25 avril 2012

Genève K.O. debout

La nouvelle est tombée mardi matin: Merck Serono ferme son site genevois d'ici à 2013. 1'250 salariés sont sur le carreau. Bien que soudaine, l'annonce n'est pas réellement une surprise, mais amène à se poser un certain nombre de questions.

Merck Serono est le nom d'une entité composite. En 1977 naît Serono, une entreprise pharmaceutique fondée par Fabio Bertarelli, un entrepreneur fuyant l'instabilité politique de son pays d'origine, l'Italie. La société travaille essentiellement sur la fertilité humaine. Le tournant vers la biotechnologie survient dans les années 90 alors qu'elle passe entre les mains d'Ernesto, le fils héritier. Les laboratoires de recherche de Serono mettent au point le Rebif, un traitement de la sclérose en plaques. Le succès commercial du médicament est fulgurant. Atteignant le troisième rang mondial dans son secteur, la société entre en bourse en 2000 et construit un siège social flambant neuf à Genève. Mais Ernesto Bertarelli a d'autres envies. Il vend ses parts (64,5%) et les promesses de nouveaux produits à l'allemand Merck en 2006. La société est alors valorisée à 16,8 milliards de dollars. Les propriétaires de Merck, une société spécialisée dans la médecine chimique et les procédés de cristallisation, pensent qu'ils ont un savoir-faire complémentaire pour débloquer la chaîne de développement de l'entreprise de biotechnologie.

Malheureusement, le mariage s'avère décevant. Les ventes de Rebif continuent d'augmenter, certes, mais le brevet sur la médicament n'est pas éternel. Il est indispensable de développer de nouveaux produits. Or, les résultats ne sont pas là. Le centre de recherche de Genève ne parvient pas à trouver de nouveaux médicaments efficaces. Le retournement de situation le plus important survient sans doute en juin 2011, lorsque l'homologation de la Cladribine, une molécule que l'on pensait prometteuse, est arrêtée pour cause d'efficacité insuffisante. Dès lors, les employés et chercheurs du site genevois se savent en sursis. Dans un contexte économique international difficile, la société Merck Serono, pour profitable soit-elle, ne peut pas entretenir un site de biotechnologie aussi énorme que Genève sans que celui-ci n'apporte de résultats concluants.

Alors que les rumeurs couraient depuis plusieurs semaines, la conclusion abrupte est arrivée hier matin. Plus de 500 suppressions d'emploi, et 750 postes "déplacés" à Boston aux Etats-Unis, en Chine, ou au siège de Merck à Darmstadt en Allemagne, mais qui seront probablement perdus en Suisse. En tenant compte des sous-traitants et autres personnel de service, la perte économique effective pourrait être plus grande encore pour Genève. Le canton du bout du lac comptait 11'745 chômeurs au mois de mars, leurs rangs viennent de grossir d'un coup...

Le public étant naturellement à la recherche d'explications, le responsable de Merck Serono a été invité à s'exprimer hier soir sur le plateau de la RTS, dans une belle démonstration de langue de bois:


François Naef, président du Conseil d'Administration de Merck Serono

Il est vrai que les entreprises admettant des erreurs stratégiques sont rares. Dommage que le présentateur ne pose pas à M. Naef la question qui devrait tarauder tout individu avec un zeste de capacité entrepreneuriale: s'il y a un siège de trop entre Darmstadt et Genève, pourquoi ne pas avoir envisagé de fermer Darmstadt pour venir à Genève?

Le présentateur du journal ne pose pas la question. On ne saura jamais.

La fermeture du site de Serono à Genève laissera un grand vide. Il y a évidemment le drame humain: un certain nombre de familles se retrouvent jetées dans la précarité et auront bien du mal à assurer les loyers hypertrophiés de leurs logements. Les vautours rôdent. Tous les employés licenciés ne sont pas des chercheurs en biologie de renommée internationale. Il y a les milliers de mètres carrés de bureaux du siège de Serono, construit pour 330 millions de francs, qui devront trouver un nouveau locataire. Et il y a surtout des signes inquiétants pour la Suisse: une grande entreprise choisit de fermer un pôle en Suisse en faveur d'un centre de recherche aux Etats-Unis, d'unités de production en Chine et d'un siège social en Allemagne.

Dans les trois domaines d'activité, le pays est en recul.

L'histoire de la débâcle de Serono nous enseigne s'il en était besoin que la présence d'entreprises est un bienfait, synonyme de rentrées fiscales, d'emploi et de prospérité. Mais ce triste épisode nous enseigne aussi que nulle position n'est éternellement acquise. Les multinationales sont mobiles. Même des centaines d'emplois en Suisse ne les lient pas au pays de façon définitive. Il faut être attractif pour les attirer et rester attractif pour les garder, en faisant de la Suisse un choix incontournable pour les décideurs. La compétitivité est une question cruciale, vitale en temps de crise. Les nouveaux demandeurs d'emploi de Genève et de France voisine auront tout loisir de méditer sur la décroissance prônée par des politiciens inconscient en allant pointer au chômage.

Il est de bon ton de mépriser les sociétés privées, mais quand celles-ci se retirent, que reste-t-il sinon la misère pour tout le monde?

09 avril 2012

Sortie de crise, vraiment?

Relisant certaines contributions de mes lecteurs, j'ai réalisé que j'avais été pris à partie au sujet de la Grèce par un internaute vindicatif. Dans un commentaire (forcément hors sujet) celui-ci s'est indigné:

(...) vous nous assénez plusieurs textes par semaine mais jamais un soupçon de repentir pour les bourdes que vous tentez de nous enfiler sans précaution. Exemple: la Grèce. Selon vous nous devrions déjà avoir enterré cette économie depuis plusieurs mois.

 

Selon moi? Si seulement! Mais je ne suis pas le seul pronostiqueur pessimiste des environs. En septembre dernier, le marché jugeait probable un défaut entre décembre 2011 et septembre 2012. Moins de six mois plus tard, nous avons eu le "plan de renégociation de la dette" durement négocié, qui a amené à une décote "volontaire" de plus de 70% des titres de créance grecs détenus par les investisseurs.

Ce n'est peut-être pas un défaut dans les règles de l'art, mais ça y ressemble drôlement...

N'ayant plus abordé le problème de la Grèce, de l'Europe et de la fin du monde depuis quelques semaines, il était sans doute temps de revenir sur le sujet. Car si la Grèce n'apparaît qu'épisodiquement sur les écrans radars de l'actualité, elle ne va pas pas bien du tout:

Une batterie d'indicateurs inquiétants sont revenus rappeler, quelques heures avant l'ouverture d'un nouveau sommet européen, qu'Athènes file à grande vitesse droit dans le mur.

Les premiers sont d'ordre conjoncturels. L'indice des directeurs d'achat PMI établis par l'agence Markit pour la Grèce au 1er mars 2012 montrent qu'en février la production industrielle grecque a connu sa plus forte chute mensuelle depuis 13 ans !
Il s'agit du 30 ème mois consécutif de repli pour cet indice PMI qui atteint désormais des niveaux de faiblesse battant tous les records. Déjà en récession prononcée, la Grèce voit toujours sa situation se dégrader (...)

Mais le plus inquiétant réside dans le manque de confiance croissant des experts dans la viabilité du second plan d'aide à la Grèce qui est en passe d'être formellement débloqué par les bailleurs de fonds d'Athènes.

 

On le savait bien, le second plan d'aide miraculeux sensé amener la Grèce à 120,5% d'endettement à l'horizon 2020 ne suffira pas. Il faudra peut-être un troisième plan d'aide de quelque 50 milliards d'euros. Et quand vous lisez "peut-être", il faut comprendre absolument, du triple de ce montant, et rien ne dit que ce sera le dernier...

chomage_espagne.jpgA force de s'entendre chanter que le plus fort de la crise est derrière nous, les Européens, qui ne sont pas aussi stupides que pourraient le penser leurs élites, se sont peu à peu habitués à traduire la novlangue officielle en termes réels. Non, la crise n'est pas derrière nous, et ce ne sont pas les 23,6% de chômeurs espagnols qui vont me contredire. La couverture médiatique dont ces 4,75 millions de malheureux font récemment l'objet n'obéit pas qu'à un voyeurisme malsain ; elle permet d'éviter de s'appesantir sur le taux de 15% de chômage au Portugal, de 14,7% en Irlande ou même sur le nouveau record de 9,3% dans cette Italie-qui-va-si-mieux sous la férule de M. Monti.

Par ailleurs, l'Espagne, sensée venir au secours des autres pays de la zone euro au travers du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), aura elle-même besoin d'un plan d'aide en 2012. La récolte de fonds auprès des bailleurs promet d'être haute en couleurs.

Si la France a choisi de vivre dans le déni, charmée par la mélopée des candidats à la présidence, la rentrée économique et sociale sera abrupte, quel que soit le prochain locataire de l'Elysée. Et ce, même sans rentrer dans la polémique sur la dette réelle du pays...

La Banque Centrale Européenne en échec

Le signe le plus flagrant de l'urgence de la situation dans laquelle se trouve la zone euro vient de l'impasse dans laquelle la BCE s'est elle-même enfermée.

Le risque d'une rechute en récession de l'ensemble de la zone euro reste présent malgré l'injection par la BCE de plus de 1.000 milliards d'euros de liquidités dans le système financier depuis la fin décembre. Une action massive dont les retombées sont encore difficiles à percevoir : malgré une hausse plus forte qu'attendu de la masse monétaire en février, l'activité du secteur manufacturier a décéléré en mars en Allemagne et en France.

En conséquence, même si l'inflation, à 2,6% en mars, reste supérieure à l'objectif, la BCE ne devrait pas [durcir sa politique].

 

Le mandat officiel de la BCE est de lutter contre l'inflation - une inflation désormais très présente en zone euro, bien que pudiquement limitée à 2,6% selon les chiffres officiels. Pour contenir l'inflation, il suffit de ne pas créer de monnaie, mais la BCE, fidèle au dogme keynésien de ses directeurs, a fait exactement le contraire. Elle a inondé les banques de liquidités pour que celles-ci les placent avantageusement en obligations souveraines, et éteignent sous des liasses de billets la fameuse crise de la dette publique...

Mais tout a échoué.

Les liquidités accordées aux banques ont réveillé l'inflation. Elles n'ont nullement permis d'étouffer la crise pour les pays les plus fragiles, comme l'Espagne.

Mario Draghi ne peut pas non plus diminuer la masse monétaire - il s'est engagé auprès des banquiers à leur fournir des liquidités à un taux préférentiel pendant trois ans!

Le taux directeur de la banque est pratiquement à zéro. Pour lutter contre l'inflation, il faudrait le remonter ; mais ce geste sonnerait l'hallali de toutes les socio-démocraties européennes, engluées jusqu'au cou dans la dette publique. Le coût de financement des emprunts d'Etat dépend directement du taux pratiqué par la BCE. Si la BCE lutte contre l'inflation, elle étranglera les pays endettés. Si elle laisse les taux au plancher comme aujourd'hui, l'inflation s'envolera.

Dernière impasse dans laquelle la Banque s'est engouffrée, la dette publique. Entre les rachats d'obligations pourries et les garanties offertes aux créanciers au travers du "plan d'échange volontaire" de dette grecque, la BCE et les autres acteurs publics comme le FMI sont complètement liés aux modèles sociaux en train de couler.

Lors du prochain épisode de la crise de la dette - qui ne saurait tarder, pas plus en Grèce qu'ailleurs - il ne sera plus possible de lessiver encore une fois le secteur privé pendant le que secteur public prend ses distances ; ce dernier sera frappé de plein fouet, et désormais, les contribuables devront payer la note. Une note vertigineuse...

Ce n'est pas qu'une crise financière, mais la fin douloureuse d'une époque, d'un régime, d'un modèle social, d'une monnaie. Non seulement le pire est devant nous, mais la crise s'étendra de pays en pays et va certainement se compter en années.

Les Espagnols, les Grecs, les Portugais et les autres ne sont pas les mauvais élèves de la zone euro qu'il faut pointer du doigt ; plutôt les précurseurs qui ont goûté en premier la potion amère qui nous attend tous.

Non, nous ne sommes pas sortis de la crise, pas vraiment.

02 mars 2012

Une franche odeur de brûlé

"La Grèce et sa petite odeur de brûlé", titrait mon compère blogueur H16 il y a quelques jours en évoquant la crise grecque (avant d'en remettre une couche). Elle a empiré depuis. Une odeur âcre et une épaisse fumée semblent se dégager des cuisines...

Si la situation est si tendue, c'est en grande partie à cause de l'accord récemment signé, sensé régler une bonne fois pour toute l'avenir de la péninsule d'ici à la fin de la décennie, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. Le diable est dans les détails, on le sait, et en la matière ceux-ci se montrent particulièrement vicieux.

Prenons l'Allemagne, par exemple. Mme Merkel a une fois de plus convaincu son parlement de verser un autre seau dans le tonneau des Danaïdes. Mais cette fois-ci, la fronde gagne du terrain: le texte du second plan d'aide n'est passé qu'à l'aide des voix... de l'opposition! Un joli coup de semonce dans les rangs de la coalition au pouvoir, d'autant plus que d'après Peer Steinbrück, un ténor des socio-démocrates, "Le Bundestag devra voter un troisième paquet pour la Grèce". Sachant que de son côté le ministre des finances de la Chancelière, Wolfgang Schäube, continue de jouer sa partition (déjà expliquée ici) consistant à pousser la Grèce à sortir "d'elle-même" de la zone euro, les débats parlementaires promettent d'être animés.

Un deuxième petit crépitement nous vient de l'Irlande - la pénible Irlande et son fichu régime démocratique. On admirera la formulation diplomatique dans une dépêche qui évoque le "risque irlandais":

L'Irlande a, dans le passé, déjà rejeté à deux reprises des traités européens (Nice en 2001 et Lisbonne en 2008), avant de se raviser à la faveur de deux autres scrutins de rattrapage, mais en échange à chaque fois de concessions. (...)

"Tout le monde aurait préféré éviter un référendum mais en même temps on savait qu'il y avait un risque", souligne un diplomate européen.

Les négociateurs du texte avaient ainsi pris soin de retirer l'obligation pour les pays signataires d'inscrire la règle d'or dans leur constitution, dans l'espoir ainsi d'éviter des procédures trop lourdes ou des référendums. Cela n'a pas suffi.

"Le risque, si l'Irlande dit non, c'est que cela refroidisse tout le monde et que cela envoie un mauvais signal pour le traité" qui devra être ratifié par tous les pays, dit le diplomate.

 

Le référendum, la pénible incertitude liée à l'exercice démocratique. Affranchis de ce genre de contrainte, nos technocrates se sentiraient pousser des ailes. Peuples ingrats! Gâcheurs!

Mois d'une semaine après sa formulation, le Pacte Budgétaire européen est donc déjà menacé (et ce sont ces gens qui pensent sérieusement prévoir le comportement des finances grecques jusqu'en 2020...)

Mais nous n'avons évoqué ici que les difficultés extérieures à la Grèce - les écueils sur son chemin lorsqu'elle viendra quémander un troisième plan d'aide, en attendant les suivants. Or, à Athènes, la situation est explosive, et je ne parle pas des manifestations.

GreekDebtPoses2.jpgRevenons sur la stratégie européenne. Entre autres choses, celle-ci demande que les créanciers abandonnent volontairement une partie de leurs créances. C'est par là que les choses risquent bien de virer à l'aigre.

Tout est dans le mot-clé. Volontaire. L'opposé de contraint et forcé. C'est-à-dire, un choix que l'on peut refuser, malgré tous les glapissements des spectateurs et gouvernements qui insisteront, en fronçant les sourcils, qu'on s'en tienne au script prévu.

Au fait, pourquoi la décote sur les titres grecs doit-elle être volontaire, vu que la Grèce est visiblement en faillite? Simplement pour éviter le déclenchement des Credit Default Swaps, les CDS, des produits financiers d'assurance émis en période de beau temps pour garantir les dettes de pays-qui-ne-peuvent-pas-faire-faillite - sans commentaires - et dont le déclenchement provoquerait une sorte d'apocalypse financière, les faillites de banquiers-assureurs incapables de suivre s'enchaînant en cascade sans que personne ne sache exactement où les remous s'arrêteraient. On parle de risque systémique.

Or, si Charles Dallara, chef de l'Institut de la finance internationale (IIF), le lobby bancaire mondial, a négocié au nom de ses membres une décote comptable volontaire de 53,5% (en réalité plus de 70% en tenant compte des pertes liées aux intérêts non perçus) il est impensable que tous les créanciers de la Grèce se rallient à cet accord. D'une part, il y a des créanciers non bancaires comme des Hedge Funds, hors du mandat du négociateur, et d'autre part, des banques qui ne pourront pas se permettre cette décote pour de simples raisons de survie.

Quelles que soient les raisons invoquées par les uns et des autres pour refuser l'accord volontaire, c'est leur droit, sinon l'accord n'est plus volontaire.

Cela entraîne deux conséquences.

  1. Il se crée une différence de traitement insupportable entre ceux qui jouent le jeu (de dupes) mis en place par l'Union Européenne, le Fonds Monétaire International et la Banque Centrale Européenne, certains perdant 70% de leur mise et d'autres moins voire pas du tout. Ce qui soulève immédiatement la réaction suivante, que nombre de cadres de banques accros aux bonus sont suffisamment intelligents pour formuler: "Si d'autres le peuvent, pourquoi pas moi?"
  2. Sachant que de toutes façons tout le monde n'appliquera pas une décote unilatérale de 53,5% sur la valeur faciale des titres grecs échangés, l'opération d'échange de créances aura fatalement une portée moindre que les montants espérés au départ.

A lire tout ceci, on se dit qu'il fallait être bien bête pour ne pas y avoir pensé plus tôt ; en l'occurrence, les politiciens grecs, pas idiots, ont bien vu le problème que posaient les passagers clandestins du plan de secours, notamment lorsque les Hedge Funds ont commencé à spéculer sur les bénéfices à retirer d'une telle posture: racheter de la dette grecque dévaluée, refuser la décote, et empocher le magot.

Les parlementaires grecs ont donc joué le seul atout dans leur manche, une loi. Plus précisément, une loi d'action collective prévoyant qu'à partir d'un certain seuil de créanciers acceptant la décote des obligations en leur possession, cette décote s'appliquerait à tous. Et voilà les sales spéculateurs des Hedge Funds mis au pas! Bien fait pour eux!

C'était finement pensé, mais pas encore assez.

Car voyez-vous, lorsque le gouvernement grec a émis depuis dix ans ses dettes pourries pour payer ses dépenses courantes, les souscripteurs achetaient simplement des obligations d'Etat, format standard, coupon annuel, tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Ils ne signaient pas un contrat prévu pour les arnaquer avec, en petits caractères, une clause affirmant que dans quelques années, si les finances du débiteur tournaient au vinaigre, cette obligation serait échangée pour une autre de la moitié de sa valeur faciale, avec un rendement minable et à horizon trente ans. Mais c'est pourtant avec ce genre d'obligations que les créditeurs de la Grèce se retrouvent aujourd'hui.

Easy-Button-v2.pngEn votant une loi permettant de forcer la décote, les députés grecs ont changé rétroactivement les termes du contrat.

Et ça, mesdames et messieurs, c'est très mal. En sécurité juridique, c'est un péché. C'est interdit. Cette facilité - que d'autres pays qui n'ont d'Etat de Droit que le nom, comme l'Etat Français, appliquent aussi à l'occasion - correspond ni plus ni moins à modifier les règles du jeu en cours de partie, et à forcer les gens à subir une décote dont il n'a jamais été question et qui leur est donc, de fait, imposée.

Nous avons donc quitté les terres rassurantes de la "décote volontaire" pour les contrées plus sauvages du défaut de paiement sélectif (SD, pour Selective Default), c'est-à-dire le moment où le débiteur explique à ses créanciers qu'il n'en peut mais, et que, d'accord ou pas, ils peuvent faire une croix sur une bonne partie de l'argent prêté.

Le défaut de paiement sélectif n'est pas mon interprétation personnelle, mais l'estimation de Standard & Poor's. Leurs analystes ont vraisemblablement suivi le raisonnement présenté ici pour attribuer cette note à la Grèce il y a trois jours, une nouvelle aussi gravissime que rapidement expédiée par les médias en place. Parmi les effets collatéraux de cette note, la BCE a désormais l'interdiction d'accepter ou de racheter de la dette grecque - plus question des petites magouilles à la MM. Trichet et Draghi, où quelques palettes de billets fraîchement imprimés viennent discrètement soulager un pays ami en difficulté.

Certes, et les communiqués de S&P le soulignent, ce défaut sélectif n'est que "temporaire" et pourrait être remonté à la mi-mars à la fantastique note CCC, soit "risque très élevé de défaut". Mais S&P applique le conditionnel, liant cette amélioration de la note à l'acceptation du plan de "décote volontaire" par les créanciers d'Athènes, sans que la main de personne ne soit vraisemblablement forcée. On est en droit de douter de cette fin heureuse.

Une petite dernière pour la route: avec une note de défaut sélectif, les détenteurs de CDS, les fameuses assurances sur une cessation de paiement, sont en droit de réclamer le paiement des garanties auprès des banquiers-assureurs. Le risque systémique, vous vous rappelez?

Le réchauffement des températures ne semble pas dû qu'à l'arrivée du printemps.

24 janvier 2012

Grèce: les arbres vaincus par la crise financière

Qui aurait cru que même Mère Nature se mettrait à souffrir à cause du surendettement de l'Etat grec? C'est pourtant exactement ce qui se passe, de façon très logique d'ailleurs, comme nous le relate cette dépèche de l'AFP:

Grèce: la crise et les taxes sur le mazout font tomber les arbres

ATHENES - La coupe sauvage de bois de chauffage est en pleine expansion en Grèce, face à une montée en flèche des prix du mazout et une réduction des crédits publics pour la gestion forestière, a indiqué mardi l'Union panhellénique des ingénieurs forestiers.

Il n'y a pas encore de menace sur les écosystèmes forestiers, mais l'Etat doit agir vite, il faut se souvenir de ce qui s'est passé en Albanie à la chute du régime communiste, quand même les arbres longeant les routes étaient coupés, a affirmé à l'AFP le président de cette Union, Nikos Bokaris.

Après constatation d'abattages illégaux, les services forestiers ont émis 1.500 plaintes en 2011, soit deux fois plus que l'année précédente, dans un pays où 70% des forêts sont publiques, le reste appartenant pour l'essentiel à des institutions religieuses.

La branche grecque de l'ONG environnementale WWF s'est aussi émue du problème. Selon son responsable pour les forêts, Konstantinos Liarikos, il y a selon les régions des cas divers, soit d'actions individuelles, soit d'activités organisées par des réseaux de vente.

Le phénomène n'est pas nouveau dans un pays où le chauffage au bois reste fréquent, et les immeubles récents, même à Athènes, sont souvent équipés de cheminées alors que les coupes encadrés par l'Etat ne suffisent pas à répondre à la demande, surtout couverte par des importations en provenance des Balkans.

Mais selon M. Bokaris, la crise économique a fait la différence, entre la hausse du prix du mazout, quasi-multiplié par deux en 2011, et la baisse des crédits alloués à la gestion publique des forêts, passés de près de 20 millions d'euros ces dernières années à désormais moins de 10 millions, dans le cadre des mesures d'austérité dictées à la Grèce surendettée par l'UE et le FMI.

 

Arbre_Coupe.jpgTout est dit. L'Etat grec est aux abois (sans jeu de mots). Il augmente donc les taxes sur tout ce qu'il voit, démesurément, dont celles sur le mazout - une ressource typique dont l'utilisation passe par des canaux faciles à surveiller: cuves de stockage, entreprises spécialisées, camions-citernes agréés...

Le mazout devient hors de prix pour les Grecs, ce qui n'est pas un problème pour les vaillants membres du gouvernement. Mais voilà l'imprévu. Pour leurs besoins de chauffage, les Grecs se tournent vers le bois de chauffage, une ressource naturelle, accessible, bon marché, et hors du contrôle de l'Etat et de ses taxes. Catastrophe!

La désagrégation de l'Etat grec s'accompagne de nombeux phénomènes sociologiques, dont nous n'avons même pas idée. Toutefois, cette péripétie sur le thème du chauffage m'inspire quelques remarques:

  • Dans une crise économique, les impératifs de survie l'emportent sur les considérations écolo-bobo-générations-futures-développement-durable sur lesquelles on pouvait gloser par beau temps.
  • La Grèce expérimente à l'échelle 1:1 la fameuse décroissance prônée par nos écologistes. La vérification empirique montre que ça ne semble pas faire beaucoup de bien à la nature.
  • Les mêmes écolos qui prêchent le changement de mode de vie à chaque repas protestent contre ce virage 100% renouvelable. Remplacer le pétrole par le bois ne leur fait pas du tout plaisir si le bois en question n'a pas eu leur bénédiction. On dirait même qu'ils préfèreraient qu'on en reste au bon vieux mazout!
  • La dépèche n'en parle pas, mais je doute que les taxes instaurées sur le mazout rapportent beaucoup plus à l'Etat grec qu'avant, fussent-elles doublées. Un nombre toujours plus grand de gens se tourne simplement vers des moyens de chauffage alternatifs. Il faut aussi compter les frais supplémentaires qu'engendrent la surveillance des forêts pillées et la traque des contrevenants. La Courbe de Laffer est probablement respectée une fois de plus.

Seule une société prospère a les moyens de protéger son environnement. Laboratoire de la faillite, la Grèce nous en fait la démonstration.

15 janvier 2012

Un point de situation sur la crise de la dette

La vie est injuste. La semaine dernière avait commencé sur les chapeaux de roues: enfermés dans leurs propres délires, les traders (rarement réputés pour leur appréciation pertinente de la réalité) se prenaient à rêver qu'on sortirait de la crise; les taux italiens s'effondraient pendant que les Espagnols empruntaient le double ni vu ni connu, l'argent imprimé par la BCE pour les banques commerciales faisant son office.

sarkozy.jpgTout allait bien, disons, jusqu'au vendredi 13 - ça ne s'invente pas - vers le milieu de l'après-midi, où les fourbes analystes de Standards & Poors annoncèrent soudain qu'ils dégradaient la note d'une ribambelle de pays de la zone euro, dont la France.

Enfin, "soudain", façon de parler.

La perte du triple-A français était dans l'air du temps depuis des mois. Son officialisation n'en reste pas moins gênante, puisqu'elle oblige les politiciens à en tenir compte. Plus possible de jouer les naïfs. Les manoeuvres dilatoires ne dureront pas longtemps; le centre de gravité du couple franco-allemand a franchi le Rhin pour de bon, vraisemblablement pour toujours.

Cerise sur le gâteau, en plus d'avoir dégradé la note de sept membres de la zone euro, S&P a aussi gardé la note de la France sous surveillance négative. Sachant l'équipe d'élite qui gouverne le pays (ou qui se prépare à la remplacer au nom de l'alternance) les prochaines dégradations semblent acquises.

Mais ce n'est pas tout. Les mauvaises nouvelles ne viennent pas seules. Non seulement on apprend sans grande surprise que le triple-A du Fonds Européen de Stabilité Financière est compromis, mais surtout, en Grèce, rien ne va plus. L'accord négocié avec les banques pour leur tordre le bras avec le sourire et leur infliger une décote de 50% sur la dette greque prend encore plus l'eau qu'un paquebot de croisière empalé sur un récif. Or, si les banques refusent et que la Grèce les y contraint, nous sommes en situation de défaut tout ce qu'il y a d'officiel, avec activation des garanties sur les prêts - les fameux CDS - garanties assurées par des banques européennes, qui sauteront devant l'ampleur de la facture...

François Leclerc parle de bombe à retardement sur La Tribune en expliquant plus précisément le mécanisme de la minuterie, le détonateur devant se déclencher le 20 mars. Il ne faut pas se voiler la face sur les chances de fonctionnement d'un plan vicié au départ, auquel le FMI de Mme Lagarde vient de donner le coup de grâce:

L'écart entre le montant initialement envisagé de décote de la dette de 50% et la demande du gouvernement grec de la porter à 75% n'a été que partiellement résorbé, les grandes banques ayant, semble-t-il, accepté d'accroître leur effort pour la porter à 60%. Mais le FMI est venu apporter un soutien inattendu aux autorités grecques, considérant que ce n'était pas suffisant pour que le "plan de sauvetage" puisse remplir sa fonction, étant donné la détérioration de la situation économique du pays, estimant qu'il fallait atteindre la fourchette 65-70%.

 

Il fallait être naïf comme un technocrate pour croire que 90% des détenteurs de dette grecque, possédant pour 206 milliards d'euros de créance, accepteraient sans ciller une décote de 50%, puis de 70% de leurs titres sans jamais perdre le sourire ni évoquer le terme défaut. Les Hedge Funds, "insensibles aux pressions exercées sur les banques par les autorités politiques et les banques centrales" comme le regrettent certains, ont ainsi flairé le bon coup:

[Les hedge funds] ont ces derniers mois considérablement renforcé leurs positions en rachetant de la dette grecque aux banques, trop contentes de s'en délester, et s'arrachent actuellement les titres arrivant à maturité le 20 mars prochain, à des prix bradés en raison des taux très élevés qui prévalent sur le marché secondaire. A l'arrivée, les hedge funds ont acquis le pouvoir de faire capoter l'ensemble du "plan de sauvetage" de la Grèce... Selon JP Morgan Chase, ceux-ci détiendraient avec des fonds souverains la valeur de 80 milliards d'euros de titres de la dette grecque.

Leur calcul est simple : ils attendent soit que la Grèce n'honore pas son échéance, avec pour conséquence l'activation des CDS et le remboursement de leurs pertes par les émetteurs de ceux-ci ; soit d'être remboursés par le gouvernement grec à la valeur nominale, si suffisamment d'autres investisseurs acceptent la décote qu'eux refusent, le "plan de sauvetage" fonctionnant alors. Dans les deux cas, un bénéfice substantiel est à la clé. Le risque qu'ils prennent est relativement mineur, car il faudrait pour qu'ils se pincent les doigts dans la porte que la loi grecque soit changée en urgence, vu qu'elle ne prévoit pas de clauses d'action collective (CAC) obligeant tous les investisseurs à appliquer les décisions prises par une majorité qualifiée d'entre eux.

 

La manoeuvre tombe sous le sens: les hedge funds se sont contentés de racheter à prix cassés les obligations détenues par des banques trop heureuses de s'en défaire, et prévoient de refuser la décote lors du remboursement du nominal. Comme celle-ci est "volontaire", les autorités n'ont pas le choix:

  • soit elles acceptent et remboursent effectivement l'intégralité de la somme due, permettant une grosse plus-value au détenteur de l'emprunt d'Etat ;
  • soit elles refusent, et nous sommes désormais officiellement en situation de défaut - plus de "décote volontaire" qui tienne. Les propriétaires des obligations sont donc en droit d'activer les assurances afférentes au prêt (les fameux CDS) et retrouvent encore leur mise.

C'est gagnant-gagnant - à supposer que personne ne manque d'argent pour payer toutes ces ardoises... Retenez donc la date du 20 mars!

Mais revenons en Europe pour conclure ce point de situation avec l'analyse d'Andreas Hoffert, chef économise de l'UBS, interviewé au journal de la TSR, sur la prétendue "bonne santé retrouvée" de la zone euro:

andreas_hoffert.jpg

Darius Rochebin - Andreas Hoffert, bonjour, vous êtes chef économiste de l'UBS... La grande différence, c'est l'Allemagne qui reste triple-A, la France dégradée, ça ce sera une dimension très importante.

Andreas Hoffert - Oui effectivement, ça à mon avis c'est la mauvaise nouvelle ; la dégradation de la France était prévue mais ce qui était moins prévu, c'est que l'Allemagne ne soit pas dégradée en même temps, donc M. Sarkozy ne pourra pas dire "c'est un problème européen", c'est effectivement un problème français.

DR - L'euro affaibli durablement?

AH - Oui, très certainement, parce que finalement il ne reste plus beaucoup de pays qui ont le triple-A. L'Autriche, probablement, va aussi perdre son triple-A [c'est chose acquise] donc il restera les Pays-Bas, le Luxembourg, l'Allemagne et peut-être la Finlande.

DR - Le fameux fonds de solidarité européen pour aider les pays en difficultés, alors tout s'aggrave, aujourd'hui même les négociations sur la Grèce bloquent, et ce fonds, il est affaibli par la perte de la France?

AH - Tout à fait, ce fonds était financé en grande partie par l'Allemagne et la France, les deux plus grands contributeurs à ce fonds, et ce fonds profitait du triple-A de la France qu'elle n'a plus à partir de ce soir, et donc ce fonds sera aussi dégradé... Il faut retenir que c'est quand même le fonds qui est sensé sauver les pays faibles de l'Europe qui lui-même s'affaiblit maintenant.

DR - Expliquez-nous pour être très concret. Etre dégradé ça veut dire qu'on va payer sa dette plus cher, les taux d'intérêt montent?

AH - Théoriquement ça signifie cela, ce n'est pas nécéssairement le cas, on a vu par exemple aux Etats-Unis ça n'a pas été le cas, les Etats-Unis ont été dégradés l'année passée et néanmoins les taux d'intérêt ont plutôt eu tendance à baisser, mais dans le cas précis ce qui s'est passé c'est tout simplement que les marchés ont déjà anticipé cela et on a vu les taux d'intérêt français quand même flamber vis-à-vis des taux d'intérêt allemands, le différentiel est relativement important, il est de l'ordre d'à peu près 0.8 à 1%.

DR - Il y a des complotistes, notamment des gens très pro-européens qui disent, ce soir, "l'Europe commençait à aller mieux, voilà une agence de notation anglo-saxonne mal intentionnée qui tape sur la tête de l'Europe..."

AH - Euh non, l'Europe n'allait pas mieux du tout, j'entends, nous avons eu l'année passée cinq sommets de la dernière chance, trois plans de sauvetage pour définitivement sortir l'Europe de la crise, nous allons au devant d'un autre sommet et systématiquement rien n'a été fait pour calmer cette spirale qui est une spirale de la banqueroute.

 

L'année 2012 vient vraiment de commencer.

12 janvier 2012

A quand un Xavier Niel en Suisse?

Xavier Niel, patron de l'opérateur français Free, fait une véritable démonstration de la puissance d'un entrepreneur libéral. Et tout le monde y gagne.

niel.jpgXavier Niel est un self-made man. "Parti de rien, il est aujourd'hui à la tête de la première fortune française du numérique, évaluée à 3,15 milliards d'euros par le magazine 01 Business, et de la 297e fortune mondiale selon le classement Forbes", écrit Le Figaro. Mais notre homme ne donne pas dans la thésaurisation. Il fait croître et multiplier la richesse et le développement autour de lui:

Xavier Niel reste d'abord un technophile enthousiaste, au point d'être baptisé le «Steve Jobs français», y compris chez ses concurrents. Passionné de business, véritable entrepreneur, il a créé à la rentrée avec ses amis du Net Marc Simoncini (fondateur de Meetic) et Jacques-Antoine Granjon (ventes-privees.com) la première école d'Internet pour former les jeunes aux métiers du Web.

Via son fonds Kima Ventures, il encourage les jeunes créateurs d'entreprises en investissant dans une myriade de start-up: de Deezer à Bakchich, il a pris des participations dans près de 800 entreprises! Avec un petit faible pour le secteur de la presse, dont il connaît le fonctionnement dans les moindres rouages.

 

M. Niel a une autre immense qualité: il a prouvé par son travail acharné et résolu qu'une entreprise privée pouvait être à la fois rentable et se reposer sur le marché libre pour sa croissance - en cassant les prix - même dans un enfer fiscal comme la France. Par les temps qui courent, c'est un vrai message d'espoir.

Mais revenons à l'actualité. Le buzz du moment tient bien sûr à la nouvelle offre que Free propose depuis le début de la semaine pour les téléphones portables en France. Alors que les opérateurs actuels (Orange, Bouygues et SFR) se faisaient un plaisir de traire le consommateur dans la grande tradition de l'entente entre gens raisonnables, Free a résolument choisi l'attaque frontale. Des tarifs à prix cassés.

Et ce n'est rien de le dire:

free.jpg

L'offre a de quoi faire saliver lorsqu'on connaît les tarifs de téléphonie mobile en Suisse. ICT Journal, le magazine suisse des technologies de l’information pour l’entreprise, l'annonce franchement: l'offre de Free fait des envieux en Suisse. Les photos accompagnant l'article valent leur pesant de cacahuètes, puisqu'il s'agit des photos d'écran des "meilleures offres" (je n'ose enlever les guillemets) des opérateurs locaux, Orange Suisse, Sunrise et Swisscom. Entre 100.- et 169.- mensuels, contre 30 € pour la nouvelle offre de Free... En France.

Pourquoi n'y a-t-il pas d'opérateur comme Free en Suisse? Parce que dans nombre de secteurs économiques, contrairement à l'opinion répandue, la Suisse est un pays terriblement fermé.

Comme l'explique Pascal Salin, un marché concurrentiel n'est pas un marché où coexistent différents acteurs - le mythe de la "concurrence pure et parfaite" entretenu par des générations de charlatans qui se prétendent économistes, et dont on ne voit que trop les limites sur le marché de la téléphonie mobile helvétique - mais un marché où de nouveaux entrants peuvent s'installer librement.

Ce n'est pas compliqué. Si un marché est extraordinairement juteux et profitable, les concurrents se presseront au portillon et feront baisser progressivement les prix pour conquérir des parts de marché, jusqu'à un niveau de profit raisonnable. Peu importe que le marché soit initialement tenu par dix entreprises en connivence ou juste un opérateur historique vivant sur la lancée d'un vieux monopole.

En revanche, si d'éventuels concurrents sont empêchés de venir sur le marché par une libéralisation à reculons, des licences inaccessibles et un parcours du combattant pour poser la moindre antenne, alors il ne faut pas s'étonner que les prix restent élevés. Personne n'a le pouvoir de déranger les fournisseurs installés, trop content de garder leur clientèle en otage.

Un nouvel entrant peut-il arriver en Suisse? Les prix montrent clairement que non. Lorsque Xavier Niel annonce "qu'à deux euros de forfait mensuel, nous faisons encore de la marge" il donne une petite idée de l'incroyable surfacturation frappant de plein fouet le consommateur helvétique. Certes, il y a quelques différences locales - une réglementation plus restrictive pour la puissance des antennes, selon l'appréciation rationnelle des risques par le législateur - mais cela ne saurait justifier le gouffre entre les tarifs de part et d'autre de la frontière.

La triste situation du consommateur suisse, "protégé" par une législation empêchant toute concurrence réelle, a peu de chances de s'arranger.

Xavier Niel était intéressé par Orange Suisse - le rachat d'un acteur local étant pratiquement la seule façon de rentrer sur le marché. Malheureusement, la transaction ne s'est pas faite, France Télécom préférant jouer un sale coup à son concurrent hexagonal en vendant l'entreprise à un fonds d’investissement, Apax Partners (le genre typique d'entreprise qui cherche à donner à ses clients le meilleur tarif...)

Sans doute, un jour, le verrou finira par sauter, et même en Suisse nous pourrons bénéficier de prix raisonnables, sans plus éprouver le sentiment d'être des vaches à lait. Ce jour-là, nous verrons sans doute Swisscom ou Sunrise nous expliquer le même genre de baratin que ce qu'Orange France oppose aujourd'hui à l'offre de Free. Doux instants!

Mais il faudra attendre encore longtemps, et en attendant ce jour béni, continuer à payer des tarifs qui font rire de nous à l'étranger.