13 mai 2013

BCE et bulle immobilière en Suisse

Selon un article de la Tribune de Genève, le risque de bulle immobilière est en hausse en Suisse - dernier avatar en date d'une longue série de nouvelles portant toujours sur la même inquiétude. Officiellement, la Suisse ne veut pas renouer avec la bulle immobilière des années 90 dont l'éclatement laissa le pays à genoux. Il est vrai que le sujet est sensible en Suisse ; les prix immobiliers sont historiquement élevés, l'économie en bonne forme, la demande forte, l'offre rare. Tous les ingrédients sont en place pour une surchauffe que les établissements bancaires et les politiciens - avec toute la compétence qu'on leur connaît - s'emploient à contrecarrer.

Paradoxalement très abordable dès lors qu'on dispose de suffisamment de fonds propres, l'acquisition attire à elle des locataires éreintés par la hausse des loyers que provoque la pénurie de logements. Mais à dire vrai, la plupart des facteurs en faveur de l'échauffement immobilier obéissent à des tendances lourdes. La Suisse semble un îlot de prospérité et de plein-emploi en Europe, drainant des aspirants travailleurs de tout le continent. Les terrains constructibles sont rares et réglementés. L'autorité est à la fois pétrie d'ouverture des frontières, et terriblement conservatrice dès qu'il s'agit d'aménagement du territoire.

Depuis un certain temps, l'Etat travaille donc à mettre les bâtons dans les roues des propriétaires, en particuliers les primo-accédants, les gens achetant pour la première fois de leur vie un bien immobilier. Restriction sur l'utilisation de ses avoirs de retraite, examen "vigoureux" des capacités de financement, les barrières s'érigent petit à petit.

Bien que les responsables évoquent rarement le sujet en ces termes, il s'agit en quelque sorte de protéger les gens contre eux-mêmes: le risque de se porter acquéreur d'un logement finalement trop cher pour soi en cas d'évolution défavorable des taux. Cette crainte est-elle justifiée?

En plus de tous les facteurs précédemment cités, les taux sont à un niveau historiquement bas, ce qui contribue évidemment à soutenir les prix. Pour les calculs de la capacité d'endettement d'un ménage, les banques se basent sur un taux hypothécaire à 5%, vieux restes d'un moyenne mobile sur vingt ans. Le chiffre n'a d'ailleurs plus guère de sens aujourd'hui ; les durées d'hypothèques à taux fixe s'allongent, les propriétaires profitant de l'aubaine, lissant dans la durée et donc atténuant les conséquences de l'éclatement d'une bulle. Ceux qui ont connu l'époque rappellent d'ailleurs que la situation actuelle n'a pas grand-chose à voir avec la spéculation effrénée du tournant des années 90, où il arriva qu'un immeuble genevois change trois fois de mains en une journée...

Les taux peuvent-ils subitement "remonter" comme le craignent certains? Peu probable - à cause de la Banque Centrale Européenne (BCE).

bce,bns,monnaieIl y a un peu moins de deux ans, la Banque Nationale Suisse (BNS) décida d'appliquer un plancher au taux de change entre franc suisse et euro pour lequel je n'eus pas de mots assez durs. Bien entendu, depuis chacun se "réjouit" de la belle réussite du plan, sans réaliser que ladite parité est maintenue uniquement à travers l'achat massif d'euros, probablement de dette publique européenne, et d'un bilan franchement inquiétant. Mais il y a aussi un impact sur les taux d'intérêt.

La BCE et la BNS fixent chacune leur taux directeur, le taux "principal" lié à la monnaie dont elles ont la charge. BCE et BNS n'ont pas les mêmes problèmes ; pour parler franchement, la BCE en a de gros, alors que son homologue helvétique s'en invente. En prise avec une stagflation de plus en plus probable, la BCE lutte de toutes les façons possibles pour alléger la dette des Etats européens. Même la monétisation ayant montré ses limites - il ne faut pas que de telles choses se voient trop - la banque centrale en est réduite à jouer sur son taux directeur, qu'elle a abaissé à 0,5% début mai.

Le taux directeur détermine grosso-modo les intérêts d'un placement dans une monnaie. Que vaut le taux directeur de la BNS, le Libor à trois mois? Celui-ci oscille entre 0 et 0,25%, dans un effort délibéré de rendre le franc suisse moins attirant que l'euro.

Imaginons un instant que, pris d'un coup de folie, les dirigeants de la BNS déclenchent l'hallali immobilier en augmentant dans un intervalle de temps très court le taux directeur lié au franc suisse. Ne prenons même pas une valeur folle. Fixons le nouveau taux à 5%, disons. Nous aurions donc des placements en francs suisses rémunérés à 5%, alors que ceux en euros seraient toujours rémunérés à 0,5%, en plus d'une parité fixée artificiellement à 1,20 CHF pour 1 € entre les deux monnaies...

Pas besoin de vous faire un dessin: dans une telle hypothèse, la Suisse siphonnerait instantanément toute l'épargne européenne, qui serait alors mieux rémunérée en franc suisse (taux plus élevé) et avec l'assurance d'une passerelle stable entre les deux monnaies (taux plancher de 1,20 CHF pour 1 €). Évidemment, en réalité cela ne se passerait pas comme prévu: pour maintenir le taux de change le bilan de la BNS enflerait démesurément, le plancher deviendrait intenable, puis cèderait. Le franc suisse s'envolerait alors à des hauteurs stratosphériques que la BNS tenterait de juguler en baissant soudainement les taux, et finirait de toutes façons avec sur les bras d'innombrables milliards d'euros dépréciés dont elle serait incapable de se débarrasser sans assumer une perte comptable dramatique...

Mais tout ce scénario tient de la science-fiction. Les experts de la BNS ont des priorités, et aujourd'hui celles-ci sont bien d'essayer de coller à l'euro sans trop y laisser de plumes plutôt que de jouer aux apprentis-sorciers pour prévenir une hypothétique surchauffe du marché immobilier helvétique... (disons qu'ils sont des apprentis-sorciers, mais ne courent pas tous les lièvres à la fois!)

Pour rendre le franc suisse moins attractif que l'euro, la BNS lutte déjà en maintenant délibérément un taux directeur inférieur à celui qui a court pour la monnaie unique européenne. Au vu des tombereaux d'euros que la BNS est obligée d'acheter pour affaiblir artificiellement le franc suisse, le succès est mitigé. Mais enfin, c'est le plan.

En résumé: si elle veut maintenir un taux plancher entre le franc suisse et l'euro, la BNS est obligée de maintenir un taux directeur inférieur à celui de la BCE.

Le taux directeur de la BCE étant de 0,5%, et visiblement orienté à la baisse, la marge de variation du taux suisse se réduit à pas grand-chose.

Je ne saurais affirmer avec certitude si l'immobilier helvétique est dans une trajectoire de bulle ou pas, même si je pense que non. Mais je suis sûr en revanche que les taux hypothécaires helvétiques ne remonteront pas avant longtemps, tant que les élites aux commandes de ce pays continueront leur fuite en avant dans l'arrimage du franc suisse à l'euro.

La "hausse subite des taux" n'est pas pour demain.

En acceptant de se lancer dans la politique d'un taux plancher avec l'euro, la BNS s'est enfermée dans une logique de tout ou rien dont dépend sa crédibilité future. On peut donc penser qu'elle défendra sa position avec la dernière énergie - préparant ainsi une catastrophe financière exceptionnelle, en Suisse, lorsque l'euro sera en perdition pour de bon.

En attendant, les heureux propriétaires peuvent profiter de taux hypothécaires aussi bas que stables.

23:37 Publié dans Economie, Suisse | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bce, bns, monnaie |  Facebook

07 mai 2013

Les Armureries d'Isher

"Etre armé, c'est être libre."

Telle est la devise des Armureries d'Isher dans un vieux roman de science-fiction d'A.E. Van Vogt, et dans sa suite au titre encore plus explicite, les Fabricants d'Armes. Elle m'est immédiatement revenue à l'esprit en découvrant une révolution entamée aux États-Unis: la possibilité de créer une arme à l'aide d'une imprimante 3D, comme vient de le faire un Texan, Cody Wilson. Selon un article de la Tribune:

armes,imprimantes 3d,autodéfenseCréer dans son salon un pistolet en plastique capable de tirer de vraies balles? C'est le tour de force réussi par l'association Defense Distributed, qui milite pour la fabrication d’armes en utilisant la technologie de l'impression 3D. Fière de sa réussite, elle publie en anglais et en chinois les plans de fabrication de son arme.

Dix-sept pièces en plastique sont nécessaires à l'assemblage du Liberator, un pistolet à un coup de calibre .380. Rajoutez un tout petit percuteur en métal et le tour est joué.


Defense Distributed
vient subitement de donner à des milliards d'êtres humains la possibilité de se défendre.

armes,imprimantes 3d,autodéfense

Bien entendu, la technologie n'en est qu'à ses balbutiements. Le "Liberator", l'arme créée par impression de résine, est de mauvaise qualité. Selon le magazine Forbes un exemplaire aurait explosé dès le second tir. De même, on ne peut pas dire non plus que les imprimantes 3D soient monnaie courante. Il n'empêche. En permettant virtuellement à n'importe qui de fabriquer sa propre arme, chez lui, simplement avec un matériel d'impression 3D à un peu plus de 2000 dollars et des plans récupérés sur Internet, le débat sur le contrôle des armes et sur la sécurité en général se retrouve bouleversé.

Évidemment, le rejet est la première réaction suscitée. Pas besoin de chercher bien loin pour en trouver des exemples puisqu'ils sont cités dans le même article:

[Les] défenseurs d’une réglementation plus stricte sur les armes sont inquiets. «Cela me retourne l’estomac», s'est indigné le sénateur démocrate de New York Charles Schumer.

«Maintenant, n’importe qui, un terroriste, un malade mental, un conjoint violent peut ouvrir une fabrique d’armes dans son garage. Il faut que cela cesse», a-t-il dit.

Le représentant Steve Israel, également de New York, a proposé un projet de loi interdisant la fabrication maison des armes en plastique. «Les contrôles de sécurité, les réglementations ne serviront à rien si les criminels peuvent imprimer leurs armes en plastique à la maison», a-t-il souligné.

 

Dommage pour M. Charles Schumer et son estomac tout retourné, mais cela ne va pas cesser - à dire vrai, cela vient à peine de commencer. Pourra-t-on empêcher l'émergence de telles armes? Difficile, à moins d'interdire les imprimantes 3D, les armes, les modèles 3D permettant aux premières d'imprimer les secondes, et Internet lui-même. Il y aura probablement des gouvernements et des politiciens pour essayer. A dire vrai, ils essaient déja. Peuvent-ils réussir?

Qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en effraie, la réalité s'impose toujours - les cris d'orfraie n'y changent rien. Les partisans du contrôle des armes peuvent s'indigner autant qu'ils veulent, ils livrent un combat d'arrière-garde. La donne a changé.

Comme le fait remarquer un internaute, il est probablement plus facile aujourd'hui pour un individu de se procurer une Kalachnikov avec des "relations" dans la banlieue lyonnaise que de s'imprimer une arme en résine. C'est peut-être même moins cher. Mais ces deux types d'armes ne s'adressent pas au même public.

Malgré la relative complexité à la créer et sa piètre qualité une arme imprimée pose un problème avant tout par sa potentialité. La pétoire jetable peut jaillir de nulle part. Il est possible de la créer au besoin, si l'insécurité devient trop pressante dans le voisinage, par exemple, ou si le gouvernement prend des virages par trop menaçants envers les libertés individuelles. Même si la possession d'une arme imprimée est punie sévèrement, et elle le sera, quelle importance? Un individu pourra s'en débarrasser avant la perquisition de son domicile pour s'en recréer une autre sitôt les limiers repartis. Enfin, l'impression à la demande réduira d'autant les risques d'accidents domestiques comparé aux armes actuelles et à la sécurité de leur stockage.

Les espoirs placés par les autorités dans des solutions bureaucratiques à base de numéros de série et de registres n'ont plus aucun sens. Le débat sur la traçabilité est mort au moment où la première arme est sortie d'une imprimante 3D.

Quid des terroristes, assassins et autres membres des forces du mal? Ceux-ci ont un intérêt tout particulier à produire des armes en résine face aux mesures de sécurité actuelles:

Pour être en conformité avec la loi américaine et rendre l'arme détectable dans les portiques de sécurité, ses inventeurs ont en outre rajouté une autre pièce de métal de trois centimètres.


Sans ladite pièce de métal, on obtient une arme indétectable par les portiques de sécurité installés. Autrement dit: les portiques des aéroports peuvent être démantelés. Ils sont périmés. Ils appartiennent au folklore. On peut monter un parc d'attraction à thème "regardez la gymnastique qu'il fallait faire pour rentrer dans un avion en 2013".

Il faudra probablement mettre un terme à l'absurdité du contrôle systématique pour procéder à davantage de profilage des passagers, comme le font déjà les Israéliens. La présence éventuelle de policiers en civil (de vraies armes de qualité, en métal, maniées par un tireur entraîné) à bord des avions fera réfléchir à deux fois des terroristes potentiels munis de pétoires en résine. En termes de sécurité, ces deux mesures semblent plus prometteuses que le scan de tous les passagers, maintenu au nom du politiquement correct.

Les cabines des avions vont-elles se transformer en champs de tir pour autant? Rien n'est moins sûr. Bien que le paradigme de la sécurité aérienne soit quelque peu chamboulé, il est improbable qu'une arme jetable parvienne à défoncer une simple porte verrouillant le cockpit, ni ne suffise à provoquer un carnage parmi les passagers.

Le fait est que, résine ou pas, les armes à feu ne sont plus une menace à bord depuis un certain temps déjà. Si dans le vol Paris-Miami Richard Reid avait eu un browning entre les mains plutôt que des chaussures à semelles explosives aux pieds, il ne serait pas parvenu à grand-chose de plus. Mais les terroristes islamistes (pour ne pas les nommer) cherchant le meurtre de masse ne visent plus le transport aérien. Pourquoi s'ennuyer à franchir points de contrôle et détecteurs de métaux quand il suffit de lâcher des sacs à dos bourrés d'explosifs dans un train pour provoquer un carnage comme à Madrid? Dans les métros et les bus comme à Londres? Ou dans la simple foule de l'arrivée d'un marathon comme à Boston?

L'émergence des armes en résine ouvre un faisceau de nouvelles possibilités et de nouvelles menaces, pour les terroristes, les bandits, les forces de l'ordre et les humbles citoyens. Tous n'ont pas la même chose à y gagner.

Bien que cela n'ait pas grand sens de porter un jugement sur un processus qui se déroulera de toutes façons, j'estime pour ma part que l'émergence d'armes individuelles et à la demande est une très bonne chose. L'individu redevient le maître de sa destinée. Les armes en résine des honnêtes citoyens auront beau rester longtemps inférieures aux armes que portent déjà aujourd'hui les malfrats en tout genre, des brigands aux agents des gouvernements totalitaires, elles les feront certainement réfléchir. Le troupeau de moutons qui leur fait face est plus dangereux qu'avant.

La publication en chinois des plans de l'arme par Defense Distributed n'est pas un hasard.

01 mai 2013

Le fol espoir de la rigueur douce

L'Europe coule dans la récession et le chômage. Dernier record en date: 12,1% au mois de mars. Ce n'est jamais que le 23e mois consécutif de hausse. Nous n'avons pas encore les chiffres d'avril. Les records sont faits pour être battus.

Simultanément monte une clameur - scandée par les manifestants, reprise par les médias et trouvant écho dans le monde politique - selon laquelle l'austérité frappant l'Europe devrait être "adoucie" ou "aménagée".

On notera en effet que les pays les plus durement touchés par le chômage sont aussi ceux qui ont eu droit à la bienveillante attention de l'Europe sous la forme d'une aide financière assortie de conditions. Le chômage atteint ainsi 27,2% en Grèce (en janvier ; la Grèce est dans un tel état que des données plus récentes ne sont pas disponibles), de 26,7% en Espagne et de 17,5% au Portugal.

Lier le chômage à l'austérité imposée depuis Bruxelles semble une évidence. Lorsque l'Union Européenne et le Fonds Monétaire International obligent la Grèce à mettre un terme à 15'000 emplois de fonctionnaires (ne vous inquiétez pas, il en reste quelques-uns) en échange d'une tranche de prêt de 8,8 milliards d'euros, la démonstration semble faite. Austérité et chômage avancent de pair, mais les manifestants ont tôt fait de remplacer la corrélation par la causalité et de clamer que l'austérité provoque le chômage.

Les gens parent l'Allemagne de tous les vices de la méchanceté et de l'égoïsme et expriment leur espoir: baisser le rythme des réformes, donner un peu d'oxygène, parer la rigueur d'un visage humain comme le socialisme le fut aussi en son temps.

Ils ont tort.

La thèse, simpliste et séduisante, a tout pour plaire. Elle est d'autant plus facilement reprise par la classe politique locale, la procrastination étant une valeur cardinale chez tout politicien carriériste qui se respecte. La plupart de ces derniers n'ont de toutes façons pas la force de caractère permettant d'entamer des réformes de fond. Mais le nombre ne fait pas la vérité.

L'Allemagne, érigée en symbole de la rigueur, ne souffre que d'un chômage à 5,4%. Comment l'expliquent les adeptes de la thèse d'une rigueur génératrice de chômage?

Les 19,2 millions d'Européen à la recherche d'un emploi de plus en plus improbable disposent bien malgré eux de beaucoup de temps libre ; ils devraient l'employer à lire Bastiat, par exemple. Au hasard d'une page, ils tomberaient sur ses écrits sur le libre-échange et se confronteraient à son exemple du paysan champenois:

Ce sur quoi nous sommes unanimes, c’est pour dire que, puisque la France est engagée dans une mauvaise voie, il faut l’en faire sortir avec le moins de perturbation possible. L’immense majorité de nos collègues pense que cette perturbation sera d’autant plus amoindrie que la transition sera plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre, croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus générale, serait en même temps la moins douloureuse ; et si c’était ici le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l’appuierais sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce Champenois qui disait à son chien: « Pauvre bête, il faut que je te coupe la queue ; mais sois tranquille, pour t’épargner des souffrances, je ménagerai la transition et ne l’en couperai qu’un morceau tous les jours. »

 
La "transition douce" que réclament les manifestants sans le sou est une hypocrisie. En guise d'adoucissement, ils souhaiteraient un retour chimérique aux vieux jours heureux, à la gabegie précédente. Comme tant d'autres avant eux, ils voudraient vivre au-dessus de leurs moyens, empruntant sur le dos de leurs enfants, s'épanouissant dans des emplois à vie dénués de valeur ajoutée, bénéficiant de régimes de retraite pour lesquels ils ont si peu cotisé eu égard à ce qu'ils retirent.

Ils ne réalisent pas que cette période insouciante et immorale fait partie du passé. Elle ne reviendra jamais. La social-démocratie est morte étouffée sous ses dettes. Elle a rejoint les dinosaures dans la galerie des monstres disparus.

Bien sûr, les chômeurs de cette longue et douloureuse transition sont bien réels. Le retrait des circuits économiques d'un mastodonte comme l'Etat socio-démocrate ne va pas sans provoquer de sérieuses vagues. Mais réclamer une rémission dans la cure d'amaigrissement - pas encore commencée pour beaucoup d'Etats européens - revient à donner une dose de came à un junkie pour alléger les souffrances de son sevrage. Cela ne lui rendra pas service, n'allègera ses douleurs que brièvement et pourrait encore empirer son état.

EmptyVault.jpgLa diminution du périmètre de l'Etat est pour ce dernier une obligation de survie. Plus les réformes tardent, plus elles sont douloureuses: voilà les raisons pour lesquelles l'Europe souffre aujourd'hui, et l'Allemagne moins. L'alternative est l'effondrement pur et simple dans quelque chose qui n'a plus rien de démocratique. Aucun pays engagé récemment dans les réformes n'ayant aujourd'hui réussi à sortir complètement la tête hors de l'eau, l'hypothèse n'est pas à exclure.

Évidemment, les élites s'accrochent ; elle seront keynésienne ou ne seront pas. "Nous estimons que l'Europe peut faire davantage pour la croissance et l'emploi", a ainsi rappelé l'indécrottable premier ministre irlandais, Enda Kenny, leader d'un pays pourtant en bonne voie de s'en sortir. Ces gens n'apprennent jamais rien!

La cour constitutionnelle portugaise a pour sa part retoqué début avril pour 1,3 milliards d'euros d'économies en refusant de réduire les salaires et les pensions dans la fonction publique. Au Portugal, apparemment, le quatorzième mois de salaire des fonctionnaires est devenu un droit fondamental.

Du côté italien, douchant les maigres espoirs de réforme que le jeune gouvernement pouvait susciter, M. Letta a affirmé lundi lors de son premier discours devant le Parlement que "l'Italie est en train de mourir de trop d'assainissement", ajoutant ensuite que "les politiques en faveur de la relance ne peuvent plus attendre". Le redressement italien est repoussé aux calendes grecques...

Du côté français, on applaudit en se découvrant des partenaires de médiocrité. Le ministre des Affaires européennes Thierry Repentin s'est réjoui d'entendre un "écho" à la la politique de relance de François Hollande. Le chômage français ne se situe il est vrai qu'à 10,6%, le double de l'Allemagne, encore un peu en-dessous de la moyenne européenne. Mais la France n'a pas encore entamé le plus petit pas en direction d'une réduction du poids de l'Etat...

Bref, partout en Europe et en particulier en France, les réformes ne s'imposent qu'au pire de la crise, quand il est sans doute trop tard. Dans l'Hexagone où on passe son temps à reculer pour mieux sauter, ce manque de stratégie pourrait avoir des effets proprement catastrophiques, d'autant plus que la population locale s'obstine à ne pas prendre la mesure des défis qui l'attendent.

Le porte-parole du commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn s'est senti obligé de rappeler mardi que la Commission soutenait des politiques assurant "un équilibre" entre stabilisation des finances publiques et mesures de relance ; même l'Europe verse dans l'hypocrisie générale aux dépens de l'Allemagne.

Tout ceci ne peut que très mal se terminer.