18 juin 2019

Facebook découvre la cryptomonnaie

Mark Zuckerberg n'aimait pas la cryptomonnaie. Le 30 janvier 2018, alors que Facebook interdisait toute publicité liée au Bitcoin sur la plateforme, la raison en était que les produit et des services financiers liés au Bitcoin étaient "fréquemment associés à des pratiques promotionnelles fallacieuses ou illusoires".

Le 4 janvier de la même année, pourtant, Mark Zuckerberg aimait encore le Bitcoin. Il lui fallut sans doute quelques semaines pour réaliser que le Bitcoin était drôlement cool, à condition d'en avoir. Et il n'était pas le seul à le penser. Quel intérêt de défendre le concept de cryptomonnaie lorsqu'on n'en a pas dans son portefeuille?

Un an et demi plus tard, c'est chose faite. Plutôt que d'essayer de rattraper le train en marche, Facebook lance le sien avec Libra.

facebook,bitcoin

Libra est-elle the next big thing? C'est possible.

Comment fonctionne Libra?

Libra n'est pas comme le Bitcoin. Libra est censée être une stablecoin, c'est-à-dire une monnaie indexée sur un sous-jacent, ici un panier de devises à déterminer mais contenant au minimum le dollar, l'euro et le yen, afin d'éviter de trop grandes variations du cours. Le concept de stablecoin n'est pas la garantie du succès ; il suffit de se remémorer le calamiteux petro des socialistes vénézuéliens. Les risques de manipulation existent toujours. D'autres cryptomonnaies indexées sur l'or ou d'autres sous-jacent ne sont pas parvenues à séduire. Mais le principe derrière la stablecoin est en soi défendable: diminuer la volatilité des cours, qui suscitent la méfiance du plus grand nombre lorsqu'ils font du yo-yo. Personne n'a envie de voir ses économies doubler le lendemain et retourner au néant le surlendemain.

De même, Facebook cherche à éviter que Libra n'apparaisse trop comme une Facebook Coin. L'entreprise de Mark Zuckerberg a donc conçu une offre de participation permettant à de grandes entreprises de rejoindre un "conseil de gouvernance" de la cryptomonnaie. À terme celui-ci devrait compter 100 partenaires, moyennant un ticket d'entrée de 10 millions de dollars minimum. Au sein de ce conseil, chacun disposerait d'une voix, Facebook compris.

La démarche est astucieuse. 10 millions de dollars fois 100 partenaires font un bon milliard de dollars tout rond. Le magot initial permet d'acheter les devises sous-jacentes à la cryptomonnaie. De plus, tous les partenaires ont intérêt à ce que l'expérience fonctionne. Les entreprises membres du conseil de gouvernance deviennent ainsi des promoteurs enthousiastes de Libra, veillant à ce que la cryptomonnaie soit acceptée dans leurs propres solutions informatiques.

Avec ses milliards d'utilisateurs, Facebook cherche à faire en sorte que Libra devienne un nouvel écosystème monétaire au sein de ses applications. On pourra donner du Libra à ses contacts Facebook, s'en servir pour commander des produits directement depuis une publicité affichée dans l'application, sans même devoir se connecter ailleurs. Facebook tient probablement à ce que les utilisateurs gardent en réserve le Libra qu'ils gagnent pour le dépenser ailleurs, sans prendre le temps de le reconvertir en dollars ou en euros.

De cette façon le Libra deviendra une authentique monnaie virtuelle, là où Bitcoin n'a réussi qu'à être une réserve de valeur, chasse gardée des early adopters. La démocratisation initiale du Libra est le meilleur atout pour lui permettre de devenir une véritable monnaie utilisée dans les transactions.

Les côtés sombres de Libra

Libra souffre d'emblée de plusieurs défauts, certains liés à sa nature de cryptomonnaie, d'autres aux bonnes fées qui se sont penchées sur le berceau.

Même en lui accordant la qualité de stablecoin, on peut d'ores et déjà reprocher au Libra tous les défauts que l'on reproche généralement aux cryptomonnaies: blanchiment d'argent, opacité des détenteurs réels de la monnaie (n'importe qui peut se créer un faux compte Facebook), risques de piratage du compte, irréversibilité des transactions (ce qui peut jouer des tours lors d'un achat par correspondance avec droit de retour).

Sur le plan algorithmique, on ne sait pas encore à quel rythme se complèteront les transactions (les fameux blocs du Bitcoin) ni comment on évitera une explosion exponentielle de la taille du registre, d'autant plus menaçante que les transactions seront nombreuses.

Sur le plan financier, on ne sait pas quels seront les outils financiers disponibles (pourra-t-on faire des emprunts en Libra? Jouer au poker avec du Libra? Souscrire une assurance en Libra?), comment sera calculée sa variation par rapport au panier de monnaie sous-jacent, quelles garanties seront avancées pour empêcher une "planche à billets" virtuelle.

Mais ce ne sont là que des amuse-gueules. Le vrai danger de Libra tient à la vie privée. Facebook dispose déjà de données colossales sur les comportements, opinions et habitudes d'achat de centaines de millions d'utilisateurs. Libra permettra de pousser ce contrôle un cran au-dessus en ayant un aperçu de leurs comptes en banque (les fonds employés pour acheter des Libras seront évidemment tracés) et de la façon dont ils consomment avec la cryptomonnaie, dans ses moindres détails. Ce serait déjà inquiétant en temps normal, mais là on parle de Facebook, pas vraiment réputé pour le respect de la vie privée...

La boîte de Pandore est ouverte

Si Libra n'est qu'une expérience amusante dont le grand public se méfie, la cryptomonnaie servira juste à l'occasion à se payer son café chez Starbucks et les choses en resteront là. Mais compte tenu des enjeux financiers qui préludent sa naissance, c'est peu probable.

Le succès de Libra est donc programmé, et avec ses conséquences: Facebook va devenir l'équivalent d'une nouvelle Banque Centrale, avec un pouvoir immense. Les États ne vont pas le voir de cette oreille et vont probablement étoffer leurs lois pour contrôler ce nouvel écosystème économique - principalement pour percevoir des taxes.

Libra va être un outil de choix pour préserver les économies des familles dans les pays trop mal gérés pour que leur système monétaire fonctionne, à l'instar d'une bonne partie de l'Afrique et de l'Amérique du Sud. Les commissions pour transformer des monnaies traditionnelles en Libra ou inversement seront particulièrement surveillées.

Les sociétés traditionnelles de carte de crédit comme Visa ou Mastercard vont mourir, au moins à petit feu. Celles de transfert de fonds comme Western Union ou MoneyGram vont disparaître bien plus vite. Les sites de paiement comme Paypal vont brûler sur place. Comme toujours avec la cryptomonnaie, les intermédiaires financiers à la plus-value douteuse vont être mis à mal. Ce n'est pas pour rien que ces sociétés choisissent la fuite en avant pour rejoindre le conseil de fondation de Libra.

L'un dans l'autre, Libra sera une expérience fascinante qui va introduire la notion de cryptomonnaie dans le grand public comme jamais auparavant. Plus personne ne pourra plaider que les cryptomonnaies ne sont que des inventions de geek sans application réelle. Passer de Libra à d'autres cryptomonnaies - Bitcoin, Ether ou Litecoin - ne sera qu'une formalité. Ce n'est pas pour rien que les cours des cryptomonnaies "traditionnelles" s'envolent à nouveau dernièrement - et que cette soudaine prise de valeur soit cette fois-ci le fait d'investisseurs institutionnels. Ils se positionnent pour le prochain cycle de hausse.

Le monde de la monnaie - virtuelle et réelle, dont les frontières s'estompent - s'apprête à être bouleversé.

La boîte de Pandore est ouverte. Son contenu va échapper à tout le monde, y compris à Mark Zuckerberg.

Commentaires

Attention à ne pas confondre Libra et Calibra.
La première est une crypto monnaie qui fonctionne sur une concept de "permissionned blockchain", soit une adaptation du principe puriste de décentralisation qui est circonscrit à une centaine d'acteurs. Il suffit d'ailleurs de voir la liste des 30 premiers qui se sont annoncés pour comprendre que rien ne changera dans la gestion bancaire.
La seconde est une application de FB qui utilisera cette monnaie. Une de plus qui vient s'ajouter au catalogue.
Je vous renvoie à mon commentaire sur le blog de Mabut pour le détail, notamment l'article de Wired qui traduit bien le challenge.

Écrit par : Pierre Jenni | 19 juin 2019

@Pierre Jenni: il n'y a pas une seule mention de Calibra dans mon texte. Le nom de l'application servant de portefeuille n'a guère d'importance, d'autant plus qu'il y aura plus d'une façon d'accéder à son compte Libra.

Écrit par : Stéphane Montabert | 19 juin 2019

C'est la raison pour laquelle je la mentionne. FB ne lance pas sa propre monnaie, si elle le faisait, le projet serait mort-né. Au même titre que Calibra ne sera qu'un porte-feuille parmi tant d'autres, il donnera l'accès à la plupart des crypto-monnaies.
Quoi qu'il en soit, les organes de régulation financière aux US semblent mettre les pieds au mur.
https://www.wired.com/story/facebooks-libra-reveals-silicon-valleys-naked-ambition/

Écrit par : Pierre Jenni | 21 juin 2019

Visa et Mastercard sont montés dans le train...

... ah bon, d’accord, parce que vous pensez que ces deux-là vont renoncer à leur arnaque de 15 % de taux d'intérêt sur les "avances" de crédit et les transactions ?

... vous dites qu'ils n'ont pas d'autre choix, qu'enter dans ce truc, que c'est une fuite en avant ???

non, non, non... s'ils sont les premiers à y être entrés, c'est pour en saisir les manettes...

Moi je pense qu'on va tous être "niqués" avec cette combine. D'abord, c'est le pistage comme pas possible. Puis la mort programmée de la monnaie papier; et la monétisation de toutes les transactions inimaginables: on payera pour payer... (par ex. 0,02% dans la poche de la « Society » lorsqu’on paiera un croissant à la boulange avec son smartphone, etc.)

Cette chose ça pue l'arnaque à plein nez, rien qu'à regarder de près QUI sont les premiers 28 "actionnaires", où plutôt administrateurs de cette "Libra Society"... brr !!!

Y aurait-il du Bilderberg là derrière ?.... ça y est, on va encore me traiter de nâzzi !!!

Écrit par : petard | 21 juin 2019

Si pétard est un nazi, je suis Hitler.
Un peu complotiste sur les bords, peut-être, mais comment lui en vouloir ?
On ne sait plus même ce que les mots veulent dire.

Écrit par : Pierre Jenni | 21 juin 2019

Si pétard est un nazi, je suis Hitler.
Un peu complotiste sur les bords, peut-être, mais comment lui en vouloir ?
On ne sait plus même ce que les mots veulent dire.

Écrit par : Pierre Jenni | 21 juin 2019

" Un peu complotiste sur les bords, peut-être, mais comment lui en vouloir ? "

... un peu complotiste, je veux bien... avec tout ce qu'on nous cache !

... parce que l'«ami» udc, Ueli Maurer, qui était 3 jours au Bilderberg; il est muet comme une tombe s'agissant des petits et grands arrangements combinés au Montreux Palace... Pt'être qu'il a dû jurer sur une équerre et un compas qu'il devait strictement se la coincer...

Écrit par : petard | 21 juin 2019

En Chine, on paie son caramel macchiato avec un téléphone, après avoir scanné le code QR de Starbucks. Mais, comme on n'est pas tombé de la dernière pluie et que le risque de piratage est élevé, on recommande d'utiliser un appareil dédié à cet usage.

Écrit par : rabbit | 22 juin 2019

Je ne vois pas pourquoi appeler Pandore ici plus qu'avant.
D'abord, pour moi, il faudrait plutôt lier Libra à des titres, actions, assignats plutôt qu'à la monnaie. Et il y a des raisons objectives pour que de tels outils apparaissent quand les GAFAM représentent le plus gros des gains du SP500 sur les dernières années. Elles représentent par exemple le plus gros des choix d'investissement, même si les projets sont par nature non rentables, car cela consolident leur business principal.

Le gros problème est l'idéologie de leurs dirigeants. Un peu d'esprit de laïcité là ne ferait pas de mal...

Écrit par : amike | 26 juin 2019

Vous partez du principe que cette monnaie va réussir. Mais nous n'en savons rien. De multiples obstacles existent sur son chemin.

D'abord les Etats et les banques centrales, qui s'y pencheront de très près. Mais aussi la vague de méfiance généralisée qui se lève contre Facebook, et contre les oligopoles du numérique en général. Notamment au nom des atteintes contre la vie privée, et contre la liberté d'expression.

Plusieurs enquêtes anti-trust viennent d'être lancées aux Etats-Unis contre eux. L'Union européenne est en flèche dans le monde pour leur imposer davantage de régulation.

Écrit par : Robert Marchenoir | 27 juin 2019

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