12 juin 2019

Comment le Brexit est devenu inévitable

Brexit "dur", Brexit "souple", Brexit repoussé sine die, les Anglais ne savent plus à quel saint se vouer.

Pourtant, alors que Theresa May tire sa révérence, la situation politique outre-Manche permet de se livrer au jeu des pronostics. Voici les miens:

  • Boris Johnson sera le prochain Premier Ministre ;
  • le Brexit sera probablement un Brexit sans accord, mais sans que cela soit certain à ce stade ;
  • le Brexit interviendra le 31 octobre 2019.

"Les prévisions sont difficiles, surtout quand elles concernent l'avenir" disait l'humoriste Pierre Dac. Comment lancer de telles hypothèses dans le brouillard (londonien) actuel, où pas un analyste politique ne parvient à déceler quoi que ce soit?

L'entrée en lice de M. Johnson

Le moins que l'on puisse dire c'est que Boris Johnson aura attendu son heure. Entré au niveau national de la politique en 2008 en prenant la Mairie de Londres, Boris est toujours resté ambigu sur sa volonté de participer à la course pour le rôle de Premier Ministre, essentiellement parce qu'il était conscient de la faiblesse de ses chances. Il abandonna ainsi à mi-parcours en 2013. Bien que Tory, donc membre du parti le plus puissant au Parlement britannique, il sait qu'il n'est pas aimé des hautes sphères du parti. Trop incontrôlable, trop fougueux, trop politiquement incorrect. Ce qui séduit l'opinion dégoûte la bonne société. Ses cheveux désordonnés couleur paille et ses saillies en interview lui donnent des similitudes rédhibitoires avec un certain Donald Trump, sans compter qu'il avait aussi la nationalité américaine jusqu'en 2016...

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Dix candidats se bousculent pour succéder à Theresa May. Une pléthore. La sélection se déroulera sur plusieurs semaines avec des débats télévisés et des éliminations progressives des moins bien notés. S'il parvient en finale, le poste de Premier Ministre ne fait aucun doute - le vote sera alors entre les mains des quelque 160'000 membres du Parti conservateur, auprès desquels le politicien hors norme est très populaire.

Les bookmakers et les éditorialistes s'interrogent: se peut-il que Boris Johnson échoue avant? Qu'un vote de sanction des premiers tours de scrutin, dans lesquels le résultat est uniquement entre les mains des députés conservateurs, le fasse échouer? Les ennemis de Boris Johnson sont nombreux à l'espérer. Mais ils se trompent. Ils raisonnent avec un logiciel périmé, un mode de pensée qui était celui de Theresa May et d'un monde dépassé par le Brexit.

Tout a changé au Royaume-Uni. Deux élections ont complètement recomposé la classe politique.

Les élections européennes

La victoire du Parti du Brexit aux élections européennes d'outre-manche ont fait les gros titres, mais ce n'est pas encore assez. Le résultat de Nigel Farage est un séisme politique inédit. Connu pour ses spectaculaires interventions au Parlement Européen, Nigel Farage avait décidé de retourner à la vie civile et d'abandonner le UKIP (dont il s'était distancié) mais la gestion catastrophique du Brexit par le gouvernement May l'amena à réviser ses positions. Il décida donc de repartir dans l'arène politique pour que la majorité qui avait clairement décidé en 2016 que le Royaume-Uni quitte l'UE ne soit pas spoliée de sa décision.

À la surprise générale, mais d'une façon conforme aux sondages, le Parti du Brexit lancé en avril 2019 remporta un succès phénoménal. Il arriva en tête dans presque toutes les régions d'Angleterre - sauf Londres, qu'on peut difficilement encore qualifier "d'anglaise" au sens ethnique du terme.

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Score et variation des partis lors des élections européennes.

Le graphique ci-dessus montre une intéressante variation de l'électorat. En 2014, le UKIP avait fait une percée remarquable mais cinq and plus tard il s'effondre totalement, ses électeurs se reportant massivement sur le nouveau Parti du Brexit. Les citoyens ont donc clairement suivi le leader du Brexit sans éprouver de fidélité envers un parti. Mais le transfert massif du UKIP vers le Parti du Brexit n'explique pas tout ; le nouveau parti a encore siphonné 7% d'électeurs supplémentaires aux dépens des autres formations. Les Libéraux Démocrates progressent sensiblement alors qu'ils étaient en perte de vitesse, signe là encore d'un vote sanction contre le dualisme gauche-droite installé aux commandes depuis des générations. Les Conservateurs sont relégués à une humiliante cinquième place. Les Travaillistes sont aussi de grands perdants de l'élection, leurs pertes n'étant que peu compensées par la modeste hausse des écologistes.

Les états-majors politiques des partis historiques sont sortis sonnés de l'élection européenne. Peut-être se sont-ils dit que ce n'était qu'un très mauvais moment à passer? Après tout, 2014 vit la percé du UKIP sans que la politique intérieure anglaise, la seule qui soit réellement importante, n'en soit durablement affectée. Pendant les cinq ans qui suivirent le UKIP ne parvint pas à décrocher le moindre siège de député. Mais l'élection complémentaire de Peterborough vint rapidement doucher leurs espoirs.

La complémentaire de Peterborough

Fiona Oluyinka Onasanya était députée travailliste pour la circonscription de Peterborough depuis 2017. Selon Wikipédia, "après avoir été reconnue coupable d'entrave à la justice en décembre 2018, elle est radiée du parti. Condamnée à trois mois de prison en janvier 2019, elle perd son siège de députée le 1er mai, une pétition de rappel ayant réuni le nombre de signatures nécessaire." Son éviction amena logiquement à la tenue d'une élection complémentaire.

Premier scrutin d'importance nationale après la raclée des européennes, les partis traditionnels firent feu de tout bois à Peterborough pour essayer de conjurer le sort des élections précédentes. Le chef des Travaillistes Jeremy Corbyn se rendit sur place pour faire campagne, de même que l'ancien Premier Ministre Gordon Brown et des ténors des Conservateurs comme Boris Johnson et Jeremy Hunt. Seule Theresa May fut absente, pour des raisons bien compréhensibles.

Au bout du compte, les Travaillistes gardèrent leur siège, ce qui permit à Jeremy Corbyn de fanfaronner devant les médias. Il déclara que la victoire de son parti était le signe que la "politique de la division" ne triompherait pas, et d'autres formules plaisantes que des journalistes épris de facilité s'empressèrent de recopier dans les médias locaux et étrangers. Si l'humeur était joyeuse pour les Travaillistes, il est probable que les sourires aient surtout été de façade, car les résultats détaillés de l'élection montrent une toute autre histoire.

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Score et variation des partis lors de l'élection législative complémentaire de Peterborough.

Les Travaillistes gagnent, certes, mais de justesse avec seulement 2% d'avance. Ils perdent 17% par rapport au scrutin de 2017. Le Parti du Brexit, qui se présentait pour la première fois, arrache directement 29% des votes. Les Conservateurs perdent 25% des voix, plus de la moitié de leur force électorale. La poussée des Libéraux Démocrates se confirme. Les autres ramassent les miettes.

La complémentaire de Peterborough illustre un changement fondamental dans la politique britannique: la percée du Parti du Brexit se confirme aussi lors d'élections locales. Les chefs politiques peuvent peut-être se réjouir que le siège soit resté chez un des deux champions historiques, chacun sait en son for intérieur que c'est juste un heureux accident. Si pareille configuration se reproduit lors des prochains scrutins nationaux, les élections tourneront au bain de sang. Le Parti du Brexit va réaliser un véritable raz-de-marée aux dépens des Travaillistes et des Conservateurs, menaçant jusqu'à leur existence même au plan national.

Le Brexit, vite!

Les histoires de "backstop Irlandais", les innombrables votes sur le même Traité de Brexit indigeste concocté par Theresa May en connivence avec Bruxelles, tout cela n'a plus aucune importance. Les états-majors travaillistes et conservateurs viennent soudainement de réaliser que leurs atermoiements et leurs joutes politiques stériles au cours des années écoulées n'ont profité ni à l'un ni à l'autre comme chacun l'espérait, mais à un nouveau venu mené par Nigel Farage et qui pourrait bien les emporter tous les deux.

De "thème" politique lancinant donnant lieu à d'innombrables subtilités picrocholines étalées sur des mois, le Brexit est devenu du jour au lendemain une patate chaude d'une variété mortelle. La classe politique britannique tient désormais à s'en débarrasser au plus vite, en espérant que le Parti du Brexit s'évapore dans la foulée.

Voilà pourquoi Boris Johnson risque fort d'être élu Premier Ministre en juillet. Il n'est pas sûr qu'il arrive à négocier un nouvel accord - quoi qu'au pied du mur les technocrates de Bruxelles se découvrent soudain des réserves de négociations insoupçonnées - mais il y a de bonnes chances qu'il parvienne à faire sortir le Royaume-Uni de l'UE d'une façon ou d'une autre et le plus vite possible.

Pour défendre les intérêts anglais il ne sera pas très difficile de faire mieux que Mme May, mais quel que soit le deal que Boris ramène du continent on peut s'attendre à ce que celui-ci déclenche l'enthousiasme soudain tant des Conservateurs que des Travaillistes. En l'état, toute prolongation du délai de Brexit et toute perspective de traîner en longueur pour faire un nouveau référendum vient de partir à la poubelle.

Et si Bruxelles tente de jouer à son petit jeu habituel, il est même possible que les Anglais choisissent de partir sans rien au 31 octobre - laissant l'Union Européenne avec ses piaillements de basse-cour et une belle ardoise se comptant en milliards d'euros.

Le grand public anglais s'est lassé des atermoiements interminables de sa classe politique durant les dernières années. Il ne se gêne plus pour le dire. Tout d'un coup, grâce à des citoyens anglais bien plus matures que leurs élus, chacun semble réaliser qu'il est important que le Brexit soit un succès pour tout le monde, et surtout, qu'il ait enfin lieu.

Voilà des nouvelles plutôt réjouissantes.