06 mai 2011

Le Franc Constant

Depuis les prémisses de la crise de la dette publique, dont les effets sur les devises ne sont qu'une des multiples facettes, j'ai toujours tenu un discours selon lequel l'or redeviendrait de facto la monnaie des échanges mondiaux. L'actualité semble gentiment pousser dans cette voie.

Lundi, les cours de l'or ont atteint un nouveau record à près de 1580 dollars l'once. Lundi, c'est-à-dire cette semaine - donc après le "recul des valeurs refuges" annoncé un peu partout suite à la mort d'Osama Ben Laden. Le repli a fait long feu. On s'en doutait: la mort d'un chef terroriste islamique, fut-il le plus recherché du monde, ne pouvait occulter longtemps le surendettement des Etats.

Il est de bon ton de vilipender la "spéculation" sur l'or ou de parler de son caractère de "valeur refuge" face aux incertitudes du monde. Or, pour une fois, une dépêche de l'AFP donne un écho différent à cette hausse: l'or ne serait qu'une nouvelle monnaie destinée à échapper aux manipulation des gouvernements. Tiens tiens!

"C'est lié à la même logique de flux que la semaine dernière: celle de l'argent facile. La Fed ne fait qu'imprimer des billets, comme d'autres banques dans le monde entier. La monnaie perd du pouvoir d'achat, donc l'or, c'est un actif qui permet de protéger le pouvoir d'achat sur de longues périodes", a expliqué un opérateur de marché à l'AFP.

Selon cet analyste, deux grammes d'or permettaient d'acheter environ un baril de pétrole en 1984, comme actuellement.

 

Il n'y a pas plus d'envolée du prix du baril qu'il n'y a de fièvre de l'or; il n'y a qu'un dollar en décrochage (ainsi que toutes les autres monnaies "flottantes", quoiqu'à des vitesses différentes). On ne peut pas tricher avec les matières premières, ou en tous cas, pas autant. En cotant un actif matériel contre un actif immatériel et mensonger comme une devise manipulée par une banque centrale, il arrive forcément un moment où chacun découvre que le roi est nu.

La Fed a maintenu mercredi son taux directeur proche de zéro, et assuré vouloir le garder longtemps à ce niveau. (...) Ce mouvement pousse les investisseurs à placer leur capital dans les matières premières pour le protéger d'une perte de valeur. L'or, qui présente un statut de valeur refuge très sûre, bénéficie à plein de ce phénomène.

 

Valeur refuge, oui, mais la formule est incomplète. Valeur refuge de quoi? Je vous le donne en mille: des manipulations de la monnaie, de la planche à billet, des apprentis-sorciers officiant dans les diverses banques centrales de part le monde! Le cirque cessera quand les politiciens renonceront à essayer de créer de la richesse en trichant avec la monnaie. Ce n'est pas pour demain.

Mais avant qu'ils n'aient renoncé ou ne fassent tous faillite, l'or aura depuis longtemps remplacé leurs monnaies de singe dans les échanges internationaux.

1883_en_Or.jpg
Pièce de 20 francs, 1883
Alliage à 900 ‰ or, soit 5.8068g d'or fin

21 avril 2011

Le dollar et l'euro vont mourir, vive l'or!

Myret Zaki, rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan, estime que le dollar est une monnaie finie; d'où le titre de son dernier livre, La fin du dollar.

Le quatrième de couverture donne un assez bon résumé de la situation:

la_fin_du_dollar_myret_zaki.jpgNous assistons à la fin de l'ère dollar qui dure depuis la Seconde Guerre Mondiale. Le dollar n'est plus la monnaie la plus sûre du monde. Il n'est plus la monnaie d'une superpuissance responsable, performante et hautement productive. Il est la monnaie d'une économie déclinante, arrivée au point de non-retour, techniquement en faillite.

Le billet vert est en train de dévoiler son vrai visage: celui d'une arme du désespoir, utilisée par une grande puissance malade, qui a trop longtemps caché l'état désastreux de son économie derrière sa planche à billets. Suite aux dérives majeures de la politique monétaire américaine, le dollar est devenu, aujourd'hui, la plus grande bulle spéculative de l'histoire. Le statut du dollar comme référence du système monétaire international devient intenable. Il est contesté par des puissances désormais plus riches, comme la Chine. Ce changement de régime majeur se perçoit dans l'envolée de l'or et dans les tensions croissantes entre les Etats-Unis et le reste du monde.

Cet ouvrage veut avant tout briser le tabou qui entoure le dollar en procédant à un examen sans complaisance de la situation réelle des Etats-Unis, et en la comparant à celle des blocs européen et asiatique. La conclusion est que le dollar, dont la valeur repose sur une perception subjective, ne résiste pas à la rationalité. Même aujourd'hui, après cette sorte de défaut déguisé qu'est la dévaluation compétitive, le dollar est encore largement surévalué. En attendant, il s'agit de se préparer à l'inévitable changement, en réfléchissant d'une part à une sortie ordonnée du dollar par les banques centrales, et d'autre part au futur système monétaire international qui émergera pour tenir compte des nouvelles réalités.

 

Jusque là, rien à dire, Mme Zaki pêche peut-être par excès d'enthousiasme, mais ne tombe pas à côté de la plaque. L'écrivain a d'ailleurs béméficié d'un timing parfait, son livre sortant quasiment le jour où Standard and Poor's décide de mettre le triple A américain sous surveillance négative - déclenchant une nouvelle tempête boursière et permettant à l'auteure d'intervenir en direct sur le plateau du journal de la TSR.

Malheureusement, Mme Zaki semble trouver les limites de son analyse dans une interview avec Samuel Jaberg intitulée "Le dollar va mourir, vive l'euro" au sujet de son livre, disponible lundi sur Swissinfo.

Quel est le problème? "Myret Zaki soutient la thèse d’une attaque contre l’euro pour faire diversion sur la gravité du cas américain." Ouille.

Nous aimons tous l’Amérique et nous préférons voir le monde en rose. Pourtant, après la fin de la Guerre froide et la création de l’euro en 1999, une guerre économique s’est enclenchée. L’offre concurrente d’une dette souveraine solide (sic) dans une monnaie forte risquait de faire baisser la demande pour la dette américaine. Mais les Etats-Unis ne peuvent cesser de s’endetter. Cette dette leur a permis de financer les guerres en Irak et en Afghanistan et d’assurer leur hégémonie. Ils en ont un besoin vital.

 

Guerre économique? Un slogan vendeur mais sans fondement. Les investisseurs opèrent sur un marché ouvert. Ils choisissent librement de souscrire à la dette des USA, de l'Italie ou du Chili - et parfois aux trois. Après, chacun fait son analyse en fonction des risques, de la durée de la souscription, de son taux d'intérêt, etc. Pourquoi qualifier de guerre des emprunts librement consentis, qui ne correspondent à rien d'autre qu'au mécanisme de l'offre et de la demande?

Le terme "d'hégémonie" est fortement connoté. Il ne veut strictement rien dire mais s'inscrit une perception militariste des échanges financiers. L'économie est une guerre, pas vrai? Il s'en fallait de peu qu'on n'emploie le bon vieil "impérialisme". Le choix de ces mots n'est pas anodin et permet ensuite à Myret Zaki de s'enfoncer dans la théorie du complot:

En 2008, l’euro était une monnaie prise extrêmement au sérieux par l’OPEP, les fonds souverains et les banques centrales. Elle était en passe de détrôner le dollar. Et cela, les Etats-Unis ont voulu l’empêcher à tout prix. Le monde cherche un endroit sûr où déposer ses excédents, et l’Europe est activement empêchée d’apparaître comme cet endroit sûr. C’est précisément à ce moment que les fonds spéculatifs se sont attaqués à la dette souveraine de certains Etats européens.

 

Les "Etats-Unis" auraient voulu l'empêcher à tout prix? Pardon? Qui? Quand cela aurait-il été décidé? Et comment le sait-elle? Où est le whistleblower? Où sont les révélations de wikileaks sur l'affaire? Les dossiers égarés par mégarde? La tête pensante du complot? Les emails compromettants?

En balançant au hasard des accusations aussi floues (les vilains "Etats-Unis" dans leur globalité, calculateurs, gros, puissants et méchants) notre journaliste flatte sans doute l'anti-américanisme de ses lecteurs, aux dépens de la rigueur de son enquête. On dirait presque du Jean Ziegler...

Si les accusations de complot sentaient le gros dérapage, la phrase suivante tient carrément de la sortie de route:

L’Europe est aujourd’hui la plus grande puissance économique et elle dispose d’une monnaie de référence solide.

 

Tenir ce genre de propos en 2011 mérite un passage au bêtisier.

Franchement, je ne connais pas Mme Zaki et j'éprouve un certain respect pour son analyse du dollar qui, bien qu'un poil apocalyptique, me semble à peu près pertinente. Mais comment quelqu'un portant un regard si acéré sur la situation de la dette américaine peut-il se tromper à ce point sur la situation prévalant sur le Vieux Continent?

pig.jpgLa crise de la dette détruit l'UE depuis un an et demi. Elle a miné la réputation de l'euro, envoyé dans les cordes la Grèce, l'Irlande et le Portugal, démoli la prétendue indépendance de la BCE et enchaîné les pays de l'union monétaire dans un mécanisme d'entraîde qui promet d'envoyer toute la cordée au fond du précipice. L'hydre de l'inflation se réveille, affamée par la rotation des planches à billets en surchauffe. Et la crise ne fait que commencer: pas un seul pays de la zone euro n'a diminué sa dette nette d'un centime.

En opposant la dette américaine à une hypothétique santé financière européenne, Myret Zaki commet une erreur conceptuelle. Il est tout à fait envisageable que les USA et l'UE soient tous les deux en mauvaise posture. L'un l'exclut pas l'autre!

Prétendre que l’Europe dispose d’une monnaie solide alors même que l'Euroland prend eau de toutes part est au-delà du ridicule.

Dans ce blog, c'est vrai, j'ai rarement évoqué la crise des Etats-Unis. J'ai préféré me consacrer à la faillite de l'euro et de la social-démocratie européenne, non seulement parce qu'elles concernent davantage la Suisse, mais aussi parce qu'elles me paraissent bien plus inéluctable qu'un défaut de paiement de l'Oncle Sam.

Les Etats-Unis sont dans une mauvaise passe, mais ils ne sont pas enchevêtrés dans le carcan d'une monnaie unique intouchable pour des raisons politiques. Ils peuvent cesser de pacifier à bout de bras l'Afghanistan ou les zones tribales du Pakistan. Ils peuvent fermer des bases militaires un peu partout. Ils peuvent augmenter les impôts ou remettre en cause certains programmes gouvernementaux. Ils peuvent supprimer des emplois publics par centaines de milliers. Ils peuvent, enfin, choisir de dévaluer le dollar. Ce serait très mal vu de la part de tous les pays qui ont souscrit à la dette américaine, mais c'est définitivement une possibilité - à laquelle les Américains sont d'ailleurs en train de recourir, en douce, en lâchant les rênes de l'inflation.

Beaucoup de ces chemins sont impraticables en Europe, la plupart des autres sont impensables. Ils donneraient lieu à des faillites innombrables de PME, des grèves générales, une explosion de violence dans les populations dont la tranquilité est achetée à coup d'aide sociale, ou une désintégration de l'Union politique. A trop tirer sur la corde de la solidarité, elle finit par rompre...

Les Américains ont une grande marge de manoeuvre, une population capable de relever des défis et une monnaie sous contrôle. Ils ne sont pas à court de possibilités. Le dollar va passer un mauvais quart d'heure, mais l'euro, tout en maintenant une certaine apparence, est déjà lézardé sur la façade; il volera en éclats à cout ou moyen terme (et peut-être avec lui le bilan d'une bonne partie des banques d'Europe) bien avant de remplacer un billet vert qu'on enterre un peu vite.

Que restera-t-il alors? Le Yuan, comme le suggère Myret Zaki? Peu crédible. Le Yuan n'a guère d'existence dans les échanges hors de Chine. Sa parité est artificielle. Après l'effondrement du dollar et l'éclatement de l'euro, seul un imbécile irrécupérable récidiverait en accordant une nouvelle fois sa confiance à une monnaie géré par des politiciens.

gold.jpgLa seule alternative, tout le monde la connaît: l'or, bien entendu. Pas la peine de chercher plus loin la flambée actuelle des cours - 1'500 dollars l'once selon le dernier record en date. Je vous parie qu'il sera battu plusieurs fois.

L'or ne monte pas: l'or est le rocher de la côte contre lequel on mesure le niveau des eaux. Les records de l'once d'or représentent moins une envolée du métal qu'une déchéance de certaines monnaies contre lesquelles il se mesure. Lorsque les monnaies se maintiennent, l'or ne bouge pas, comme contre le franc suisse.

Les politiciens détestent l'or, parce qu'il n'est pas manipulable. On ne peut pas fixer son taux d'intérêt, lancer les rotatives ou se réunir en urgence pour décider d'en faire surrgir quelques tonnes ex nihilo pour les injecter dans le système bancaire mondial. Quel horrible métal!

Cela prendra encore quelques années de yo-yo monétaire, mais je pense que le métal précieux s'imposera à terme comme monnaie internationale, en grande partie parce qu'il est au-delà de toute "politique monétaire" décidée par un gouvernement.

Il n'y a pas de crise des monnaies; il n'y a qu'une crise de la dette, tant aux Etats-Unis qu'en Europe. La monnaie en est simplement une victime collatérale. Tant que les Etats ne seront pas parvenus au désendettement et à l'équilibre budgétaire, l'espoir d'une sortie de crise est totalement illusoire.

Il est peut-être prématuré d'annoncer la mort du dollar ou de l'euro. Mais une choses est certaine: le second n'est certainement pas en meilleur état que le premier, n'en déplaise à Myret Zaki. Et s'ils sont voués à disparaître, ils seront probablement remplacés par le précieux métal jaune.

30 mars 2011

Pendant ce temps, la crise...

En ce moment, Fukushima et Kadhafi tiennent à eux deux l'essentiel du pavé médiatique. Ces nouvelles exotiques sont bienvenues; elles permettent d'éviter aux journalistes de présenter au bon peuple européen le troisième acte de la crise financière européenne qui se joue en ce moment au Portugal, et qui aura des retombées bien plus significatives pour lui que les péripéties libyennes ou les déboires nucléaires japonais.

José_Socrates_na_OIT.jpgPendant ce temps, au Portugal...

Que s'est-il passé au Portugal, au fait? Eh bien, le Premier ministre portugais José Socrates a démissionné mercredi dernier, après le rejet au parlement d'un nouveau plan d'austérité - le quatrième - censé "garantir" la réduction du déficit public et éviter le recours à un plan de sauvetage de l'Union européenne et du FMI.

Ecrit autrement, les politiciens portugais ont refusé de se serrer une nouvelle fois la ceinture.

Bien qu'il soit possible de créer un nouveau gouvernement avec les élus en place, on semble se diriger vers de nouvelles élections. Elles auront lieu 55 jours au moins après la dissolution de l'assemblée, selon la Constitution portugaise. L'heure tourne. Cela nous projette quelque part au mois de mai. Or, le Portugal doit rembourser 4,3 milliards d’euros de dette en avril puis 4,9 milliards en juin. Pour le renouvellement de la première tranche, le pays sera privé de gouvernement et en pleine campagne électorale; on peut donc s'attendre à ce qu'aucune décision politique forte ne soit prise à ce stade, ce qui laisse penser que le Portugal empruntera sur les marchés.

Jetons un petit coup d'oeil aux taux portugais à 10 ans:

portugal_10y.jpg
Taux portugais à 10 ans

Comme on voit, ça ne va pas passer comme une lettre à la poste: 8% d'intérêt, c'est énorme - bien plus que ce le Portugal réussit à économiser avec ses multiples plans d'austérité.

Compte tenu de son absence de leadership, les options du Portugal sont limitées. Il pourrait peut-être renouveler sa dette avec des échéances plus courtes, permettant de diminuer le coût global du crédit; cela ne changerait pas grand-chose, mais permettrait au moins de repousser le problème le temps qu'une nouvelle équipe dirigeante prenne les commandes, n'est-ce pas? Hélas, c'est peine perdue, comme en témoignent les taux portugais à deux ans:

portugal_2y.jpg
Taux portugais à 2 ans

Oui, vous voyez bien la même chose que moi: les taux à 2 ans et les taux à 10 ans sont dans le même ordre de grandeur, autour de 8%. Pour les malheureux Portugais, emprunter à deux ans est aussi cher que d'emprunter à dix!

(Dans le B-A-BA de l'emprunt, les taux d'intérêts sont liés à la durée. Plus la durée est longue, plus on prive le créditeur de son bien - que ce soit une voiture ou une somme d'argent - pendant longtemps. L'emprunteur jouissant du bien à la place du propriétaire pendant une durée plus longue, il paye comparativement plus cher et c'est bien normal. Cela se traduit par un taux, c'est-à-dire un coût du crédit, plus élevé. Ici, les taux courts à même échelle que des taux longs envoient un message différent: ils traduisent le risque de défaut à court terme du Portugal. Il est tout à fait possible que les taux courts soient plus élevés que les taux longs; on peut imaginer de gros soucis temporaires - et des taux extrêmement élevés - à court terme, alors que les taux à quinze ou vingt ans sont plus détendus parce qu'on pense que les problèmes auront été résolus d'ici là.
Voilà l'interprétation que je fais de la situation. Fin de la parenthèse!)

Le Portugal va donc probablement contracter un dernier emprunt - ruineux - sur les marchés au mois d'avril, avant que le nouveau Premier Ministre portugais n'entre en fonction. Ses options ne sont pas légions:

  1. Laisser filer les déficits;
  2. Présenter un nouveau plan d'austérité;
  3. Renégocier la dette;
  4. Laisser chuter le Portugal dans le coton confortable du Fond européen de stabilisation financière (FESF), puis du Mécanisme de Stabilité (MES) de 500 milliards d'euros destiné à prendre son relais en 2013.

Au vu de la situation financière portugaise, l'option 1 ne paraît pas crédible - si quelqu'un voulait tenter l'aventure, les prêteurs se feraient rares, quel que soit le taux d'intérêt offert. L'option 2 semble aussi peu probable, puisque c'est l'opposition à un plan d'austérité qui a fait chuter M. Socrates. On peut imaginer que les adversaires du plan l'ont refusé parce qu'ils en avaient un autre en tête, mais aucune information n'est remontée en ce sens.

Choisir de renégocier ou de rééchelonner la dette déclencherait un coup de tonnerre dans le marché européen des souscriptions publiques, et replongerait instantanément le continent dans une nouvelle crise bancaire. Ce ne serait pas la possibilité la plus idiote, mais elle réclamerait une compréhension des enjeux et un courage dont la classe politique portugaise ne semble pas disposer. En plus, elle serait aux antipodes des solutions choisies jusqu'ici.

En réalité, chacun s'attend à ce que le Portugal, bon gré mal gré, se retire à son tour du marché ouvert de la dette pour s'abriter derrière le mécanisme d'entraide européen. A l'instar de la Grèce et de l'Irlande, après avoir tant clamé qu'il s'en sortirait tout seul, le Portugal disparaîtra du devant de la scène pour lécher ses plaies (financières) à l'abri des regards (du marché). Ce qui nous amène au domino suivant, l'Espagne.

Pendant ce temps, en Espagne...

Eh bien, l'Espagne ne va pas si mal - enfin, façon de parler! Taux de chômage de 20.33% fin 2010, avec une jolie embellie à 19.3% attendue fin 2011... Selon la Banque d'Espagne, la croissance sera de 0.8% en 2011, le pays affichera un déficit public de 6.2% du PIB et 5.2% l'année suivante (là où le gouvernement espère 6% et 4.4% respectivement, mais tous les gouvernements du monde s'y entendent très bien lorsqu'il s'agit d'embellir une situation.)

Le 10 mars, l'agence de notation financière Moody's a abaissé d'un cran la note souveraine du pays, à "Aa2" avec perspective négative. La note va encore baisser.

Le marché est dans l'expectative, comme les taux le montrent:

spain_10y.jpg
Taux espagnols à 10 ans

L'expectative donc, mais avec une grosse louche de méfiance par-dessus, la stabilisation étant à un niveau élevé.

Est-ce que des taux à 10 ans à plus de 5% sont soutenables pour un pays lourdement endetté, à la croissance en berne et au chômage atteignant un cinquième de la population active?

Personnellement, j'aurais tendance à penser que non, mais il vaut mieux que je me trompe parce que ni le Fond Européen de Stabilisation Financière ni le Mécanisme de Stabilité ne devraient suffire à éponger le renouvellement de la dette espagnole si le marché devient trop cher. Sans compter qu'au train où vont les choses, l'Europe pourrait être au pied du mur avant 2013, donc sans que son nouveau Mécanisme de Stabilité ne soit opérationnel.

L'Espagne peut tenir quelques temps sur sa lancée; son endettement n'est "que" de 63.5% du PIB. Mais le Portugal coule avec un petit 81.3% du PIB en dettes. Et l'Italie est à 118%... Est-on réellement sûr que l'Espagne est le prochain domino?

Pendant ce temps, ailleurs...

Quel temps fait-il à Berlin? Un peu de grisaille...

germany_10y.jpg
Taux allemands à 10 ans

Ca monte gentiment.

Malgré la santé insolente des exportations allemandes (une compétitivité à laquelle le renchérissement du coût de l'énergie va probablement mettre un terme, suite à la percée électorale écologiste) les investisseurs semblent se méfier. Mettons-nous à leur place: sous le couvert du FESF, du MES ou de n'importe quel autre acronyme, ils comprennent très bien que l'Allemagne est en train de reprendre à son compte, peu à peu, toutes les dettes des maillons faibles de l'Euroland.

Tous ces engagements, ces fonds, ces garanties, ça finit par peser sur un bilan, voyez-vous.

Angela_Merkel_(2008)_v3.jpgMme Merkel a déclaré que les Allemands avaient le devoir historique de ne pas "passer pour les méchants" dans la longue crise que traverse l'Euro; apparemment, elle opte plutôt pour être le dindon de la farce. Personne ne sait jusqu'où les électeurs allemands accepteront d'expier  les fautes des générations passées, et même ainsi, les épaules (fort larges) de l'Allemagne économique risquent de ne pas suffire.

Ah, aussi, le taux d'inflation est resté stable en Allemagne en mars - à 2,1%. Le chiffre, élevé, est compréhensible au vu des tombereaux de billets créés ex nihilo par la Banque Centrale Européenne pour ses petits coups d'éponge à droite et à gauche. A inonder le marché de liquidités, vous créez de l'inflation, c'est bête comme chou.

Du coup, la BCE  laisse entendre qu'elle montera ses  taux la semaine prochaine.

Ce qui aura un effet immédiat sur les taux d'intérêt de la dette de tous les pays de la zone Euro.

Aïe.

Quelque chose me dit que les Européens vont bientôt avoir une actualité locale à se mettre sous la dent.

11 mars 2011

Quelques nouvelles des frontaliers

Le Matin, sur la base de dépêches d'agences de presse, livre quelques statistiques intéressantes sur les frontaliers - dans un article où les commentaires ont été prudemment désactivés.

Selon une enquête de l’Office fédéral de la statistique, l'effectif des frontaliers étrangers travaillant en Suisse continue de progresser. Entre 2005 et 2010, il aurait bondit de plus de 30%.

L'effectif des frontaliers étrangers travaillant en Suisse continue de progresser. L'an passé, il y en avait 231'800, soit une hausse de 4,6% en un an. La croissance s'élève à 30,4% sur la période 2005-2010, a indiqué l'Office fédéral de la statistique (OFS).

Près d'un tiers de cette main d'oeuvre frontalière travaille dans la Région lémanique et représente 9% des actifs occupés dans cette zone, indique l'OFS lundi à Neuchâtel. Les autres se répartissent principalement dans le Nord-Ouest de la Suisse et au Tessin. Des 231'800 travailleurs frontaliers recensés, un tiers sont des femmes.

Plus de la moitié de cette main-d'oeuvre frontalière provient de France (52,6%). Les autres arrivent d'Italie (22,8%) et d'Allemagne (21,4%). En revanche, seule une petite partie résident en Autriche (3,2%) et une partie infime (0,1%) dans d'autres pays.

 

Notons que le texte évoque la statistique pour toute la Suisse; la pratique semble donc bien plus fréquente en Suisse romande qu'outre-Sarine, puisque les Français sont surreprésentés dans cette catégorie.

Les frontaliers occupent-ils des postes à haute valeur ajoutée ou non? Difficile de conclure: si le niveau d'instruction plaide pour des emplois simples, il ne sont que 0.7% à travailler dans le secteur agricole.

L'an passé, près de 59% des frontaliers étrangers oeuvraient dans les services tandis que 40% travaillaient dans l'industrie. Le secteur agricole n'en employait que 0,7%, soit 1600 personnes. Les statistiques indiquent en outre que les frontaliers étrangers en Suisse exercent en moyenne des activités requérant un faible niveau de qualification.

 

L'augmentation des frontaliers au cours des cinq dernières années est étonnante par son ampleur. On peut comprendre l'exaspération de beaucoup de Genevois au chômage face à ce qu'ils considèrent comme une sous-enchère salariale. Lorsque l'OFS écrit qu'un tiers des frontaliers travaille dans la région lémanique, pensent-ils que ces gens se répartissent équitablement de Genève à Villeneuve? Evidemment pas. Les frontaliers genevois étaient 53'866 en 2009. Ils sont passés à 57'002 en 2010.

douane.jpgLa question des frontaliers ne fait pas consensus à l'intérieur de l'UDC. Les travailleurs frontaliers - à ne pas confondre avec les touristes criminels - ne sont pas des gens malhonnêtes, et contribuent à l'activité économique. Leur démarche est tout à fait compréhensible: un Savoyard serait parfaitement stupide de ne pas chercher à travailler en Suisse tant les salaires y sont plus élevés et les perspectives d'emploi meilleures!

Chaque médaille a aussi son revers, malheureusement. N'étant pas soumis au coûts prévalant en Suisse (le logement par exemple) les frontaliers peuvent accepter des salaires moins élevés et contribuent à une sous-enchère salariale. Une partie d'entre eux vient prendre des emplois autrement occupés par des Suisses. Le chômage est presque deux fois plus élevé dans le canton de Genève qu'ailleurs, et on ne peut pas tout ramener à la dispendieuse politique locale de l'emploi. Les frontaliers y contribuent largement.

Les questions de fiscalité ou d'assurance rendent le chiffrage de l'activité frontalière compliquée si on veut savoir si elle est "profitable" à la Suisse ou non. Un frontalier gagne son salaire en Suisse, mais scolarisera ses enfants dans son pays de résidence et s'y fera sans doute également soigner. Les impôts à la source des travailleurs avec un permis G donnent lieu à des rétrocessions plus ou moins bien négociées selon les cantons.

Bien que le volet économique soit difficile à estimer, comme beaucoup de gens je pense que l'emploi frontalier est plutôt défavorable à la Suisse. La meilleure preuve nous en est fournie par les frontaliers eux-mêmes. Ils ne cherchent absolument pas à s'établir sur le territoire de la Confédération, parce qu'ils y perdraient!

Profitant de la proximité d'une frontière, tout comme les Suisses trouvant logement en France d'ailleurs, ils piochent le meilleur de chaque pays en terme de confort de vie et d'emploi; un opportunisme compréhensible, mais qui fâche à travers quasiment tout le spectre politique.

Pourtant, il ne me viendrait pas à l'idée d'interdire cette liberté.

Crier haro sur les frontaliers n'a guère de sens, car ils ne sont pas une cause mais un effet: le résultat d'une différence de plus en plus criante entre la santé économique de la Suisse et celle des pays limitrophes. La comparaison entre l'afflux des Français et les modestes chiffres des Allemands est édifiante. Elle révèle la situation réelle de leurs pays respectifs mieux que n'importe quel graphique. Il est vrai que les paramètres du logement influent sur la question différemment à Genève qu'à Zurich, mais n'expliquent pas tout.

Si ces pays avaient des économies comparables, les "travailleurs frontaliers" ne seraient même pas un sujet de conversation - comme entre la Suisse et l'Autriche par exemple. Sur cette frontière-là, le problème n'existe pas.

Au fur et à mesure que l'économie française décroche et s'enfonce dans les méandres de la crise financière, les Genevois doivent s'attendre à voir grossir le trafic pendulaire aux postes de douane. Jusqu'à quel point? Aux électeurs d'en décider; mais s'ils peuvent rendre la traversée de la frontière plus difficile pour le travailleur étranger, la véritable solution - remettre l'économie française sur les rails - est hors de leur portée.

14 janvier 2011

Le jour où le Temps choisit, courageusement, de disparaître

Si vous êtes allé sur le site du Temps depuis hier, vous avez probablement eu la désagréable surprise de voir qu'on vous demandait de vous inscrire ou de vous abonner avant de consulter le moindre article. Et vous avez probablement préféré aller ailleurs plutôt que de livrer des informations personnelles pour lire un éditorial qui, ironie du sort, essayait de justifier le virage pris par le journal.

Le-temps_0.jpgDans un autre article, ce qui change, mode d'emploi, l'internaute de passage peut lire (s'il a pris la peine de s'enregistrer, donc) la mesure de ce qui l'attend:

La situation change pour [les non-abonnés]. Il faudra désormais s’enregistrer («log in») sur le site du Temps pour lire des articles. Cette inscription est gratuite et rapide, elle permet la lecture gratuite d’un «panier» d’un certain nombre d’articles par mois et la consultation illimitée des archives du Temps, ainsi que celles du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien. Une fois le «panier» d’articles épuisé, il faudra s’abonner pour en lire davantage. Le «compteur» est remis à zéro à la fin de chaque mois.

 

On a déjà vu plus sympathique comme accueil!

Aucune information sur la taille de ce panier mensuel, mais, étant arrivé au bout de mon quota dès ma journée de test du nouveau modèle, je pense que les gestionnaires du Temps ont accordé une bien modeste portion aux curieux de passage. Ont-ils pensé que chaque article était écrit sur deux ou trois pages? Et ont-ils pensé à ceux qui s'inventeraient une collection d'inscriptions factices pour lire à l'oeil l'irremplaçable prose du Temps? Au pire, le journal pourra toujours grossir le chiffres des lecteurs de ce public imaginaire...

Mais en réalité, rares seront les lecteurs à s'acharner. On ne me comptera pas parmi eux. Ce serait beaucoup d'efforts pour pas grand-chose. Aujourd'hui aucun journal ne propose plus guère d'information exclusive. Il suffit de quelques clics pour trouver des dizaines de publications et de blogs en accès gratuit sur le moindre thème, la plupart des sources en ligne cherchant surtout l'audience et les revenus publicitaires afférents.

Il est aussi possible de s'abreuver gratuitement aux mêmes sources que les journalistes dans la plupart des cas - les flux de dépêches des agences de presse. On perd la "mise en perspective" faite par un journaliste quand, parfois, elle en vaut la peine; une infographie, une interview, un récapitulatif... Cela vaut-il le prix demandé pour accéder à un journal en ligne?

Les débats autour de l'accès gratuit ou payant à la presse en ligne ramènent à une notion fondamentale, la notion de valeur.

Catherine Frammery essaye de l'expliquer dans les colonnes du journal, avec un succès mitigé:

Ce qu’on paie pour le lire sur le papier doit aussi se payer sur le Net. Cela vous paraît évident? Bravo, parce que depuis quinze ans que les médias traditionnels ont commencé à investir massivement la Toile, ils se mordent les doigts d’avoir (presque) tous déversé leurs contenus sur le Web, pour occuper l’espace, sans réaliser qu’ils cédaient ainsi un peu vite leur précieuse production. Un péché originel qui participe d’une certaine perte de vitesse de la presse écrite, moins affirmée en Suisse mais réelle dans toute l’Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi achèterais-je le journal que je peux lire gratuitement sur le Net? Pourquoi, en effet? Parce que ce qui a de la valeur a un coût.

 

Hélas, Mme Frammery, vous vous égarez: coût et valeur ont un lien bien ténu. La valeur est parfois élevée pour un coût dérisoire, voire nul. Pensez aux sentiments rattachée à une photo de famille, à la beauté d'un paysage... La valeur n'est pas qu'une marchandise! Réciproquement, un coût bien réel n'entraîne pas nécessairement la moindre valeur, les innombrables gâchis financiers sont là pour le prouver. L'absence de corrélation démontrable s'explique aisément: si le coût est objectif, la valeur est subjective, propre à chaque individu.

Revenons au raisonnement du Temps, partagé par d'autres journalistes, comme Philippe Barraud de commentaires.com. Selon eux, les écrits des journalistes ont de la valeur, voire une grande valeur. Il est donc légitime d'en faire payer l'accès. Le reste n'est qu'une question de stratégie commerciale sur la meilleur façon d'appâter le client - pardon, le lecteur - sur la marchandise, de fixer le tarif. Hors de cette valorisation de leur travail, point de salut. La publicité des annonceurs est perçue comme une odieuse salissure leur production intellectuelle, une compromission bassement mercantile. Et en fin de compte, la presse gratuite incarne tout ce qu'ils abhorrent.

letemps.jpgLe raisonnement partant de la valeur que le journaliste attribue à son propre travail, forcément immense n'est-ce-pas, il est erroné à la base. Non, messieurs, le monde ne partage pas la haute idée que vous vous faites de vos écrits.

Hélas pour nos journalistes, en plus, c'est face à la concurrence que se mesure le succès. Et pour entrer en concurrence avec les journaux proposant gratuitement un contenu comparable, il faut se lever tôt. Etre incisif, bénéficier d'un large bassin de clients potentiels, proposer des scoops exclusifs, avoir une réputation impeccable...

Faisons le diagnostic du "quotidien de référence" romand:

  1. Le Temps est décemment écrit, c'est un fait.
  2. Son ton social-démocrate convenu ne le distingue guère du lot.
  3. Finalement, son assise cuturelle limitée à la Suisse romande est un handicap irrécupérable.

Ma conclusion est sans appel: le modèle économique choisi par Le Temps depuis hier est suicidaire. Voilà qui va sérieusement miner la crédibilité du quotidien sur les questions économiques, qui étaient son point fort paraît-il...

Choisissant de faire payer ses lecteurs, le journal va disparaître des écrans radars. Il ne sera plus cité dans les blogs, délaissé par les agrégateurs de nouvelles, et oublié par les internautes (après s'être passé du Temps pendant des semaines, qui va se rappeler que le "quota d'articles gratuits" a été gracieusement remis à zéro au début du mois?)

Un journal en ligne a un prix, mais lequel? écrivait Luc Debraine dans les colonnes du quotidien en mars 2010. La question n'est pas tranchée et mérite réflexion; se tromper et c'est la faillite. Or, jusqu'à preuve du contraire, c'est au client de décider de la valeur des choses. C'est à lui que revient la décision finale de consommer ce qu'on lui propose.

Dans un monde où le gratuit est à portée de main, faire payer le lecteur n'était peut-être pas une idée très lumineuse. En attendant qu'ils le réalisent, je souhaite bien du plaisir aux actionnaires du journal!

25 novembre 2010

Coups de Semonce sur l'Euro

Le rythme des mauvaises nouvelles en provenance de la zone Euro s'accélère. On n'en est plus à dénigrer des Grecs dépensiers ou des Irlandais essayant tant bien que mal de sauver leur secteur bancaire sans convaincre, car ils ne sont plus seuls:

De leur côté, les autres pays fragiles de la zone euro étaient également en difficultés, gagnés par la contagion, avec notamment le Portugal et l’Espagne qui inquiètent le plus. Les taux espagnols à 10 ans s’inscrivaient à 5,190% contre 5,064% mercredi soir, après avoir dépassé la veille les 5% pour la première fois depuis 2002. Quant aux taux portugais, ils évoluaient également au plus haut à 7,020% contre 7,016% la veille.

 

europe-flags_1480541c.jpgL'inquiétude ne porte pas que sur le long terme; le taux des emprunts espagnols à court terme augmente d'un coup. De même, l'incendie ne se limite pas non plus à la périphérie de l'Euroland et aux vilains PIIGS. Le coeur de la zone est touché, c'est-à-dire l'Allemagne et la France. Ainsi, la France doit trouver des solutions improvisées pour payer ses fonctionnaires pour ce mois de décembre:

On pensait que cela ne pouvait arriver que dans les pays les plus en difficultés de l'Union européenne [comme si la France n'en faisait pas partie!]. Mais c'est bien l'Etat français qui rencontrerait des difficultés à payer ses fonctionnaires en décembre. La commission des Finances du Sénat s'inquiète dans un communiqué de ce que Bercy cherche 930 millions d'euros pour régler ses factures de personnel à la fin de l'année. Huit ministères sont concernés, dont l'Éducation nationale, la Défense et le Budget.

 

Huit ministères ça semble beaucoup, mais la France est richement dotée en ministères. L'explication avancée fait sourire: le Sénat dénonce des "surcoûts associés à des mesures catégorielles dont la multiplicité conduit à douter de la consistance réelle des efforts de maîtrise de la masse salariale de l’État". Que de termes polis pour dénoncer une abondance de primes de fin d'années s'accommodant bien mal à la rigueur ambiante! Mais ce ne sont que des péripéties; d'ailleurs, dès qu'on manque d'argent on en trouve:

Pas d'inquiétude, les salariés de l'Etat seront payés. L'Etat va ouvrir «en urgence» des «autorisations d'engagement» à hauteur de 1,39 milliard d'euros et des crédits de paiement pour 1,14 milliard, expliquent les sénateurs dans un communiqué, «dont 930 millions d'euros seront destinés à couvrir des dépenses de personnel». Ces dépenses seront compensées par des annulations de crédits dans d'autres postes du Budget et n'aggravent donc pas le déficit, précise la commission des Finances du Sénat.

 

Tout va hyper bien, donc. C'est à se demander comment on arrive à dégotter un ou deux milliards d'euros sans toucher à rien, mais je digresse... Pas très loin, de l'autre côté du Rhin, l'Allemagne est elle aussi à la peine:

Dans le contexte actuellement très troublé pour les marchés de dettes européens, même Berlin éprouve des difficultés à se refinancer. Le Trésor allemand avait prévu mercredi d'emprunter 6 milliards à dix ans. Mais les Bunds, pourtant considérés comme les emprunts les plus solides de la zone euro, n'ont pas réussi à séduire: la demande s'est élevée à 5,67 milliards d'euros, et 4,76 milliards ont été alloués. C'est la quatrième fois cette année, sur 69 émissions menées jusqu'à maintenant, que les demandes ressortent inférieures à l'offre, a expliqué à l'AFP Jörg Müller, porte-parole de l'Agence financière, qui gère la dette allemande.

 

Même si une souscription n'est pas pleinement remplie (ce qui constitue un très mauvais signe par les temps qui courent) il suffit de jouer sur la trésorerie et de souscrire un peu plus la prochaine fois pour espérer retomber sur ses pieds.

Pas de panique à Berlin non plus donc. Il est encore trop tôt.

En réalité, la zone euro est aux prémisses d'une crise qui la fera éclater. L'Euro a permis aux Etats les plus lourdement endettés de l'Euroland de vivre en déficit à bon compte pendant une période beaucoup trop longue, en étant les passagers clandestins d'une monnaie unique dont la seule force tenait à la signature allemande. Alors que leur endettement augmentait démesurément, les taux baissaient en parallèle et la dette restait "indolore". Ce n'est plus le cas aujourd'hui, parce que les taux peuvent difficilement descendre plus bas, que la crise a encore plus creusé les déficits et que les prêteurs se méfient.

Pour d'autres pays dont la dette n'est pas le premier souci, comme l'Espagne, l'Euro a été désastreux par son taux d'intérêt inadapté à l'économie locale. Trop bas, il a rendu trop aisé l'accès à l'emprunt, poussant l'économie dans des investissements non rentables mais donnant l'illusion de l'être - la bulle immobilière en étant l'illustration la plus aboutie.

Pour l'Allemagne et sa croissance atone, engluée dans des politiques socio-démocrates, le taux d'intérêt de la BCE était au contraire trop élevé, poussant l'économie à chercher de la rentabilité à l'extérieur du pays à travers l'exportation.

"Tous ne mouraient pas mais tous étaient frappés" écrivait Jean de la Fontaine dans la fable des Animaux malades de la peste, une situation brillamment démontrée dans L'Etat est mort, Vive l'Etat, le livre de Charles Gave.

dominos-falling.jpgAujourd'hui, les métaphores à base dominos ont le vent en poupe. L'Euroland s'effondre par la périphérie. Le parallèle a ses limites, chaque pays de l'Euroland s'effondrant pour des raisons qui lui sont propres. Si l'Irlande tombe, ce n'est pas la faute de la Grèce. Si le Portugal tombe, ce n'est pas la faute de l'Irlande, à l'inverse de ce que sous-entendent certains analystes. Chaque Etat de l'Euroland ne doit pas chercher à l'extérieur les raisons de ce qui lui arrive. S'ils tombent les uns après les autres, c'est simplement à cause d'une crise de confiance généralisée où les créanciers potentiels commencent - enfin! - à examiner de plus près les bons d'Etat qu'on leur propose. Les causes varient localement mais les symptômes sont les mêmes au bout du compte, une hausse insoutenable des taux d'intérêts réels.

D'ici peu, lorsque les montants réunis pour le fonds européen de stabilité financière seront épuisés, chacun verra que les investisseurs ont cessé pour de bon d'acheter des dettes européennes à des prix praticables. Les cris de triple A des agences de notation - "allez-y, c'est sans danger!" - n'y changeront rien. C'est à ce moment-là que les choses sérieuses commenceront.

Qui paie ses dettes s'enrichit, dit le proverbe. Or, pour payer ses dettes, il faut commencer par dégager un excédent de trésorerie, c'est à dire un bénéfice, peu importe qu'il soit libellé en pourcentage du PIB ou pas. Tant que vous ne verrez pas un pays dégager des excédents budgétaires lui permettant de réduire sa dette nette, sachez-le, quoi qu'en disent les politiciens prêt à tous les mensonges pour finir leur mandat dans le calme, l'Europe ne sera pas sortie de la crise.