10 juin 2012

L'arnaque au sac

Ca y est, la Municipalité de Lausanne a dévoilé son projet: une taxe au sac reliée à la... facture d'électricité, une formule "plutôt originale", pour reprendre les termes dithyrambiques du quotidien 24Heures.

Les habitants de Lausanne devront donc s'acquitter de deux francs par sac poubelle pour le ramassage des ordures et payer une nouvelle taxe de 26 centimes par mètre cube de logement, et en "échange", recevront une remise sur les taxes qu'ils payent sur leur électricité. Lausanne ne sera pas perdante dans l'affaire, car comme l'explique 20 minutes:

Ces nouvelles taxes rapporteront à Lausanne l'équivalent de 2,5 points d'impôt, dont environ 2 seront rendus aux habitants sous forme d'une ristourne annuelle de 80 francs sur la facture d'électricité.

 

Alors, heureux?

Tout ça ne donne-t-il pas envie de trier ses déchets? Peut-être répondriez-vous par la négative ; vous auriez bien tort, puisque c'est la finalité de cet assemblage complexe de taxes et de redistribution. En tous cas, officiellement.

6806.L.jpgDepuis des années, le canton de Vaud affronte un serpent de mer: la concrétisation du principe du "pollueur-payeur" inscrit dans la nouvelle constitution de 2002, approuvée dans un grand élan général par une population qui n'avait peut-être pas lu tous les petits caractères. Acquis à la cause par quelque documentaire engagé, quelques-uns pensaient peut-être naïvement que ces termes s'appliquaient aux vilaines entreprises vendant des produits trop emballés à leur goût? Toujours est-il que chacun semble réaliser aujourd'hui, un peu tardivement, que le vilain pollueur-payeur est in fine le consommateur, c'est-à-dire, lui-même.

L'engouement public pour le principe du pollueur-payeur s'est progressivement émoussé alors que la population réalisait petit à petit qui serait le dindon de la farce, mais il est désormais trop tard.

Le canton ayant refusé de légiférer en la matière, la concrétisation du principe revient aux communes, ce qui permet d'observer certains particularismes locaux.

Bien des communes vaudoises ont choisi la taxe au sac, posant de nouveaux défis quant à la tarification du service. En effet, dans le système traditionnel, le ramassage des déchets était payé par l'impôt, le rendant plus ou moins transparent. Mais lorsque chacun paie ses déchets, il est mis en face de ses propres coûts: plus possible de faire financer son train de vie par la collectivité, comme le font un certain pourcentage de contribuables vaudois - qui sont aussi des électeurs.

Quand la taxation écologiste se confronte au clientélisme des politiques de redistribution, bien malin qui peut dire qui va l'emporter...

C'est pour cette raison que certaines communes très à gauche du canton de Vaud (Renens et Lausanne pour ne pas les nommer) étaient attendues au tournant pour cette histoire de taxe au sac, Renens se contentant pour l'essentiel de botter en touche en attendant que sa grande soeur capitale du canton ne montre la voie à suivre.

Le chemin est donc tracé et il est bien tortueux. Dans l'équation impossible ménageant la chèvre et le chou, faire payer aux contribuables le ramassage de leurs déchets sans donner l'impression de nuire aux foyers les plus subventionnés, Lausanne aura donc choisi d'ériger une nouvelle usine à gaz:

  1. Taxer le ramassage des sacs à 2 francs pièce (c'est énorme)
  2. Payer un nouvel impôt, lié au volume des logements (?)
  3. Se voir offrir une subvention sur sa facture d'électricité (?!)

brelaz.jpgLe premier point correspond au fameux principe du pollueur-payeur, on l'a compris. Le deuxième serait "la seule solution possible" selon le syndic Daniel Brélaz pour faire contribuer les entreprises ou les collectivités publiques, argument admis sans démonstration. Le troisième enfin, la main douce, rétrocèderait une partie de l'argent collecté aux points 1 et 2 aux familles du canton, pour peu qu'elles n'habitent pas un logement trop volumineux...

On l'aura compris, Lausanne s'est tenue très loin du seul système lisible - baisser les impôts communaux, faire payer au sac, et basta.

Du reste, pas besoin d'être devin non plus pour comprendre que la capitale du canton ne perdra pas d'argent avec le nouveau mode de calcul, loin s'en faut. Non seulement les impôts augmenteront davantage que ce qui sera rétrocédé aux habitants, mais en plus, on peut imaginer qu'avec l'avalanche de nouvelles taxes frappant régulièrement la consommation d'électricité au nom de tel ou tel prétexte écologique, la subvention sera bien vite réduite noyée dans de nouveaux prélèvements "compensatoires".

D'ailleurs, n'est-il pas contre-intuitif de faire payer le ramassage des ordures et de faire un cadeau sur l'électricité? En ces temps troublés où 40% de l'électricité produite en Suisse est d'origine nucléaire et où l'administration envisage de construire de nouvelles centrales à gaz, la subvention s'apparente à une autorisation à consommer davantage, un comble! La conscience écologique des plus sensibles en est ébranlée...

La manoeuvre réussira-t-elle? Les Vaudois ont pris l'étonnante habitude de payer en silence sans rien changer à leurs positions électorales. Ils paient pour le ramassage des déchets, une taxe pour l'efficacité énergétique et le développement durable dans leur facture d'électricité, doivent désormais emmener eux-mêmes et à leurs frais les déchets encombrant aux déchetteries, tout ça pour qu'une usine d'incinération Tridel surdimensionnée brûle leurs ordures et revende l'énergie produite avec de juteux bénéfices. C'est à se demander à quoi servent encore les impôts.

Pourtant, malgré toutes les manipulations, chacun se retrouvera au quotidien à payer deux francs pour chaque sac poubelle ramassé. Semaine après semaine, mois après mois, année après année. Certains essayeront de limiter leur production de déchet, dans des proportions dérisoires au vu de l'effort consenti. D'autres en revanche, verront ces taxes comme une piqûre de rappel sur la fiscalité et en garderont une irritation régulièrement renouvelée, qui pourrait coûter électoralement fort cher aux architectes de la taxe au sac.

Ces gens-là ont oublié un principe fondamental: aucun impôt n'est ressenti plus douloureusement que celui dont on doit s'acquitter jour après jour.

06 juin 2012

Genève en campagne

Une fois n'est pas coutume, allons faire un tour dans le canton du bout du lac.

La campagne pour les votations du 17 juin bat son plein, mais Genève reste une ville particulière dès lors qu'on aborde la question du marketing politique. A Genève, pour différentes raisons, il règne au sein des affiches électorales une sorte de variété qu'on ne retrouve nulle part ailleurs - et qui permettent à l'amateur de design de voir des exemples sortant des sentiers battus.

Quel meilleur moyen de commenter la campagne qu'un petit reportage photo?

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01 juin 2012

Nuits brutales à Lausanne

"J'ai failli y rester". C'est par ces mots qu'un policier décrit les scènes de guérilla urbaine qui émaillent les nuits lausannoises:

«Ça courait dans tous les sens. Mais à deux contre plusieurs dizaines nous ne pouvions interpeller personne.» Les bagarres reprennent de plus belle, et sur plusieurs fronts. «Des groupes de 5 à 10, de-ci, de-là. Un à notre droite, rue des Terreaux, l’autre à notre gauche, terrasse Jean-Monnet. Lequel choisir?»

 

876380P_escalier.jpgTrente-six policiers face à des émeutiers par dizaines. Des jets de bouteilles et des armes d'autodéfense chez les agitateurs. Des balles en caoutchouc tirées par les forces de l'ordre. "Je ne comprends pas pourquoi ces jeunes nous en veulent" admet le policier. Cela n'a pas d'importance. Les agresseurs, eux, le savent, et ça leur suffit. Les affrontements ne donnent lieu à aucune arrestation, ce qui renforce encore le sentiment d'impunité des agresseurs. "On voit une bouteille qui part de la foule mais on ne voit pas le bras qui la lance. Et encore moins l’individu qui est dessous" ajoute-t-il.

Jean-Philippe Pittet, porte-parole de la police, confirme: "C'est le triple effet du groupe, de l'alcool et de l'anonymat."

L'altercation n'a rien d'exceptionnel. D'autres affrontements similaires ont fait les titres de la presse ces dernières semaines, avec le retour des beaux jours.

Depuis l'abolition de la clause du besoin, un grand nombre de boîtes de nuits a vu le jour à Lausanne, au point de faire de la capitale vaudoise un centre d'activités nocturnes. La ville comporte 40 établissements susceptibles de rester ouverts jusqu’à 5h. Mais la sale ambiance régnant dans les rues à la fin de la nuit refroidit même les fêtards. Comme l'expliquent deux jeunes interviewés par Lausanne Cités:

Lausanne, on adore y venir pour faire la fête, aller de bar en bar et finir en boîte de nuit entre amis. Mais, avec toutes ces bagarres et ces débordements, on réfléchit avant de venir. Quand on n'opte pas pour une soirée à Vevey ou Fribourg, on sort en groupe et on évite de discuter avec d'autres car, l'alcool aidant, cela débouche souvent sur des malentendus, des provocations voire des injures.

 

Les autorités ont bien essayé de réagir en instaurant "l'heure blanche", une période entre 5h et 6h30 du matin où les commerces ont interdiction de vendre de l'alcool. D'autres essayent d'étendre cette interdiction à tous les commerces après 22h - hormis les boîtes de nuit, où le prix des cocktails est déjà un puissant dissuasif.

Ces mesures pourraient-elles fonctionner? Ce n'est pas sûr. Une récente étude du psychologue Emmanuel Kuntsch et son équipe d'Addiction Suisse, à Lausanne, montre que les jeunes adultes boivent plus que ce que l'on pensait - et que ce qu'ils affirment - à cause de "l'apéro avant de sortir". Le concept revient à boire chez soi, en privé, avant de se rendre dans des établissements à l'extérieur. Mais le résultat n'est de loin pas au rendez-vous.

Les jeunes adultes sont nombreux à pratiquer l'"apéro avant de sortir": ils achètent au supermarché de l'alcool, qu'ils boivent ensuite en privé ou dans les lieux publics, avant de se rendre dans un club où l'alcool est nettement plus cher. Mais cette pratique n'entraîne pas chez les jeunes une réduction de leur consommation d'alcool pendant le reste de la soirée, au contraire: la consommation d'alcool était deux fois plus importante que d'habitude lors des soirées où les participants avaient commencé par un tel "apéro".

 

Voilà qui jette un froid sur les pistes de travail visant à restreindre le commerce d'alcool à certaines heures, préconisée par la gauche locale. Nombre des individus visés par la mesure se contenteront de boire chez eux, partiront en ville déjà éméchés, et ne réduiront en rien leur consommation - ni leur violence.

Ces émeutes régulières et l'incapacité des autorités lausannoises à y faire face est peut-être simplement la marque de l'échec d'une vie nocturne planifiée d'en haut?

Les règlementations de Lausanne ont évoluées à de nombreuses reprises. L'heure de fermeture des clubs a été progressivement repoussée, jusqu'à cinq heures du matin aujourd'hui. Résultat, des dizaines d'établissements ferment plus ou moins au même moment, jetant dehors des centaines de clients éméchés et coupés de la réalité. Incapables de renter chez eux par leurs propres moyens, ils errent en ville en attendant les trains et transports en commun du petit matin.

Tout est donc prêt pour une explosion à la moindre étincelle. La foule, l'alcool, l'attente. Et ce n'est pas le retour d'un un article du règlement de police qui permettrait d'intervenir contre les fêtards en état d'ivresse sur la voie publique qui contribuera à calmer les aubes lausannoises.

Serait-il possible de faire mieux en s'inspirant de ce qui a été fait ailleurs?

nightlife4-zurich.jpgZurich n'est pas réputée pour ses affrontements nocturnes. La ville a pourtant la plus forte densité de boîtes de nuit en Suisse. Et quand les publicités pour la "métropole européenne de la fête" affirment que la ville sur les rives de la Limmat ne dort jamais, ce n'est pas qu'une vue de l'esprit: la réglementation zurichoise est infiniment plus libérale que celle qui étrangle Lausanne. Les gens peuvent faire la fête jusqu'à point d'heure. La latitude laissée aux établissements nocturnes fait tout simplement disparaître un grand nombre de problèmes.

Pour commencer, tous les clubs ne ferment pas au même moment: l'effet "heure de pointe" est évité. La continuité entre les clubs et les afters garantit que les fêtards auront toujours un endroit où s'abriter en attendant le bus ou le taxi qui les ramènera chez eux. De plus, l'extension des horaires rend caduque tout comportement visant à s'accrocher exagérément à la piste de danse jusqu'à la fermeture: si on peut comprendre les gens souhaitant rester jusqu'à la fin si celle-ci a lieu à trois, quatre ou cinq heures du matin, le défi perd toute signification si la fête se poursuit théoriquement jusqu'à midi, ou si on peut lsa continuer dans un autre établissement. Même le plus acharné des fêtards devra simplement regagner son domicile à un moment donné. C'est d'autant mieux s'ils prennent chacun cette décision à des moments différents.

Suivant l'exemple de Zurich, la libéralisation des horaires et la légalisation des afters permettrait d'éviter bien des débordements liés à l'arrivée simultanée de centaines de noctambules désoeuvrés, éméchés et excités à cinq heures du matin sur les pavés lausannois. Mais reproduire cette approche dans la capitale vaudoise impliquerait l'abandon de l'attitude dirigiste des autorités locales sur la question, ce qui est sans doute trop leur demander.

Dommage pour les innocents pris dans les émeutes et les jets de bouteilles vides au petit matin.