16 mai 2018

Iran: la phrase qui change tout

Depuis le retrait américain de "l'accord nucléaire", les Européens se battent comme des lions aux côtés des Iraniens pour tenter de sauver le traité. Aucun voyage diplomatique n'est de trop, aucune promesse n'est excessive si elle peut permettre de faire perdurer le texte.

Une diplomatie qui tourne dans le vide, mais à plein régime

Quel sens le JCPOA (selon l'acronyme du traité qui prétend mollement empêcher l'Iran de fabriquer sa bombe) garde-t-il sans les États-Unis? Ce n'est pas une question rhétorique, mais la simple constatation d'un problème pratique, politique et surtout, économique.

Derrière un titre fort et volontariste en forme de plaidoyer ("Les Européens et l'Iran s'engagent à sauver l'accord nucléaire") un journaliste du Temps fait de son mieux pour faire vivre l'espoir.

«Nous cherchons des solutions pratiques pour permettre à l’Iran de continuer ses ventes de pétrole et de gaz, poursuivre ses transactions bancaires, maintenir les liaisons aériennes et maritimes, lui assurer des crédits à l’exportation et faciliter les investissements», a détaillé la représentante de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.


Ensuite, figure de style obligatoire, on donne corps à des fantasmes en s'en prenant aux méchants, méchants États-Unis de Donald Trump. Ils essaieraient, en bons impérialistes yankees, d'imposer leur loi au monde. Le nouveau mot-clef introduit pour l'occasion est l'extraterritorialité, 76 points au Scrabble, placé par Boris Johnson, soutenu par le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian et leur homologue allemand Heiko Maas.

L'idée derrière "l'extraterritorialité" est que les États-Unis imposeraient des sanctions au-delà de leur territoire, donc de leur juridiction. Une accusation aussi gratuite que pétrie de mauvaise foi (aucun représentant américain ne sera interviewé pour apporter le moindre contrepoint) et qui vient à point nommé pour préparer l'inévitable échec de toutes ces démarches.

Il s'agit moins d'un problème juridique d'extraterritorialité inventé de toute pièce que de la simple interdépendance des économies occidentales, ce que les politiciens admettent eux-mêmes à demi-mot:

Le cas Airbus est emblématique de la complexité du dossier iranien. L’avionneur est en effet pris en otage (sic) à double titre par la décision de Donald Trump, prise le 12 mai, de se retirer de l’accord conclu avec Téhéran. Premier problème: ses financements, qui impliquent des banques américaines. Deuxième problème: la vulnérabilité technique de ses appareils. Des milliers de composants fabriqués aux Etats-Unis sont utilisés sur chaque Airbus commercialisé. Impossible, dès lors, de poursuivre la production d’avions à destination de l’Iran.


Les Américains n'imposent rien à personne, ils sont seulement cohérents. Si l'Iran fabrique sa bombe, c'est un ennemi, et on ne commerce pas avec l'ennemi, ni avec ceux qui le font. Les Européens (et les Suisses d'ailleurs) sont parfaitement libres de commercer avec l'Iran, autant qu'ils veulent. Mais alors ils devront renoncer à faire commerce avec les États-Unis. Si tout le monde se plaint ces derniers jours, c'est qu'ils veulent le beurre et l'argent du beurre: l'accès au marché iranien (si possible débarrassé de leurs concurrents américains, ne boudons pas notre plaisir) et l'accès au marché américain.

Du nucléaire, nulle question. Des mensonges iraniens dévoilés par Israël, aucune mention. La bombe atomique n'existe plus. Et on s'interroge: pourquoi les Européens se démènent tant pour préserver l'accord? L'amour de la paix, on repassera. Les raisons économiques valent un moment, mais deviennent absurdes dès lors que la poursuite du traité risquerait de faire perdre aux entreprises, aux États-Unis, plus que ce qu'elles ont à gagner en Iran.

Il y a anguille sous roche.

Une phrase sibylline qui remet les choses en perspective

Le dossier iranien est rempli de mystères, dont la récente agitation des Chancelleries européennes n'est que le dernier avatar. Il y a des histoires d'espionnage et des révélations, comme celles faites par Israël récemment. Il y la démission surprise du Chef des inspections nucléaires de l'ONU sans explication, quelques heures après l'annonce de Trump de retirer les États-Unis du traité. Il y a John Kerry, négociateur en chef pour l'Administration Obama, qui multiplie les voyages en Iran et monte une véritable diplomatie parallèle pour expliquer qu'il faut courber l'échine pendant l'orage Trump et que les affaires reprendront bientôt. Il y a Obama qui fit livrer 400 millions de dollars par avion militaire - en cash s'il vous plaît, chargés sur des palettes! - en août 2016, simultanément à la libération de quatre otages américains.

"Rançon!" avaient alors hurlés les adversaires du Président démocrate. Mais si la libération des otages elle-même avait été une couverture pour quelque chose d'autre? Alors qu'ils détestent les États-Unis et ne font quasiment pas d'affaires en dollars, pourquoi le régime iranien aurait-il eu besoin de centaines de millions en coupures livrées par avion?

Et si cet argent n'avait pas été envoyé en Iran pour y rester, mais se retrouver dans les poches de quelqu'un d'autre?

Une phrase vient donner poids à cette hypothèse - une simple phrase prononcée par Hossein Jaberi Ansari et rapportée par plusieurs sites (mais aucun média mainstream en Occident, pour d'évidentes raisons). Hossein Jaberi Ansari est le porte-parole du Ministère des affaires étrangères iranienne. Il avertit simplement ses homologues européens:

"Si les Européens cessent le commerce avec l'Iran et ne mettent pas la pression sur les États-Unis, alors nous révélerons quels politiciens occidentaux ont reçu de l'argent, et combien, durant les négociations visant à établir l'Accord Iranien sur le nucléaire."

[“If Europeans stop trading with Iran and don’t put pressure on US then we will reveal which western politicians and how much money they had received during nuclear negotiations to make Iran Deal happen.”]


Voilà une petite phrase très intéressante, ne trouvez-vous pas?

Hossein-Jaberi-Ansari-600x338.jpg
Hossein Jaberi Ansari, porte-parole du Ministère des Affaires Étrangères iranien, à la télévision

On comprend l'amertume des Iraniens si l'accord finit par capoter: tout l'argent versé l'aurait été en vain. Jusqu'ici, on peut dire que la phrase a été suivie d'effets. Les Européens font de leur mieux, de façon démonstrative même, pour montrer qu'ils ont à cœur de sauver les Accords de Vienne - et ce, même s'ils n'ont aucune chance. "Essayé, pas pu", voilà la stratégie qu'il leur reste.

Il serait amusant de voir les Iraniens mettre leur menace à exécution, permettant de révéler le degré de corruption de nos élites dirigeantes. Un bénéfice supplémentaire de l'intransigeance de M. Trump...

Finalement, il se pourrait bien que ce dessinateur de presse ait vu tout juste depuis le début:

iran_corruption.jpg