06 juillet 2019

Solidarité journalistique

Quoi de plus important que les confrères dans l'actualité? C'est ainsi que Le Temps consacre un long article et un éditorial à l'affaire essentielle du moment, qui affecte défavorablement Le Courrier.

"La presse ne méritait pas cela", écrit le rédacteur en chef Stéphane Benoit-Godet. "Ce n’est pas une bonne nouvelle pour la liberté de la presse", poursuit-il.

Quelle terrible infamie vient de frapper les innocents qui travaillent au Courrier? Une censure administrative? Une descente de nervis d'extrême-droite? Un de ces coups du destin que l'on ne souhaite même pas à ses ennemis? Rien de tout cela. En deuxième instance du procès qui l'oppose à l'homme d'affaire Jean Claude Gandur, Le Courrier vient d'être condamné à... rien.

Rien, c'est encore trop pour nos hérauts de la presse écrite, jalouse de son indépendance. Alors la rédaction du Temps, notable parmi les notables s'il en est dans la presse romande, monte au créneau. On défend la famille. Maladroitement. L'empressement de M. Benoit-Godet à s'indigner dans un espace à disposition l'a sans doute amené à quelques raccourcis intellectuels, comme celui de lire l'article qui résume l'affaire dans son propre journal.

S'il l'avait lu, qu'y aurait-il trouvé?

«Gandur: mécène en eaux troubles». Publié en 2015, cet article du Courrier «constitue une atteinte illicite à la personnalité», a tranché ce mardi la justice genevoise. En deuxième instance, la Cour considère que les «nombreuses figures de style vexatoires, la forme inutilement rabaissante et le fait que la véracité de la plupart des faits n’était pas établie constituent un acharnement qui va au-delà de ce qu’autorise le devoir d’information de la presse et n’est justifié par aucun intérêt public».


Les juges, qui sont aussi des hommes de lettres, n'y vont pas de main morte. Il n'est pas question de liberté de la presse, mais de calomnie. Peut-on calomnier librement parce qu'on a une carte de journaliste? Selon le rédacteur en chef du Temps, la réponse est oui. Les juges pensent autrement. Mais replaçons l'affaire dans son contexte:

En 2015, Jean Claude Gandur [est] sous le feu des projecteurs. Lui-même collectionneur d’art, il [promet] 40 millions de francs pour le projet de rénovation du Musée d’art et d’histoire de Genève. A une condition toutefois: que le nouvel écrin accueille et entretienne une partie de ses œuvres pendant 99 ans. La polémique est vive.

C’est dans ce contexte que Le Courrier s’intéresse au fondateur du complexe pétrolier Addax and Oryx Group (AOG), actif notamment au Nigeria. Le journaliste aurait toutefois dépassé les bornes, dit la Cour, qui ne s’arrête pas là. Le portrait «tend à indiquer que le journaliste a cherché à entacher la réputation du mécène en vue d’influencer le vote», accuse l’instance judiciaire.


L'opération sera d'ailleurs couronnée de succès. Le soutien du mécène sera rejeté à 54%, contre l'avis des autorités. Bah! Si on fait fuir les mécènes, il y aura toujours des contribuables pour les remplacer. En attendant, les accusations laissent des traces. M. Gandur goûte peu d'être ainsi traîné dans la boue. Il attaque en justice Le Courrier, et gagne en première instance comme en appel.

Venons-en aux terribles dommages qui menacent d'emporter Le Courrier:

La décision de justice prévoit avant tout de contraindre Le Courrier à retirer l'article de son site et à faire paraître une rectification. Une pleine page devra être consacrée à la décision de justice, qui devra également apparaître sur son site internet. Cette obligation amène par ailleurs le tribunal à considérer que la demande de dédommagement d’un franc symbolique exigée par le mécène en première instance n’a plus lieu d’être.


Il n'y aura donc même pas de franc symbolique pour l'entrepreneur Jean-Claude Gandur, dont la "fortune personnelle est estimée à plus de 2 milliards de francs" rappelle, venimeux, Le Temps. Selon le schéma mental de la lutte des classes, toujours d'actualité dans certaines rédactions, il va de soi qu'un individu riche (hormis de gauche) est forcément une crapule coupable de quelque abominable forfait. Qu'il paye pour des crimes, ou pour d'autres, c'est de bonne guerre!

En revanche, Le Courrier, coupable de calomnie, se retrouve à devoir payer 47'000 francs de frais de justice - et voilà le nœud du problème.

La solution, pour Stéphane Benoit-Godet? "Jean Claude Gandur pourrait sortir avec panache de ce conflit en prenant les frais de justice du Courrier à sa charge et en convainquant ce dernier d’abandonner son recours au Tribunal fédéral." À la victime de payer pour secourir le coupable! Un rédacteur en chef du Temps ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnaît.

Revenons sur terre quelques minutes. Les journalistes sont payés pour leurs écrits. En tant que professionnels, ils sont responsables de leur plume. Le Courrier est un journal d'opinion mais il y a une limite entre l'opinion et la calomnie, et le journal l'a franchie. La justice s'est chargée par deux fois de le rappeler.

Dans son délire de "pouvoir défié, même avec maladresse", M. Benoit-Godet oublie que la condamnation sanctionne avant tout des accusations sans preuve, de la médisance et des sous-entendus. Est-ce là le niveau de journalisme dont il se fait le défenseur? Ou pense-t-il que par nature les journalistes devraient être absous de toute poursuite, faisant d'eux des Übermensch légaux, statut bien peu compatible avec le libéralisme où chacun doit répondre de ses actes? La question reste ouverte.

Le Courrier, arc-bouté dans sa posture d'infaillibilité, refuse de plier. Il envisage donc un recours devant le Tribunal Fédéral, espérant tomber enfin sur un panel de juges favorables. Et pour couvrir les frais de justice à venir, il ne prévoit rien de moins qu'une participation des lecteurs...

Entre les appels à faire payer les frais du procès par ceux-là même qu'ils traînent dans la boue ou par un appel à leur public, une chose est sûre, les journalistes romands vivent dans un monde où ils ne doivent jamais être tenus pour responsables de ce qu'ils écrivent.

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