11 septembre 2018

Accident de personne

Les pendulaires ont dû prendre leur mal en patience à plusieurs reprises depuis la rentrée.

Ces semaines ont été des semaines comme les autres sur le réseau ferroviaire romand: retards plus ou moins justifiés, trains annulés sans aucune raison, composition réduite (lutte sans merci pour les places assises à la clef), dérangement à la ligne de contact, et parfois le fameux Accident de personne.

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La formule n'est pas nouvelle, elle remonte à 2006.

Il faut appeler un chat un chat, explique Jacques Zulauff, [à l'époque] porte-parole des CFF pour la Suisse romande. En faisant passer les suicides pour des incidents d’exploitation, nous passions pour des incompétents. Nous devions endosser la responsabilité de pannes qui n’en étaient pas. Et puis, dans la société, on parle aussi plus facilement de ce sujet, d’où notre nouvelle formule. Parler d’«accident» tout court aurait pu trop inquiéter, en faisant craindre un déraillement. «Accident de personne» convient mieux.


À part qu'il ne s'agit nullement d'un accident.

La ligne Genève-Lausanne est particulièrement sujette à perturbations, la faute à une infrastructure saturée à cause de la hausse de population de l'arc lémanique, elle-même conséquente à la libre-circulation des personnes - une vérité simple que nul n'ose énoncer. La surcharge concerne d'ailleurs toutes les infrastructures de transport et pas seulement les voies de chemin de fer. Mais celles-ci souffrent d'une vulnérabilité particulière.

Sans possibilité de contournement, chaque incident d'exploitation débouche sur des retards et des annulations de trains, piégeant à chaque fois des milliers de personnes en transit. Outre la perte collective de dizaines de milliers d'heures, certains passagers souffrent de conséquences beaucoup plus graves, comme de rater un vol à l'aéroport de Genève. Même une marge confortable ne suffit pas ; il n'est pas rare que la moindre panne entraîne des perturbations durant plusieurs heures. Un "record" de 12 heures fut atteint lors du "jour noir" du 22 août à cause d'un dérangement à la ligne de contact sur La Côte, doublé d'un "accident de personne" à la hauteur de Rolle. Les CFF ne sont pas responsables des suicides sur les voies, mais les "interventions de tiers" ne sont à l'origine que de 12% des retards.

Toutefois, depuis cette pénible rentrée les CFF semblent prêts à réagir:

Onze points noirs ont été localisés, des «black spots» à «forte densité d’événements». Quatre entre Villeneuve et Lausanne. (...) Les sept autres lieux se situent entre Lausanne et Genève. Ce sont tous des endroits où des accidents de personne sont enregistrés. Les CFF veulent tous les protéger. (...)

L’idée des CFF, validée par des mécaniciens qui connaissent le terrain, est de dresser du treillis le long des onze sites délicats. Les barrières feront 1,20 mètre de haut dans la région de Lavaux, 2 mètres entre Lausanne et Genève. En tout, ce ne sont pas moins de 5 kilomètres de voies qui seront sécurisés. Coût des travaux qui pourraient avoir lieu entre mars et mai 2019: un peu plus de 1 million de francs. En attendant, des mesures urgentes sur deux tiers de ces sites seront prises, et cela avant la fin de l’année.


Des voix se sont élevées pour questionner sur le risque de report des accidents de personne en pleine gare, sous les yeux des autres usagers. D'après un responsable, "Une étude conclut que ce risque n’est pas avéré."

Reste que certains sites semblent particulièrement accidentogènes, et les voyageurs bloqués se livrent à leur petite enquête:

Un [pendulaire valdo-genevois] relate qu’il a entendu dans le train lundi soir: «C’est la faute de La Métairie à Nyon, qui se trouve tout près des voies», voix accusant la clinique de psychiatrie et de psychothérapie bien connue. Il est vrai que les usagers de la ligne Lausanne-Genève ont l’impression que «ces suicides se produisent souvent entre Coppet et Morges». Le constat est «partagé», dit-il, que «ça devient gentiment insupportable». Personnellement, rien qu’en 2018, il dit avoir «eu droit à un suicide à Cornavin, un à Neuchâtel, un à Morges, et deux ou trois vers Nyon-Gland».


Si l'hypothèse est correcte, quelques grillages devraient alors améliorer la situation. Mais quels que soient les obstacles posés, et contrairement à ce qu'affirment tant les CFF que les médias, le nombre de suicides est en constante augmentation. Les discours se veulent rassurants mais, si on les prend sur une période suffisamment longue, les chiffres montrent une progression limpide:

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Depuis 2012, pas une année avec moins de 140 morts sur les voies. Ils n'étaient que 90 en 2005 à choisir de mettre fin à leurs jours de cette façon. Il est difficile de trouver des chiffres fiables avant cette date, la régie fédérale ne distinguant alors pas les suicides d'autres décès comme des accidents de chantier.

Indépendamment des retards et de la gêne occasionnée, choisir de mourir sur les rails est la marque d'un profond désespoir, jeté à la face du conducteur de train et des milliers de personnes qui en seront affectées.

Combattre les retards est une chose, mais la hausse du nombre de suicides indique clairement que la Suisse ne va pas bien.

23:06 Publié dans Suisse | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : train, suicide |  Facebook

Commentaires

"mais la hausse du nombre de suicides indique clairement que la Suisse ne va pas bien." Je propose que l'on donne des cours dès la maternelle sur l'art de se suicider proprement. Sur les voies de chemins de fer, c'est sale. Les types chargés du nettoyage devront récupérer des bouts de votre corps sur plus de 300m.
Sur le pont Bessières, vous risquez de blesser qqn sérieusement s'il avait le malheur de passer sous votre trajectoire finissante. Chers amis suicidaires, achetez-vous un sac de plastique et une bouteille de whisky. Le mode d'emploi va de soi. Merci et bon voyage vers Sirius...

Écrit par : Géo | 12 septembre 2018

Dans la série de science fiction "Futurama" (par le créateur des Simpson) il y a des cabines à suicide (méthode au choix).

Vu le désespoir ambiant, faudra-t-il envisager des zones de suicide?

Écrit par : simple-touriste | 12 septembre 2018

@Géo: Vous ne semblez pas réaliser que les gens se jettent sous un train précisément pour marquer un maximum de monde. Le but n'est pas seulement de s'ôter la vie mais de le crier au reste de la société, comme d'autres s'immolent par le feu. Le choix d'une méthode de suicide est porteur de sens.

@simple-touriste: en Suisse, ces zones existent déjà, via l'association Exit.

Écrit par : Stéphane Montabert | 12 septembre 2018

Billet particulièrement malhonnête. A part la valeur plus basse pour l'année 2005 (parfaitement explicable par les variations aleatoires), on ne peut voir dans votre graphique qu'une progression environ proportionnelle à l'augmentation de la population, càd un taux constant. Au vu de votre conclusion, est-il hors contexte de préciser que le taux de suicide en Suisse a diminué de moitié depuis les années 80 ? Qu'est-ce que vous en concluez ? Que la Suisse ne va pas bien, mais qu'avant elle n'allait pas bien du tout ? On est donc sur la bonne voie, tant mieux !

Écrit par : Pierre | 16 septembre 2018

@Pierre: Pourquoi les chiffres de 2005 devraient être défaussés comme "variation aléatoire" et pas d'autres? En sciences cela s'appelle du "cherry picking"
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Cueillette_de_cerises)

En 2005 la Suisse avait 7,437 millions d'habitants, en 2016 8,372 millions. C'est une augmentation de 12,5% (ce qui est assez énorme en seulement 11 ans, mais c'est mon point de vue subjectif).

Niveau suicides ferroviaires, la Suisse est passée de 90 (ou même 100 ou 110 si vous voulez) à 140, soit une augmentation d'au moins 27%, en prenant les chiffres les plus doux pour l'augmentation des suicides.

12,5% d'augmentation de population, 27% d'augmentation de suicides par chemin de fer.

Soit vous ne savez pas compter, soit vous êtes de mauvaise foi.

Écrit par : Stéphane Montabert | 16 septembre 2018

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