19 novembre 2018

Brexit: Quelque chose de pourri au Royaume de Sa Majesté

Que se passe-t-il ces derniers jours au Royaume-Uni?

Si on se contente des médias francophones, on apprend que Mme Theresa May fait face à des démissions en série de ses ministres, que les Tories sont en rébellion ouverte contre son leadership, qu'elle reste Premier Ministre malgré tout... Et à l'antenne et dans ses discours, elle continue d'affirmer que le deal de 585 pages proposé à Bruxelles est la meilleure issue possible pour le pays.

Impossible d'y comprendre quoi que ce soit.

Theresa May dans Mission: Brexit Impossible

Pour remettre les pièces du puzzle dans l'ordre il suffit de se rappeler que, comme la majeure partie des élus conservateurs, Theresa May avait fait campagne contre le Brexit. Elle profita de la fin de carrière précipitée de David Cameron pour prendre sa place. On dirait que l'épisode remonte à des siècles, mais c'était à l'été 2016...

La très faiblement eurosceptique May se retrouva donc en charge de "traduire la volonté des citoyens" qui avaient choisi le Brexit dans leur majorité - alors qu'elle même avait souhaité rester dans l'Union Européenne. Confier un mandat pareil à un individu qui a publiquement témoigné son allégeance à l'autre camp dépasse l'entendement... Si vous espérez que les choses soient faites correctement. Si vous souhaitez précisément faire dérailler le processus, en revanche, alors vous tenez le candidat idéal.

Theresa May avait pour mission de rendre imbuvable un Brexit ordonné, et c'est exactement ce à quoi elle est parvenue.

Rappelons-le:

  • Personne dans la haute société britannique ne souhaitait que le Brexit ne l'emporte. Personne.
  • Personne dans les élites au pouvoir dans l'Union Européenne ne souhaitait que le Brexit ne l'emporte. Personne.
  • Personne dans les élites dirigeantes des États-Unis d'Amérique d'Obama ne souhaitait que le Brexit ne l'emporte. Personne.

Lorsque contre toute attente le vote du Brexit fut approuvé, les élites n'eurent d'autre choix que de faire ce qu'elles font toujours en pareil cas: chercher un moyen de le saboter.

Elles continuèrent à travailler au corps le peuple britannique avec des perspectives effrayantes sur ce qui se passerait en cas de sortie "désordonnée" de l'UE du Royaume-Uni, tout comme elles l'avaient fait durant la campagne. En parallèle, May ne fit rien d'autre que de perdre son temps dans des allers-retours à Bruxelles pour des réunions stériles dans lesquelles jamais rien n'était formellement conclu. Nous sommes deux ans et demi après le vote du Brexit et le Royaume-Uni est toujours autant dans l'Union Européenne que la veille du vote. Et le processus de divorce pourrait s'étendre jusqu'en 2020, voire 2022.

Comme le rappela avec talent Martin Pánek sur BrexitCentral.com, la partition de la Tchécoslovaquie entre République Tchèque et Slovaquie à la suite de la dislocation de l'Union Soviétique ne prit que six mois. Les gouvernements tchèques et slovaques travaillèrent ensemble de façon constructive et sincère pour parvenir à une situation saine. Il suffit de se remémorer cet épisode de l'histoire européenne pour constater à quel point Londres et Bruxelles sont aux antipodes d'une séparation à l'amiable.

Le problème est que Bruxelles n'a jamais cédé sur rien, tandis que Mme May céda sur tout. Le résultat est un projet de Brexit de 585 pages qui contient sur chaque point à négocier le pire accord imaginable pour le Royaume-Uni. L'Union Européenne gardera le contrôle de la politique commerciale et fiscale du pays, et ni le gouvernement ni le peuple n'auront leur mot à dire. Les Britanniques continueront à payer comme avant pour l'Union Européenne, mais il n'y auront plus le moindre pouvoir de décision. M. Junker et le clone idéologique qui le remplacera peuvent se réjouir, ils n'auront plus à supporter les saillies de M. Farage au Parlement Européen.

Pour ceux que cela intéresse, le journal The Spectator britannique se donna la peine de relever les 40 pires horreurs disséminées dans les pages du futur accord.

Le Brexit négocié par May est une punition pour les Anglais. Ils s'inquiétaient de leur avenir et eurent l'audace de se choisir dans les urnes un destin différent de ce qui avait été planifié pour eux. À la place, ils auront un "deal" qui permettra à la Lituanie et à la Grèce de se prononcer sur les accords commerciaux que la Grande-Bretagne aura ou non le droit de signer - avec le Canada, par exemple. Le Royaume-Uni sera toujours tributaire de l'unanimité des membres de l'Union douanière européenne pour traiter avec des pays tiers. Il continuera à devoir reprendre sans dire un mot les évolutions futures du droit européen.

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Certains Conservateurs moins corrompus que les autres réalisèrent à quel point l'accord de Brexit négocié avec Bruxelles trahissait la volonté des citoyens, les promesses de campagne de leur parti lors des dernières élections, et les intérêts économiques et politiques du Royaume-Uni. Les ministres concernés du Cabinet May n'eurent dès lors d'autre choix que de démissionner - Boris Johnson et David Davis en juillet, quatre autres ministres la semaine dernière, dont le ministre chargé du Brexit, excusez du peu.

La crise emportera probablement Theresa May et la majorité des Tories, mais cela n'a aucune importance. Le UKIP est décimé depuis le dernier scrutin - les électeurs s'en sont détournés en pensant que la "mission était accomplie". Si de nouvelles élections ont lieu, la moitié des Conservateurs réélus seront de toute façon des fidèles de Bruxelles. À gauche, l'opposition fait publiquement allégeance à l'Union Européenne. May et son Brexit ont beau se diriger droit dans le mur, le gouvernement suivant sera encore plus pro-UE, quoi que votent les Anglais. On en serait presque à citer Coluche et son fameux "si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ça serait interdit..."

Mme May, après avoir savonné la planche pendant des mois au Brexit sans accord en disant que ce serait une catastrophe, explique que son projet d'accord étant le meilleur possible. Le choix est désormais entre le Brexit sauce Theresa May ou rester dans l'Union peut-être pour toujours. Citant Mme May:

"Un changement de leadership à ce stade ne rendra pas les négociations plus faciles... Ce qu'il signifie est qu'il y a un risque que nous retardions les négociations, et qu'il y a un risque que le Brexit soit retardé ou refoulé (sic)."

Le Hard Brexit est le seul Brexit

Résumons: Theresa May travaille depuis son accès au pouvoir à maintenir la Grande-Bretagne dans l'Union Européenne. Elle pense parvenir à cet objectif soit en faisant de son pays un vassal de l'UE via son projet de traité de Brexit, soit en espérant que le peuple anglais renonce au dernier moment en se disant que la situation actuelle est encore préférable à une soumission totale.

Le seul obstacle restant sur son chemin est le risque d'un Hard Brexit, un Brexit sans accord avec l'UE. Voilà pourquoi elle travaille d'arrache-pied depuis des mois pour effrayer le pays entier avec des scènes d'Apocalypse si cette éventualité se produit.

Theresa May est l'exacte opposée de Margaret Thatcher, qui avait compris ce que deviendrait l'Union Européenne et combattit jusqu'à son dernier souffle politique pour empêcher le Royaume-Uni de tomber dans le piège dans lequel il se trouve maintenant.

Le pays disposait de tous les leviers dans les négociations du Brexit. May les gâcha les uns après les autres tandis que les bureaucrates hautains de Bruxelles décidèrent de se cantonner à des positions de principe qui compliquèrent des issues triviales, comme la libre-circulation à la frontière entre l'Irlande et l'Irlande du Nord, au point de les rendre complètement insolubles.

La seule option viable encore sur la table est celle d'un Hard Brexit, un Brexit sans accord. Celle-ci ne pourra survenir que si les Conservateurs sont promptement repris en main par un authentique défenseur des intérêts du Royaume-Uni, ce qui a peu de chances d'arriver car personne n'aime moins prendre de risques qu'un politicien accroché à son siège.

Ce n'est pas tout de voter pour un référendum, il faut ensuite porter au pouvoir des politiciens avec la volonté de l'appliquer. Si les citoyens anglais pro-Brexit avaient fait preuve d'un peu plus de discernement dans le choix des Tories qu'ils élurent au Parlement britannique, le Brexit se serait sans doute mieux passé.

Ne croyez jamais un politicien qui dit qu'il a compris le message sorti des urnes après s'y être opposé durant toute la campagne. Changez-en.

Première publication sur LesObservateurs.ch.

Commentaires

Peut-on alors dire que le problème, au Royaume-Uni comme en Suisse, est de faire voter le corps électoral sur des sujets qui le dépassent complètement ? Autant demander à un chimpanzé de choisir entre un boule blanche et une boule noire. Le seul bénéfice de l’opération est au profit d’une classe politique parasitaire.

Écrit par : rabbit | 21 novembre 2018

Ah, c'est pas vraiment par hasard que rabbit est un fan de la Chine…
Bon, chacun ses goûts. Bon vent, rabbit. Ne prenez pas la peine de revenir...

Écrit par : Géo | 21 novembre 2018

Mon confort passe avant toute contrainte, Monsieur Géo. Nous sommes à l'ère du self service idéologique, vous le savez bien ! À part ça, j'essaie de faire de ma vie l'intermède le plus amusant possible. Chose qu'il n'est pas nécessaire de justifier par des arguments bassement politiques.

Écrit par : rabbit | 21 novembre 2018

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