27 mai 2012

Les retraités pris pour cible

L'affaire est révélée dans la Tribune de Genève de mercredi ("Les seniors claquent leur pension puis sollicitent l'Etat") et reprise dans Le Matin de vendredi avec un article au titre encore plus abrasif, "Les retraités sont-ils des profiteurs?". Les deux publications ont entraîné une avalanche de réactions hautes en couleurs. Certaines personnes âgées en Suisse auraient flairé le bon plan: dilapider leurs économie, puis obtenir l'aide sociale!

Un certain nombre de jeunes retraités choisiraient ainsi de flamber leur capital-retraite, puis se déclareraient ensuite en situation de faiblesse pour toucher des subventions réservées aux personnes dans le besoin:

Toucher son 2e pilier en capital, et le dilapider en quelques années: c’est tendance chez nos aînés. Cette nouvelle mode révélée mercredi par le Tages-Anzeiger a des conséquences. Les retraités qui se retrouvent sans le sou trop rapidement font appel à des prestations complémentaires, à la charge de l’Etat.

 

vieux_riches.jpgDes aînés égoïstes, se lançant avec abandon dans la dépense effrénée pour mieux vivre aux crochets de la société... La ficelle paraît grosse, ce qui n'empêche pas le rédacteur en chef adjoint du Matin, Philippe Messeiller, de s'engouffrer dans la brèche sans le moindre recul:

De plus en plus de retraités ou en passe de l’être s’arrangent pour retirer leur deuxième pilier et le dilapider en prenant du bon temps. Ils partent en croisière, vivent de belles années et une fois le pactole dilapidé, ils font appel à l’Etat pour les aider. Après moi, le déluge. De quoi faire bondir les jeunes qui ont toutes les peines du monde à décrocher leur premier emploi et les travailleurs qui s’échinent à remplir les caisses de pension.

 

Jeunes contre vieux, société malade de son individualisme, voilà des idées neuves et originales! Moins sentencieuse, la Tribune de Genève essaye de dénicher quelques cas concrets, mais la moisson n'est guère à la hauteur:

Andreas Dummermuth, de la Caisse de compensation du Canton de Schwyz, présente le cas d'un homme qui, en 2000, a reçu 540'000 de capital de sa caisse de pension. Un conseiller en placement lui a recommandé de placer son argent dans l'immobilier aux Etats-Unis. Après neuf, ans, il n'avait plus que 80'000 francs sur son compte.

 

On est assez loin du cliché du vieillard à cheveux blancs jouant des piles de jetons au casino... L'individu en question a simplement suivi des conseils d'un professionnel et placé son argent aux USA dans des investissements qui se sont révélés malheureux. Une folie dépensière toute relative! Mais laissons au quotidien une deuxième chance de nous trouver un autre exemple saillant:

[Une] Bâloise a sollicité des [Prestations Complémentaires] un an seulement après être entrée en retraite. Elle avait dépensé les 87'000 francs touchés de son 2e pilier, notamment en voyages à Majorque, Madère et New York. Au bout du compte, il ne lui restait que 700 francs.

 

Seul problème, le cas remonte à... 1989. Il est passé à la postérité pour avoir été traité par le Tribunal Fédéral, qui répondait à la question de savoir si une fortune passée (et perdue) pouvait être un obstacle à l'obtention d'une aide sociale. Le Tribunal répondit par la négative: les aides doivent êtres versées au vu de la situation présente, rien d'autre. Tant pis pour les adeptes de la lutte des classes qui auraient tant voulu punir les bourgeois déchus... Enfin, à supposer que ce qualificatif convienne pour un modeste capital-retraite de départ de 87'000 francs suisses.

Le manque d'exemples croustillants est d'autant plus inexplicable que le nombre de cas de ces retraités-cigales est sensé avoir "explosé" ces dernières années. Le lecteur avide de scandales restera donc sur sa faim - à moins qu'il ne soit grossièrement manipulé, ce que je soupçonne fortement.

Revenons sur le mécanisme de retraite helvétique. Celui-ci repose sur trois piliers: une maigre retraite par répartition (l'AVS - assurance veillesse et solidarité - ou "premier pilier"), une prévoyance professionnelle sous forme de retraite par capitalisation (la LPP - loi sur prévoyance professionnelle - ou "deuxième pilier") et enfin les économies de tout un chacun (dont des outils d'épargne spécifiques regroupés sous le terme de "troisième pilier"). Pour la plupart des salariés, l'essentiel de la retraite vient de la LPP. Celle-ci les oblige à verser toute leur vie une partie de leur salaire à des structures gérées par les entreprises dont ils sont employés, sensées faire fructifier cette manne.

Les travailleurs suisses ont donc l'obligation d'épargner et ne peuvent pratiquement pas participer à la gestion de cette épargne. La loi sur prévoyance professionnelle s'inscrit dans un mélange de conservatisme (obligation de prévoyance) et de socialisme (vous n'avez pas le contrôle de votre propre argent) assez typique de la Suisse.

Il existe deux moyens de récupérer son 2e pilier à l'heure de la retraite: soit sous forme de capital, soit sous forme de rente. Chaque approche a ses avantages et ses inconvénients. La retraite en capital oblige le bénéficiaire à gérer lui-même ses avoirs, mais lui permet de fonder une entreprise, d'acheter un bien immobilier ou de laisser quelque chose à ses enfants ; la rente, elle, offre la garantie de toucher mensuellement une somme d'argent jusqu'à la mort.

En théorie, selon le désir des autorités, la rente devrait être le choix par défaut. Mais un nombre toujours plus grand de retraités choisissent le capital plutôt que la rente: ils sont 35% à le retirer en totalité, 15% en partie. Contrairement aux affirmations superficielles des médias, cet argent n'est pas dilapidé en caprices luxueux. Il sert surtout à créer des sociétés (pour 8 à 12'000 personnes par année) ou à financer l'achat d'un logement ou d'une maison (pour 35'000 personnes par année). Les deux possibilités ne sont pas dénuées de risques, mais toutes les entreprises ne font pas faillite et l'économie helvétique ne se porte pas si mal ; quant à l'immobilier, il va plutôt bien lui aussi. Si certains soupçonnent une bulle en Suisse, elle est très loin d'avoir éclaté.

Bref, aucune catastrophe récente ne parvient à expliquer l'augmentation de 40% au cours de ces cinq dernières années des dépenses liées aux prestations complémentaires, passées de 3,1 à 4,3 milliards de francs par an.

Certains ont visiblement choisi de désigner les personnes âgées comme responsables. Mais est-on au moins certain que la hausse des prestations complémentaires vient de cette tranche de la population? Les théories pour accuser les aînés de légèreté semblent tirées par les cheveux. D'une part, les exemples concrets de cigales semblent bien difficiles à dénicher. D'autre part, le mécanisme permettant à un retraité ruiné de bénéficier du système de prévoyance est connu depuis plus de vingt ans. Enfin, une rapide recherche sur l'Office fédéral des assurances sociales (OFAS) montre que les prestations complémentaires à destinations des personnes âgées n'augmentent que très lentement.

Voudrait-on faire passer les personnes âgées pour des boucs-émissaires qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

La manoeuvre de communication a parfaitement réussi.

Quel en était le but? Selon moi, elle s'est inscrite dans un cadre plus large visant à préparer l'opinion publique à une restriction sévère des possibilités de retrait de la prévoyance professionnelle sous forme de capital. En effet, malgré les illusions de langage donnant l'impression que chaque salarié dispose de son petit compte individuel au sein d'une caisse de retraite, rien n'est plus éloigné de la vérité. Celles-ci sont des pots communs. L'argent entre d'un côté par les cotisations des salariés et sort à destination des bénéficiaires sous forme de rente ou de capital, la grande masse entre les deux étant placée sur les marchés financiers pour faire grossir l'ensemble.

Or, les caisses de pension suisses sont en situation de sous-couverture dans des proportions dramatiques. Plus d'argent sort qu'il n'en rentre. Non seulement elles n'ont pas assez de capital pour faire face à leurs obligations de rente, mais les perspectives de rendement financier sur lesquelles elles se basent pour leurs placements sont si optimistes qu'elles en deviennent complètement fantaisistes. Si la retraite sous forme de rente permet quelque peu de cacher les problèmes sous le tapis, la situation de sous-couverture s'aggrave à chaque fois que quelqu'un retire d'un coup tout le capital "auquel il a droit".

Le système est donc promis à une réforme très lourde. Primauté des cotisations sur les rentes, prise en compte du rapport entre le nombre d'actifs par rapport aux rentiers, allongement de la durée de vie, baisse marquée des rendements des capitaux disponibles: tout l'inventaire va y passer1. Sinon, ce sera l'effondrement.

Mais résoudre les problèmes obligerait la classe politique à s'y atteler de façon lucide et courageuse - deux qualités plutôt rares, d'autant plus que les solutions seront forcément impopulaires à court terme.

A la place, on choisira donc de procrastiner, et de culpabiliser ceux qui prennent leur capital en les dénonçant comme des risque-tout inconscients.

La presse a fait d'une pierre deux coups en liant cet aspect des choses à l'explosion des coûts des prestations complémentaires. Peu importe qui sont les vrais responsables, elle a pu livrer à la vindicte populaire des coupables tous trouvés: une population faible, discrète, et votant plutôt à droite. Trois raisons de ne pas les épargner!

Les problèmes liés aux retraites empirant avec le temps, gageons que nous assisterons à bien d'autres manoeuvres du même genre.


1 à l'exception de mesures libérales permettant à chacun de gérer sa propre épargne-retraite, bien entendu.

30 avril 2012

La fabrique de bonnes notes

Ils ont osé:

Les trois grandes agences américaines Standard & Poor's, Moody's et Fitch auront bientôt de la concurrence. Car l'Europe aura bien sa propre agence de notation «transparente, innovatrice et indépendante».

 

L'agence de notation européenne transparente, innovatrice et indépendante (ANETII?) devrait être opérationnelle au mois de septembre de cette année. Les réactions sont mitigées:

Le gouvernement allemand, qui a régulièrement critiqué le fonctionnement des agences de notation, soutient l'initiative de Roland Berger. De leur côté, la Banque centrale européenne (BCE), l'Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) et le patronat allemand avaient fait part de leurs réserves, jugeant le projet peu réaliste. Le plus difficile reste à faire pour la nouvelle agence européenne: gagner sa crédibilité auprès des marchés.

 

Tout est dit en une phrase: gagner sa crédibilité. Quelle crédibilité aura une agence de notation européenne?

notation.jpgLe métier d'une agence de notation consiste à évaluer la santé financière d'une foule d'emprunteurs afin d'aider les investisseurs à placer leur argent au mieux. Ces derniers recherchent des perspectives de rendement acceptables, et tiennent surtout à retrouver l'intégralité de leur somme à l'issue du prêt - un point qui devient de plus en plus crucial alors que la crise de la dette publique continue à déployer ses effets.

Trois agences de notation installées tiennent l'essentiel du marché, mais sont constamment décriées, quoi que pour des raisons opposées. Les professionnels de la finance leur reprochent d'agir avec toujours un temps de retard et d'indiquer les tendances de la veille, ce qui rend leurs analyses caduques, surtout conjuguées à la vitesse de la finance moderne. Les personnes morales notées par les agences, qu'il s'agisse d'entreprises ou d'Etats, se plaignent constamment d'être sous-évaluées et clament que les notes ne reflètent pas la réalité de leur situation, bien meilleure que ce que jugent les agences. Les libéraux enfin - une petite minorité dans la cacophonie ambiante - reprochent aux agences de nombreux conflits d'intérêts et la valeur légale de certaines de leurs notes, seuls des emprunts d'une certaine "qualité" étant susceptible de convenir face à telle ou telle norme comptable. On se rappellera avec émotion les notes triple-A des produits financiers à base d'hypothèques tritisées au début de la crise de subprimes.

Bref, les agences de notation ne conviennent à personne et font l'unanimité contre elles. Mais toutes les critiques ne sont pas de même force ; clairement, le principal reproche fait aux agences est une tendance naturelle à surévaluer les entités jugées. Ce biais "optimiste" et l'indulgence supposés des agences occidentales envers les pays du même nom ont ainsi amené la Chine à fonder une nouvelle agence, Dagong, nettement moins douce envers les pays occidentaux en crise.

Une nouvelle agence européenne pourra-t-elle apporter quelque chose de neuf dans ce contexte? Honnêtement, il est permis d'en douter.

On peut se demander en effet quelle sera la valeur ajoutée du nouveau venu dans le marché. Si on ne peut pas exclure l'élaboration de produits novateurs d'évaluation financière, un détail de la mise en place de cette entité met la puce à l'oreille:

Le cabinet de consulting allemand Roland Berger a finalement réussi à boucler le tour de table de 300 millions d'euros nécessaire au lancement du projet.

 

Trois cent millions?! La somme donne le vertige. Et encore, ce n'est que pour le "lancement"...

Par les temps qui courent, il est bien peu probable qu'une telle somme ait été réunie exclusivement à travers des fonds privés, ce qui jette un doute immédiat quant à la fiabilité des notes que la nouvelle entité donnera aux organismes publics et aux Etats.

Si c'était simplement pour avoir des notes moins complaisantes, il n'était pas nécessaire de monter une nouvelle structure: l'agence Dagong en donne un bon exemple, pour tout ce qui se situe hors de Chine en tous cas.

Il existe même une agence de notation ouverte, communautaire et gratuite, Wikiratings. Certes, elle ne fait que débuter, mais que pourrait donner ce projet avec une fraction des 300 millions récoltés par le cabinet Roland Berger...

Même si une bonne surprise est toujours possible, la mise de fonds initiale absolument monstrueuse et le caractère "européen" mis en avant avec insistance autour du projet ne plaide pas en faveur d'une agence réellement indépendante, capable de dire que le roi est nu. On pense plutôt à une agence-alibi, payée de façon plus ou moins directe par des fonds publics, et chargée de donner des prévisions (toujours optimistes) et des évaluations (invariablement excellentes) sur les politiques économiques menées en Europe.

Imagine-t-on des banques ou des investisseurs privés réunissant une telle somme pour s'entendre répondre que l'Europe va mal? Aucun intérêt. Même chose pour les pouvoirs publics. Mais imaginer au contraire une nouvelle agence "officielle", adoubée par les pouvoirs publics, expliquant au monde que l'Europe est sur la voie de la sortie de crise... Tout d'un coup, un tour de table à 300 millions devient nettement plus plausible!

Les premières analyses rendues par cette agence permettront sans doute d'y voir plus clair.

25 avril 2012

Genève K.O. debout

La nouvelle est tombée mardi matin: Merck Serono ferme son site genevois d'ici à 2013. 1'250 salariés sont sur le carreau. Bien que soudaine, l'annonce n'est pas réellement une surprise, mais amène à se poser un certain nombre de questions.

Merck Serono est le nom d'une entité composite. En 1977 naît Serono, une entreprise pharmaceutique fondée par Fabio Bertarelli, un entrepreneur fuyant l'instabilité politique de son pays d'origine, l'Italie. La société travaille essentiellement sur la fertilité humaine. Le tournant vers la biotechnologie survient dans les années 90 alors qu'elle passe entre les mains d'Ernesto, le fils héritier. Les laboratoires de recherche de Serono mettent au point le Rebif, un traitement de la sclérose en plaques. Le succès commercial du médicament est fulgurant. Atteignant le troisième rang mondial dans son secteur, la société entre en bourse en 2000 et construit un siège social flambant neuf à Genève. Mais Ernesto Bertarelli a d'autres envies. Il vend ses parts (64,5%) et les promesses de nouveaux produits à l'allemand Merck en 2006. La société est alors valorisée à 16,8 milliards de dollars. Les propriétaires de Merck, une société spécialisée dans la médecine chimique et les procédés de cristallisation, pensent qu'ils ont un savoir-faire complémentaire pour débloquer la chaîne de développement de l'entreprise de biotechnologie.

Malheureusement, le mariage s'avère décevant. Les ventes de Rebif continuent d'augmenter, certes, mais le brevet sur la médicament n'est pas éternel. Il est indispensable de développer de nouveaux produits. Or, les résultats ne sont pas là. Le centre de recherche de Genève ne parvient pas à trouver de nouveaux médicaments efficaces. Le retournement de situation le plus important survient sans doute en juin 2011, lorsque l'homologation de la Cladribine, une molécule que l'on pensait prometteuse, est arrêtée pour cause d'efficacité insuffisante. Dès lors, les employés et chercheurs du site genevois se savent en sursis. Dans un contexte économique international difficile, la société Merck Serono, pour profitable soit-elle, ne peut pas entretenir un site de biotechnologie aussi énorme que Genève sans que celui-ci n'apporte de résultats concluants.

Alors que les rumeurs couraient depuis plusieurs semaines, la conclusion abrupte est arrivée hier matin. Plus de 500 suppressions d'emploi, et 750 postes "déplacés" à Boston aux Etats-Unis, en Chine, ou au siège de Merck à Darmstadt en Allemagne, mais qui seront probablement perdus en Suisse. En tenant compte des sous-traitants et autres personnel de service, la perte économique effective pourrait être plus grande encore pour Genève. Le canton du bout du lac comptait 11'745 chômeurs au mois de mars, leurs rangs viennent de grossir d'un coup...

Le public étant naturellement à la recherche d'explications, le responsable de Merck Serono a été invité à s'exprimer hier soir sur le plateau de la RTS, dans une belle démonstration de langue de bois:


François Naef, président du Conseil d'Administration de Merck Serono

Il est vrai que les entreprises admettant des erreurs stratégiques sont rares. Dommage que le présentateur ne pose pas à M. Naef la question qui devrait tarauder tout individu avec un zeste de capacité entrepreneuriale: s'il y a un siège de trop entre Darmstadt et Genève, pourquoi ne pas avoir envisagé de fermer Darmstadt pour venir à Genève?

Le présentateur du journal ne pose pas la question. On ne saura jamais.

La fermeture du site de Serono à Genève laissera un grand vide. Il y a évidemment le drame humain: un certain nombre de familles se retrouvent jetées dans la précarité et auront bien du mal à assurer les loyers hypertrophiés de leurs logements. Les vautours rôdent. Tous les employés licenciés ne sont pas des chercheurs en biologie de renommée internationale. Il y a les milliers de mètres carrés de bureaux du siège de Serono, construit pour 330 millions de francs, qui devront trouver un nouveau locataire. Et il y a surtout des signes inquiétants pour la Suisse: une grande entreprise choisit de fermer un pôle en Suisse en faveur d'un centre de recherche aux Etats-Unis, d'unités de production en Chine et d'un siège social en Allemagne.

Dans les trois domaines d'activité, le pays est en recul.

L'histoire de la débâcle de Serono nous enseigne s'il en était besoin que la présence d'entreprises est un bienfait, synonyme de rentrées fiscales, d'emploi et de prospérité. Mais ce triste épisode nous enseigne aussi que nulle position n'est éternellement acquise. Les multinationales sont mobiles. Même des centaines d'emplois en Suisse ne les lient pas au pays de façon définitive. Il faut être attractif pour les attirer et rester attractif pour les garder, en faisant de la Suisse un choix incontournable pour les décideurs. La compétitivité est une question cruciale, vitale en temps de crise. Les nouveaux demandeurs d'emploi de Genève et de France voisine auront tout loisir de méditer sur la décroissance prônée par des politiciens inconscient en allant pointer au chômage.

Il est de bon ton de mépriser les sociétés privées, mais quand celles-ci se retirent, que reste-t-il sinon la misère pour tout le monde?

09 avril 2012

Sortie de crise, vraiment?

Relisant certaines contributions de mes lecteurs, j'ai réalisé que j'avais été pris à partie au sujet de la Grèce par un internaute vindicatif. Dans un commentaire (forcément hors sujet) celui-ci s'est indigné:

(...) vous nous assénez plusieurs textes par semaine mais jamais un soupçon de repentir pour les bourdes que vous tentez de nous enfiler sans précaution. Exemple: la Grèce. Selon vous nous devrions déjà avoir enterré cette économie depuis plusieurs mois.

 

Selon moi? Si seulement! Mais je ne suis pas le seul pronostiqueur pessimiste des environs. En septembre dernier, le marché jugeait probable un défaut entre décembre 2011 et septembre 2012. Moins de six mois plus tard, nous avons eu le "plan de renégociation de la dette" durement négocié, qui a amené à une décote "volontaire" de plus de 70% des titres de créance grecs détenus par les investisseurs.

Ce n'est peut-être pas un défaut dans les règles de l'art, mais ça y ressemble drôlement...

N'ayant plus abordé le problème de la Grèce, de l'Europe et de la fin du monde depuis quelques semaines, il était sans doute temps de revenir sur le sujet. Car si la Grèce n'apparaît qu'épisodiquement sur les écrans radars de l'actualité, elle ne va pas pas bien du tout:

Une batterie d'indicateurs inquiétants sont revenus rappeler, quelques heures avant l'ouverture d'un nouveau sommet européen, qu'Athènes file à grande vitesse droit dans le mur.

Les premiers sont d'ordre conjoncturels. L'indice des directeurs d'achat PMI établis par l'agence Markit pour la Grèce au 1er mars 2012 montrent qu'en février la production industrielle grecque a connu sa plus forte chute mensuelle depuis 13 ans !
Il s'agit du 30 ème mois consécutif de repli pour cet indice PMI qui atteint désormais des niveaux de faiblesse battant tous les records. Déjà en récession prononcée, la Grèce voit toujours sa situation se dégrader (...)

Mais le plus inquiétant réside dans le manque de confiance croissant des experts dans la viabilité du second plan d'aide à la Grèce qui est en passe d'être formellement débloqué par les bailleurs de fonds d'Athènes.

 

On le savait bien, le second plan d'aide miraculeux sensé amener la Grèce à 120,5% d'endettement à l'horizon 2020 ne suffira pas. Il faudra peut-être un troisième plan d'aide de quelque 50 milliards d'euros. Et quand vous lisez "peut-être", il faut comprendre absolument, du triple de ce montant, et rien ne dit que ce sera le dernier...

chomage_espagne.jpgA force de s'entendre chanter que le plus fort de la crise est derrière nous, les Européens, qui ne sont pas aussi stupides que pourraient le penser leurs élites, se sont peu à peu habitués à traduire la novlangue officielle en termes réels. Non, la crise n'est pas derrière nous, et ce ne sont pas les 23,6% de chômeurs espagnols qui vont me contredire. La couverture médiatique dont ces 4,75 millions de malheureux font récemment l'objet n'obéit pas qu'à un voyeurisme malsain ; elle permet d'éviter de s'appesantir sur le taux de 15% de chômage au Portugal, de 14,7% en Irlande ou même sur le nouveau record de 9,3% dans cette Italie-qui-va-si-mieux sous la férule de M. Monti.

Par ailleurs, l'Espagne, sensée venir au secours des autres pays de la zone euro au travers du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), aura elle-même besoin d'un plan d'aide en 2012. La récolte de fonds auprès des bailleurs promet d'être haute en couleurs.

Si la France a choisi de vivre dans le déni, charmée par la mélopée des candidats à la présidence, la rentrée économique et sociale sera abrupte, quel que soit le prochain locataire de l'Elysée. Et ce, même sans rentrer dans la polémique sur la dette réelle du pays...

La Banque Centrale Européenne en échec

Le signe le plus flagrant de l'urgence de la situation dans laquelle se trouve la zone euro vient de l'impasse dans laquelle la BCE s'est elle-même enfermée.

Le risque d'une rechute en récession de l'ensemble de la zone euro reste présent malgré l'injection par la BCE de plus de 1.000 milliards d'euros de liquidités dans le système financier depuis la fin décembre. Une action massive dont les retombées sont encore difficiles à percevoir : malgré une hausse plus forte qu'attendu de la masse monétaire en février, l'activité du secteur manufacturier a décéléré en mars en Allemagne et en France.

En conséquence, même si l'inflation, à 2,6% en mars, reste supérieure à l'objectif, la BCE ne devrait pas [durcir sa politique].

 

Le mandat officiel de la BCE est de lutter contre l'inflation - une inflation désormais très présente en zone euro, bien que pudiquement limitée à 2,6% selon les chiffres officiels. Pour contenir l'inflation, il suffit de ne pas créer de monnaie, mais la BCE, fidèle au dogme keynésien de ses directeurs, a fait exactement le contraire. Elle a inondé les banques de liquidités pour que celles-ci les placent avantageusement en obligations souveraines, et éteignent sous des liasses de billets la fameuse crise de la dette publique...

Mais tout a échoué.

Les liquidités accordées aux banques ont réveillé l'inflation. Elles n'ont nullement permis d'étouffer la crise pour les pays les plus fragiles, comme l'Espagne.

Mario Draghi ne peut pas non plus diminuer la masse monétaire - il s'est engagé auprès des banquiers à leur fournir des liquidités à un taux préférentiel pendant trois ans!

Le taux directeur de la banque est pratiquement à zéro. Pour lutter contre l'inflation, il faudrait le remonter ; mais ce geste sonnerait l'hallali de toutes les socio-démocraties européennes, engluées jusqu'au cou dans la dette publique. Le coût de financement des emprunts d'Etat dépend directement du taux pratiqué par la BCE. Si la BCE lutte contre l'inflation, elle étranglera les pays endettés. Si elle laisse les taux au plancher comme aujourd'hui, l'inflation s'envolera.

Dernière impasse dans laquelle la Banque s'est engouffrée, la dette publique. Entre les rachats d'obligations pourries et les garanties offertes aux créanciers au travers du "plan d'échange volontaire" de dette grecque, la BCE et les autres acteurs publics comme le FMI sont complètement liés aux modèles sociaux en train de couler.

Lors du prochain épisode de la crise de la dette - qui ne saurait tarder, pas plus en Grèce qu'ailleurs - il ne sera plus possible de lessiver encore une fois le secteur privé pendant le que secteur public prend ses distances ; ce dernier sera frappé de plein fouet, et désormais, les contribuables devront payer la note. Une note vertigineuse...

Ce n'est pas qu'une crise financière, mais la fin douloureuse d'une époque, d'un régime, d'un modèle social, d'une monnaie. Non seulement le pire est devant nous, mais la crise s'étendra de pays en pays et va certainement se compter en années.

Les Espagnols, les Grecs, les Portugais et les autres ne sont pas les mauvais élèves de la zone euro qu'il faut pointer du doigt ; plutôt les précurseurs qui ont goûté en premier la potion amère qui nous attend tous.

Non, nous ne sommes pas sortis de la crise, pas vraiment.

02 mars 2012

Une franche odeur de brûlé

"La Grèce et sa petite odeur de brûlé", titrait mon compère blogueur H16 il y a quelques jours en évoquant la crise grecque (avant d'en remettre une couche). Elle a empiré depuis. Une odeur âcre et une épaisse fumée semblent se dégager des cuisines...

Si la situation est si tendue, c'est en grande partie à cause de l'accord récemment signé, sensé régler une bonne fois pour toute l'avenir de la péninsule d'ici à la fin de la décennie, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. Le diable est dans les détails, on le sait, et en la matière ceux-ci se montrent particulièrement vicieux.

Prenons l'Allemagne, par exemple. Mme Merkel a une fois de plus convaincu son parlement de verser un autre seau dans le tonneau des Danaïdes. Mais cette fois-ci, la fronde gagne du terrain: le texte du second plan d'aide n'est passé qu'à l'aide des voix... de l'opposition! Un joli coup de semonce dans les rangs de la coalition au pouvoir, d'autant plus que d'après Peer Steinbrück, un ténor des socio-démocrates, "Le Bundestag devra voter un troisième paquet pour la Grèce". Sachant que de son côté le ministre des finances de la Chancelière, Wolfgang Schäube, continue de jouer sa partition (déjà expliquée ici) consistant à pousser la Grèce à sortir "d'elle-même" de la zone euro, les débats parlementaires promettent d'être animés.

Un deuxième petit crépitement nous vient de l'Irlande - la pénible Irlande et son fichu régime démocratique. On admirera la formulation diplomatique dans une dépêche qui évoque le "risque irlandais":

L'Irlande a, dans le passé, déjà rejeté à deux reprises des traités européens (Nice en 2001 et Lisbonne en 2008), avant de se raviser à la faveur de deux autres scrutins de rattrapage, mais en échange à chaque fois de concessions. (...)

"Tout le monde aurait préféré éviter un référendum mais en même temps on savait qu'il y avait un risque", souligne un diplomate européen.

Les négociateurs du texte avaient ainsi pris soin de retirer l'obligation pour les pays signataires d'inscrire la règle d'or dans leur constitution, dans l'espoir ainsi d'éviter des procédures trop lourdes ou des référendums. Cela n'a pas suffi.

"Le risque, si l'Irlande dit non, c'est que cela refroidisse tout le monde et que cela envoie un mauvais signal pour le traité" qui devra être ratifié par tous les pays, dit le diplomate.

 

Le référendum, la pénible incertitude liée à l'exercice démocratique. Affranchis de ce genre de contrainte, nos technocrates se sentiraient pousser des ailes. Peuples ingrats! Gâcheurs!

Mois d'une semaine après sa formulation, le Pacte Budgétaire européen est donc déjà menacé (et ce sont ces gens qui pensent sérieusement prévoir le comportement des finances grecques jusqu'en 2020...)

Mais nous n'avons évoqué ici que les difficultés extérieures à la Grèce - les écueils sur son chemin lorsqu'elle viendra quémander un troisième plan d'aide, en attendant les suivants. Or, à Athènes, la situation est explosive, et je ne parle pas des manifestations.

GreekDebtPoses2.jpgRevenons sur la stratégie européenne. Entre autres choses, celle-ci demande que les créanciers abandonnent volontairement une partie de leurs créances. C'est par là que les choses risquent bien de virer à l'aigre.

Tout est dans le mot-clé. Volontaire. L'opposé de contraint et forcé. C'est-à-dire, un choix que l'on peut refuser, malgré tous les glapissements des spectateurs et gouvernements qui insisteront, en fronçant les sourcils, qu'on s'en tienne au script prévu.

Au fait, pourquoi la décote sur les titres grecs doit-elle être volontaire, vu que la Grèce est visiblement en faillite? Simplement pour éviter le déclenchement des Credit Default Swaps, les CDS, des produits financiers d'assurance émis en période de beau temps pour garantir les dettes de pays-qui-ne-peuvent-pas-faire-faillite - sans commentaires - et dont le déclenchement provoquerait une sorte d'apocalypse financière, les faillites de banquiers-assureurs incapables de suivre s'enchaînant en cascade sans que personne ne sache exactement où les remous s'arrêteraient. On parle de risque systémique.

Or, si Charles Dallara, chef de l'Institut de la finance internationale (IIF), le lobby bancaire mondial, a négocié au nom de ses membres une décote comptable volontaire de 53,5% (en réalité plus de 70% en tenant compte des pertes liées aux intérêts non perçus) il est impensable que tous les créanciers de la Grèce se rallient à cet accord. D'une part, il y a des créanciers non bancaires comme des Hedge Funds, hors du mandat du négociateur, et d'autre part, des banques qui ne pourront pas se permettre cette décote pour de simples raisons de survie.

Quelles que soient les raisons invoquées par les uns et des autres pour refuser l'accord volontaire, c'est leur droit, sinon l'accord n'est plus volontaire.

Cela entraîne deux conséquences.

  1. Il se crée une différence de traitement insupportable entre ceux qui jouent le jeu (de dupes) mis en place par l'Union Européenne, le Fonds Monétaire International et la Banque Centrale Européenne, certains perdant 70% de leur mise et d'autres moins voire pas du tout. Ce qui soulève immédiatement la réaction suivante, que nombre de cadres de banques accros aux bonus sont suffisamment intelligents pour formuler: "Si d'autres le peuvent, pourquoi pas moi?"
  2. Sachant que de toutes façons tout le monde n'appliquera pas une décote unilatérale de 53,5% sur la valeur faciale des titres grecs échangés, l'opération d'échange de créances aura fatalement une portée moindre que les montants espérés au départ.

A lire tout ceci, on se dit qu'il fallait être bien bête pour ne pas y avoir pensé plus tôt ; en l'occurrence, les politiciens grecs, pas idiots, ont bien vu le problème que posaient les passagers clandestins du plan de secours, notamment lorsque les Hedge Funds ont commencé à spéculer sur les bénéfices à retirer d'une telle posture: racheter de la dette grecque dévaluée, refuser la décote, et empocher le magot.

Les parlementaires grecs ont donc joué le seul atout dans leur manche, une loi. Plus précisément, une loi d'action collective prévoyant qu'à partir d'un certain seuil de créanciers acceptant la décote des obligations en leur possession, cette décote s'appliquerait à tous. Et voilà les sales spéculateurs des Hedge Funds mis au pas! Bien fait pour eux!

C'était finement pensé, mais pas encore assez.

Car voyez-vous, lorsque le gouvernement grec a émis depuis dix ans ses dettes pourries pour payer ses dépenses courantes, les souscripteurs achetaient simplement des obligations d'Etat, format standard, coupon annuel, tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Ils ne signaient pas un contrat prévu pour les arnaquer avec, en petits caractères, une clause affirmant que dans quelques années, si les finances du débiteur tournaient au vinaigre, cette obligation serait échangée pour une autre de la moitié de sa valeur faciale, avec un rendement minable et à horizon trente ans. Mais c'est pourtant avec ce genre d'obligations que les créditeurs de la Grèce se retrouvent aujourd'hui.

Easy-Button-v2.pngEn votant une loi permettant de forcer la décote, les députés grecs ont changé rétroactivement les termes du contrat.

Et ça, mesdames et messieurs, c'est très mal. En sécurité juridique, c'est un péché. C'est interdit. Cette facilité - que d'autres pays qui n'ont d'Etat de Droit que le nom, comme l'Etat Français, appliquent aussi à l'occasion - correspond ni plus ni moins à modifier les règles du jeu en cours de partie, et à forcer les gens à subir une décote dont il n'a jamais été question et qui leur est donc, de fait, imposée.

Nous avons donc quitté les terres rassurantes de la "décote volontaire" pour les contrées plus sauvages du défaut de paiement sélectif (SD, pour Selective Default), c'est-à-dire le moment où le débiteur explique à ses créanciers qu'il n'en peut mais, et que, d'accord ou pas, ils peuvent faire une croix sur une bonne partie de l'argent prêté.

Le défaut de paiement sélectif n'est pas mon interprétation personnelle, mais l'estimation de Standard & Poor's. Leurs analystes ont vraisemblablement suivi le raisonnement présenté ici pour attribuer cette note à la Grèce il y a trois jours, une nouvelle aussi gravissime que rapidement expédiée par les médias en place. Parmi les effets collatéraux de cette note, la BCE a désormais l'interdiction d'accepter ou de racheter de la dette grecque - plus question des petites magouilles à la MM. Trichet et Draghi, où quelques palettes de billets fraîchement imprimés viennent discrètement soulager un pays ami en difficulté.

Certes, et les communiqués de S&P le soulignent, ce défaut sélectif n'est que "temporaire" et pourrait être remonté à la mi-mars à la fantastique note CCC, soit "risque très élevé de défaut". Mais S&P applique le conditionnel, liant cette amélioration de la note à l'acceptation du plan de "décote volontaire" par les créanciers d'Athènes, sans que la main de personne ne soit vraisemblablement forcée. On est en droit de douter de cette fin heureuse.

Une petite dernière pour la route: avec une note de défaut sélectif, les détenteurs de CDS, les fameuses assurances sur une cessation de paiement, sont en droit de réclamer le paiement des garanties auprès des banquiers-assureurs. Le risque systémique, vous vous rappelez?

Le réchauffement des températures ne semble pas dû qu'à l'arrivée du printemps.

24 janvier 2012

Grèce: les arbres vaincus par la crise financière

Qui aurait cru que même Mère Nature se mettrait à souffrir à cause du surendettement de l'Etat grec? C'est pourtant exactement ce qui se passe, de façon très logique d'ailleurs, comme nous le relate cette dépèche de l'AFP:

Grèce: la crise et les taxes sur le mazout font tomber les arbres

ATHENES - La coupe sauvage de bois de chauffage est en pleine expansion en Grèce, face à une montée en flèche des prix du mazout et une réduction des crédits publics pour la gestion forestière, a indiqué mardi l'Union panhellénique des ingénieurs forestiers.

Il n'y a pas encore de menace sur les écosystèmes forestiers, mais l'Etat doit agir vite, il faut se souvenir de ce qui s'est passé en Albanie à la chute du régime communiste, quand même les arbres longeant les routes étaient coupés, a affirmé à l'AFP le président de cette Union, Nikos Bokaris.

Après constatation d'abattages illégaux, les services forestiers ont émis 1.500 plaintes en 2011, soit deux fois plus que l'année précédente, dans un pays où 70% des forêts sont publiques, le reste appartenant pour l'essentiel à des institutions religieuses.

La branche grecque de l'ONG environnementale WWF s'est aussi émue du problème. Selon son responsable pour les forêts, Konstantinos Liarikos, il y a selon les régions des cas divers, soit d'actions individuelles, soit d'activités organisées par des réseaux de vente.

Le phénomène n'est pas nouveau dans un pays où le chauffage au bois reste fréquent, et les immeubles récents, même à Athènes, sont souvent équipés de cheminées alors que les coupes encadrés par l'Etat ne suffisent pas à répondre à la demande, surtout couverte par des importations en provenance des Balkans.

Mais selon M. Bokaris, la crise économique a fait la différence, entre la hausse du prix du mazout, quasi-multiplié par deux en 2011, et la baisse des crédits alloués à la gestion publique des forêts, passés de près de 20 millions d'euros ces dernières années à désormais moins de 10 millions, dans le cadre des mesures d'austérité dictées à la Grèce surendettée par l'UE et le FMI.

 

Arbre_Coupe.jpgTout est dit. L'Etat grec est aux abois (sans jeu de mots). Il augmente donc les taxes sur tout ce qu'il voit, démesurément, dont celles sur le mazout - une ressource typique dont l'utilisation passe par des canaux faciles à surveiller: cuves de stockage, entreprises spécialisées, camions-citernes agréés...

Le mazout devient hors de prix pour les Grecs, ce qui n'est pas un problème pour les vaillants membres du gouvernement. Mais voilà l'imprévu. Pour leurs besoins de chauffage, les Grecs se tournent vers le bois de chauffage, une ressource naturelle, accessible, bon marché, et hors du contrôle de l'Etat et de ses taxes. Catastrophe!

La désagrégation de l'Etat grec s'accompagne de nombeux phénomènes sociologiques, dont nous n'avons même pas idée. Toutefois, cette péripétie sur le thème du chauffage m'inspire quelques remarques:

  • Dans une crise économique, les impératifs de survie l'emportent sur les considérations écolo-bobo-générations-futures-développement-durable sur lesquelles on pouvait gloser par beau temps.
  • La Grèce expérimente à l'échelle 1:1 la fameuse décroissance prônée par nos écologistes. La vérification empirique montre que ça ne semble pas faire beaucoup de bien à la nature.
  • Les mêmes écolos qui prêchent le changement de mode de vie à chaque repas protestent contre ce virage 100% renouvelable. Remplacer le pétrole par le bois ne leur fait pas du tout plaisir si le bois en question n'a pas eu leur bénédiction. On dirait même qu'ils préfèreraient qu'on en reste au bon vieux mazout!
  • La dépèche n'en parle pas, mais je doute que les taxes instaurées sur le mazout rapportent beaucoup plus à l'Etat grec qu'avant, fussent-elles doublées. Un nombre toujours plus grand de gens se tourne simplement vers des moyens de chauffage alternatifs. Il faut aussi compter les frais supplémentaires qu'engendrent la surveillance des forêts pillées et la traque des contrevenants. La Courbe de Laffer est probablement respectée une fois de plus.

Seule une société prospère a les moyens de protéger son environnement. Laboratoire de la faillite, la Grèce nous en fait la démonstration.