04 juin 2018

Monnaie pleine, initiative à la peine

Parmi les objets soumis au vote le 10 juin, l'un ne laisse que peu de place au doute: l'initiative Monnaie Pleine sera probablement balayée. Les sondages ne lui prédisent pas un grand succès, et cela n'a rien de surprenant si on considère que les médias, le gouvernement, le parlement, et tous les partis politiques lui sont défavorables. Même les banquiers - centraux ou non - lui sont également opposés.

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En fait, il ne semble y avoir personne en faveur du texte, hormis son comité ("porté par un mouvement international, soutenu activement en termes de personnes et de finances depuis l’Allemagne", nous explique le site des adversaires de l'initiative avec les sous-entendus de rigueur) ainsi, bien sûr, que les 100'000 citoyens helvétiques et plus qui ont permis à celle-ci de se concrétiser.

Pourquoi la Monnaie Pleine semble à ce point faire l'unanimité contre elle? Elle serait "chère, risquée, dangereuse et inutile", nous dit-on. Bizarre pour un texte qui ne demande rien d'autre que le retour de la production de monnaie par la seule Banque Nationale Suisse.

En effet, il n'y a absolument rien de révolutionnaire dans la Monnaie Pleine. Pour s'en convaincre, livrons-nous simplement à un petit voyage dans le temps, à une époque où n'existaient ni les smartphones ni les ordinateurs, et où les seules espèces dont chacun pouvait disposer se limitait aux billets et aux pièces sonnantes et trébuchantes.

Pas besoin de reculer loin dans le temps pour atteindre ce passé, qui n'est pas exactement l'aube de la civilisation. Il y a quelques décennies seulement, si un banquier voulait prêter de l'argent à un client pour avoir du rendement, il pouvait lui mettre à disposition une partie de ce que ses autres clients avaient déposé comme épargne dans son établissement, pas plus (faute de quoi notre banquier aurait eu certains problèmes si le lendemain quelqu'un venait retirer son argent pour quelque raison que ce soit). Et si on manquait de billets ou de pièces? Eh bien, c'est à la Banque Nationale Suisse qu'il revenait d'en créer de nouveaux, en accord avec de savants calculs sur l'expansion de l'économie.

Êtes-vous parvenu à vous imaginer ce passé? Oui? Alors, toutes mes félicitations - vous venez de comprendre la situation à laquelle souhaite revenir Monnaie Pleine. Revenir, et non pas venir, car comme nous l'avons vu, nos ancêtres ont vécu durant plus d'un siècle sous le régime de la monnaie pleine:

En 1848, la Constitution fédérale a interdit la production privée des pièces.
Depuis, seule la Confédération peut battre monnaie. Les banques ont alors commencé à imprimer des ”bons pour remboursement des pièces”. Ces billets de banques privés ont rapidement proliféré démesurément. Le peuple a réagi de façon cohérente. Malgré l’opposition des banques, la votation populaire de 1891 a interdit la production privée des billets. Depuis, seule la Banque nationale peut imprimer nos billets.

Mais entretemps, une nouvelle forme de ”bons pour remboursement d’argent liquide” est apparue, à savoir la monnaie scripturale électronique. Ce sont les chiffres qui se trouvent sur nos comptes privés. Ils sont produits virtuellement par les banques, à partir de rien, et constituent aujourd’hui 90% de notre argent (il n’y a plus que 10% d’argent liquide). (...)


monnaie_pleine_oui.jpgEt encore, on part de 1848 parce qu'il faut bien tracer une limite quelque part ; avant cette date, et quitte à remonter jusqu'à l'Empire romain, le droit de battre monnaie a toujours été réservé à une entité étatique, jamais à un organisme privé. La nouveauté n'est pas dans l'initiative mais dans notre époque, où la dématérialisation de la monnaie a rendu possible un système inédit. Lorsque le comité référendaire dit que son initiative ne présente "rien de nouveau", il a parfaitement raison.

Du Pour et du Contre

Écartons donc d'emblée les arguments sur "la nouveauté" et "l'originalité" de l'initiative, qui n'aspire à rien d'autre qu'à un retour à un ordre financier que notre civilisation a connu pendant la plus grande partie de son existence. Si anomalie il y a, elle est bien davantage dans le système actuel où les réserves fractionnaires permettent aux banquiers de jouer avec l'argent des comptes courants sur les marchés financiers comme au casino, pendant que les États sont là pour éponger les dettes avec l'argent des contribuables lorsque les choses vont mal.

Toute ressemblance avec la crise des subprimes est bien sûr totalement fortuite.

Nous sommes bien au-delà de la banque de grand-papa, qui calculait péniblement le risque de défaut de crédit devant un individu venu humblement demander un financement pour une activité, faire face à un coup dur ou acheter une maison avant d'attendre une vie entière d'épargne ; aujourd'hui, les taux d'intérêt sont décrétés par les Banques Centrales, les hypothèques sont regroupées en produits financiers basés sur les notes de risque, les produits dérivés font fureur et on joue short ou long jusqu'aux dettes des États.

Mettre un terme à tout cela provoquerait un certain désordre, pour le dire poliment.

Là encore, le monde se sépare en deux camps: ceux qui pensent que tout cela perdure depuis bien longtemps et que les professionnels du secteur, alliés de circonstance avec les politiciens, feront d'une façon ou d'une autre en sorte que la partie continue ad vitam aeternam ; et ceux qui pensent que les aventures financières n'ont que trop duré et qu'il faut essayer d'arrêter le train fou pendant qu'il en est encore temps, à supposer que ce soit possible.

Mais si le postulat de départ était faux?

Une initiative qui ne va pas assez loin

L'initiative Monnaie Pleine réclame que le droit de création de monnaie - scripturale ou électronique - revienne en intégralité entre les mains de la BNS. Or, si l'initiative passe la BNS peut autoriser les banques à faire "comme avant" (c'est-à-dire comme maintenant) en termes de création de monnaie. Donc un coup d'épée dans l'eau. La BNS n'a aucune obligation de serrer la vis.

De plus, l'initiative part du principe que l'État et à travers lui la direction de la BNS incarnent la meilleure vision de l'intérêt général, de la probité et d'une gestion monétaire saine. Excusez-moi, mais quelle certitude avons-nous que la gestion de la monnaie par la BNS soit meilleure que celles des avoirs des banques privées? Jusqu'ici, tout tend à prouver le contraire.

Durant ces dernières années, non seulement la BNS a créé plus de francs suisses qu'aucune autre entité dans l'histoire, mais elle en a profité pour spéculer en bourse sans le moindre objectif de rendement (pratique!), agit en sous-main pour le compte de la BCE (merci pour l'indépendance du pays!) et eut entre autres un Président mouillé dans une affaire de délit d'initié liée à la politique monétaire de la banque...

Autrement dit, je pense qu'il n'existe pas d'organisme financier plus faillible, incompétent, irresponsable, soumis aux influences idéologiques et éloigné de l'intérêt général que la BNS pour gérer le destin du Franc suisse. Alors, voter pour lui donner les pleins pouvoirs? Beurk, non merci!

L'initiative Monnaie Pleine part du principe que la direction de la BNS serait compétente et bien intentionnée ; l'expérience empirique oblige à en douter. Mais l'idée même qu'il faille un pilote dans l'avion de la monnaie est aujourd'hui remise en question. Dans une époque ancienne, la masse monétaire se limitait à la production des mines d'or - parfois par des acteurs privés - et cette façon de faire garantit une stabilité des prix qui dura pendant des siècles. Aujourd'hui, entre deux crises financières, de nouveaux paradigmes émergent, comme la crypto-monnaie, un monde ouvert, libre et décentralisé, sans le moindre Banquier Central.

L'humanité n'a pas fini d'expérimenter de nouvelles formes de monnaie, Monnaie Pleine ou non.

Commentaires

C'est pas tout faux. Mais l'initiative est un premier pas dans la bonne direction et devrait responsabiliser d'autant plus la BNS en l'obligeant à retrouver une forme d'indépendance qui lui fait cruellement défaut comme vous le relevez en évoquant son action " en sous-main pour le compte de la BCE" qui elle-même est un valet de la FED.
Car, que vous le vouliez ou non, elle devra garantir les prêts. Et ça c'est une véritable révolution à l'heure actuelle qui pourrait bien servir d'exemple pour éviter le pire et faciliter la transition vers "la crypto-monnaie, un monde ouvert, libre et décentralisé, sans le moindre Banquier Central."

Écrit par : PIerre Jenni | 05 juin 2018

Un quidam-votant comprend certes la notion de réserves fractionnaires ou d'«anti-capital», créant un pouvoir d'achat monétaire supplémentaire, et donc une offre accrue de produits voire un processus inflationniste, que la mondialisation ou l'innovation technique tempèrent. Et qui tourne donc en cas de prospérité. Qu'en serait-il en cas de récession?
Mais j'ignore tout des changements que l'initiative «Monnaie pleine» induirait pour chaque citoyen, qu'il soit simple salarié ou propriétaire. Dommage que le débat – qui n'a pas eu lieu – n'éclaire pas sur les changements de taux directeurs (les taux étant des coûts), sur la problématique des dettes privées ou publiques, sur l'attrait de la place financière suisse, sur le change franc suisse/monnaies étrangères, sur la situation de l'économie suisse et sur l'évolution d'un taux de croissance pouvant influer sur le pouvoir d'achat...
Faut-il voir un retour à une économie classique qui mettrait un frein au consumérisme effréné ou à la satisfaction infinie des désirs, à un régime plus libéral prônant responsabilité, initiative personnelle et volonté, retour de l'épargne et prévoyance?

Écrit par : A. Bloesch | 05 juin 2018

On ne peut pas responsabiliser un monopole, encore moins un monopole monétaire qui crée la monnaie ex nihilo. C'est la concurrence qui fait naître la responsabilité. Les réserves fractionnaires ne sont un problème que dans le cadre du monopole monétaire de la banque centrale. En revanche, elles seront immédiatement corrigées par les variations de change si les monnaies bancaires sont mises en concurrence. Enfin, il faut distinguer les dépôts usuels (comptes courants) des dépôts à terme qui permettent le recours raisonnable aux réserves fractionnaires, dès lors qu'un minimum de garanties sont déployées.

Écrit par : Garofula | 07 juin 2018

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