07 juin 2018

Le crépuscule du Matin

Le Matin est à court de vitamine orange. Malgré d'innombrables mues - changements de format, de pagination, de style ou de logo - la publication historique de la Suisse romande finit par disparaître en version papier le 23 juillet prochain. Nul doute que ces derniers numéros auront un fort tirage, de nombreux Romands souhaitant sans doute garder un pan de l'histoire journalistique locale avec eux.

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(Image Wikipedia Commons)

Car le passage au tout numérique de la publication n'est qu'un cache-misère qui n'abuse personne. 40 suppressions de postes sont prévues.

Dans les colonnes du concurrent 20 Minutes, on se fait lucide: le marché romand de la presse est petit, et avec la concurrence d'Internet, il se rétrécit de plus en plus.

La disparition du Matin papier est la suite logique d'une surabondance de l'offre, estime le spécialiste des médias Philippe Amez-Droz. Mais la nouvelle formule 100% numérique préfigure un nouveau type de financement de contenus journalistiques, selon lui. L'annonce de la disparition du journal papier Le Matin n'est pas anodine.

«C'est un acteur important de la vie des bistrots qui disparaît,» reconnaît le chercheur au Medialab de l'Université de Genève qui a vécu la belle époque de la presse de boulevard. Mais économiquement, il n'y a rien à redire.

Après l'échec du Matin du Soir, entièrement numérique et payant, les pertes à répétition du quotidien orange et la chute dramatique de la publicité dans le print, le sort de l'édition papier du Matin était scellé. «Tamedia a tout essayé. Je les crois», indique Philippe Amez-Droz.


Essayé, pas pu. Excuses commodes pour dédouaner Tamedia. Peu probable que les ex-salariés de la publication s'en contentent. Mais pourtant, ils ont eux-mêmes leur part de responsabilité dans le naufrage - ils étaient à la barre. Qu'est devenu Le Matin depuis ces dernières années, sinon un vague torchon mêlant scandales faciles, presse people, annonces de charme et reprises de buzz Internet avec un temps de retard, délais d'impression oblige? Portrait sévère, mais ô combien réaliste...

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La sélection "typique" d'articles proposée sur le site du Matin aujourd'hui (photo d'écran)

Force est de constater qu'au cours des années, la prétendue valeur ajoutée du Matin était de plus en plus difficile à défendre. Chacun pouvait bien concéder que la rédaction et la mise en page était meilleure que celle d'un 20 Minutes, elles justifiaient mal la plus-value de deux francs réclamée au passage face à la presse gratuite.

Ce que Le Matin n'a jamais essayé, c'est une certitude, c'est de changer la politique de sa ligne éditoriale. Engagé à gauche, arborant fièrement une médaille anti-UDC portée en sautoir, la ligne n'a jamais été remise en question, jusque dans la tombe. Jamais un article sur la Berne fédérale sans sa pique à l'Union Démocratique du Centre et ses représentants. Jamais une évocation des États-Unis sans une critique de Trump. Jamais une mention de l'AfD allemande sans une allusion insidieuse en passant. Et en période de votation, c'était double portion: des sermons livrés jour après jour dans les éditoriaux pour dire aux gens comment "bien" voter, ou se lamenter le lendemain qu'ils ne l'avaient pas fait...

On peut aimer ce genre de journalisme, et alors, on est servi en Suisse romande. Mais les génies aux commandes de Tamedia auraient peut-être pu finir par comprendre qu'une moitié du grand public perpétuellement vilipendée finirait peut-être par arrêter d'acheter le quotidien, diminuant d'autant son lectorat - quelque chose que les abonnements obligatoires des salles d'attente de l'administration ne parviendraient pas à compenser. Eh oui, quand on est constamment insulté, on se lasse.

Je ne réclame pas que Le Matin devienne un canard de droite (il aurait fallu réécrire l'histoire et c'eut été de toute façon impensable) mais l'idée même de cesser les prêches à tout va, d'instaurer un peu de respect pour les camps en présence, de sérénité face aux votes des citoyens, de pluralisme dans les interviews, de cesser le deux-poids deux-mesures selon qu'on soit de droite ou de gauche, aurait été trop demander. Tout comme pour d'autres publications - pensons au Temps - qui sont sur la même trajectoire moribonde, et pour les mêmes raisons.

Non, clairement, tout n'a pas été tenté. Le logotype du titre ou le format des pages n'y changeront rien ; la presse romande se meurt faute de se remettre en question sur le fond.

Dans moins de deux mois, Le Matin ne sera plus qu'un site web inondé de publicité. Les survivants du naufrage embarqués sur le radeau numérique font face à une tempête garantie. Avec la disparition des puissants rappels de la marque (manchettes de journaux sur les caissettes, exemplaire passant de main en main dans les cafés) le quotidien disparaîtra rapidement de l'esprit de ses lecteurs. Le Matin ne sera plus qu'un site web, et sur Internet, la concurrence n'est qu'à un clic de là. Le succès des sites de réinformation comme LesObservateurs.ch montre que le grand public est friand de davantage que des news insipides et superficielles agrémentées d'une rubrique "Les News piquantes où l'actu est passée à la moulinette, sur un ton rieur et décalé".

À moyen terme, la disparition du Matin Dimanche semble elle aussi programmée, faute de pouvoir mutualiser les coûts de l'hebdomadaire avec ceux d'un quotidien. En ce moment, les CV doivent s'empiler auprès des télévisions régionales ou de la bienveillante RTS ; les futurs chômeurs vont eux aussi devoir subir la sous-enchère salariale et la concurrence étrangère. Beaucoup d'ex-journalistes du Matin vont rencontrer une réalité bien différente des discours qu'ils tenaient.

Malgré tout, la chute du Matin reste quelque chose de modeste. Ces derniers jours seulement, Nestlé a annoncé vouloir supprimer 580 postes en Suisse, et la mise en sursis concordataire d'OVS menace 1150 employés. À eux seuls ces deux événements représentent plus de quarante fois les effectifs perdus par Le Matin - et on doute que leur couverture médiatique soit en proportion.