29 novembre 2019

La bataille du Black Friday

Le Black Friday s'achève et les camps comptent leurs divisions.

"Est-il tolérable de tant dépenser alors que la planète souffre de la sur-consommation?"

"Venez faire de bonnes affaires!"

"Le consumérisme-roi me dégoûte!"

Les opinions sont aussi variées que tranchées.

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La contre-offensive des Sensibilisés

Sur le plan médiatique, les adversaires du Black Friday tiennent clairement le haut du pavé cette année. L'idéologie écolo-marxiste des militants dans les rues se marie fort bien avec la haine de soi entretenue dans les rédactions de presse. Le mode de vie occidental est la source de tous les maux de l'humanité (on cherchera en vain un rebelle "d'extinction rébellion" décidé à s'en prendre à la Chine) et le Black Friday en est le symbole, deux fois honni parce qu'il nous vient des États-Unis. Et puis on le sait bien, les commerçants sont des voleurs, nous rappellent aimablement les journalistes. C'est évident, puisque le profit est immoral. Le seul bon commerçant est celui qui vend sans se plaindre et à prix coûtant la production du kolkhoze.

Suivant cet air du temps si subtilement distillé, les commerçants rivalisent de veulerie pour s'atténuer les foudres des élites anticapitalistes officielles. En phase avec l'électorat local, la Migros lausannoise ouvre ses portes à des militants qui offrent plaisamment des sacs en papier roses à ceux qui le souhaitent. Le concept? Vous prenez le sac rose, vous le remplissez comme vous voulez, vous le payez, et ensuite, en ressortant... Vous le donnez, avec son contenu. Vous choisissez ce dont vous êtes délesté, et la Migros se fait sa marge commerciale en passant! Une vraie solidarité gagnant-gagnant!

Mais, objectera l'esprit chagrin, pourquoi ne pas donner directement l'argent des commissions récoltées dans le fameux sac rose? Ceux-qui-sont-dans-le-besoin seraient-ils donc incapables de faire les courses eux-mêmes? Quel est l'intérêt à décider à leur place? Demandent-ils donc à être inondés de courge de saison, de savon hydratant et de beurre demi-sel par de parfaits inconnus?

Essayons avec des bibles, pour voir!

Ailleurs, comme dans la librairie Payot, on s'aligne sur les directives officielles: par opposition au Black Friday, on défend le Fair Friday - la lutte sur le plan sémantique étant le prolongement de la lutte politique, camarade! Le concept, cette fois-ci? La facture du client est arrondie vers le haut (le client choisit à quel point il veut se faire délester) d'une somme qui sera offerte à Caritas, l'association... engagée, dira-t-on pudiquement.

Mais, objectera encore l'esprit décidément chagrin, si c'est pour donner à Caritas, pourquoi s'embêter à acheter un livre en même temps? Et pourquoi forcément à Caritas? D'autres associations, comme l'Aide Suisse aux Montagnards, auraient bien besoin d'un coup de pouce (en plus, agir local, ça fait moins de CO2, n'est-ce pas!)

Ces initiatives récoltent-elles un franc succès? Si on s'en tient aux analyses des médias, c'est évident ; mais chacun sait à quel point ils sont objectifs et de bonne foi... Et bien peu de commerçants avoueront leurs chiffres, à commencer par ceux qui se livrent au Black Friday "traditionnel".

L'abjecte réalité du consumérisme

C'est tout le paradoxe du Black Friday dans les médias. Ils lancent reportage sur reportage sur les alternatives et les initiatives personnelles face à cette célébration de la bonne affaire, pendant que tout l'espace publicitaire disponible dégouline de publicité pour des offres spéciales valables uniquement lors du Black Friday.

Les journalistes s'enorgueillissent de mépriser le capitalisme, mais lui prostituent volontiers tout l'espace publicitaire dont ils disposent.

Le commun des mortels - le vrai, pas les olibrius auxquels les reporters tendent sans arrêt le micro - ne se pose pas toutes ces questions. Le Black Friday est l'occasion de respirer un peu dans l'îlot de cherté helvétique et il récolte un franc succès, même atténué par rapport à sa version d'outre-Atlantique.

Bien sûr, il y a des aigrefins, de faux soldes, et tout ce que les pratiques commerciales habituelles permettent aux franges de la loi. Et il y a en face des pigeons avec plus d'argent que de jugeote, qui ne gardent pas leurs économies bien longtemps. Et alors? Ces groupes existeront toujours. Mais à côté, il y a de véritables bonnes affaires, un mois avant Noël. L'occasion de s'offrir enfin cet écran ou cet ordinateur qu'on attend de remplacer depuis des années. L'occasion de renégocier tous ces abonnements téléphoniques à la limite de l'extorsion en faisant, enfin, jouer la concurrence.

L'occasion de profiter un peu de ce fameux pouvoir d'achat dont on finissait par douter qu'il existe encore!

Les discours sont très bien, mais la réalité, c'est mieux. La grande majorité des consommateurs n'a rien à faire des jeunes embrigadés qui paradent dans le vide avec leurs pancartes de travaux pratiques d'arts plastiques. Vous détestez le Black Friday? Mais tant mieux! Tant mieux! Fuyez-le! Rentrez chez vous, faites-vous une tisane, et macérez votre haine en vous masturbant sombrement!

C'est là que réside toute la magie du Black Friday, et à vrai dire toute la magie du capitalisme en général: personne n'est obligé d'acheter. C'est un libre choix, individuel, personnel.

Les commerçants ont le choix de se lancer dans une opération "Black Friday". Les consommateurs ont le choix d'y répondre comme ils le souhaitent. Si les commerçants perdaient de l'argent - la publicité n'est pas donnée ce jour-là et les marges sont rognées - ils y renonceraient. Peut-être le Black Friday passera-t-il de mode.

Mais les adversaires du Black Friday ne l'entendent pas de cette oreille. Ils haïssent la liberté individuelle. Peu leur importe de ne pas consommer ce jour-là - il faut en priver tout le monde. Alors, ils veulent l'interdire, comme en France par exemple. Nul doute que le (mauvais) exemple français fera des émules, comme à chaque fois.

Voilà le danger de ces petits fascistes en herbe. La logique à l’œuvre pour barrer la route au Black Friday aura tôt fait de déborder sur bien d'autres aspects de votre existence. Voilà pourquoi le Black Friday doit être défendu, même si vous n'achetez rien.

Commentaires

On aura tout le temps,
aux soldes de janvier,
de regretter d'avoir acheté
au Black Friday...

Écrit par : Mario Jelmini | 29 novembre 2019

D'un avis tout à fait personnel, l'équivalent chinois du Black Friday a permis d'injecter 22 milliards USD en un seul jour dans le circuit économique du pays, sans intervention hasardeuse de la banque centrale au plan fiscal ou monétaire, et sans faire fonctionner la planche à billets. Du beau boulot en vérité ! Quand la Suisse s'éveillera....

Écrit par : rabbit | 30 novembre 2019

Le Black Friday, on s'en fout. Et on n'a rien à battre de ceux qui sont contre comme de ceux qui sont pour...

Écrit par : Géo | 30 novembre 2019

"C'est là que réside toute la magie du Black Friday, et à vrai dire toute la magie du capitalisme en général: personne n'est obligé d'acheter. C'est un libre choix, individuel, personnel."

Bien sûr que rien ne nous oblige à aller dépenser en ce jour. Il y a tant de chose que nous pourrions éviter d'acheter. Disons que nous sommes encore libres de nos choix, même celui de dépenser inconsidérément et/ou inutilement.

Alors, oui, basta tous ces moralisateurs de bas étages et ces fascistes, des vrais ceux-là, qui voudraient vous imposer leur vision du monde, et ils sont de plus en plus nombreux et ça touche de plus en plus de domaines de notre société.

J'ai de sérieuses craintes pour l'avenir de nos enfants et petits-enfants.

Écrit par : G. Vuilliomenet | 30 novembre 2019

La Suisse, dans les années trente, était dans le besoin, et ce que me racontaient mes grand-parents ne ferait pas envie au moindre gréviste climatique ou blackfridayriste! Ces discours anticapitalistes, tout comme ceux antiréchauffement, détestables au possibles, sont des discours de riches, de nantis, d'obèses du porte-monnaie. Le jour où ces donneurs de leçons seront dans le besoin, ils iront faire leurs achats lors de tous les black-fridays possibles, et ils consommeront avec joie du fuel et du gaz, comme tout le monde! Et, surtout, ils cesseront de nous casser les pieds, non mais! Bien à vous, JLD

Écrit par : Jacques Louis Davier | 30 novembre 2019

Oui, rien à battre de ceux qui sont pour ou de ceux qui sont contre…

J’observe cependant, que la plupart des enseignes qui vous font miroiter des affaires mirobolantes, mentent comme elles respirent. Mêmes méthodes de marketing qu’avec les soldes qui n’en sont pas (prix barrés qui n’ont jamais existé, etc).

Je ne vais pas pleurer sur le sort des pigeons qui se sont fait avoir. Mais j'éprouve quand-même le plus vif mépris à l'égard des affairistes qui confondent commerce et arnaque.

Écrit par : petard | 30 novembre 2019

Le fait que certains prix soient corrigés à la baisse pour le Black Friday n'atteste-t-il pas que le reste de l'année ils sont surfaits ?

Écrit par : Mario Jelmini | 30 novembre 2019

@Mario Jelmini: merci pour votre question intéressante!

Le Black Friday n'obéit clairement exactement à la logique des soldes, où les commerçants tentent de brader leurs invendus pour faire de la place pour la collection de la saison suivante. Mais cette description est devenue purement théorique depuis que les invendus sont repris dans des magasins spécialisés en Suisse ou ailleurs.

Le Black Friday correspond à une perte de marge. La vente à perte étant interdite, on peut imaginer que sur les articles concernés les commerçants ne gagnent presque plus d'argent. Ils espèrent se rattraper sur la quantité, sur d'autres articles non soumis aux mêmes promotions exceptionnelles et vendus en même temps...

Mais à mon avis ils comptent surtout sur l'afflux de nouveaux clients et sur les parts de marché qu'ils arriveront à prendre à la concurrence. Il y a fort à parier en effet qu'au sein de l'opinion, les consommateurs gardent une image positive durable de l'enseigne qui a vraiment "mouillé le maillot" pour proposer de réelles bonnes affaires, et s'en rappellent le reste de l'année. Pensez à toute la frénésie positive qui atteint ceux qui recherchent le meilleur prix ce jour-là! De même, les consommateurs auront probablement une très mauvaise opinion de ceux qui renoncent à l'opération, et ne sont pas dupes d'une pingrerie cachée derrière de beaux prétextes.

En résumé, la chasse aux bonnes affaires fait sortir les consommateurs de leur zone de confort. Elle rebat les cartes. Et cela affecte même des gens qui n'ont rien à acheter.

Imaginez que vous vendiez des chaises. Votre concurrent direct (et honni) fait un Black Friday à -20%. Il va rafler la vente de toutes les chaises ce jour-là, à votre place. En plus il se fait énormément de publicité. Ne rien faire n'est donc pas très intéressant. Si vous faites la même chose, en revanche, vous écoulerez au moins un peu de votre stock et vous vous ferez connaître positivement de tous ceux qui auront besoin de chaises... Et qui n'attendront peut-être pas le Black Friday de l'année suivante pour acheter la table qui va avec, ou les tabourets, à supposer que l'assortiment existe encore.

Voilà à mon avis pourquoi le "sacrifice" du Black Friday est commercialement rentable. Du reste, s'il ne l'était pas ou cessait de l'être, les commerçants y renonceraient.

Évidemment, tout cela n'a du sens que pour une opération ponctuelle, et il y a des limites à ce qu'on peut acheter en un seul jour. Le Black Friday est financé par le prix du reste de l'année. Les commerces ne seraient probablement pas rentables avec ces prix tout du long.

Écrit par : Stéphane Montabert | 30 novembre 2019

Dans ce cas, peut-on appeler «paradoxe de Géo» l'attitude qui consiste à se désintéresser au plus haut point de ce qui se passe dans son environnement médiat, mais de venir se plaindre si quelqu'un fait mention d'un événement particulier: le silence eut été la réaction appropriée.
Quant à la naïveté d'un public peu averti de la formation des prix, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même : c'est ainsi depuis toujours sur l'ensemble de la planète. Mais dans les pays au pouvoir d'achat moins élevé que la Suisse, on reste plus volontiers attentif aux variations de prix des marchandises et aux occasions d'avoir plus pour moins d'argent

Écrit par : rabbit | 30 novembre 2019

Merci d'avoir pris la peine de me répondre, M. Montabert. Surtout qu'à mes yeux, votre analyse est tout à fait pertinente.

Autre question: vous porterez-vous candidat à la prochaine élection au Parlement cantonal?
À coup sûr, vous avez l'étoffe.

Écrit par : Mario Jelmini | 30 novembre 2019

"mais de venir se plaindre si quelqu'un fait mention d'un événement particulier" Je ne m'en plains pas du tout. Je dis que c'est sans intérêt. L'argument des économies à réaliser est fallacieux. Pour ceux qui ont des doutes à ce sujet, je vous invite à aller visiter les déchetteries. En vous rappelant que dans une bonne logique de propre en ordre, vous n'avez aucun droit de récupérer ce qui se trouve dans les bennes. C'est même formellement interdit. Vu l'inculture assez terrifiante des masses populaires en général et de leurs autorités en particulier, vous n'aurez même pas le droit de chercher à sauver ce Picasso à 100 millions de dollars qui gît à deux mètres sous vos yeux. Bien sûr, il n'y a pas que des Picasso dans les bennes. Il y a un nombre impressionnant d'objets parfaitement utilisables. La ménagère suisse a t-elle vraiment intérêt de changer de machine à laver chaque année ?
A part ça, tout va pour le mieux dans le monde de la consommation.

Écrit par : Géo | 01 décembre 2019

En fait, vous avez raison : qu'ils consomment ou pas, pourvu qu'il gardent leurs économies en banque plutôt que l'enterrer dans leur jardin. Mais, pour un économiste, c'est toujours excitant de voir tant de milliards injectés aussi vite dans les veines du système. Par contre, votre ami Malthus (qui n'était pas à une invraisemblance près) craignait que si les gens arrêtent de dépenser, cela mettrait les fabriques en péril et leurs employés au chômage, pour engendrer une famine mondiale. La réponse de Say et de Ricardo fut que cela n'avait aucune importance, puisque les dépôts des épargnants sont réinvestis de façon à ce que la demande globale, composée de la consommation et des investissements, soit toujours égale à l'offre globale. Le cas des déchetteries suisses est un phénomène local, qui tient plus de de la métaphysique que de l'analyse scientifique. En Chine, le problème est traité par des millions de particuliers qui trouvent une source de revenu supplémentaire dans cette activité.

Écrit par : rabbit | 01 décembre 2019

"pourvu qu'il gardent leurs économies en banque plutôt que l'enterrer dans leur jardin." Ouais, ouais. J'ai cédé à ce genre d'incitation de la part de mon banquier UBS. J'ai donc investi une centaine de milliers de francs dans un de ses fonds d'investissement. Je lui avais fait remarquer qu'il était tout de même bizarre d'acheter alors que visiblement le SMI était au plus haut. Non, non, tout ira bien..,
UBS demandait 1250 de frais de gestion par an pour ce fonds. En trois semaines, j'avais déjà perdu cinq mille balles. Bien fait pour ma gueule, direz-vous. Et je suis d'accord avec vous...
J'en suis sorti quand la bourse est un peu remontée et maintenant, j'incite les gens à plutôt enterrer leurs économies dans leur jardin plutôt que les confier à un banquier suisse...ou à quelque autre escroc qui se prétend gestionnaire de fortune....

Écrit par : Géo | 02 décembre 2019

Hors Sujet mais important:

The Epoch Times, journal anti fake news, est disponible en français!

https://fr.theepochtimes.com/

Lisez cet article par exemple:

https://fr.theepochtimes.com/un-magazine-dactualite-declare-que-trump-a-passe-thanksgiving-a-tweeter-et-a-jouer-au-golf-alors-quil-rendait-visite-aux-troupes-en-afghanistan-1132058.html

Écrit par : Arthur | 03 décembre 2019

Ah ! le bon temps où le SMI vous pondait son 30% par an.... Quand peut-on entrer et quand faut-il sortir ? C'est là tout le secret. Benjamin Graham, le professeur de Warren Buffet, tenait à peu près le même langage que vous : vous avez l'instinct, vous êtes fait pour ce métier ! Il faut du flair et non savoir jongler avec les covariantes de données statistiques sur les cours. Et ben tenez, à ce propos : le même Benjamin Graham s'ébaudissait il y a quelques décennies sur le CAPM (Capital Asset Pricing Model), censé faire tout le boulot des analystes ; certains tiennent maintenant le CAPM pour responsable de la crise de 2008. Même ce pauvre Robert Shiller, professeur à Yale et nobelisé en 2013, a dû reconnaitre qu'il fallait manier le modèle CAPE de son invention avec précautions. Vous en voulez une autre ? En 2013 donc, Robert Shiller est nobelisé en même temps qu'un autre économiste du nom d'Eugène Fama, dont il a démoli la théorie sur l'efficience des marchés datant des années 50-60. Un univers impitoyable !

Écrit par : rabbit | 03 décembre 2019

Et pour prolonger l'ambiance chinoise de quelques heures : The Epoch Times est un journal édité par des Sino-américains associés à la secte du Falun Gong. Si ce n'est pas du fake, c'est du ready made métaphysique.

Écrit par : rabbit | 04 décembre 2019

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