18 février 2019

Interview d'un Gilet Jaune

Les médias parlent beaucoup des Gilets Jaunes mais leur laissent rarement la parole. Seuls quelques rares médias, comme Dreuz, tentent de le faire - car ailleurs la parole est un monopole de journaliste, bien entendu.

Damien - prénom d'emprunt - est un gilet jaune que j'ai eu l'occasion d'interviewer directement. Je ne saurais dire s'il est représentatif de l'ensemble du mouvement, mais peu importe: militant dans la quarantaine, il permet un point de vue direct sur la crise de légitimité que traversent les institutions françaises.

france,manifestation,révolution

Salut Damien, quel est ton parcours?

Jusqu'ici j'ai manifesté trois fois à Dijon. C'est bon enfant. Bon enfant, et très patriote. Beaucoup de drapeaux tricolores, de cocardes, sur les chapeaux, sur les blousons... Les jeunes filles se déguisent en Mariannes, avec le bonnet phrygien... Patriote et bon enfant.

La plupart des gens viennent des environs, de Bourgogne. On se connaît.

Tu n'étais pas sur les rond-points?

Non, seulement dans des manifestations. De vraies manifestations. Démarrage Place de la République, et on circule pendant 3 à 4 heures dans la ville. On était 3 à 4'000 à chaque fois. Aucune violence de la part des personnes qui manifestent. La violence, franchement, est du côté de la police. Violence et intimidation.

Il y a eu des violences pendant les manifestations à Dijon?

Oui. Par exemple la première fois, après avoir défilé pacifiquement dans les rues de Dijon, on revient à notre point de départ et on essaye de refaire un tour, et là... On a directement une tentative de dissolution de la manifestation par les forces de l'ordre. Elles tirent des grenades lacrymogènes sur les manifestants alors qu'il n'y avait aucune violence. On s'engageait sur une rue, pour faire un deuxième circuit, et les flics avaient clairement la volonté de dissoudre la manifestation, parce que la nuit tombait, ils en avaient marre, je pense, et ils avaient reçu des ordres... Moi je n'ai pas eu de problème, mais je savais qu'il ne fallait pas se mettre en tête de cortège, c'est plus risqué. Je suis parti lorsque les premières grenades ont été tirées.

Ces grenades, il faut le savoir, ne sont pas toujours tirées dans les règles de l'art.

Les policiers ne sont pas censés faire des tirs tendus...

Voilà. Il y a eu des tirs tendus à plusieurs occasions, dans d'autres villes. Un autre gilet jaune qui était à Dijon le 15 décembre m'a raconté que les forces de l'ordre ont mis un terme à la manifestation non seulement en balançant des grenades mais aussi en tirant avec les fameuses balles en caoutchouc  Lui s'en est pris une dans la jambe, perforation, hémorragie, il a été emmené à l'hôpital... C'est pas anodin. Normalement ils n'ont pas le droit de tirer dans la tête, mais les règles ne sont pas respectées.

Ce sont des choses que j'ai vu, et aussi des policiers qui bloquaient des rues pour canaliser la manifestation. Mais pas que pour la rediriger - pour la harceler aussi. Il n'y a ni mise en garde ni sommation.

Ils coupent la manifestation en morceaux?

Pas à Dijon, mais dans d'autres villes. Ils pratiquent aussi l'intimidation. À Dijon, entre la gare et la Place de la République, il y avait régulièrement postés des CRS avec des fusils d'assaut.

Mais cela c'était le plain Vigipirate, non?

En théorie oui, mais comme par hasard ces gens étaient postés le long de la grande rue que prenaient les Gilets Jaunes pour se rassembler. Ça c'était clairement de l'intimidation. Il y a aussi plusieurs types de force de l'ordre - les polices locales, les RG, les BAC, chacun avec ses techniques... Des gens avec des cagoules, qui traînent avec les CRS. À Rouen, une vielle ville avec plein de petites rues, c'est plus facile de couper le cortège. Lorsque des groupes de Gilets Jaunes se retrouvent isolés, les forces de l'ordre ont des techniques bien plus agressives. Ils balancent leurs grenades, dégainent leurs bâtons et vont molester les gens. Même quand il n'y a pas de violence. Des femmes, des vieux se font taper dessus...

Il y a une utilisation des forces de l'ordre en France qui est inhabituelle depuis très très longtemps.

Et du point de vue ethnique, à quoi ressemblent les Gilets Jaunes?

Nous sommes des Français d'origine. Il y a quelques noirs. Je pense que les noirs viennent des Antilles, des DOM-TOM, mais ils sont peu nombreux. Je n'ai pas vu de Nord-Africain. C'est un mouvement très blanc. Il y a tous les âges. Beaucoup de jeunes, déguisés, font des mises en scènes quand on s'arrête sur les places, comme lors de la mobilisation sur le thème "Halte au Massacre". Ils apportent aussi de la musique.

As-tu vu des racailles?

Je n'ai pas vu de racailles, mais j'ai vu des Antifas... À Dijon, il n'y a pas beaucoup de racailles, mais à Rouen, à Paris, ce sont surtout des racailles qui vont casser. J'ai vu des Antifas habillés comme tels, équipés pour en découdre, déplacer des poubelles vers un barrage de police, probablement avec l'intention de les enflammer et de les balancer ensuite sur le barrage... Ce n'était pas des Gilets Jaunes. Ils ne portaient même pas le gilet.

Mais la plupart du temps les forces de l'ordre sont celles qui portent les premiers coups, ensuite il y a des réactions, et les gens s'énervent. Certains ont mis des pétards sous les voitures mais ça suffit à déclencher des incendies et des voitures ont brûlé. Je ne sais pas qui a fait ça...

Venons-en aux revendications et au mal-être des Gilets Jaunes. L'avantage et l'inconvénient de ce mouvement, c'est qu'il n'y a pas les fameux corps intermédiaires qu'il est si facile de noyauter (voir le billet de Michel Onfray qui relate notamment l'épisode de mai 68 entre Henri Krasucki de la CGT, donc du PCF, et Jacques Chirac) mais du coup on est tributaire des médias pour faire le récit... On voit surgir des listes pour les Européennes... Quelle légitimité donnent les Gilets Jaunes à ces tentatives d'officialisation? Les revendications remontées dans les médias correspondent-elles à la réalité?

J'ai vu assez peu de tentative de récupération du mouvement par les partis nationaux... Le Rassemblement National a peu essayé, Mélenchon davantage. La CGT a essayé mais pas réussi. On voit parfois un type qui débarque d'on ne sait où avec un mégaphone et des slogans orientés, mais ça ne prend pas. Le mouvement reste global.

La décentralisation fait que mêmes les Gilets Jaunes ne sont pas d'accord sur ce qu'ils veulent. On sent que quelque chose ne va pas, qu'on nous floue à longueur de journée, mais on a beaucoup de mal à s'exprimer d'une seule voix et à formuler des objectifs réalistes. C'est très émotionnel. Mais on s'organise. Dans les régions, on élit des comités, on maintient des cahiers de doléances - différents ce ceux organisés dans les mairies par Macron dans le cadre du Grand Débat National - mais je ne sais pas ce qu'ils deviendront.

À part la détestation de Macron, quelles sont les revendications?

La détestation de Macron est centrale, c'est vrai, mais aussi, je dirai, le patriotisme. J'insiste. C'est un mouvement très patriote, on chante la Marseillaise. Même les Mélenchonnistes. C'est très impressionnant. Les revendications sont très hétéroclites: elles sont axées sur le domaine économique, financier. Nous voulons plus d'argent à la fin du mois, plus de boulot... Mais surtout nous voulons plus de dignité. Être respectés. Le dénominateur commun c'est tous les gens qui ont l'impression d'être méprisés.

Il y a des revendications plutôt de gauche, par contre je n'ai pas vu de revendications identitaires. Ça ça reste un tabou. Pourtant si on fait un sondage auprès des Gilets Jaunes, clairement il y a des revendications identitaires, beaucoup en ont marre de l'immigration, mais ça, tu vas le voir dans les cahiers de doléance, pas dans les slogans dans la rue, parce que c'est un facteur de division.

On n'entend pas les médias traiter les Gilets Jaunes de sales racistes, même si de temps en temps quelques manœuvres ont lieu pour les présenter comme antisémites ou autres infréquentables...

Parce que c'est un facteur de division et nous le savons. Alors nous choisissons de ne pas en parler. L'idée est de nous mobiliser sur ce que nous avons en commun. Je pense que les Gilets Jaunes s'autocensurent, on préfère se manifester sur d'autres thèmes comme les revendications économiques ou la détestation de la finance, ça c'est clair, la détestation du banquier, c'est quelque chose qui rassemble.

Les Gilets Jaunes veulent plus de respect, plus de pognon, être écoutés... En France nous avons vraiment un fossé terrible entre les gens qui sont éduqués et ceux qui ont eu moins de chance, entre Paris et la province, des mondes qui ne se croisent pas. Les Gilets Jaunes sont la rencontre sur le terrain, une rencontre impossible autrement, entre trois groupes: les gens qui votent pour le Rassemblement National, les gens qui votent pour Mélenchon, et les gens qui ne votent pas, ou qui votent blanc. C'est le rassemblement de ces trois groupes... Qui forme une majorité, en fait!

C'est un déficit démocratique, paradoxal parce que composé en grande partie de gens qui votent blanc ou ne votent pas.

Les gens dépolitisés ne se reconnaissent pas dans l'offre politique, dans les partis, dans le Parlement ; parce qu'ils ont perdu espoir... Et tout d'un coup cette révolte se réalise et l'espoir renaît, et les gens se manifestent à nouveau. Des gens qui ne voulaient plus se manifester dans le cadre traditionnel trouvent une occasion de le faire.

Les Gilets Jaunes sont de toutes les classes sociales, il n'y a pas que des "exclus", des gens au RSA... Il y en a aussi, bien entendu, mais ce sont des Français des classes moyennes et populaires. Il n'y a pas de Gilet Jaune des classes supérieures. On est pour beaucoup des "working poors", réduit à cette précarité par la politique fiscale de Macron. Pour nombre d'entre nous 50€ de différence par mois c'est énorme, et nous sommes des millions comme ça.

La combinaison des 80 km/h sur les nationales et des taxes sur le gazole ont été le déclencheur, donnant naissance à un mouvement beaucoup plus large ensuite, qui reflète un ras-le-bol des gens du peuple pour les élites. Ça c'est vraiment le thème commun.

Comment, et c'est aussi la question que se pose Macron, va évoluer le mouvement? Qu'est-ce qui pourrait vous amener à être satisfaits, à rentrer chez vous?

Ça va être difficile de nous satisfaire puisque déjà nous avons obtenu gain de cause sur notre revendication de départ, la hausse de la taxe sur le gazole, mais ça n'a pas diminué notre motivation. Il y a toujours du monde, et les chiffres de la police sont faux. À chaque fois je vois plus de monde. Je pense que ces chiffres sont manipulés.

Nous sommes des gens qui en ont marre de Macron et de tout ce qu'il représente. Et je pense que seules des élections à la proportionnelle pourraient nous calmer. Ça fait partie des doléances que j'ai entendu le plus souvent. Les médias ne le remontent pas. Le système d'élection avec sa majorité à deux tours est parfaitement inique. C'est un scandale. Beaucoup de gens ne sentent pas représentés et ils en retirent de la frustration. Tout est fait pour qu'une grande partie du peuple ne soit pas représenté, et donc pas écouté. Une frustration immense. La "démocratie représentative" ne représente qu'une partie des électeurs, ceux de Macron.

Mais de la même façon que Macron n'accepterait jamais de démissionner, il n'acceptera jamais de dissoudre une Assemblée Nationale qui lui est complètement inféodée...

Il reprendrait la place qu'il mérite, autour de 20% de l'électorat, mais c'est vrai qu'en tant qu'être assoiffé de pouvoir il ne pourra probablement pas avaler un truc pareil.

Ça va durer jusqu'à la fin de son mandat alors?

Je pense que ça va durer. On a déjà passé à la pause de Noël... Je pense que c'est installé pour longtemps. Il y aura des variations dans le nombre, mais il y aura toujours un nombre minimum pour maintenir la pression. J'en suis convaincu. Le mouvement spontané et décentralisé n'a pas de leader, on ne peut pas identifier des gens à corrompre et à retourner.

Macron a bien une tactique pourtant pour écarter les "têtes d'affiche", les Gilets Jaunes les plus actifs sur Facebook: la méthode soft ou la méthode hard. La méthode soft consiste à approcher la personne et lui demander de faire sa liste pour les Européennes, qui est une élection qui ne compte pas, on est d'accord, en s'appuyant sur des satellites du pouvoir comme Tapie pour faire diversion. La méthode hard c'est carrément de viser les leaders. On a eu le cas avec Jérôme Rodriguez il y a quelques jours [peu calmé par l'expérience, NdA], c'était un véritable guet-apens. On balance une grenade assourdissante pour les foutre par terre et ensuite on leur tire comme par hasard dans l’œil. Si ça ce n'est pas une exécution voulue par les forces de l'ordre, qu'est-ce que c'est?

Je pense qu'il y en aura d'autres. Même s'ils abattent des leaders, d'autres émergeront.

Le mouvement continue, Macron fera semblant de céder du terrain sans rien lâcher sur l'essentiel, et donc ça va continuer, ça va continuer. On ne lâche rien. Moi je continue. Ça m'a énormément plu - c'est la première fois que je me retrouve comme ça dans un mouvement authentiquement populaire, qui dépasse les clivages droite-gauche et qui vise à obtenir le respect d'une partie de la population sans arrêt humiliée.