15 janvier 2019

Les Démocrates au pied du mur

Alors que Trump engage - comme il l'avait prévu, encore ! - le shutdown le plus long de l'histoire, les Démocrates et le Président s'opposent de façon frontale sur le Mur de séparation entre le Mexique et les États-Unis sans évidemment parvenir à s'entendre.

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Donald Trump veut accomplir sa principale promesse de campagne lors de la course à la présidentielle en lançant la construction du mur. Il demande un montant de 5,7 milliards de dollars pour le financement du chantier dans le budget 2019.

Les Démocrates, rassurés par leur victoire dans la Chambre basse lors des élections de mi-mandat, refusent mordicus d'accorder quoi que ce soit à Trump, et surtout pas cela.

Le reste n'est que propagande, assez lourdement délivrée il faut bien le dire. Et si nous tentions d'apporter un point de vue différent?

Question d'argent

Les médias s'acharnent à présenter Trump comme le vilain irascible arc-bouté comme un enfant capricieux et frustré. Ils ne relèvent jamais l'opposition aveugle des Démocrates à tout ce qui vient de la Maison Blanche depuis cette journée fatidique de l'élection de 2016. Et pour ce qui est des milliards demandés, un Internaute relativise les chiffres face au budget global:

Le Président Trump demande 5,7 milliards dans un budget annuel de 4'407 milliards de dollars... En d'autres termes, c'est comme si le Président Trump demandait 57 dollars d'un budget de 44'070 dollars... Pensez-y. Imaginez votre partenaire dire en réponse à cela "nous ne retournerons pas travailler, les enfants ne recevront pas leur argent de poche, et nous ne paierons aucune facture tant que tu n'auras pas abandonné l'idée de dépenser 57 dollars pour mettre une barrière autour du jardin"... Voilà ce pourquoi Pelosi et Schumer ont provoqué la fermeture des services de l'État.


Ce n'est pas la seule façon de percevoir le problème. Selon l'association FAIR pour la réforme de l'immigration, le coût de l'immigration illégale dépasse les 134 milliards de dollars annuels. Encore ne s'agit-il là que des coûts directs - "l’essentiel de la somme étant constituée par les soins médicaux gratuits, la scolarisation gratuite et le surcoût lié à la police et à la justice en raison des problèmes de diverses natures (sic) liées à la clandestinité elle-même et à la délinquance des clandestins" - explique le rapport. Ces coûts sont en progression, et ne sont que très modestement compensés par les 19 milliards de dollars récoltés à travers les impôts et taxes payés par les immigrés illégaux. La facture nette pour le grand public se monte à 116 milliards.

On peut rétorquer, avec raison, que le mur ne coûtera pas 5,7 milliards non plus. Il ne s'agit que d'une première tranche de travaux. Le statisticien Liberty Vittert estime que le mur complet, principalement en béton, reviendrait à 25 milliards (en prenant en compte les matériaux, la main d’œuvre, et même le coût de la compensation des propriétaires expropriés). L'entretient reviendrait entre 150 et 750 millions de dollars par an. Le Cato Institute, intégrant l'inévitable inflation frappant les grands travaux publics, arrive à un chiffre bien plus prudent de 60 milliards. Reuters estima en 2017 que l'ouvrage reviendrait à 21,6 milliards. Une étude du MIT, rapportée par un Huffington Post notoirement engagé à gauche, fait état d'une facture de 40 milliards. Les estimations du coût de construction complet du mur oscillent donc entre 20 et 60 milliards.

Il va de soi qu'un mur correctement réalisé à la frontière Américano-Mexicaine ne résoudra pas tous les problèmes de l'immigration illégale - ne serait-ce qu'à cause des millions d'immigrés illégaux qui ont déjà réussi à pénétrer sur le territoire des États-Unis. Mais, pour reprendre les chiffres précédents, il suffirait que la présence du mur diminue le problème de l'immigration illégale de quelques pourcents pour que l'ouvrage soit remboursé en quelques années.

Bien que l'obstruction des Démocrates se fasse par le truchement du vote sur le budget 2019 et que le mur soit parfaitement défendable sur le plan économique, ils diront que c'est avant tout une question de principe, mais pas toujours. Le porte-parole de la Chambre Nancy Pelosi affirma qu'elle "refusait de gaspiller des milliards de dollars pour un mur cher et inefficace", choisissant une approche économique alors que celle-ci ne résiste pas à l'analyse.

Question de principes

"Les murs ne fonctionnent pas", expliquent les Démocrates, "alors pourquoi suis-je obligée [par la loi] d'en mettre un autour de ma piscine?" demande une Internaute faussement naïve. Diverses galeries de photo sur Internet présentent les hauts murs ceignant les propriétés des ténors de la gauche américaine, les mêmes qui expliquent doctement que ces obstacles ne servent à rien.

Admettons que le mur autour d'une propriété privée ne soit pas de la même nature que celui qui protège une frontière, bien que l'obstacle soit exactement identique pour un individu malintentionné. Si selon les Démocrates les murs aux frontières ne fonctionnent pas, pourquoi votent-ils pour des murs, aux États-Unis ou ailleurs?

Le premier mur de la frontière sud des États-Unis, entre San Diego et Tijuana, fut érigé sous la présidence de Bill Clinton.

En 2006, les Démocrates - parmi eux les sénateurs Barack Obama, Chuck Schumer et Hillary Clinton - votèrent en faveur d'un mur. Plus précisément, ils votèrent pour le Secure Fence Act, une barrière physique de 1'100 kilomètres le long de la frontière sud. Lors d'une séance de septembre 2006, le sénateur Obama déclara au micro:

"Ce projet nous fera certainement du bien. Il libèrera des fonds terriblement nécessaires pour de meilleures barrières et une meilleure sécurité le long de la frontière, et cela devrait aider à détourner une partie de la vague d'immigration illégale dans ce pays."


Évidemment, Obama ajouta ensuite que la barrière seule ne résoudra pas tous les problèmes - une affirmation avec laquelle même Trump serait d'accord. Les Démocrates avaient peut-être d'autres idées en tête à l'époque, comme choisir le moindre de deux maux ou élaborer un compromis, mais aujourd'hui l'heure n'est plus à la stratégie ; ils avouèrent eux-mêmes lors d'une récente discussion avec Trump qu'ils continueraient à s'opposer au mur même si le Président acceptait temporairement la fin du shutdown. En 2019, les Démocrates ne veulent plus discuter, ni élaborer de compromis.

Malheureusement pour eux, ils ne sont plus crédibles du tout. Le coup de grâce délivré par Breitbart.com et repris par plusieurs médias, comme le Washington Times, montre que les leaders démocrates du moment ont voté pour un mur pas plus tard que l'an dernier.

En approuvant les dépenses de 2018, les Démocrates ont accepté de payer pour 53 kilomètres de grillage au Texas, mais aussi 500 millions de dollars pour financer un mur de 460 kilomètres en Jordanie. Un mur destiné à faire obstacle aux terroristes islamistes venus d'Irak et de Syrie et tentant de franchir les... 460 kilomètres de frontière Jordano-Syrienne.

Apparemment, en Jordanie, les murs fonctionnent. Ils parviennent bien à séparer les gentils et les méchants en forçant ces derniers à rester de l'autre côté. "Les Démocrates n'ont pas eu de scrupules à financer un mur en Jordanie. Il n'avait rien 'd'immoral'. Et c'était il y a dix mois de cela", asséna l'éditorialiste Jim Hoft de Gateway Pundit.

Question de shutdown

Les Démocrates pensaient sans doute qu'en visant le shutdown, ils forceraient le Président à faire machine arrière et susciteraient son impopularité dans l'opinion. Ils seraient "ceux qui ont fait reculer Trump", déployant leur force en prévision de la reconquête de 2020.

Il se pourrait bien que l'approche traditionnelle du bras de fer se retourne contre eux.

L'indice le plus évident de cette situation est donné par Trump lui-même: il dispose déjà des moyens de commencer la construction du mur. Grâce aux pouvoirs d'urgence octroyés par le Congrès au Président et régulièrement renforcés, il pourrait décréter que la situation au sud des États-Unis est une "situation de crise" (merci aux activistes pro-immigration qui organisèrent la Caravane des Migrants en prévision des élections de mi-mandat l'an dernier!) et décider de la résoudre sans l'aval du Congrès, par exemple en faisant effectuer les travaux avec le budget de l'armée.

Les éditorialistes s'inquiètent de cette option et tentent de se rassurer en disant qu'elle sera "combattue par les tribunaux" mais Trump peut être confiant ; la notion d'urgence nationale est assez souple d'emploi puisqu'elle a été employée à 42 reprises entre 1976 et 2007, y compris par son éminence Barack Obama.

Mais pourquoi outrepasser le cheminement normal des institutions lorsque le bras de fer entre la Chambre des Représentants et la Maison Blanche lui est si favorable? Le shutdown est en train de laminer toute une population engagée à gauche aux États-Unis, les innombrables fonctionnaires bureaucrates qui végètent dans les services "non essentiels" de l'État.

Ne brossons pas le portrait de la misère à la Zola que les médias essayent de nous vendre depuis quelques jours. Lorsque le shutdown s'achèvera, et il s'achèvera forcément, les fonctionnaires lésés récupèreront l'intégralité de leur salaire non versé pendant le shutdown, Donald Trump ayant signé un décret en ce sens comme tous les autres Présidents en pareilles circonstances. La plupart des "victimes du shutdown" sont en congés payés depuis un mois.

On aura donc du mal à pleurer à chaudes larmes. Malgré tout, l'inconfort est réel. Aux États-Unis, beaucoup de gens vivent à crédit et n'ont que peu ou pas d'argent de côté pour faire face aux échéances. De nombreux fonctionnaires se contentent de rester chez eux ou conduisent comme chauffeurs pour Uber mais d'autres avec plus de conscience professionnelle travaillent sans solde. Il existe des effets économiques bien réels, comme toutes les commandes qui ne seront pas faites aux fournisseurs habituels de l'État.

"Aux États-Unis, le shutdown va devenir plus cher que le mur", s'inquiète Le Temps. Les pertes s'accumulent, la paralysie d'une partie de l'administration fédérale coûterait un milliard de dollars par semaine. Voilà qui affaiblit encore davantage l'approche économique prônée par les Démocrates, notamment auprès de leur base de fonctionnaires.

Une grande partie de l'opinion américaine a été dressée à haïr Trump à vue mais les récents événements montrent que face aux défauts qu'on lui impute, l'opposition démocrate n'a pas grand-chose à lui envier. D'ici peu, la pression des fonctionnaires en carence sur les élus démocrates sera tellement énorme qu'ils devront céder. Si par miracle ils ne cèdent pas Trump pourra toujours se servir de l'état d'urgence, et en fin de compte tous ces sacrifices n'auront servi qu'à une victoire symbolique chèrement payée. Pour les Démocrates, tous les chemins mènent au désastre, mais ils ne semblent pas encore s'en rendre compte.

Pendant le nouvel-an, comme chaque jour du shutdown, Donald Trump est resté à la Maison Blanche à travailler plus de quinze heures par jour. Les Démocrates, eux, étaient réunis en convention à Porto-Rico pour faire une "shutdown beach party". Que peut-on ajouter de plus?

09 janvier 2019

Pour 2019, une bonne grosse crise financière?

L'époque est aux vœux. Les miens sont moins des souhaits qu'une simple prédiction: l'année 2019 risque d'être financièrement agitée.

Causes et conséquences

Revenons quelques mois en arrière. Il fait chaud. À l'occasion d'un anniversaire d'enfant, je discute avec une connaissance de l'épidémie de chantiers qu'on aperçoit depuis le balcon de son appartement lausannois. Il s'étonne de cette soudaine fièvre dans la construction.

- Les grues poussent de partout, c'est dingue...

- Ce sont les fonds de pension, entre autres. Ils cherchent à se débarrasser de leur cash.

- Et pourquoi ça?

- À cause des taux négatifs. Laissé sur un compte, l'argent s'évapore presque. La construction est une solution. On place l'argent dans les travaux immobiliers, qui permettent de générer du rendement via les loyers et plus tard, de réaliser une plus-value lors de la revente. Si tout va bien.

Nous discutons brièvement de la bulle immobilière en train de gonfler sous nos yeux. Il y avait un certain retard à rattraper sur la Côte, c'est indéniable, mais là, ce sont carrément de nouveaux quartiers, de nouvelles villes qui sortent de terre comme des champignons après une pluie d'automne. Mes pensées dérivent sur ce qui viendra ensuite: les innombrables appartements laissés vides, les habitants qui seront alors importés pour les remplir, et qui paiera in fine pour les loyers des uns et des autres. Quelque chose me dit que comme d'habitude, les Suisses n'en sortiront pas gagnants.

- Mais pourquoi la BNS s'est lancée dans cette politique de taux négatifs?

Pour le commun des mortels - c'est-à-dire tous les individus qui n'ont pas fait assez d'études pour perdre entièrement leur bon sens - les taux négatifs sont une absurdité, et ils ont raison, car c'en est une. Les enfants jouent, j'ai quelques minutes devant moi. J'explique que depuis 2008 les banques mal gérées se sont effondrées, puis ont été sauvées par les politiciens amis des banquiers avec l'argent des contribuables, puis que les États surendettés se sont eux-mêmes trouvés en difficultés et que les Banques Centrales sont venues à la rescousse... Dans cette succession de crises vague après vague, la BNS joue son rôle: saboter le Franc Suisse au moyen des taux négatifs afin d'éviter que la monnaie nationale ne se fasse remarquer en valant plus que les autres.

Les monnaies des autres pays sont en train de sombrer, mais nous, nous avons la BNS pour faire des trous dans la coque, par solidarité. C'est très suisse. Le terme d'années folles ayant été utilisé pour l'après-première-guerre mondiale, je me demande comment les historiens du futur qualifieront la période actuelle.

Les yeux de mon interlocuteur s'écarquillent.

- Alors tout ça, c'est encore à cause de la crise de 2008!

- Oui. Nous n'en sommes toujours pas sortis. Le dénouement n'a pas encore eu lieu.

Depuis plus de dix ans, nous nous débattons dans la crise entamée en 2008. Nous vivons une succession d'expédients, de manipulations des cours de bourse, de création de monnaie, de confiance entretenue à coup de mensonges, de bulles secondaires, de mésinvestissements. Mais même les mauvaises comédies ont une fin. 2019 pourrait bien être l'année où le rideau tombe.

Trump contre la FED

Donald-trump-happy.jpgTrump a commis une faute de communication majeure en début de mandat: il s'est approprié les records boursiers du moment, les attribuant à sa nouvelle gestion de l'Amérique. L'idée n'était pas absurde mais elle était précipitée, et surtout, dangereuse. Trump eut indéniablement un effet sur les marchés financiers - les quelques jours après son élection, tout au plus. Cela étant, d'autres tendances plus lourdes continuèrent à pousser les cours vers le haut, notamment l'argent bon marché proposé par la Réserve Fédérale Américaine, la FED.

Il y a une corrélation que beaucoup d'analystes connaissent bien aux États-Unis. Les réélections de Présidents et les bascules électorales entre Républicains et Démocrates sont bien plus liées à la performance économique du moment qu'à quoi que ce soit d'autre. Pour faire simple, tous les quatre ans, si les choses vont bien, le parti au pouvoir remet le couvert ; si elles vont mal, les Américains se tournent vers le challenger, peu importe qui est Républicain ou Démocrate. L'adage se vérifie depuis Jimmy Carter, au moins.

La FED, comme le reste du monde, avait parié sur l'élection de Clinton. L'élection de Trump la contraria grandement.

Se pourrait-il que la FED cherche à provoquer une crise boursière juste pour empêcher Trump de faire un second mandat? Chacun a le droit d'en douter, mais comme un petit graphique vaut mieux qu'un long discours, examinons les taux de la FED sur les quinze dernières années:

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Taux directeur de la FED de 2003 à 2019 (cliquez pour agrandir)

Pendant les huit ans de la Présidence Obama, la FED n'a fait que baisser les taux. Elle les a maintenus à un niveau plancher pendant sept ans. Du jamais vu.

Depuis que Trump est élu, la FED n'a fait que monter ses taux.

Mais regardons un peu avant: en 2004, les taux n'étaient que de 1% et Bush fut réélu. En revanche, pendant le second mandat du Texan, la FED monta ses taux à un rythme historiquement rapide, une façon comme une autre de favoriser l'alternance. Le ralentissement économique consécutif joua certainement un rôle dans le passage de témoin entre Républicains et Démocrates en 2008 - ainsi que dans l'éclatement de la bulle immobilière et la crise des subprimes.

Bien des gens douteront d'un tel machiavélisme. D'autres se rappelleront que ce les mêmes personnes qui vous expliquent froidement que la fin justifie les moyens. Du reste, les statistiques ne sont que des probabilités, elles n'ont rien d'infaillible. Si la FED "indépendante" a certainement un rôle dans la satisfaction générale et donc les sentiments des électeurs au moment des élections, elle n'est pas omnipotente, et ce pour deux raisons.

D'abord, les cours de bourse ne représentent pas fidèlement l'économie réelle. Les Américains eux-mêmes s'en rendirent bien compte pendant les années Obama où, après la crise de 2008, la bourse reprit des couleurs grâce aux vannes ouvertes par la FED pendant que l'activité réelle du pays stagnait, sans rapport avec les financiers qui sablaient le champagne. Cela vaut aussi dans l'autre sens: la crise déclenchée par la FED et sa récente hausse des taux a fait chuter les bourses mais n'affecte que très peu, voire pas du tout, l'économie réelle qui est bel et bien en grande forme grâce aux réformes de Trump.

Ensuite, les Américains (oui, même eux) ne sont pas complètement dupes des manœuvres de la FED. Lorsque Trump dit que la FED fait n'importe quoi en haussant ses taux d'une façon inutilement agressive, les Américains sont nombreux à être d'accord avec lui, et cela vaut aussi pour les analystes de Wall Street. Bien des gens détestent Trump, mais ceux qui sont prêts à accepter d'être ruinés pour qu'il parte en 2020 sont beaucoup moins nombreux. Si le grand public attribue les turbulences économiques à la FED plutôt qu'à Trump, la manœuvre échouera.

Il est trop tôt pour parier sur l'issue du combat homérique qui s'annonce outre-Atlantique entre la FED et la Maison Blanche. Résumons juste en disant que les agissements de la FED ressemblent à quelqu'un qui cherche à se débarrasser d'un gros rat en allumant un "incendie maîtrisé" au beau milieu d'un dépôt de munitions imbibé d'essence...

Alerte au Tsunami en Europe

Les banquiers centraux s'apprécient, mais seulement jusqu'à un certain point. On peut être sûr que les dirigeants de la BNS ont les yeux de Chimène pour ceux de la BCE, qui les méprisent, et que ceux de la BCE n'ont d'yeux que pour ceux de la FED, qui les méprisent ; quant à la FED, elle contemple surtout son nombril, et Trump, qu'elle méprise.

Malheureusement pour le Vieux Continent, la guérilla de la FED contre la Présidence Trump ne pouvait pas plus mal tomber.

Sclérosée par une économie anémique, le chômage de masse, des banques fragiles, des gouvernements surendettés, l'invasion des migrants, une social-démocratie en faillite, l'Europe ne va pas super-bien depuis 2008. La crise faillit emporter la Grèce et avec elle la construction européenne. Et même si depuis l'actualité a trouvé d'autres chats à fouetter, elle reste vulnérable. Il n'y a eu aucun Trump en Europe pour remettre l'économie sur les rails.

Au lieu d'aider l'économie du continent à décoller, la BCE s'est attelée depuis 2008 à une tâche beaucoup plus urgente, sauver les États de la faillite. Depuis dix ans, elle affecte donc l'essentiel de ses ressources à acheter de la dette publique (= étatique), ou, avec l'aide des politiciens, à forcer les banques privées à faire de même. Par exemple, l'interprétation européenne des règles du Comité de Bâle permet aux banques de ne pas avoir à compenser de risque en achetant de la dette publique, alors qu'elles doivent le faire en prêtant au secteur privé.

Le système bancaire européen a été orienté de façon à se charger de dette publique aux dépens des emprunteurs privés, ce qui a un effet direct sur la vitalité de l'économie. Cela explique pourquoi le PNB par habitant a diminué de 12% dans les six plus grandes économies de la zone euro dans les dix années depuis le début de la crise.

Mais toutes les dettes publiques ne se valent pas, et partant, tous les bilans des banques chargées de dettes publiques ne se valent plus non plus. Le résultat est un spread de plus en plus notable au sein du système de paiement interbancaire Target 2.

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Le déséquilibre systémique du mécanisme interbancaire Target 2 (cliquez pour agrandir)

Si vous vous posez la question, comme d'habitude l'Allemagne est en haut et les PIGS en bas. Puisque les pays partagent la même monnaie, ils ne peuvent pas faire varier la valeur de celle-ci face à des difficultés économiques. Les banques centrales des pays concernés se retrouvent donc à imprimer davantage d'Euros. Cela ne devrait pas avoir d'importance, mais un article de la BNS explique le contraire. Si un pays devait quitter la zone Euro, alors il devrait rembourser les sommes manquantes à la BCE, ou la laisser face à une ardoise.

La BCE a décidé d'arrêter ses "achats d'actifs" fin décembre, alors que leur légalité est disputée. Les débuts d'année sont propices aux bonnes résolutions, nous verrons combien de temps elles tiennent face à la prochaine bourrasque...

Pendant ce temps, la BNS s'amuse

Parmi les petites nouvelles discrètes de ces derniers jours, nous apprenons que la BNS perd de l'argent. Une paille - à peine 15 milliards de francs en 2018. D'ailleurs, nous expliquent les journalistes dès la deuxième phrase de chaque article sur le sujet, comme celui de Bilan, il n'y a pas péril en la demeure, puisqu'elle avait remporté un bénéfice record de 57 milliards en 2017. Ce rappel est fait pour que le lecteur fasse dans sa tête 57 - 15 = 42 et se dise "tout va bien, à ce rythme la BNS peut encore s'amuser quelques années."

Ce sentiment est renforcé par un autre passage destiné à rassurer le quidam sur la "manne" que la BNS verse chaque année aux Cantons:

[La] Confédération et les cantons auront droit à un montant supplémentaire de 1 milliard de francs, étant donné que le solde de la réserve pour distributions futures excède 20 milliards, après affectation du bénéfice. Le montant à distribuer, soit 2 milliards de francs au total, revient pour un tiers à la Confédération et pour deux tiers aux cantons, rappelle la BNS. A l'issue de ces versements, le solde de la réserve pour distributions futures s'établira à 45 milliards.


Voilà, nous sommes rassurés, il reste plein d'argent à la BNS pour verser des prébendes aux élus pendant encore plusieurs années.

Mais tout de même, donner un ou deux petits milliards, lorsqu'on en a 45 dans le bas de laine, n'est-ce pas un peu radin? Et puis, comment la BNS a fait pour gagner autant d'argent en 2017, et en perdre autant en 2018? En 2017, la BNS a gagné 57 milliards, soit l'équivalent de trois quarts du budget annuel de la Confédération. Et en 2018, en perdant 15 milliards, la BNS a perdu l'équivalent de 20% du budget annuel de la Confédération.

Les variations en gains et en pertes de la BNS sont absolument monstrueuses vis-à-vis du budget de la Confédération. Et là, on commence à comprendre le véritable problème: la BNS est devenu un mastodonte gigantesque par rapport à la Suisse. La Suisse est une fourmi perchée entre les épaules d'un taureau furieux et qui prie pour que celui-ci aille dans la bonne direction.

La BNS est devenue énorme parce qu'elle imprime depuis 2008 une quantité inimaginable de Francs Suisses et s'en sert ensuite pour s'amuser comme elle l'entend, suivant l'objectif très flou de "maintenir la stabilité des prix". La BNS joue donc quelques dizaines de milliards sur le marché des changes, place d'autres dizaines de milliards sur les marchés financiers, et ainsi de suite, et sans même avoir le moindre objectif de rendement! C'est drôlement pratique.

En août 2017, le grand public apprenait que la BNS possédait 84 milliards de dollars d'actions américaines, dont 2,76 milliards uniquement en actions Apple. Les informations étaient fournies par la SEC, le gendarme des marchés boursiers américains, et surtout pas par la BNS, décidément très discrète vis-à-vis de ceux que cette information devrait concerner au premier chef, comme le peuple suisse.

Vous avez peut-être une définition si souple de la notion de "stabilité des prix" en Suisse qu'il est normal, à vos yeux, que la BNS possède sur la bourse américaine des actions pour une valeur plus élevée que le budget annuel de la Confédération. Tant mieux pour vous.

Les autres comprendront avec effarement que la BNS s'est impliquée irrémédiablement trop loin. Elle mise trop d'argent, prend trop de risques. Elle évoque un joueur invétéré qui a devant lui plus de jetons que la valeur de la maison et les joue avec un enthousiasme débridé, sans penser aux conséquences. Il peut perdre, il peut gagner, mais même quand il gagne il rejoue encore, car il est surtout incapable de quitter la table.

Bonne année 2019

Comme on peut le voir, plusieurs facteurs semblent entrer en conjonction en ce début d'année pour un premier trimestre très "rock'n roll". D'autres facteurs encore peuvent entrer en jeu, comme une petite crise périphérique, le Brexit, ou la faillite d'un modeste établissement comme la Deutsche Bank, mais ne boudons pas notre plaisir, avec ce qu'il y a déjà au menu il faut avoir la foi chevillée au corps pour se dire que tout va bien se passer.

Cependant, on ne peut pas non plus exclure une intervention de "Draghi ex Machina" pour trouver une nouvelle astuce et permettre à la BCE d'imprimer des euros n'importe comment en prétendant que tout est sous contrôle. "Reculer pour mieux sauter" est la devise des banques occidentales depuis dix ans et elles ont toujours entretenu une relation suffisamment proche avec les politiciens pour tenir un peu plus longtemps. Les plus optimistes ont le droit de penser que les autorités trouveront bien encore quelque chose et qu'on tiendra une année de plus. Mais après dix ans de crise, même l'imagination commence à faire défaut.

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"La seule différence entre ces deux billets est votre conviction que l'un a plus de valeur que l'autre."