20 mars 2020

Coronavirus: Quand les rois sont nus

Dans un éditorial de la Weltwoche intitulé "Un suicide par peur de mourir", Roger Köppel se demande si les mesures prises trop tard et sous l’emprise de la panique par notre Conseil fédéral, à la suite de nos voisins de l’Union européenne, sont vraiment raisonnables par rapport au danger réel de l’épidémie du Coronavirus, traduit Claude Haenggli.

Des politiciens responsables doivent toujours se poser la question du caractère proportionné des décisions qu’ils prennent. Quel est le problème ? Comment peut-il être résolu ? À quel prix ? Une analyse des coûts par rapport aux avantages est par nature gênante lorsqu'il s’agit de la santé, mais elle n’en reste pas moins nécessaire. Sous l’empreinte de la panique engendrée par le Coronavirus, il semble qu’on ait voulu faire fi de cette exigence. Tous les moyens semblent bons au gouvernement et aux partis politiques pour ralentir la propagation du virus. Un sentiment de malaise est en train de s’emparer de beaucoup. La Suisse, le monde, sont-ils en train, par peur d’une possible contamination, de commettre un suicide économique ?


Il est triste d'en arriver ainsi à opposer le coût en vies humaines à des intérêts économiques, comme s'il s'agissait de deux plateaux d'une balance. L'esprit est naturellement attiré par ce dualisme opposant un concept à un autre. Mais la réalité n'est pas si simple, puisqu'il faut bien admettre qu'aujourd'hui, nous n'avons ni l'un ni l'autre...

L'Europe, une nouvelle Chine, en pire

Je ne saurais affirmer si notre Conseil fédéral et nos voisins de l'Union européenne ont agi ou non sous le coup de la panique ; mais si leur objectif premier a jamais été de ralentir la propagation du virus, le résultat est jusqu'à aujourd'hui un échec abyssal.

Robert_R._Redfield.jpgLe 11 mars, le directeur des Centres de détection et de prévention des maladies américain (CDC), Robert Redfield, estima que le principal risque de propagation de l'épidémie pour les États-Unis, où un millier de cas étaient recensés alors, venait du Vieux-Continent. "La vraie menace pour nous, c'est désormais l'Europe", avait-il affirmé avec clairvoyance. "C'est de là qu'arrivent les cas. Pour dire les choses clairement, l'Europe est la nouvelle Chine." Quelques heures plus tard, Donald Trump prenait la seule décision raisonnable en pareilles circonstances, fermer les liaisons aériennes avec l'Espace Schengen.

Les mots de Robert Redfield et le décret du Président Trump provoquèrent un concert de grognements et de plaintes de la part des gouvernements visés, soudain mis sur un pied d'égalité avec les pestiférés chinois. La rage consécutive au crime de lèse-majesté était palpable. Mais quel que soit le niveau de haine antiaméricaine atteignable sur le Vieux Continent, la décision avait tout de même été prise. Plus possible de s'envoler pour les États-Unis, y compris pour les élites les plus imbues d'elles-mêmes. Plus possible non plus de cacher l'indigence de la gestion européenne de l'épidémie.

Pire encore, le Président Trump liant la fermeture des liaisons aériennes à l'état sanitaire européen, chacun comprenait bien qu'aucune franche poignée de main (figurativement parlant) ni aucun accord réciproque avec le locataire de la Maison Blanche ne parviendrait à dénouer la situation. La seule façon pour les pays de l'Espace Schengen de revenir à la normale serait de faire diminuer le nombre de cas de Coronavirus sur leur sol. Aussi s'y attelèrent-ils de mauvaise grâce...

Leur échec est total.

Nous avons un moyen indiscutable de le prouver. Ces dernières heures, l'Italie vient de battre le triste record du nombre de victimes, dépassant celui de la Chine. 3'405 décès dans la Botte, contre 3'245 en Chine depuis le début de l'épidémie.

Ces chiffres vertigineux sont à mettre en perspective. L'Italie dépasse la Chine! Réalise-t-on seulement ce que cela signifie? D'un côté, la Chine, près de 1,4 milliards d'habitants, une épidémie qui court depuis novembre 2019, un virus exporté dans les 34 provinces chinoises, des millions d'habitants mis en quarantaine... Et de l'autre l'Italie, 60 millions d'habitants (4,28% de la Chine en termes de population), souffrant de son premier décès le 22 février, il y a donc quatre semaines, et qui avait des mois pour se préparer, à l'inverse du géant asiatique confronté par surprise à cette nouvelle maladie...

Que de chemin parcouru par l'Italie, pourrait-on dire!

Alors, j'ouvre une parenthèse pour éviter les digressions de mauvaise foi, je sais: les chiffres chinois sont trafiqués. Nombre de morts ont été attribués à d'autres causes, rien ne nous dit que la maladie est autant sous contrôle que ne l'affirment les autorités chinoises, etc., et j'accepte ces réserves. Il n'empêche: face à un virus mortel, la Chine donne l'impression de réussir à franchir l'obstacle bien mieux que l'Italie, au point d'alléger les conditions de confinement à l'extérieur de la province de Hubei. Les cadres du Parti Communiste Chinois (PCC) aiment certainement donner une belle image de leur pays et n'hésiteraient pas un instant à sacrifier quelques millions de prolétaires pour relancer la machine économique, mais ils ne sont pas stupides: ils savent très bien que si le Coronavirus se répand encore en Chine tout le monde l'attrapera, eux y compris.

Un raisonnement dont les élites européennes n'ont pas été capables, mais sur lequel j'aurai l'occasion de revenir.

Si on veut une comparaison vaguement équivalente entre la Chine et l'Europe, prenons alors l'Europe entière - et même là on n'arrive qu'à une demi-Chine. Qui osera prétendre que le nombre de victimes en Europe est inférieur à celui de la Chine?

L'Europe n'est pas la nouvelle Chine. C'est une autre Chine, une Chine qui n'aurait pas lutté convenablement contre le Coronavirus. Et tous les Européens vont payer l'addition.

De l'incompétence assaisonnée d'incompétence

Il est plaisant de poser que les autorités auraient "privilégié l'économie au détriment de la santé", ou même l'inverse, mais c'est du grand n'importe quoi. Les autorités européennes, Suisse incluse, n'ont rien privilégié du tout. C'était Business as usual, la gestion des affaires courantes. Le virus les a surpris comme un cerf pris dans le faisceau des phares.

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"L'Europe découvre que le Coronavirus est aussi un problème européen", vue d'artiste

Le Coronavirus était une maladie exotique lointaine affectant ces imbéciles de Chinois, et c'était tout. Voilà pourquoi la France - et d'autres - envoyèrent en Chine des tonnes de masques et de matériel médical crucial pour aider les malades début février, alors que ces produits étaient déjà fabriqués là-bas et manqueraient sous peu ici. En même temps, la pandémie s'enracinait déjà gentiment notamment à cause des malades importés par le gouvernement français...

Respirateurs artificiels, solution hydroalcoolique, masques de protection, cours à la maison après la fermeture des écoles, règles de distance sociale, gestion économique de la crise, pas un domaine qui ne sente l'improvisation à plein nez. Personne ne sait quelles seront les règles en vigueur la semaine suivante.

Nos élites naviguent à vue.

Lorsqu'un politicien n'a plus d'idée, il ne fait rien et prétend ensuite que ce qui se passe est finalement exactement ce qu'il avait prévu. Dans cet ordre des choses, on peut présenter Boris Johnson et la fumeuse théorie de l'immunité de groupe (ce qui présage tout de même au moins 2 millions de morts au Royaume-Uni pour l'acquérir...) mais qui rétropédale soudain en réalisant l'énormité de cette folie. Ou Angela Merkel qui annonce en toute décontraction, entre la poire et le fromage, que 70% des Allemands pourraient contracter le virus, alors même qu'elle a le devoir et le pouvoir de prendre les décisions pour empêcher cela...

En Suisse, le grand public a découvert la semaine du 10 mars l'absurdité de la nouvelle doctrine du Conseil fédéral - "la Suisse capitule", avais-je écrit. Parmi le monceau de demi-mesures annoncées, la décision totalement incompréhensible de ne plus tester systématiquement les cas suspects mais seulement les cas "graves".

Nous en comprenons aujourd'hui les raisons réelles: la Suisse sera bientôt à court de kits de détection. Encore une brillantissime planification de la part de nos autorités.

Les élites commencent à payer

Il est de bon ton de parler des bonnes stratégies - les stratégies rejetées de façon hautaine à l'époque, et dont on explique ensuite que c'était la bonne chose à faire mais qu'il est désormais trop tard. La fermeture des frontières aux voyageurs provenant de pays infectés, quelle que soit leur nationalité. Les campagnes de dépistage massif et systématique. La quarantaine de tous les cas suspects. Les mesures d'isolation pour les groupes vulnérables.

Nous sommes à des années-lumière de tout cela. Un temps crucial a été dilapidé en vain. La Suisse et sans doute d'autres pays européens en arrivent à un tel niveau d'indigence sanitaire que nous ne pourrons bientôt même plus déterminer qui est affecté par le Coronavirus.

Rassurez-vous, il restera toujours suffisamment de tests - mais seulement pour les élites, cela va sans dire. Lorsque vous apprenez que la Confédération décrète que seuls les cas graves sont testés mais qu'une semaine plus tard les médias s'épanchent sur la quarantaine d'un Conseiller Communal de la Chaux-de-Fonds ou annoncent l'infection de Nathalie Fontanet du Conseil d'État genevois ("tout le Conseil d’État a été testé ce matin" explique l'article) on comprend bien que si vous êtes un simple employé du privé avec des symptômes suspects, vous n'aurez pas droit aux mêmes égards que nos vaillants élus, enchaînant bonne décision sur bonne décision et sans lesquels la Terre ne saurait tourner. Tant pis pour votre famille.

C'était sans doute ce que sous-entendait Alain Berset toutes les fois où il évoquait "les services de santé et l'administration" comme catégories prioritaires... Lorsqu'on est au pouvoir, il est bon de ne pas s'oublier entièrement.

Mais les élites auront beau avoir les meilleurs spécialistes, leurs kits de détection à volonté et sans doute des respirateurs artificiels réservés à leur usage exclusif, elles n'en sont pas moins affectées par la maladie comme tout le monde. C'est particulièrement vrai en Suisse où la classe politique entretient une proximité beaucoup plus étroite avec le bas peuple que dans d'autres pays comme la France ou l'Allemagne.

Les têtes d'affiche politiques font les gros titres lorsqu'elles apprennent qu'elles sont infectées, mais pour chacune d'elle combien de hauts cadres de l'administration, de médecins cantonaux (!) et d'autres membres de la bureaucratie directement responsables de la situation sanitaire du pays se retrouvent eux aussi confrontés à la maladie, comme le premier journaliste venu?

Le Coronavirus ignore le statut social et le prestige de ses victimes. Il touche aussi bien les princes que les célébrités. Et pour ces gens comme pour le reste, nous n'en sommes qu'au début.

Lorsque M. Köppel évoque une "analyse des coûts par rapport aux avantages" dans un éditorial, je pense - j'espère - qu'il ne réalise pas l'énormité de ce qu'il écrit en termes de centaines de milliers de victimes potentielles dans la seule Helvétie.

Les mots ne coûtent pas grand-chose, mais les mauvaises décisions se payent en vies humaines.