertés publiques, pas plus que les principes d'égalité entre les citoyens. Mais en démocratie, il ne suffit pas d'avoir raison, il faut aussi convaincre."


La loi travail:

"Je maintiens que la réforme était justifiée même si elle ne figurait pas dans mon programme (sic). (...) C'était un compromis social-démocrate fondé sur l'équilibre entre souplesses et garanties, différent dans sa philosophie et ses modalités des ordonnances mises en œuvre par le gouvernement d'Édouard Philippe que seul le Medef a approuvées. Je reconnais néanmoins une erreur de méthode et de calendrier. Préparé dans une période où les attentats mobilisaient notre attention, le texte n'a pas fait l'objet d'une concertation suffisante. Sa présentation a été précipitée. Les mesures les plus discutables n'ont pas été expliquées avec la pédagogie nécessaire. L'annonce maladroite d'un recours au 49-3 avant même l'ouverture du débat parlementaire, qui tenait du coup de menton, avait été perçue au mieux comme une maladresse, au pire comme une provocation."


Les errements de sa vie privée, où il trompa sa maîtresse officielle Valérie Trierweiler avec sa deuxième maîtresse Julie Gayet:

"Julie Gayet est entrée dans ma vie. Notre relation fut révélée dans les pires conditions, pour ma personne et pour la fonction. J'en porte la responsabilité même si je ne saurai jamais comment et par qui une presse sans scrupules a pu être orientée et guidée de cette sorte. (...) Le choc fut rude. Valérie en fut profondément meurtrie. Notre séparation et les conditions de son annonce à laquelle elle n'a pas voulu s'associer ajoutèrent à la cruauté de la situation. Plus tard, dans un livre dont le succès fut retentissant, elle mit au jour ses blessures et exprima avec ses mots ce qu'elle avait vécu. Ils m'ont fait mal. C'était sans doute son intention."


Mais la partie du livre la plus attendue a bien sûr trait à l'ascendance d'Emmanuel Macron, l'ambitieux ministre qui réussit jusqu'au bout à berner le président Hollande sur ses intentions. Le jeune ministre déborde de son rôle deux ans avant les élections, en s'exprimant directement dans la presse sur des sujets en rapport avec la fonction présidentielle.

"À l'été 2015, le jeune ministre a pris de l'assurance et s'aventure sur un terrain plus politique. Dans un hebdomadaire, il affirme que la France vit dans une nostalgie implicite de la monarchie, que la disparition du roi a laissé une place vide au sommet de l'État. Je n'y vois pas de malice. Je ne crois pas que la France ait besoin d'une nouvelle monarchie, serait-elle élective. Je mets cette idée sur le compte de son goût pour les débats d'idées. Pourtant, rétrospectivement, cette dissertation éclaire bien la pratique du pouvoir qu'il met en avant depuis son élection."


Hollande s'inquiète mais, crédule, croit fermement aux rassurants mensonges que lui sert Macron pour endormir sa méfiance. L'épisode le plus hallucinant de cette mascarade a lieu la veille du fameux meeting de la mutualité du 12 juillet 2016, où une foule en délire (et convenablement préparée par les chauffeurs de salle) scande "Macron Président". Mais pour Hollande, il n'y a là qu'une situation à clarifier:

"Je l'exhorte à démentir au plus vite la rumeur. Sa réponse est nette: il n'y aurait que “de la malveillance”. Et il ajoute dans son message: “Mes soutiens diront demain que le 12 (juillet 2016) ne sert ni à démissionner ni à annoncer ma candidature. Grotesque. Bises”. Mais à la Mutualité, en présence d'une foule qui scande des “Macron président!”, il s'écrie: “Plus rien n'arrêtera le mouvement de l'espoir. Nous le porterons ensemble jusqu'en 2017 et jusqu'à la victoire!” Le doute n'est plus permis, même s'il m'assure, imperturbable, qu'il n'a pas “personnalisé” la victoire, laquelle pourrait donc être la mienne. Toujours cette façon de nier l'évidence avec un sourire."


L'amertume du politicien est palpable, à la hauteur de son cocufiage. François Hollande s'imaginait le "candidat naturel" de la gauche pour sa réélection, sans comprendre que d'autres n'hésiteraient pas à renverser l'échiquier politique sur l'autel de leurs ambitions ; ainsi Emmanuel Macron échappa à ces restrictions en se lançant sur le créneau convenu du "ni droite ni gauche". François Hollande le reçoit une dernière fois la veille de la démission du ministre:

"[Emmanuel Macron m'annonce qu'il veut retrouver sa liberté. Je lui demande ce qu'il fera si je me déclare. Il entre dans un développement emberlificoté sur une “offre politique” qui exprime bien plus la gêne que l'ambiguïté. Sa non-réponse en est une. Qu'a-t-il à perdre? Je comprends ce jour-là qu'Emmanuel Macron ne s'inscrit pas dans l'histoire de la gauche, pas davantage dans celle de la social-démocratie, ni même dans une recomposition qui pourrait préfigurer une coalition progressiste. Il est à son compte. Il a créé une entreprise; il entend la mener le plus loin possible."


Hollande, miné et affaibli, comprend qu'il n'arrivera jamais à passer le premier tour, un échec qui représenterait l'humiliation ultime. Sa stratégie d'une victoire au second contre Marine Le Pen est scellée. Il annonce son renoncement le 1er décembre 2016.

En racontant son quinquennat, François Hollande pêche de la même façon qu'il l'exerça: les fautes viennent des autres, ses errements ne s'expriment que du bout des lèvres, et il se perçoit comme un guide profond et inspiré. Comme à son habitude il reste ambigu et énigmatique, notamment sur son avenir politique:

"Il est arrivé à d'anciens présidents de vouloir “revenir en politique”. Le mot est impropre. Même quand on ne brigue plus de fonction élective, quitter l'Élysée n'est pas renoncer. (...)  J'entends toujours faire de la politique. Je n'ai d'ailleurs jamais déclaré que j'y renonçais. Mais faire de la politique n'est pas forcément solliciter les suffrages, diriger un parti, ou préparer des échéances. (...) Ma vie nouvelle me laisse libre de défendre, au plus profond de moi-même, ce que je crois."


François Hollande aura donc livré avec Les leçons du pouvoir un ouvrage fidèle à son style. Sa principale réalisation sera finalement d'avoir mené le Parti Socialiste français à une ruine complète et définitive, donc largement de quoi lui laisser une place dans les livres d'histoire.

08 avril 2018

Guerre commerciale: comment la gagner ou la perdre

Trump a toujours tort, sur tout. Ce leitmotiv transpire dans tous les médias romands. Pour s'en convaincre, il suffit de lire Le Temps de mercredi dernier. Le "quotidien suisse de référence" - mais de quoi au juste? - laisse la parole à Richard Baldwin, ancien diplomate américain désormais professeur à Genève. À lire le compte-rendu de ses propos, l'homme n'a probablement pas voté pour le locataire actuel de la Maison Blanche.

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Gentil dictateur communiste chinois face à un méchant président capitaliste américain

Pour commencer, un peu de contexte:

Œil pour œil, dent pour dent. Quelques heures après la publication par l’administration Trump d’une nouvelle liste de produits chinois qui seraient frappés par des droits de douane punitifs, Pékin a donné la réplique mercredi. C’est désormais l’escalade dans la guerre commerciale entre les deux premières puissances. Le montant cumulé des produits visés par des mesures anti-dumping des deux côtés atteint 100 milliards de dollars. L’an dernier, les échanges entre les premières puissances commerciales totalisaient 580 milliards.


Au milieu de quelques éructations anti-Trump - "le président américain a tout faux dans sa stratégie" - Richard Baldwin revient sur quelques épisodes passés de crises commerciales entre les États-Unis et d'autres partenaires, depuis 1929, incluant la guerre des bananes, du coton, de l'acier, entre Boeing et Airbus, ou celle opposant les constructeurs automobiles américains et japonais. Mais la faute d'interprétation principale est liée à la fameuse "riposte" lancée par la Chine en rétorsion aux décisions américaines annoncées la semaine dernière.

Comment interprétez-vous les mesures de rétorsion chinoises annoncées mercredi?

Après la publication de la liste américaine, c’était normal que Pékin révèle aussi la sienne. Les autorités chinoises ne se laisseront pas faire, mais cela ne veut pas dire qu’elles cherchent la bagarre. Au contraire. Le système actuel leur sied bien et elles ont intérêt à le maintenir. En publiant sa propre liste, la Chine a voulu se mettre dans une position d’égal à égal pour commencer tout dialogue avec les États-Unis. Mais elle a frappé là où ça fait mal aux États-Unis.

Il est intéressant de noter qu’elle a ciblé des produits sensibles, comme le soja, qui est produit dans les Grandes Plaines, au centre des États-Unis. Électorat acquis au président Trump et au Parti républicain, les agriculteurs seraient frappés de plein fouet si la surtaxe chinoise devenait effective. Les Chinois ont en tête les élections de mi-mandat dans quelques mois et jouent une carte qui peut faire mal aux républicains. Une victoire des démocrates serait de mauvais augure pour l’administration Trump. Pékin espère aussi que des voix se lèvent aux États-Unis et contestent la stratégie belliqueuse (sic) de leur président.


Un espoir maigre, car si la manœuvre échoue Pékin perdra la guerre.

Comprendre le Protectionnisme

Héritier idéologique du mercantilisme, le protectionnisme peut se résumer en une phrase:

Le protectionnisme consiste à essayer de vendre à l'étranger tout en empêchant les produits étrangers d'être vendus localement.


En surimposant les frontières sur les échanges commerciaux, le protectionnisme nie la valeur ajoutée que trouve chacune des parties impliquées dans un échange librement consenti. De plus, l'absurdité de la dissymétrie saute aux yeux: le protectionnisme ne peut "fonctionner" que si un pays est plus protectionniste que ses voisins, menant à une surenchère permanente.

Le protectionnisme est simplement l'avatar du culte de l'exportation. À l'époque où il était pratiqué, il s'excusait au moins par le désir d'amasser de l'or, mais depuis que les biens et services s'échangent contre de simples monnaies-papier, il est devenu encore plus absurde.

En cédant aux sirènes du protectionnisme, Trump serait-il tombé dans la facilité et la démagogie, face à de gentils Chinois communistes adeptes du libre-échange le plus absolu? Quel magnifique portrait de la situation! Mais c'est malheureusement une image totalement déformée de la réalité.

Protectionnisme 2.0

Pour avoir travaillé dans le métier du commerce international depuis plus de dix ans, je peux l'affirmer, le protectionnisme ne s'est jamais aussi bien porté. Le protectionnisme traditionnel, s'appliquant à travers des taxes sur les importations, tombe en désuétude depuis les années 80 et la victoire mondiale des principes de libre-échange. Mais d'autres succèdent à ce protectionnisme de grand-papa. Par exemple, imposer à des fabricants des normes de "qualité" ou d'autres exigences réglementaires pour empêcher en pratique ceux-ci d'accéder au marché intérieur - la Suisse a longtemps pratiqué le sport protectionniste en exigeant des emballages rédigés dans les trois principales langues nationales.

Le monde est ainsi progressivement passé à "je vous colle des taxes pour vous empêcher de vendre ici" à "vous avez bien sûr le droit de vendre ici, si vous obéissez à cette longue liste d'exigences de qualité qui doivent être vérifiées à vos frais par un laboratoire indépendant, et obéir à deux ou trois autres vexations d'ordre purement administratif." Les fameuses normes de qualité maintenues par des pays ou des organisations comme l'UE servent que de paravent à des objectifs protectionnistes, notamment à chaque fois que les producteurs locaux en sont exempts.

Le protectionnisme n'est finalement qu'une déformation des prix, mais la distorsion joue dans les deux sens. Des subventions à l'exportation permettent de contrebalancer des taxes à l'importation subies dans le pays d'arrivée, ou alors de pénétrer de nouveaux marchés en proposant des produits à des prix défiant toute concurrence, ruinant les producteurs locaux.

Ces aides gouvernementales s'apparentent à du dumping et sont en principe interdites, mais comme disait Lénine, "Là où il y a une volonté il y a un chemin". Les pays rivalisent d'inventivité pour créer l'équivalent de subventions sans risquer le courroux des gardiens du temple de l'OMC, par exemple en proposant des tarifs postaux à perte, ce qui tombe bien puisque dans la plupart des pays les services postaux sont un monopole d'État.

Sur le papier et dans l'esprit des innombrables adeptes du culte de l'exportation, une politique de subvention aux exportations semble sans doute quelque chose de génial mais il faut comprendre que ces choix ont un coût et que celui-ci est assumé par la population locale. Les gens normaux payent plus de taxes et d'impôts, pour soutenir la croissance à l'international de barons de l'industrie épaulés avec bienveillance par les politiciens... Et souvent avec quelques compensations très éloignées de la recherche de l'intérêt général.

Dans le monde réel, par opposition au monde fantasmé des ex-diplomates interviewés par Le Temps, la Chine est aux antipodes absolus du libéralisme, en particulier en matière de libre-échange. Tous ceux qui ont essayé de commercialiser quoi que ce soit dans l'Empire du Milieu pourront confirmer. Mais les touristes chinois parcourant les étals d'un supermarché européen arriveront à la même conclusion, découvrant une pléthore de produits fabriqués en Chine, mais commercialisés moins cher que là-bas, bien qu'ayant parcouru la moitié du monde!

Chine - USA, 1 partout, mais les USA jouent à l'extérieur

Même si les symboles sont lourds de sens, l'affrontement entre les USA et la Chine est pour l'instant d'ordre purement comptable. Le fonctionnement est très simple: un des protagonistes grève de taxes différents produits venus du pays adverse selon leur classification douanière et le volume des importations des années précédentes. Il en résulte un montant arbitraire, par exemple "100 milliards de dollars".

Le pays visé fait exactement la même chose, décrétant prélever lui aussi "100 milliards de dollars" sur les marchandises en provenance de la partie adverse. Chacun prétend donc prélever le même montant sur les importations réciproques, ce qui "annule" la mesure de part et d'autre.

Mais en réalité, les choses fonctionnent fort différemment.

En effet, la Chine et les États-Unis ne partent pas du tout sur un pied d'égalité. La Chine vend massivement plus aux États-Unis que les États-Unis ne vendent à la Chine - c'est la pomme de discorde, le fameux "déséquilibre de la balance commerciale" entre les deux pays. Le protectionnisme historique chinois joue soudainement contre les intérêts de Pékin. Cela signifie que les USA et la Chine peuvent monter les enchères - 100 milliards de pénalité aux importations, 200 milliards, et... Et puis quoi? Il arrivera un moment où la Chine pourrait tout aussi bien interdire toute importation de marchandise américaine (ce qui arrivera probablement en pratique) pendant que les États-Unis auront encore beaucoup de marge de manœuvre pour continuer à pénaliser les importations venues de la Chine sans que celle-ci ne puisse plus répliquer. Si on poursuit le raisonnement jusqu'au bout en interdisant les échanges entre les deux pays, la Chine perdra beaucoup, beaucoup plus que les États-Unis.

Les États-Unis peuvent mettre sur la table des sanctions commerciales bien plus élevées que toute riposte jamais venue de Pékin. Raison pour laquelle les autorités chinoises essayent de se trouver des alliés en Europe - nous verrons si Bruxelles accepte de monter sur le ring pour prendre des coups au bénéfice de la dictature communiste, mais c'est un autre sujet.

Seconde difficulté, que chacun comprendra aisément, le volume des échanges du passé - sans les taxes - sera évidemment bouleversé par l'ajout desdites taxes. Lorsque les marchandises en provenance de Chine sont rendues plus chères, les importateurs se fournissent ailleurs, auprès de pays moins pénalisés. Le marché change, ou s'étiole. C'est un problème régulièrement rencontré par les politiciens incompétents qui espèrent d'immenses rentrées fiscales à l'aide de taxes à l'importation, mais heureusement, aucune des parties impliquées ici n'est aussi stupide. Ici, les taxes n'ont pas vocation à faire rentrer de l'argent dans les caisses mais à modifier délibérément la structure du marché.

Or, le monde entier se bat pour vendre aux États-Unis, première économie de la planète. Trump, qui n'est pas idiot, a délibérément exclu des sanctions commerciales les produits chinois nécessaires au bon fonctionnement de l'économie américaine, comme les composants électroniques par exemple. Pour le reste, comme l'acier, les fournisseurs étrangers alternatifs ne manquent pas. Si bien qu'en fin de compte, le citoyen américain devrait être relativement peu impacté par les premiers rounds de cette guerre commerciale.

En Chine, les choses sont différentes. Pour trouver suffisamment de marchandises américaines à taxer pour présenter une riposte crédible, les autorités chinoises ont ciblé les plus grosses importations américaines en Chine, comme le soja. Mais les Chinois dépendent énormément du soja pour leur alimentation. Et il n'y a pratiquement pas d'alternative, comme les graphiques ci-dessous le montrent:

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Dans les faits, cela signifie que les Chinois n'ont qu'une seule option - remplacer les fournisseurs américains par des Brésiliens, lesquels, en position de force, ne vont pas se gêner pour monter leurs prix face à un client vulnérable. Taxes à l'importation ou pas, le Chinois moyen subira vite l'addition, ce qui pourrait causer quelque mécontentement dans un pays qui ne doit sa stabilité qu'à la promesse d'une prospérité prétendument partagée par le petit peuple.

Voilà pourquoi Donald Trump aborde la guerre commerciale avec la Chine en toute tranquillité: la Chine a bien plus à perdre que les États-Unis. Espérons qu'elle finisse par se plier au même respect des règles commerciales qu'elle exige des États-Unis, et cesse ses innombrables barrières à l'importation et ses assauts sur la propriété intellectuelle. La réciprocité est à la base d'une relation commerciale saine, et depuis des décennies la Chine ne joue pas le jeu.

Mais Xi Jinping parviendra-t-il à le comprendre et à garder la face?

03 avril 2018

Le train fou de la BNS

Combien de temps peut-on imprimer des billets et acheter des actions avec sans que personne ne se rende compte de rien?

Et lorsque ce moment survient, que se passe-t-il?

C'est avec ces questions en tête que je reçus, comme beaucoup d'autres je pense, la nouvelle selon laquelle la BNS était désormais dépositaire de plus d'actions Facebook que Mark Zuckerberg.

Dans ces moments de doute où Facebook est dans la tourmente - non pour avoir vendu des données, ce qui est son fonds de commerce depuis le premier jour, mais pour avoir vendu des données au bénéfice de la campagne de Trump, ce qui mérite l'enfer(1) - la nouvelle est prise par le petit bout de la lorgnette:

Mark Zuckerberg a eu le nez creux en vendant de gros paquets d'actions de Facebook dans les trois mois précédant l'éclatement du scandale Cambridge Analytica qui a fait plonger le cours. Avec comme conséquence que la Banque Nationale Suisse (BNS) détient désormais plus d'actions que le fondateur du réseau social, relève la HandelsZeitung.

La banque centrale helvétique détient à la fin mars un peu plus de 8,93 millions de valeurs contre 8,91 millions pour Mark Zuckerberg. La BNS est encore loin des principaux actionnaires du réseau social et elle n'a aucune chance de prendre le contrôle du groupe.

En effet, la BNS détient des titres de classe A, qui donnent droit à un vote et au versement d'un dividende. Mark Zuckerberg garde le contrôle de Facebook grâce à ses actions de classe B, qui lui accordent dix voix pour chaque valeur en sa possession. Ces titres ne sont pas cotés et sont détenus en majorité par le fondateur de Facebook ainsi que sa direction et ses employés.


Il faut probablement avoir suivi de longues études de journalisme pour parvenir à ne pas comprendre les faits qui s'étalent ainsi devant nos yeux. Encore pire, lesdits faits sont rassemblés en fin d'article par le pigiste de service pour donner un peu de "contexte":

Quant à la valeur de la participation détenue par la BNS, elle s'est ressentie des soubresauts du cours sur les marchés puisque sa valeur s'est contractée de 147 millions de dollars. Pas de quoi inquiéter les responsables des investissements de la banque centrale, puisqu'elle détient près de 62 milliards en actions américaines dans environ 2600 entreprises.


On a heurté un petit iceberg, les gars, mais pas de quoi paniquer, ce navire est insubmersible!

N'ayant pas fait de longues études de journalisme, je vais prendre le problème autrement. Comment se fait-il que la BNS possède 8,93 millions d'actions Facebook, pour commencer? Et 62 milliards en actions américaines dans environ 2600 entreprises américaines, pour continuer? Et, au fait, d'où sort cet argent?

La fièvre acheteuse de la BNS

Comprendre ce qui se trame derrière ce petit article anodin mérite de l'être, car il dessine un avant-goût de tout ce qui va se passer en Suisse dans les prochaines années, et qui affectera pour toujours le destin financier de notre pays.

Abordant enfin le sujet suivant l'angle de la BNS plutôt que de Facebook, la RTS présente d'intéressantes infographies pour décrire comment elle détient plus de 54 milliards de dollars d'actions américaines. Malheureusement, le journaliste s'embourbe ensuite dans des polémiques stériles sur le fait que la BNS possède des actions Monsanto ou de sociétés d'armement. Cela peut sans doute donner du grain à moudre à certains, et grand bien leur fasse, mais le problème principal n'est pas là, et vous allez vite comprendre que les actions Monsanto ou autres seront bientôt le cadet de nos soucis.

Revenons à la courbe:

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Évolution de la valeur et du nombre des actions BNS au cours du temps

Quelques remarques s'imposent.

  • La sympathique hausse de la courbe représente la valeur de toutes les actions détenues, mais le nombre d'actions détenues par la BNS augmente lui aussi au fil du temps. Autrement dit, si la courbe monte, c'est en partie parce que les actions valent plus, mais aussi parce que la BNS achète de plus en plus d'actions.
  • La courbe ne présente que la période 2013-2016. Donc depuis deux ans, on ne sait pas ce qui se passe (je vous gâche la surprise: la BNS achète toujours plus).
  • Les valeurs indiquées ne montrent que les actions américaines.

En devenant un des plus gros acteurs financier du marché boursier américain, la BNS a dû se soumettre à des obligations de la SEC, le gendarme des marchés boursier, notamment des obligations de transparence, d'où la publication de données qui font la joie de ceux qui les mettent en page.

Mais une question vous brûle sans doute la langue à ce stade: avec quel argent la BNS peut-elle acheter ces incroyables fortunes d'actions américaines hors de prix, dans des milliers de sociétés d'outre-Atlantique?

La réponse est évidente: de l'argent sorti de nulle part. Des francs suisses créés ex-nihilo. La planche à billets, en somme.

Comment, et pourquoi

Il faut déconstruire le problème pour comprendre comment il est apparu, et vers quoi il nous mène.

La BNS est devenu un des plus grands boursicoteurs du monde. Elle crée des milliards de francs suisses à foison et les emploie pour acheter des actions sur plusieurs bourses. Et encore, le terme de boursicoteur est trop flatteur: un boursicoteur essaye d'acheter et de vendre dans l'idée de générer un profit. La BNS, elle, achète et ne vend rien, et ne vise pas le profit.

Elle s'affranchit d'autant plus librement de cet objectif qu'à l'inverse d'une banque privée, elle n'a aucun impératif de gestion ni de rendement. Grâce en soient rendus à tous ceux qui ont souhaité une banque centrale "indépendante" (ce que la BNS n'est pas, nous y reviendrons) les directeurs de la BNS agissent en toute impunité. La BNS fait ce qu'elle veut.

bns,monnaie,bourseBien entendu, personne ne dira cela officiellement. Officiellement, on vous dira que la BNS agit dans le cadre de son mandat - "se laisser guider par l’intérêt général du pays et donner la priorité à la stabilité des prix en tenant compte de l’évolution de la conjoncture." Ce salmigondis mandat est tellement flou qu'il lui permet dans les faits de faire absolument n'importe quoi! Qui pourrait prouver que l'achat de milliards de dollars d'actions américaines n'est pas dans l'intérêt général du pays? Après tout, la Suisse commerce avec les États-Unis, donc si l'économie américaine va bien, celle de la Suisse ira bien aussi. CQFD.

Le raisonnement est parfait parce qu'il ne souffre d'aucune limite. On peut étendre le raisonnement à toute économie de la planète, de la Nouvelle-Zélande au Yémen. On peut étendre le raisonnement à n'importe quel montant en milliards. Et il n'y a pas de remise en question possible ni de délai dans le temps à respecter, parce que "l'intérêt général" est absolument impossible à mesurer.

Les socialistes adeptes de "la finance qui profite à tous" seront aux anges.

Pourquoi agir ainsi? À mon avis, c'est pour des raisons politiques.

Entre 2011 et 2015, la BNS arrima le franc suisse à l'euro - et nulle autre monnaie - avant d'y renoncer tout aussi abruptement. Mais elle ne revint pas à la raison pour autant. L'abandon du peg lui donna les coudées franches pour accomplir sa "mission" aussi librement que possible, sans rendre de compte à quiconque. Pendant un certain temps elle acheta en masse des devises étrangères. Depuis, elle emploie cette liberté à créer de la monnaie et acheter des actions avec, partout et à n'importe quel prix, pour soutenir les cours des grandes bourses mondiales.

Il faut être d'une indécrottable naïveté pour croire que la BNS agisse ainsi dans l'intérêt de la Suisse, évidemment. En réalité, la Banque Centrale Européenne, la FED et la BNS sont dirigées par la même coterie de banquiers internationaux eux-mêmes de mèche avec l'élite politico-financière occidentale ; leur objectif à tous est que le système tienne le plus longtemps possible, et d'en profiter. La BNS est un atout de choix dans leur stratégie: c'est sans doute la Banque Centrale qui agit le plus librement vis-à-vis de ses autorités politiques de tutelle.

Mais les manipulations touchent à leur fin.

Le trou d'air

Les choses vont devenir nettement moins amusantes lorsque la bourse américaine baissera. Il est possible que pendant un certain temps la BNS elle-même parvienne à maintenir les apparences, mais les difficultés sont clairement devant nous.

Que se passerait-il si la BNS vendait? Elle provoquerait l'effondrement des cours. Elle ne peut pas vendre (et n'en a aucune envie).

Que se passera-t-il lorsque les cours baisseront malgré toutes les tentatives de la BNS pour colmater les brèches? Le bilan de la banque s'écroulera, creusant un trou en milliards, un trou que rien ni personne ne parviendra à combler.

Il est possible - il est certain - que tous les fonds propres de la BNS y passeront. La BNS aura le triste privilège d'être une banque centrale avec des fonds propres négatifs. La BNS est une société de droit privé ; une société de droit privé doit alors reconstituer son capital par un apport des actionnaires (les Cantons, qui devraient chacun débourser quelques milliards au débotté), faire suffisamment de profit pour ressortir la tête de l'eau (impossible dans un marché baissier), ou être liquidée (un scénario à écrire mais qui coûtera probablement, au minimum, toutes les réserves d'or encore possédées par la Suisse).

Face à cette singularité, toutes les conséquences sont possibles, y compris les pires, mais dans tous les cas, la crédibilité financière du pays sera en miettes, et il est probable qu'il en sorte ruiné.

Aujourd'hui, la BNS a placé en action sur les marchés financiers américains près de 12'000 dollars par habitant de notre pays, sans débat ni vote populaire, et les marchés entrent dans une zone de turbulences.

Tout va très bien se passer.

(1) Pour l'anecdote, Facebook avait été un outil essentiel de mobilisation de la campagne Obama en 2012, mais comme c'était pour le camp du Bien, aucun problème.