29 janvier 2019

"Salafistes", la vérité qui dérange

Salafistes, un film documentaire de François Margolin et Lemin Ould Salem sur les milieux du même nom, est une œuvre qui sort de l'ordinaire. Vous pourrez la voir à New York, mais pas à Paris: le gouvernement a décidé de la censurer. Le film-documentaire tourné il y a deux ans et demi en Mauritanie, au Mali et en Tunisie est en revanche sur les écrans américains cette semaine, depuis le 25 janvier à New York, la semaine suivante à Los Angeles, puis dans une trentaine de villes américaines. Le film a aussi été diffusé en Irak et en Tunisie, en prime-time, à la télévision.

Mais en France vous ne le verrez pas, ni au cinéma, ni ailleurs. Vous n'en entendrez sans doute quasiment pas parler. Dans le Pays des Lumières, le gouvernement interdit de diffuser des films qui dérangent... Fussent-ils coproduits par France 3 et Canal+, deux chaînes de télévision françaises.

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La raison est évidente: le contenu pose problème. François Margolin n'a pourtant pas fait de son documentaire une apologie des salafistes, pas plus qu'un procès à charge que les journalistes auraient descendu en flammes avec tant de plaisir en narrant ses "relents d'extrême-droite". Non, le cinéaste est simplement allé à la rencontre des salafistes. Il les a interrogés. Il les a laissé parler.

Pourquoi laisser simplement s'exprimer des salafistes devient si terrifiant que les pouvoirs publics français frappent le résultat d'anathème?

Pour le comprendre, il faut lire une longue interview du réalisateur parue sur le site du Figaro, dont voici de larges extraits. Sur le documentaire lui-même, pour commencer, François Margolin explique sa technique à un journaliste qui reprend le reproche de "faire l'apologie du terrorisme":

[Mon choix en tant que réalisateur] était d'écouter leurs propos. C'est ma façon de faire des films depuis toujours, tout comme c'est celle d'un Raymond Depardon ou d'un Claude Lanzmann. On est plus impressionné par les propos quand on les entend directement, sans avoir un professeur de sciences politiques qui vous dit quoi penser, en vous répétant que «ce n'est pas ça l'Islam» ou que «si le terroriste a agi comme cela, c'est parce qu'il ne cherche qu'à se révolter contre l'oppression sociale qu'il subit, ou contre le colonialisme qu'ont enduré ses parents»…

Il faut entendre les propos de ces dignitaires religieux, même s'ils sont désagréables et, souvent, condamnables. Ce ne sont pas des propos bruts, comme on l'a dit ici ou là ; nous avons passé des mois sur le montage pour qu'on comprenne ce qu'il y a dans la tête de ces gens, qui disent eux-mêmes qu'ils ont déclaré la guerre à l'Occident. On nous a reproché d'avoir voulu donner une image calme et posée de ces gens que nous avions filmés, mais ils sont comme cela. Ils sont sûrs d'eux et de la justesse de leur propos. Ils ne croient d'ailleurs pas tellement au monde ici-bas mais plutôt au paradis! Nous voulions dépasser les idées reçues, en finir avec la culture de l'excuse. Et, contrairement à ce que disait un Premier ministre à l'époque, comprendre ce n'est pas justifier.


François Margolin ne fait pas dans l'angélisme et ne se place certainement pas dans la neutralité.

Je pense depuis toujours qu'il faut écouter nos ennemis, surtout si on veut les combattre. Et surtout, en finir avec les œillères, voir que la guerre a commencé, au moins depuis le 11 septembre 2001. Je pense que si on avait écouté ce que disent les gens dans le film, on n'aurait pas pu empêcher les attentats, bien sûr, mais on aurait pu mieux comprendre le pourquoi des cibles des attentats.

Les chefs djihadistes y affirment qu'ils activeront leurs réseaux dans le monde dès que cela sera possible, en particulier si l'État islamique est attaqué. Ce qu'il s'est effectivement passé. Et qu'ils auront pour cibles les lieux où l'on boit de l'alcool, ceux où l'on écoute de la musique, ceux où les filles sont court vêtues etc. Ils assument pleinement leur idéologie.


La censure du film est en fin de compte le symptôme d'un déni bien français, et le réalisateur s'offre même le luxe d'en faire l'inventaire.

On nie totalement ce qu'il se passe en banlieue, on nie que certaines cités sont interdites aux policiers, on nie que les jeunes filles musulmanes, qui travaillent à Paris ou vont y faire du shopping, sont obligées d'avoir d'autres vêtements quand elles rentrent le soir en banlieue à cause des «grands frères», on nie que les enfants juifs du 9-3 doivent aller à l'école tous les matins dans d'autres départements, on nie que la défense du frère de Mohamed Merah a été payée par des gens qui se sont cotisés dans les cités de la banlieue toulousaine… Tout cela concourt à une forme d'acceptation globale de l'islamisme en général par les autorités. On accepte des choses inacceptables. C'est une honte par rapport à ce que sont les valeurs de la France. (...)

J'ai été très surpris de l'accueil du film par la presse. Au départ, nous avons été reçus partout, dans les médias télés ou radio, et, à partir du jour où il y a eu cette prise de position de la ministre de la Culture [Fleur Pellerin, à l'époque], la plupart des médias ont suivi la «ligne officielle du parti», certains en retournant leur veste, beaucoup d'autres, en ne défendant même plus la liberté d'expression.

Cela a été la même chose pour beaucoup de sociétés d'auteurs, pour la plupart des associations de producteurs ou de réalisateurs. Des organismes toujours très prompts à réagir quand un réalisateur russe se fait emprisonner ou quand un réalisateur iranien est empêché de tourner… Cela dérange visiblement moins quand c'est en France, étrangement… J'ai en revanche été très fier de la défense de personnalités importantes comme Claude Lanzmann ou les frères Dardenne.


Notez que la première interdiction du film a été prononcée par le Ministre de la Culture (!) sous la Présidence Hollande et qu'elle a été reconduite par son successeur de la Présidence Macron. La volonté de balayer les problèmes sous le tapis transcende la couleur politique affichée... Mais le réalisateur n'est pas dupe de la manœuvre. Il ne s'agit pas d'une méprise mais d'un calcul politique parfaitement assumé dans les hautes sphères. Les élites veillent à endormir la population sous des doses toujours plus massives de Padamalgam, tandis que les politiciens sont simplement dans des calculs électoralistes, car en France, le poids démographique des musulmans pèse déjà. Et il est important de maintenir tout ce petit monde sous contrôle.

[En] y réfléchissant, je trouve qu'il se passe avec les Gilets jaunes quelque chose du même ordre [que le traitement du terrorisme islamiste] sur la question de ce qu'on appelle les fake news. On accuse beaucoup les Gilets jaunes de diffuser des fausses informations mais on ne dit rien quand des ministres -de l'Intérieur, en général- disent en permanence quand il y a un attentat, que le «cas est plus complexe qu'on ne le croit», qu'il «ne faut pas parler trop vite de terroriste» -même si l'attentat est revendiqué par l'État Islamique - ou qu'il s'agit d'un «déséquilibré», ou d'un «type qui a des problèmes sexuels», comme à Nice, ou encore «d'un repris de justice», comme récemment à Strasbourg.

Or, on se rend compte en général, par la suite, que c'était le fait d'une personne bien entraînée, qui avait préparé son action depuis des mois, et avait fait allégeance à l'État islamique. Mais, cela est dit quelques semaines plus tard et cela fait un entrefilet en bas de page dans les quotidiens. Les fake news sont souvent utilisées par ceux qui prétendent les combattre.


Mais au-delà de toutes ces polémiques, il reste le propos du film, les entretiens avec les salafistes, leur relation avec l'Occident, le traitement de la lutte contre le terrorisme par les gouvernements occidentaux. Et faute d'accepter d'identifier correctement l'ennemi, de le nommer, de le désigner, il n'y a aucun progrès.

Mon propos n'est évidemment pas de dire que tous les Musulmans sont des terroristes, mais il va à l'encontre de la doxa qui voudrait qu'il ne s'agisse que de fous, qu'on pourrait guérir avec des pilules rouges ou bleues, ou par des électrochocs, comme on faisait dans le temps, avec les dissidents, en Union Soviétique. En France nous sommes en plein déni. On est dans la psychiatrisation du terrorisme. Et c'est [la démolition de cette approche] qu'a voulu interdire le gouvernement. Or, comme on le voit dans «Salafistes», très clairement, on a affaire à des gens dotés de raisonnements, qui obéissent à une logique. C'est un terrible désaveu que de constater que tout est beaucoup plus compliqué que de simples problèmes psychiatriques. (...)

[Il] y a une vraie volonté [politique en France] de vouloir nier que le salafisme est une tendance profonde et ancienne, très répandue dans l'histoire de l'Islam, de manière récurrente à travers les siècles, et qui perdure dans certains États, que certains adorent au plus haut niveau de L’État, comme l'Arabie Saoudite de Mohammed Ben Salman.


Dont acte. Et face à tous ceux, musulmans ou non, qui clament que l'islam-ce-n'est-pas-ça ou qui expliquent que les terroristes ne sont pas de véritables musulmans, le réalisateur répond par une simple question:

"Au nom de quoi a-t-on le droit de dire à des djihadistes: Vous n'avez aucun rapport avec les textes dont vous vous réclamez, avec la foi que vous proclamez?" -- François Margolin


On attendra, longtemps hélas, la réponse des "musulmans modérés".

Salafistes, 2016, 1h 15 minutes, à voir dans tous les bons cinémas les pays qui ne pratiquent pas la censure politique. En attendant qu'il finisse par fuiter sur Internet, vous pouvez vous contenter de la bande-annonce.

23 janvier 2019

Davos, en une dépêche

Lorsque les élites économiques croisent les élites politiques à Davos dans un merveilleux ballet de cartes de visite, chacun n'a officiellement que l'intérêt général et la bonne marche du monde à la bouche.

Il aura pourtant suffi d'une seule dépêche d'un pigiste de l'AFP - qu'on imagine vertement réprimandé pour ce crime de lèse-maître du monde - pour dévoiler l'hypocrisie, et à travers elle le manque total de crédibilité de ces "élites".

L'information initialement intitulée "À Davos, l'élite se préoccupe du climat mais vole en jet privé" a été reprise sur Tv5 Monde, Sciences et Avenir, La Libre en Belgique, sur le Huffpost Maghreb, sur Courrier International, et des dizaines d'autres publications. Nombre d'entre elles choisirent de changer le titre de l'article à posteriori, pour l'atténuer - la manœuvre est visible dans les résultats des moteurs de recherche. Mais cette petite sélection de sources est importante pour que mes lecteurs comprennent bien de quelle façon la Suisse "rayonne" à l'international grâce au World Economic Forum de Davos...

L'information trouva évidemment son chemin sur la RTS, dans une version très édulcorée. Les nombreux liens précédemment cités permettent de retrouver l'intégralité de l'article de l'AFP, mais citons-en quelques morceaux:

Le nombre de vols de jets privés attendus cette semaine dans les aéroports avoisinant Davos atteint 1500 contre 1300 un an plus tôt, selon la société d'affrètement Air Charter Service (ACS).

Une fois arrivés dans des aéroports tels que Zurich, à deux heures de train de Davos, les passagers de ces vols privés poursuivent souvent leur voyage en hélicoptère, pour gagner du temps.

Un paradoxe alors que le changement climatique a été placé au premier rang des risques pour l'économie mondiale par les participants au Forum, dans un sondage dévoilé la semaine dernière par les organisateurs.


Un "paradoxe", nous disent les journalistes. Quel terme élégant pour expliquer au vulgum pecus qu'on se fiche de lui ouvertement! Pour ceux qui en doutent, il faut supporter un second extrait:

[Les organisateurs du WEF] redoublent d'efforts pour "verdir" l'événement: des limousines électriques transportent une partie des personnalités officielles et la marche dans les rues enneigées, avec crampons, est "fortement recommandée" pour les autres. Les pailles en plastiques sont bannies, les assiettes sont en carton recyclable et les bouteilles de soda en verre.


Voilà, on voyage en jets privés et en hélicoptères et on termine en limousine électrique avant de se détendre devant un bon repas où le cocktail est servi sans paille. Bref, rien n'a changé depuis Noël Mamère et son vélo. "Mais on compense!" clame le comité organisateur du WEF en restant dans le flou. Ces gens prennent toujours le grand public pour un gros tas d'abrutis à qui on peut faire gober tout ce qu'on lui raconte.

Petit calcul à l'intention des apôtres de la lutte contre le CO2: de combien de pailles en plastique faut-il se priver pour compenser la combustion d'un seul litre de kérosène?

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"Ce sommet a eu un bel impact sur le Changement climatique..."

Au vu de leur apathie intellectuelle, il faudra sans doute encore beaucoup de sommets du même genre avant que nos jeunes et joyeux gymnasiens helvétiques comprennent qu'ils sont les dindons de la farce climatique, s'ils le comprennent jamais.

21 janvier 2019

Défilé pour le conformisme

Depuis vendredi, les médias ne tarissent pas d'éloges sur la "Manifestation pour le climat", qui réunit des gymnasiens et des apprentis dans une quinzaine de villes du pays, dont Lausanne.

Des centaines de jeunes lobotomisés par la propagande climatique défilent dans les rues pour réclamer plus de taxes et d'interdictions, étant entendu que le porte-monnaie est le seul moyen pour "changer les choses". Ils brandissent des pancartes pour réclamer moins de liberté, pour obtenir plus de gouvernement mondial, pour affecter le mode de vie de ceux qui ne pensent pas comme eux.

En France, les gilets jaunes manifestent pour ne pas mourir ensevelis sous les taxes et les interdictions, victimes collatérales des gouvernements engagés dans la lutte contre les moulins à vent climatiques. En Suisse, la jeunesse manifeste pour recevoir plus de taxes et d'interdictions.

Les commissaires politiques peuvent avoir la larme à l’œil ; le succès est total.

Il est loin le temps où l'école enseignait la pensée critique, formait l'esprit à une réflexion indépendante, aménageait des débats sur des sujets de société sans porter de jugement. Aujourd'hui, on n'y confronte plus les opinions ; on assène. Les dissidents sont impitoyablement réduits au silence. Le film de propagande d'Al Gore "une vérité qui dérange" fait partie du cursus obligatoire. Peu importe que le politicien, avec l'hystérie qui le caractérise, se soit régulièrement couvert de ridicule avec ses prédictions alarmistes ; comme pour les cadeaux, c'est l'intention qui compte.

En sortant de l'école, en ouvrant les journaux (gratuits ou non), en allumant leurs écrans, les enfants verront renforcé le message entendu à l'école ; sur ce sujet comme sur d'autres, pour un Suisse francophone et peu curieux, la contradiction n'existe pas, et même cela n'éveillera plus aucun soupçon chez lui. Le mantra est répété chaque soir lors de la messe du 19:30. Les invités sont tous d'accord, les rapports perpétuellement effrayants, les prévisions toujours pires que prévu. Les signaux d'alarme se multiplient plus vite que les moustiques en été. On va tous dans le mur. On est fichus.

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...Mais ensuite, on apprend (ouf!) que tout n'est pas complètement perdu, et qu'avec quelques taxes par-ci, quelques prélèvements par là, quelques menues interdictions, peu de choses en somme, on pourrait sauver la planète! Si les experts de l'ONU le disent, des gens dignes de confiance, c'est que ça doit être vrai, non?

Les gouvernements mondiaux ont réinventé le commerce des indulgences, mais qui étudie encore l'histoire?

Il reste néanmoins quelques lueurs d'espoir.

D'abord, nos élèves ont beau "faire grève" (quelque chose que j'avais toujours lié à une activité salariée, m'aurait-on menti?) pour le climat, ils ont la roublardise de la faire un vendredi ouvré. Courber les cours, ça n'a pas de prix. Nos manifestants seront un tout petit peu plus crédibles, et sans doute beaucoup moins nombreux, le jour où ils feront vraiment un effort personnel pour manifester - comme prendre sur leur temps libre.

Et puisque nous parlons de crédibilité, quelqu'un devrait dire à ces jeunes celle-ci commence en donnant l'exemple. Je ne parle pas de jeter leurs pancartes en carton dans des containers de recyclage prévus à cet effet à la fin de la manifestation, mais simplement d'adopter et d'assumer le mode de vie qu'ils préconisent. Fini les achats sur Internet et les vacances EasyJet! Qu'ils payent des billets de train avec la compensation CO2, qu'ils rechargent leurs smartphones à l'électricité verte! Je ne doute pas qu'ils trouveront toujours de nombreuses excuses pour ne pas le faire, mais enfin, demander à l'État de réglementer sa vie parce qu'on n'y arrive pas soi-même n'est guère une preuve de maturité.

Ensuite, il y aura peut-être quelqu'un d'un peu plus éveillé dans la foule pour comprendre que la Suisse est bonne élève en matière de protection de l'environnement par rapport à bien d'autres pays développés, et donc qu'en gros, si effort il y a il serait peut-être à faire ailleurs. Là où les gens ne manifestent rien d'autre que de l'apathie face à la préservation de l'environnement, par exemple. On pourrait mettre pratiquement tous les pays non-occidentaux dans cette catégorie, hélas.

Enfin, le principal problème de l'hystérie, c'est qu'elle est difficile à entretenir sur la durée. L'état de panique face à la fin du monde sera long d'ici que la planète prenne feu spontanément en 2100. Les élèves suisses ont bien raison de vouloir renoncer à voyager ; en sortant des frontières du pays, ils risquent de plus en plus de passer pour des imbéciles en confrontant leurs opinions avec celles des peuples alentours. En 2017, seulement 52% des Français et 50% des Allemands considéraient la prétendue "urgence climatique" comme la première priorité. Et en s'éloignant c'est encore pire: aux USA, ils n'étaient que 37% à s'inquiéter de ce thème - on parle du 2e pays le plus pollueur au monde - ou 18% en Chine - et là, on parle du premier. (Si vous vous posez la question, le sondage est présenté sur le site du WWF.)

Depuis que les Accords de Paris sont morts il y a un an et demi, le monde se désintéresse lentement de la théorie controversée du Réchauffement climatique. Sur le plan international, il n'y a plus d'argent à se faire. Mais comptons sur la Suisse, toujours en retard d'une guerre, pour rester le fer de lance d'un combat qui n'est plus une priorité que dans les discours des élites qui voyagent autour du monde en jet privé.

16 janvier 2019

Face à l'Affaire Maudet, le PLR genevois choisit le suicide

La grande explication a finalement eu lieu mardi soir. Au grand auditoire d'Uni Dufour, plus de 700 membres du PLR genevois se réunirent pour discuter de l'affaire Maudet. La couverture live de l'événement fut assurée par plusieurs médias, dont 20 Minutes.

Presse, radios, télévisions et sites web firent leurs choux gras de ce grand déballage quasi public, chacun choisissant ses répliques préférées et alimentant de nombreux articles ce mercredi.

Je me suis déjà exprimé sur l'affaire Maudet en septembre dernier. Depuis, celle-ci n'a cessé de prendre de l'ampleur, si bien que l'on pourrait parler de la tentaculaire affaire Maudet. Soupçons d'octroi d'avantage, de passe-droit, de fraude fiscale, mais le politicien n'a toujours pas été condamné. La justice est plus lente que les tempêtes médiatiques que ses enquêtes suscitent. Dans les arcanes du droit, il n'est même pas certain qu'il soit reconnu coupable de quoi que ce soit.

Pourtant, les appels à la présomption d'innocence sonnent creux. Le terme ne fut d'ailleurs rapporté qu'une seule fois pendant les plus de trois heures de débat d'hier soir, lors d'une présentation par Christian Lüscher du contexte de cette assemblée générale extraordinaire. C'est fort logique: la présomption d'innocence concerne avant tout la justice, pas la politique. L'opinion publique fait ses choix et rend des jugements différents. Le non-respect de la parole donnée, les manipulations et les mensonges ne sont peut-être pas pénalement répréhensibles, mais pour une population qui avait confiance dans ses élus c'est une sentence sans appel.

genève,pierre maudet,corruption,plrLes belles déclarations sur les principes de bénéfice du doute et de présomption d'innocence ne pèsent pas lourd dans le secret de l'isoloir.

Pierre Maudet est politiquement fichu, même s'il est blanchi par la justice. Qu'il soit coupable ou non importe moins qu'il a menti, effrontément et à d'innombrables reprises. Il a menti aux médias, à ses confrères de l'administration publique, à ses collègues de parti, au fisc, au peuple genevois. S'il a au moins la moitié de l'intelligence qu'on lui prête, il sait parfaitement quelle est sa situation. La stratégie du politicien semble plus n'être que de payer de belles paroles et, à la tête d'un dicastère fantôme, de tenir jusqu'à toucher une rente à vie. Je ne croirai le contraire que lorsqu'il se sera engagé par écrit à y renoncer.

Il poursuit cette stratégie coûte que coûte, dusse-t-elle détruire tout ce qui reste du PLR genevois.

La seule question qui restait pour le PLR aurait donc dû être le choix de la meilleure stratégie pour se débarrasser d'un Pierre Maudet devenu boulet, étant donné qu'il paraît impensable qu'il poursuive une carrière politique à l'issue de son mandat. Et poser une telle question, c'est y répondre.

À la place, le PLR choisit la voie d'un cafouillage monumental, qui confine au suicide politique.

Le pire est sorti de cette assemblée. Le pire.

Sur les 709 délégués votant, 341 ont soutenu le Conseiller d'Etat, 312 l'ont désavoué et 56 ont choisi de s'abstenir. Pierre Maudet a donc "sauvé sa peau" en emportant une majorité relative de 48%, même pas la majorité absolue. Les guillemets sont de rigueur parce que le politicien laissa comme d'habitude planer l'ambiguïté sur ce qu'il ferait si le PLR ne lui avait pas renouvelé sa confiance, déclarant qu'il "tiendrait compte" du vote, "prendrait la mesure du message" et "en tirerait les conclusions..." Des phrases qui ne veulent rien dire, toujours...

Ce soir-là, quelques Genevois firent preuve d'honneur, à commencer par Alexandre de Senarclens, président du PLR genevois, qui invitait à refuser la confiance à Maudet. Il avait annoncé en termes limpides qu'il quitterait son poste s'il était désavoué par les délégués - un joli contraste avec la langue de bois permanente de Pierre Maudet. La direction du parti vient donc de donner sa démission, et on peut être sûr que ceux qui les remplaceront seront des partisans de celui par qui le scandale arrive, ce qui contribuera certainement à rendre le PLR encore plus sympathique aux yeux de la population genevoise. Quasiment la moitié des délégués PLR ne veulent plus de Maudet, imagine-t-on ce que cela signifie au niveau des sympathisants, des électeurs?

Le PLR Genevois se retrouve en porte-à-faux vis-à-vis du PLR suisse, dont la Présidente Petra Gössi rappela peu après le vote plusieurs évidences, à savoir que Maudet "avait bafoué les valeurs du parti" et "nui au PLR genevois". Heureusement pour ce dernier, l'exclusion de la section cantonale du parti national ne semble pas à l'ordre du jour. Pourtant, le PLR suisse est immanquablement maculé par le dégât d'image. Pierre Maudet avait été le candidats-alibi romand lors de la succession de Didier Burkhalter ; à cette occasion, il se fit largement connaître en Suisse alémanique, une notoriété bien embarrassante aujourd'hui.

Ce mardi, le PLR genevois ne s'est pas simplement tiré une balle dans le pied, il vient de se jeter dans le lac avec une pierre au cou. D'une courte majorité, il choisit de rester solidaire d'un politicien que les Genevois méprisent désormais au plus haut point (il suffit de lire les commentaires des lecteurs lorsqu'ils ne sont pas désactivés) et subiront donc probablement une cuisante descente aux enfers politique. La droite genevoise peut dire adieu à sa majorité au Conseil d'État aux prochaines élections, et à un bon score lors des fédérales de la fin de l'année.

Je ne jette pas la pierre aux délégués PLR qui mirent le mauvais bulletin dans l'urne à l'Uni Dufour le 15 janvier, saisis par l'émotion du moment et la persistance irrationnelle d'une confiance dans un politicien félon dans lequel ils avaient tant crus. J'ai été dans de tels assemblées, l'ambiance s'échauffe, les répliques fusent, les sacs se vident et collectivement, la foule prend de mauvaises décisions. Ce ne sont que des êtres humains après tout.

Mais il est aussi important qu'ils apprennent de leurs erreurs, et comptons sur les Genevois pour le leur faire comprendre.

15 janvier 2019

Les Démocrates au pied du mur

Alors que Trump engage - comme il l'avait prévu, encore ! - le shutdown le plus long de l'histoire, les Démocrates et le Président s'opposent de façon frontale sur le Mur de séparation entre le Mexique et les États-Unis sans évidemment parvenir à s'entendre.

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Donald Trump veut accomplir sa principale promesse de campagne lors de la course à la présidentielle en lançant la construction du mur. Il demande un montant de 5,7 milliards de dollars pour le financement du chantier dans le budget 2019.

Les Démocrates, rassurés par leur victoire dans la Chambre basse lors des élections de mi-mandat, refusent mordicus d'accorder quoi que ce soit à Trump, et surtout pas cela.

Le reste n'est que propagande, assez lourdement délivrée il faut bien le dire. Et si nous tentions d'apporter un point de vue différent?

Question d'argent

Les médias s'acharnent à présenter Trump comme le vilain irascible arc-bouté comme un enfant capricieux et frustré. Ils ne relèvent jamais l'opposition aveugle des Démocrates à tout ce qui vient de la Maison Blanche depuis cette journée fatidique de l'élection de 2016. Et pour ce qui est des milliards demandés, un Internaute relativise les chiffres face au budget global:

Le Président Trump demande 5,7 milliards dans un budget annuel de 4'407 milliards de dollars... En d'autres termes, c'est comme si le Président Trump demandait 57 dollars d'un budget de 44'070 dollars... Pensez-y. Imaginez votre partenaire dire en réponse à cela "nous ne retournerons pas travailler, les enfants ne recevront pas leur argent de poche, et nous ne paierons aucune facture tant que tu n'auras pas abandonné l'idée de dépenser 57 dollars pour mettre une barrière autour du jardin"... Voilà ce pourquoi Pelosi et Schumer ont provoqué la fermeture des services de l'État.


Ce n'est pas la seule façon de percevoir le problème. Selon l'association FAIR pour la réforme de l'immigration, le coût de l'immigration illégale dépasse les 134 milliards de dollars annuels. Encore ne s'agit-il là que des coûts directs - "l’essentiel de la somme étant constituée par les soins médicaux gratuits, la scolarisation gratuite et le surcoût lié à la police et à la justice en raison des problèmes de diverses natures (sic) liées à la clandestinité elle-même et à la délinquance des clandestins" - explique le rapport. Ces coûts sont en progression, et ne sont que modestement compensés par les 19 milliards de dollars récoltés à travers les impôts et taxes payés par les immigrés illégaux. La facture nette pour le grand public se monte à 116 milliards.

On peut rétorquer, avec raison, que le mur ne coûtera pas 5,7 milliards non plus. Il ne s'agit que d'une première tranche de travaux. Le statisticien Liberty Vittert estime que le mur complet, principalement en béton, reviendrait à 25 milliards (en prenant en compte les matériaux, la main d’œuvre, et même le coût de la compensation des propriétaires expropriés). L'entretient reviendrait entre 150 et 750 millions de dollars par an. Le Cato Institute, intégrant l'inévitable inflation frappant les grands travaux publics, arrive à un chiffre bien plus prudent de 60 milliards. Reuters estima en 2017 que l'ouvrage reviendrait à 21,6 milliards. Une étude du MIT, rapportée par un Huffington Post notoirement engagé à gauche, fait état d'une facture de 40 milliards. Les estimations du coût de construction complet du mur oscillent donc entre 20 et 60 milliards.

Il va de soi qu'un mur correctement réalisé à la frontière Américano-Mexicaine ne résoudra pas tous les problèmes de l'immigration illégale - ne serait-ce qu'à cause des millions d'immigrés illégaux qui ont déjà réussi à pénétrer sur le territoire des États-Unis. Mais, pour reprendre les chiffres précédents, il suffirait que la présence du mur diminue le problème de l'immigration illégale de quelques pourcents pour que l'ouvrage soit remboursé en quelques années.

Bien que l'obstruction des Démocrates se fasse par le truchement du vote sur le budget 2019 et que le mur soit parfaitement défendable sur le plan économique, ils diront que c'est avant tout une question de principe, mais pas toujours. Le porte-parole de la Chambre Nancy Pelosi affirma qu'elle "refusait de gaspiller des milliards de dollars pour un mur cher et inefficace", choisissant une approche économique alors que celle-ci ne résiste pas à l'analyse.

Question de principes

"Les murs ne fonctionnent pas", expliquent les Démocrates, "alors pourquoi suis-je obligée [par la loi] d'en mettre un autour de ma piscine?" demande une Internaute faussement naïve. Diverses galeries de photo sur Internet présentent les hauts murs ceignant les propriétés des ténors de la gauche américaine, les mêmes qui expliquent doctement que ces obstacles ne servent à rien.

Admettons que le mur autour d'une propriété privée ne soit pas de la même nature que celui qui protège une frontière, bien que l'obstacle soit identique pour un individu malintentionné. Si selon les Démocrates les murs aux frontières ne fonctionnent pas, pourquoi votent-ils pour des murs, aux États-Unis ou ailleurs?

Le premier mur de la frontière sud des États-Unis, entre San Diego et Tijuana, fut érigé sous la présidence de Bill Clinton.

En 2006, les Démocrates - parmi eux les sénateurs Barack Obama, Chuck Schumer et Hillary Clinton - votèrent en faveur d'un mur. Plus précisément, ils votèrent pour le Secure Fence Act, une barrière physique de 1'100 kilomètres le long de la frontière sud. Lors d'une séance de septembre 2006, le sénateur Obama déclara au micro:

"Ce projet nous fera certainement du bien. Il libèrera des fonds terriblement nécessaires pour de meilleures barrières et une meilleure sécurité le long de la frontière, et cela devrait aider à détourner une partie de la vague d'immigration illégale dans ce pays."


Évidemment, Obama ajouta ensuite que la barrière seule ne résoudra pas tous les problèmes - une affirmation avec laquelle même Trump serait d'accord. Les Démocrates avaient peut-être d'autres idées en tête à l'époque, comme choisir le moindre de deux maux ou élaborer un compromis, mais aujourd'hui l'heure n'est plus à la stratégie ; ils avouèrent eux-mêmes lors d'une récente discussion avec Trump qu'ils continueraient à s'opposer au mur même si le Président acceptait temporairement la fin du shutdown. En 2019, les Démocrates ne veulent plus discuter, ni élaborer de compromis.

Malheureusement pour eux, ils ne sont plus crédibles du tout. Le coup de grâce délivré par Breitbart.com et repris par plusieurs médias, comme le Washington Times, montre que les leaders démocrates du moment ont voté pour un mur pas plus tard que l'an dernier.

En approuvant les dépenses de 2018, les Démocrates ont accepté de payer pour 53 kilomètres de grillage au Texas, mais aussi 500 millions de dollars pour financer un mur de 460 kilomètres en Jordanie. Un mur destiné à faire obstacle aux terroristes islamistes venus d'Irak et de Syrie et tentant de franchir les... 460 kilomètres de frontière jordano-syrienne.

Apparemment, en Jordanie, les murs fonctionnent. Ils parviennent bien à séparer les gentils et les méchants en forçant ces derniers à rester de l'autre côté. "Les Démocrates n'ont pas eu de scrupules à financer un mur en Jordanie. Il n'avait rien 'd'immoral'. Et c'était il y a dix mois de cela", assène l'éditorialiste Jim Hoft de Gateway Pundit.

Question de shutdown

Les Démocrates pensaient sans doute qu'en visant le shutdown, ils forceraient le Président à faire machine arrière et susciteraient son impopularité dans l'opinion. Ils seraient "ceux qui ont fait reculer Trump", déployant leur force en prévision de la reconquête de 2020.

Il se pourrait bien que l'approche traditionnelle du bras de fer se retourne contre eux.

L'indice le plus évident de cette situation est donné par Trump lui-même: il dispose déjà des moyens de commencer la construction du mur. Grâce aux pouvoirs d'urgence octroyés par le Congrès au Président et régulièrement renforcés, il pourrait décréter que la situation au sud des États-Unis est une "situation de crise" (merci aux activistes pro-immigration qui organisèrent la Caravane des Migrants en prévision des élections de mi-mandat l'an dernier!) et décider de la résoudre sans l'aval du Congrès, par exemple en faisant effectuer les travaux avec le budget de l'armée.

Les éditorialistes s'inquiètent de cette option et tentent de se rassurer en disant qu'elle sera "combattue par les tribunaux" mais Trump peut être confiant ; la notion d'urgence nationale est assez souple d'emploi puisqu'elle a été employée à 42 reprises entre 1976 et 2007, y compris par son éminence Barack Obama.

Mais pourquoi outrepasser le cheminement normal des institutions lorsque le bras de fer entre la Chambre des Représentants et la Maison Blanche lui est si favorable? Le shutdown est en train de laminer toute une population engagée à gauche aux États-Unis, les innombrables fonctionnaires bureaucrates qui végètent dans les services "non essentiels" de l'État.

Ne brossons pas le portrait de la misère à la Zola que les médias essayent de nous vendre depuis quelques jours. Lorsque le shutdown s'achèvera, et il s'achèvera forcément, les fonctionnaires lésés récupèreront l'intégralité de leur salaire non versé pendant le shutdown, Donald Trump ayant signé un décret en ce sens comme tous les autres Présidents en pareilles circonstances. La plupart des "victimes du shutdown" sont en congés payés depuis un mois.

On aura donc du mal à pleurer à chaudes larmes. Malgré tout, l'inconfort est réel. Aux États-Unis, beaucoup de gens vivent à crédit et n'ont que peu ou pas d'argent de côté pour faire face aux échéances. De nombreux fonctionnaires se contentent de rester chez eux ou conduisent comme chauffeurs pour Uber mais d'autres avec plus de conscience professionnelle travaillent sans solde. Il existe des effets économiques concrets, comme toutes les commandes qui ne seront pas faites aux fournisseurs habituels de l'État.

"Aux États-Unis, le shutdown va devenir plus cher que le mur", s'inquiète Le Temps. Les pertes s'accumulent, la paralysie d'une partie de l'administration fédérale coûterait un milliard de dollars par semaine. Voilà qui affaiblit encore davantage l'approche économique prônée par les Démocrates, notamment auprès de leur base de fonctionnaires.

Une grande partie de l'opinion américaine a été dressée à haïr Trump à vue mais les récents événements montrent que face aux défauts qu'on lui impute, l'opposition démocrate n'a pas grand-chose à lui envier. D'ici peu, la pression des fonctionnaires en carence sur les élus démocrates sera tellement énorme qu'ils devront céder. Si par miracle ils ne cèdent pas Trump pourra toujours se servir de l'état d'urgence, et en fin de compte tous ces sacrifices n'auront servi qu'à une victoire symbolique chèrement payée. Pour les Démocrates, tous les chemins mènent au désastre, mais ils ne semblent pas encore s'en rendre compte.

Pendant le nouvel-an, comme chaque jour du shutdown, Donald Trump est resté à la Maison Blanche à travailler plus de quinze heures par jour. Les Démocrates, eux, étaient réunis en convention à Porto-Rico pour faire une "shutdown beach party". Que peut-on ajouter de plus?

09 janvier 2019

Pour 2019, une bonne grosse crise financière?

L'époque est aux vœux. Les miens sont moins des souhaits qu'une simple prédiction: l'année 2019 risque d'être financièrement agitée.

Causes et conséquences

Revenons quelques mois en arrière. Il fait chaud. À l'occasion d'un anniversaire d'enfant, je discute avec une connaissance de l'épidémie de chantiers qu'on aperçoit depuis le balcon de son appartement lausannois. Il s'étonne de cette soudaine fièvre dans la construction.

- Les grues poussent de partout, c'est dingue...

- Ce sont les fonds de pension, entre autres. Ils cherchent à se débarrasser de leur cash.

- Et pourquoi ça?

- À cause des taux négatifs. Laissé sur un compte, l'argent s'évapore presque. La construction est une solution. On place l'argent dans les travaux immobiliers, qui permettent de générer du rendement via les loyers et plus tard, de réaliser une plus-value lors de la revente. Si tout va bien.

Nous discutons brièvement de la bulle immobilière en train de gonfler sous nos yeux. Il y avait un certain retard à rattraper sur la Côte, c'est indéniable, mais là, ce sont carrément de nouveaux quartiers, de nouvelles villes qui sortent de terre comme des champignons après une pluie d'automne. Mes pensées dérivent sur ce qui viendra ensuite: les innombrables appartements laissés vides, les habitants qui seront alors importés pour les remplir, et qui paiera in fine pour les loyers des uns et des autres. Quelque chose me dit que comme d'habitude, les Suisses n'en sortiront pas gagnants.

- Mais pourquoi la BNS s'est lancée dans cette politique de taux négatifs?

Pour le commun des mortels - c'est-à-dire tous les individus qui n'ont pas fait assez d'études pour perdre entièrement leur bon sens - les taux négatifs sont une absurdité, et ils ont raison, car c'en est une. Les enfants jouent, j'ai quelques minutes devant moi. J'explique que depuis 2008 les banques mal gérées se sont effondrées, puis ont été sauvées par les politiciens amis des banquiers avec l'argent des contribuables, puis que les États surendettés se sont eux-mêmes trouvés en difficultés et que les Banques Centrales sont venues à la rescousse... Dans cette succession de crises vague après vague, la BNS joue son rôle: saboter le Franc Suisse au moyen des taux négatifs afin d'éviter que la monnaie nationale ne se fasse remarquer en valant plus que les autres.

Les monnaies des autres pays sont en train de sombrer, mais nous, nous avons la BNS pour faire des trous dans la coque, par solidarité. C'est très suisse. Le terme d'années folles ayant été utilisé pour l'après-première-guerre mondiale, je me demande comment les historiens du futur qualifieront la période actuelle.

Les yeux de mon interlocuteur s'écarquillent.

- Alors tout ça, c'est encore à cause de la crise de 2008!

- Oui. Nous n'en sommes toujours pas sortis. Le dénouement n'a pas encore eu lieu.

Depuis plus de dix ans, nous nous débattons dans la crise entamée en 2008. Nous vivons une succession d'expédients, de manipulations des cours de bourse, de création de monnaie, de confiance entretenue à coup de mensonges, de bulles secondaires, de mésinvestissements. Mais même les mauvaises comédies ont une fin. 2019 pourrait bien être l'année où le rideau tombe.

Trump contre la FED

Donald-trump-happy.jpgTrump a commis une faute de communication majeure en début de mandat: il s'est approprié les records boursiers du moment, les attribuant à sa nouvelle gestion de l'Amérique. L'idée n'était pas absurde mais elle était précipitée, et surtout, dangereuse. Trump eut indéniablement un effet sur les marchés financiers - les quelques jours après son élection, tout au plus. Cela étant, d'autres tendances plus lourdes continuèrent à pousser les cours vers le haut, notamment l'argent bon marché proposé par la Réserve Fédérale Américaine, la FED.

Il y a une corrélation que beaucoup d'analystes connaissent bien aux États-Unis. Les réélections de Présidents et les bascules électorales entre Républicains et Démocrates sont bien plus liées à la performance économique du moment qu'à quoi que ce soit d'autre. Pour faire simple, tous les quatre ans, si les choses vont bien, le parti au pouvoir remet le couvert ; si elles vont mal, les Américains se tournent vers le challenger, peu importe qui est Républicain ou Démocrate. L'adage se vérifie depuis Jimmy Carter, au moins.

La FED, comme le reste du monde, avait parié sur l'élection de Clinton. L'élection de Trump la contraria grandement.

Se pourrait-il que la FED cherche à provoquer une crise boursière juste pour empêcher Trump de faire un second mandat? Chacun a le droit d'en douter, mais comme un petit graphique vaut mieux qu'un long discours, examinons les taux de la FED sur les quinze dernières années:

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Taux directeur de la FED de 2003 à 2019 (cliquez pour agrandir)

Pendant les huit ans de la Présidence Obama, la FED n'a fait que baisser les taux. Elle les a maintenus à un niveau plancher pendant sept ans. Du jamais vu.

Depuis que Trump est élu, la FED n'a fait que monter ses taux.

Mais regardons un peu avant: en 2004, les taux n'étaient que de 1% et Bush fut réélu. En revanche, pendant le second mandat du Texan, la FED monta ses taux à un rythme historiquement rapide, une façon comme une autre de favoriser l'alternance. Le ralentissement économique consécutif joua certainement un rôle dans le passage de témoin entre Républicains et Démocrates en 2008 - ainsi que dans l'éclatement de la bulle immobilière et la crise des subprimes.

Bien des gens douteront d'un tel machiavélisme. D'autres se rappelleront que ce les mêmes personnes qui vous expliquent froidement que la fin justifie les moyens. Du reste, les statistiques ne sont que des probabilités, elles n'ont rien d'infaillible. Si la FED "indépendante" a certainement un rôle dans la satisfaction générale et donc les sentiments des électeurs au moment des élections, elle n'est pas omnipotente, et ce pour deux raisons.

D'abord, les cours de bourse ne représentent pas fidèlement l'économie réelle. Les Américains eux-mêmes s'en rendirent bien compte pendant les années Obama où, après la crise de 2008, la bourse reprit des couleurs grâce aux vannes ouvertes par la FED pendant que l'activité réelle du pays stagnait, sans rapport avec les financiers qui sablaient le champagne. Cela vaut aussi dans l'autre sens: la crise déclenchée par la FED et sa récente hausse des taux a fait chuter les bourses mais n'affecte que très peu, voire pas du tout, l'économie réelle qui est bel et bien en grande forme grâce aux réformes de Trump.

Ensuite, les Américains (oui, même eux) ne sont pas complètement dupes des manœuvres de la FED. Lorsque Trump dit que la FED fait n'importe quoi en haussant ses taux d'une façon inutilement agressive, les Américains sont nombreux à être d'accord avec lui, et cela vaut aussi pour les analystes de Wall Street. Bien des gens détestent Trump, mais ceux qui sont prêts à accepter d'être ruinés pour qu'il parte en 2020 sont beaucoup moins nombreux. Si le grand public attribue les turbulences économiques à la FED plutôt qu'à Trump, la manœuvre échouera.

Il est trop tôt pour parier sur l'issue du combat homérique qui s'annonce outre-Atlantique entre la FED et la Maison Blanche. Résumons juste en disant que les agissements de la FED ressemblent à quelqu'un qui cherche à se débarrasser d'un gros rat en allumant un "incendie maîtrisé" au beau milieu d'un dépôt de munitions imbibé d'essence...

Alerte au Tsunami en Europe

Les banquiers centraux s'apprécient, mais seulement jusqu'à un certain point. On peut être sûr que les dirigeants de la BNS ont les yeux de Chimène pour ceux de la BCE, qui les méprisent, et que ceux de la BCE n'ont d'yeux que pour ceux de la FED, qui les méprisent ; quant à la FED, elle contemple surtout son nombril, et Trump, qu'elle méprise.

Malheureusement pour le Vieux Continent, la guérilla de la FED contre la Présidence Trump ne pouvait pas plus mal tomber.

Sclérosée par une économie anémique, le chômage de masse, des banques fragiles, des gouvernements surendettés, l'invasion des migrants, une social-démocratie en faillite, l'Europe ne va pas super-bien depuis 2008. La crise faillit emporter la Grèce et avec elle la construction européenne. Et même si depuis l'actualité a trouvé d'autres chats à fouetter, elle reste vulnérable. Il n'y a eu aucun Trump en Europe pour remettre l'économie sur les rails.

Au lieu d'aider l'économie du continent à décoller, la BCE s'est attelée depuis 2008 à une tâche beaucoup plus urgente, sauver les États de la faillite. Depuis dix ans, elle affecte donc l'essentiel de ses ressources à acheter de la dette publique (= étatique), ou, avec l'aide des politiciens, à forcer les banques privées à faire de même. Par exemple, l'interprétation européenne des règles du Comité de Bâle permet aux banques de ne pas avoir à compenser de risque en achetant de la dette publique, alors qu'elles doivent le faire en prêtant au secteur privé.

Le système bancaire européen a été orienté de façon à se charger de dette publique aux dépens des emprunteurs privés, ce qui a un effet direct sur la vitalité de l'économie. Cela explique pourquoi le PNB par habitant a diminué de 12% dans les six plus grandes économies de la zone euro dans les dix années depuis le début de la crise.

Mais toutes les dettes publiques ne se valent pas, et partant, tous les bilans des banques chargées de dettes publiques ne se valent plus non plus. Le résultat est un spread de plus en plus notable au sein du système de paiement interbancaire Target 2.

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Le déséquilibre systémique du mécanisme interbancaire Target 2 (cliquez pour agrandir)

Si vous vous posez la question, comme d'habitude l'Allemagne est en haut et les PIGS en bas. Puisque les pays partagent la même monnaie, ils ne peuvent pas faire varier la valeur de celle-ci face à des difficultés économiques. Les banques centrales des pays concernés se retrouvent donc à imprimer davantage d'Euros. Cela ne devrait pas avoir d'importance, mais un article de la BNS explique le contraire. Si un pays devait quitter la zone Euro, alors il devrait rembourser les sommes manquantes à la BCE, ou la laisser face à une ardoise.

La BCE a décidé d'arrêter ses "achats d'actifs" fin décembre, alors que leur légalité est disputée. Les débuts d'année sont propices aux bonnes résolutions, nous verrons combien de temps elles tiennent face à la prochaine bourrasque...

Pendant ce temps, la BNS s'amuse

Parmi les petites nouvelles discrètes de ces derniers jours, nous apprenons que la BNS perd de l'argent. Une paille - à peine 15 milliards de francs en 2018. D'ailleurs, nous expliquent les journalistes dès la deuxième phrase de chaque article sur le sujet, comme celui de Bilan, il n'y a pas péril en la demeure, puisqu'elle avait remporté un bénéfice record de 57 milliards en 2017. Ce rappel est fait pour que le lecteur fasse dans sa tête 57 - 15 = 42 et se dise "tout va bien, à ce rythme la BNS peut encore s'amuser quelques années."

Ce sentiment est renforcé par un autre passage destiné à rassurer le quidam sur la "manne" que la BNS verse chaque année aux Cantons:

[La] Confédération et les cantons auront droit à un montant supplémentaire de 1 milliard de francs, étant donné que le solde de la réserve pour distributions futures excède 20 milliards, après affectation du bénéfice. Le montant à distribuer, soit 2 milliards de francs au total, revient pour un tiers à la Confédération et pour deux tiers aux cantons, rappelle la BNS. A l'issue de ces versements, le solde de la réserve pour distributions futures s'établira à 45 milliards.


Voilà, nous sommes rassurés, il reste plein d'argent à la BNS pour verser des prébendes aux élus pendant encore plusieurs années.

Mais tout de même, donner un ou deux petits milliards, lorsqu'on en a 45 dans le bas de laine, n'est-ce pas un peu radin? Et puis, comment la BNS a fait pour gagner autant d'argent en 2017, et en perdre autant en 2018? En 2017, la BNS a gagné 57 milliards, soit l'équivalent de trois quarts du budget annuel de la Confédération. Et en 2018, en perdant 15 milliards, la BNS a perdu l'équivalent de 20% du budget annuel de la Confédération.

Les variations en gains et en pertes de la BNS sont absolument monstrueuses vis-à-vis du budget de la Confédération. Et là, on commence à comprendre le véritable problème: la BNS est devenu un mastodonte gigantesque par rapport à la Suisse. La Suisse est une fourmi perchée entre les épaules d'un taureau furieux et qui prie pour que celui-ci aille dans la bonne direction.

La BNS est devenue énorme parce qu'elle imprime depuis 2008 une quantité inimaginable de Francs Suisses et s'en sert ensuite pour s'amuser comme elle l'entend, suivant l'objectif très flou de "maintenir la stabilité des prix". La BNS joue donc quelques dizaines de milliards sur le marché des changes, place d'autres dizaines de milliards sur les marchés financiers, et ainsi de suite, et sans même avoir le moindre objectif de rendement! C'est drôlement pratique.

En août 2017, le grand public apprenait que la BNS possédait 84 milliards de dollars d'actions américaines, dont 2,76 milliards uniquement en actions Apple. Les informations étaient fournies par la SEC, le gendarme des marchés boursiers américains, et surtout pas par la BNS, décidément très discrète vis-à-vis de ceux que cette information devrait concerner au premier chef, comme le peuple suisse.

Vous avez peut-être une définition si souple de la notion de "stabilité des prix" en Suisse qu'il est normal, à vos yeux, que la BNS possède sur la bourse américaine des actions pour une valeur plus élevée que le budget annuel de la Confédération. Tant mieux pour vous.

Les autres comprendront avec effarement que la BNS s'est impliquée irrémédiablement trop loin. Elle mise trop d'argent, prend trop de risques. Elle évoque un joueur invétéré qui a devant lui plus de jetons que la valeur de la maison et les joue avec un enthousiasme débridé, sans penser aux conséquences. Il peut perdre, il peut gagner, mais même quand il gagne il rejoue encore, car il est surtout incapable de quitter la table.

Bonne année 2019

Comme on peut le voir, plusieurs facteurs semblent entrer en conjonction en ce début d'année pour un premier trimestre très "rock'n roll". D'autres facteurs encore peuvent entrer en jeu, comme une petite crise périphérique, le Brexit, ou la faillite d'un modeste établissement comme la Deutsche Bank, mais ne boudons pas notre plaisir, avec ce qu'il y a déjà au menu il faut avoir la foi chevillée au corps pour se dire que tout va bien se passer.

Cependant, on ne peut pas non plus exclure une intervention de "Draghi ex Machina" pour trouver une nouvelle astuce et permettre à la BCE d'imprimer des euros n'importe comment en prétendant que tout est sous contrôle. "Reculer pour mieux sauter" est la devise des banques occidentales depuis dix ans et elles ont toujours entretenu une relation suffisamment proche avec les politiciens pour tenir un peu plus longtemps. Les plus optimistes ont le droit de penser que les autorités trouveront bien encore quelque chose et qu'on tiendra une année de plus. Mais après dix ans de crise, même l'imagination commence à faire défaut.

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"La seule différence entre ces deux billets est votre conviction que l'un a plus de valeur que l'autre."