23 mai 2014

Drogue et prostitution pour sauver le PIB

Rapportée par le Huffington Post, on pourrait croire la nouvelle directement sortie d'une rubrique insolite: l'institut officiel de statistique italien, l'ISTAT, se chargera dès la rentrée d'intégrer les données de "l'économie souterraine", drogue et prostitution, dans ses calculs de la performance économique italienne...

Les revenus estimés du trafic de substances illicites et du sexe tarifé devraient ainsi gonfler la croissance du Produit Intérieur Brut d'un pourcent de plus que prévu, à 2,4%. Un pourcent!

mensonge.jpgN'allez pas croire que ce léger changement statistique soit l'effet d'une magouille décidée en douce dans les couloirs de Rome. Au contraire, la péninsule italienne ne fait que suivre les instructions du Parlement Européen. En février, celui-ci a demandé aux Etats-membres de comptabiliser l'économie souterraine dans le PIB dès septembre 2014. Par souci d'équité, affirme-t-on.

Certains membres de l'UE - les Pays-Bas pour ne pas les nommer - disposent en effet des revenus officiels liés à la consommation du cannabis, légale dans leur pays. Ils comptabilisent donc cette activité économique dans les chiffres de leur PIB, à l'inversent de ceux qui interdisent cette pratique. Mais, on s'en doute, interdire la vente de drogue n'empêche certainement pas l'activité économique correspondante d'avoir lieu... Voilà qui "fausse" donc la mesure du PIB.

Lorsqu'on sait que le PIB gouverne la répartition des contributions au budget européen, on comprend mieux l'intérêt de ces discussions. C'est une histoire de gros sous. Mais cela va plus loin, car si un PIB plus élevé signifie une contribution plus haute au budget européen, il permet aussi d'embellir artificiellement la situation économique d'un pays. Les avantages semblent largement l'emporter sur les inconvénients dans l'esprit de nos gouvernants, et tant pis pour la morale juridique:

[Selon Eurostat,] les PIB finlandais et suédois pourraient augmenter de 4 à 5 points grâce à la prise en compte des nouveaux chiffres. Les Etats-Unis, qui ont appliqué ce calcul dès juillet 2013, avaient connu une hausse de 3% de leur produit intérieur brut, tandis que la Grèce avait vu le sien bondir de 25% en 2006, grâce à la prise en considération de la prostitution et du blanchiment d'argent.

En 2012, la banque nationale italienne estimait même que les revenus de la drogue et de la prostitution représentaient l'équivalent de 10,9% du PIB. Dans son calcul, l'Italie prend déjà en compte depuis 2008 les revenus des entreprises qui ne payent pas d'impôt pour un montant qui représente entre 16 et 17% du PIB annuel.


Prostitution, commerce de drogue, blanchiment d'argent, mafia: on a la croissance qu'on peut!

Malheureusement, comme son nom l'indique, l'économie souterraine est souterraine. Cette lapalissade reflète la gageure consistant à évaluer correctement des données essentiellement occultes. Difficile d'envoyer des réviseurs de compte examiner la trésorerie d'un gang de vendeurs de drogue. Pas de cabinet d'audit non plus pour les filières de trafic d'êtres humains, les travailleurs au noir, les receleurs de cambriolages, les fraudeurs à la TVA, les maisons de jeu clandestines ou les vendeurs à la sauvette sur les marchés...

On peut bien sûr extrapoler à partir des rapports de police, des sondages, ou l'examen des eaux usées qui révèle parfois quelques surprises, mais cela reste des approximations. L'ISTAT se plaint ainsi qu'il soit "très difficile" d'estimer la valeur d'activités illégales et donc non déclarées par définition, sans pour autant y renoncer. Si les statisticiens sont irrités, les politiciens voient une aubaine. L'économie occulte et son évolution invérifiable feront d'excellentes variables d'ajustement.

L'économie souterraine existe, c'est un fait, et sa prise en compte revient à donner une image plus réaliste de l'activité économique d'un pays, nonobstant les énormes problèmes d'exactitude soulevés plus haut. Mais comment tolérer que la "bonne santé" d'un pays soit mesurée à l'aide d'activités que l'Etat s'applique justement à combattre?

La schizophrénie guette, puisqu'il sera d'autant plus difficile de lutter contre une activité illicite qu'elle contribue au PIB national... On fait ressortir au grand jour - et sous un éclairage favorable - des activités que l'on s'évertue à juguler, une autre façon de retomber sur l'absurdité des taxes sur les activités illégales. Comme le résume le député conservateur britannique Mark Garnier à l'aide d'une formule limpide, "on demande aux gouvernements de quantifier l'ampleur de l'échec de leur politique."

In fine, le plus gros problème tient à l'évolution de cette économie souterraine. Même si de temps à autre il sera tentant de la faire décroître pour accentuer la mauvaise santé d'un pays - par exemple lorsqu'un gouvernement d'alternance se fait un plaisir de tailler un costume à l'équipe sortante, ou lorsqu'il s'agit de plaider une rallonge auprès de diverses institutions internationales - la plupart du temps les politiciens seront juste enclins à accentuer le poids de l'économie souterraine dans les chiffres finaux, juste pour rendre présentable un PIB où l'économie officielle est sans cesse mise à mal par leurs propres efforts.

Des libéraux pourraient penser que cette "reconnaissance" de l'économie souterraine poussera les politiciens à cesser de punir des vices qui ne sont pas des crimes ; je pense que tout au contraire ils seront enclin à rendre illégal encore plus d'activités économiques, de façon à les pousser dans le caveau obscur de l'économie souterraine d'où ils pourront tirer tous les chiffres qu'ils veulent au moment de faire le bilan. De plus, bien des activités illicites ne respectent pas non plus le droit de propriété.

Au delà de l'anecdote, l'intégration de l'économie souterraine dans le PIB - ou la recherche de nouveaux indicateurs exotiques pour mesurer l'état d'un pays - s'apparente moins à la recherche de la vérité, une vérité mesurable et comparable, qu'à une fuite en avant. Devant l'impossibilité d'arriver à des résultats positifs, il semble que la classe politique occidentale cherche de nouvelles façons de maquiller ses piètres performances.

La prochaine fois que vous entendrez des politiciens annoncer joyeusement que la croissance "repart à la hausse", demandez-vous combien de tonnes de drogue ont été écoulées.

Mise à jour (6 juin): dans un article du Figaro, Christopher Dembik, analyste chez Saxo Banque, livre le pot-aux-roses: "Une hausse du PIB permettrait mécaniquement aux États de repasser sous la barre des 3% de déficit public requis par l'UE". Voilà donc pourquoi il est tellement important de gonfler le PIB!

13 mai 2014

Ukraine, minuit moins cinq

Ce dimanche 11 mai, la population de l'Est de l'Ukraine était invitée à décider du projet d'autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. 7,3 millions de personnes étaient appelées aux urnes. L'objectif était de se prononcer sur la "souveraineté étatique" de ces républiques autoproclamées et entériner la rébellion qui perdure depuis des semaines.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiquesLe oui l'a emporté à 89% à Donetsk et à 94% à Lougansk. Le taux de participation a atteint 75%.

Riche de sa longue tradition de mépris pour la démocratie, l'Union Européenne s'empressa de décréter par la voix de Catherine Ashton, porte-parole de sa diplomatie, que les résultats ne valaient rien. On le sait, en Europe et jusqu'en Suisse, les décisions populaires ne comptent pas lorsque leur résultat n'est pas convenable, auquel cas le choix réel se décide entre l'oubli pur et simple du scrutin, ou sa répétition à une date ultérieure jusqu'à ce que la bonne réponse sorte des urnes.

Pas un journaliste pour faire remarquer à Mme Ashton qu'elle est encore moins légitime que la décision des pro-russes en Ukraine, n'ayant été élue par personne.

A Kiev, capitale d'un pays en déliquescence conquise par des révolutionnaires aux accointances troubles, le ministère des affaires étrangères du régime fantoche prétendit que le référendum était "juridiquement nul" et n'aurait "aucune conséquence juridique pour l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Il y a des humoristes qui s'ignorent.

Oleksandr Tourtchynov, président par intérim avec lui-même, annonça quant à lui que cette consultation n'était qu'une "farce criminelle" financée par la Russie. M. Tourtchynov ne vise que le maintien de l'ordre jusqu'au 25 mai, environ et la farce criminelle de sa propre réélection financée et adoubée par l'UE.

Là encore, pas un journaliste pour lui demander par qui il avait été élu.

La démocratie ukrainienne est si belle que chacun s'en réclame tant qu'il se charge du scrutin. Mais une communication décente implique un minimum de cohérence: si l'Est rebelle de l'Ukraine est trop proche de la guerre civile pour organiser dans le calme un vote le 11 mai sur quelque objet que ce soit, on ne voit pas très bien par quel miracle il serait capable d'atteindre exactement le même objectif deux semaines plus tard pour une prétendue élection présidentielle.

On comprend bien le message en filigrane: il y a les bons scrutins (la présidentielle) et les mauvais (l'indépendance). M. Tourtchynov a brillamment gagné ses galons de grand démocrate européen.

D'où une supposition: M. Tourtchynov préparait peut-être une consultation populaire au cours de laquelle la situation à l'Est aurait été tellement confuse que les votes de la région n'auraient pu être décemment comptabilisés. On peut tracer le lien avec la guérilla incohérente qu'infligent actuellement quelques commandos ukrainiens aux villes de l'Est. Malheureusement pour lui, les insurgés pro-russes lui coupèrent l'herbe sous le pied avec une grande intelligence en procédant à leur propre consultation avant cette date, dans le calme, et avec des résultats remarquables.

Bien entendu, il n'y avait pas "d'observateurs internationaux" de l'OSCE, nous dit-on. Depuis quand leur présence est-elle le gage de quoi que ce soit? En verra-t-on dans les banlieues françaises pour les élections européennes? Combien en aurait-il fallu pour surveiller les votes de sept millions de personnes? Quelle garantie aurait pu avoir la population locale de leur objectivité à eux?

Retenons bien tous les reproches adressés aux indépendantistes de l'Est afin de voir de quelle légitimité l'élection présidentielle pourra se prévaloir...

En réalité, peu importe ses imperfections et la mauvaise foi de ceux que son résultat dérange, le scrutin du 11 mai marque un tournant décisif dans l'effondrement de l'Ukraine. Depuis, nous pouvons conclure deux choses.

ukraine,russie,guerre,manoeuvres politiques1. Moscou ne fait pas tout. Ancien du KGB, Vladimir Poutine est un président manipulateur et sans le moindre scrupule, mais l'ampleur de la fraude nécessaire pour organiser un faux scrutin avec un résultat pareil est inenvisageable. Les médias russes offrent un éclairage particulier de la crise ukrainienne, dira-t-on poliment, mais celui-ci se compare largement à la désinformation continuelle des médias d'Europe de l'Ouest sur la même crise, dont l'épisode récent des vrais-faux espions de l'OSCE est le plus emblématique.

La Russie a une armée, des forces spéciales et des services secrets, mais rien qui suffise à investir une zone de cent mille kilomètres carrés et des villes de plusieurs milliers d'habitants sans que personne ne puisse prouver leur implication, ni susciter la moindre riposte locale. Il faut se rendre à l'évidence, la population pro-russe - ou amenée à le devenir face aux pitoyables rodomontades de Kiev - rejoint de son plein gré le giron de la Russie.

2. La guerre va éclater. Aucun Ukrainien ne veut d'une guerre civile, mais les dirigeants autoproclamés de la place Maïdan en ont décidé autrement. Fort de l'appui qu'ils pensent tirer de l'Union Européenne et des Américains, il ne laisseront probablement pas les provinces de l'Est leur échapper. Les tentatives de restaurer une armée de conscription ont lamentablement échoué? Peu importe, ils utilisent désormais des mercenaires de l'ex-Blackwater. Les prêts du FMI arrivent à point nommé pour payer la solde...

L'embrasement du conflit semble déjà écrit. Une montée en puissance progressive de la riposte de Kiev contre ce qui est qualifié de "principaux foyers d'insurrection terroriste" ; des débordements et quelques tueries de civils plus ou moins accidentelles amenant les dirigeants des provinces séparatistes à implorer l'aide de Moscou ; Vladimir Poutine répondant à cet appel, sachant qu'il est impensable pour les Russes d'assister au massacre de compatriotes de langue et de culture juste à leur frontière. Les militaires du Kremlin entreront dans l'Est de l'Ukraine, accueillis comme des libérateurs...

Sur la version ukrainienne de l'horloge de la fin du monde, il est minuit moins cinq, minuit étant le déclenchement d'une guerre.

A ce stade, on voit mal comment quiconque pourrait l'empêcher.

31 mars 2014

L'UMP, en attendant...

Le second tour des municipales françaises a donc eu lieu ce dimanche, concluant temporairement la foire d'empoigne politique avant la prochaine échéance des élections européennes.

france_municipales_2014.pngLa démocratie française est un miroir déformant ; ce n'est rarement plus vrai qu'au second tour d'une élection municipale. Les mécanismes de retrait ou de maintient de liste au second tour permettent l'établissement de politiques de nuisance visant plus à couler un adversaire qu'à mettre en œuvre un programme politique. La formation gagnante se voit créditée de la moitié des sièges du Conseil Municipal, le reste étant acquis à tous les partis au prorata de leur score.

Sur le plateau de TF1 hier soir, Jean-François Copé avait le triomphe modeste: le demi-président de l'UMP savait mieux que personne comme une victoire sortie des urnes n'est pas la marque d'une légitimité invincible...

La France a pris une teinte bleue dans la soirée, mais la vague est loin d'être aussi déferlante que d'aucuns prétendent. Dans les villes de plus de 1'000 habitants, la droite se situe à 45%, la gauche à 43%, le FN à 7%. Raz-de-marée de la droite, avez-vous dit?

La droite contrôle désormais 22 des villes de 100'000 habitants, contre... 19 à la gauche. Certes, il y a du progrès comparé à 2008 où à l'issue d'une impopularité crasse du gouvernement - déjà! - l'opposition socialiste d'alors contrôlait 29 de ces villes, mais parler d'un retour à l'équilibre serait plus conforme à la réalité.

En élargissant les calculs à toutes les communes de plus de 30'000 habitants, selon France Télévisions 171 communes sont passées de gauche à la droite, mais là encore, 6 villes de droite ont basculé à gauche. Pas si mal pour un parti dont les représentants à la tête de l'Etat français battent des records d'impopularité!

Peu de gens ont réellement changé d'opinion politique en France. La gauche a bien plus perdu le scrutin toute seule, par la désaffection de ses troupes.

On compare souvent la politique à un balancier ; ce n'est pas forcément vrai. Le temps que François Hollande termine son mandat, il aura dégoûté une génération entière à gauche, encore plus fort que Mitterrand. Quant à l'UMP, elle est condamnée à ne pas décevoir, au risque de voir ses électeurs se tourner vers le Front National ou bouder les urnes.

L'émergence du FN donne enfin une échappatoire à un système qui se complaisait dans l'alternance: la droite française va devoir faire une vraie politique de droite et non plus du socialisme light.

Et c'est une excellente nouvelle.

24 mars 2014

La France démunie, si pâle...

(Merci à un commentateur éclairé pour le jeu de mots!)

Or donc, il advint qu'en l'an de grâce 2014, le Peuple de France prit le chemin des urnes pour exprimer son mécontentement à l'égard du pouvoir en place et, accessoirement, décider de la prochaine équipe municipale à endetter sa commune.

Comme il sied à n'importe quel cérémonial folklorique, l'examen des entrailles des urnes donna lieu à diverses interprétations pas forcément incompatibles entre elles.

Commençons par les libéraux. Ah, les libéraux! Toujours aussi cohérents avec eux-mêmes, ils enjoignirent les citoyens à ne pas aller voter tout en relevant le dimanche même du vote, suivez un peu, des listes électorales plus ou moins libérales pour lesquelles il aurait fallu se décider. Après, ils analysèrent les résultats de la même façon biaisée que d'autres analystes politiques, comparant les suffrages à la population totale pour clamer que finalement, personne n'est représentatif et que le cirque continuera.

C'est sans doute vrai mathématiquement, c'est sans doute satisfaisant intellectuellement, mais c'est aussi parfaitement inutile. Dès le lendemain du second tour, les chiffres de participation seront immédiatement remisés dans le tiroir poussiéreux d'où ils ne seront ressortis qu'à la prochaine échéance électorale. Je connais peu de politiciens capables de se rappeler le taux d'abstention de leur élection; quant à en trouver pour faire preuve d'humilité face à une participation médiocre, c'est carrément une espèce inconnue.

La posture du cynique satisfait est d'autant plus regrettable que les élections municipales se jouent d'abord avec des enjeux locaux et des personnalités locales, permettant l'émergence de "noyaux" libéraux ici ou là, avec peu de moyens et de bonnes idées. Mais visiblement, ne comptons pas trop sur les libéraux de l'Hexagone - s'il en reste - pour sortir la France de l'ornière.

A la place, faute d'alternative, nous verrons comme d'habitude de terribles duels sur le prochain projet immonde de médiathèque (sera-t-elle à 20 ou à 35 millions d'euros? Suspense!), un appel à financer encore plus les associations lucratives sans but, ou le meilleur tracé de la prochaine ligne de tram vide destinée à enquiquiner les automobilistes...

Les médias nationaux se cristallisent sur une poignée de villes érigées en symboles parce qu'ils ne s'adressent pas au public local. Il leur faut des scoops, des tendances nationales. Et quel meilleur exemple que Hénin-Beaumont et la victoire retentissante du candidat Front National, Steeve Briois, au premier tour s'il vous plaît? Peu importe que la plupart de ceux qui en parlent soient incapables de situer la commune sur une carte!

La réussite du Front National reste très relative avec 7% des votes à l'échelle nationale, faute de listes en nombre suffisant. Mais les chiffres n'ont pas besoin d'être élevés pour susciter l'intérêt médiatique. Marine Le Pen a ainsi annoncé que son parti disposerait de 1'000 conseillers municipaux à l'issue des élections, un objectif atteignable avec la présence de 315 listes au second tour.

france,élections,marine le penA l'UMPS, c'est la panique: il faut faire barrage au Front National... Ou en tous cas le prétendre. Grâce à l'astucieuse politique du ni-ni, aucune liste UMP ne se retirera en faveur des socialistes. Qui parmi les ambitieux candidats locaux accepterait de renoncer à toute représentation municipale pendant une législature? A gauche, la potion sera tout aussi imbuvable: le parti socialiste flirte avec une impopularité historique et ne jettera l'éponge que là où il n'a pas l'ombre d'une chance.

Qu'on les appelle "cordon sanitaire" ou "front républicain", les vieilles rengaines employées pour tenter de faire barrage au FN ne sont plus que des coquilles vides. Quoi qu'il en soit, on ne peut que s'étonner de la propension hallucinante des politiciens français à combattre par tous les moyens la représentation fidèle des citoyens dans les instances élues.

Le Front National n'est ni infréquentable, ni un danger pour la démocratie. Il séduit des électeurs dans toutes les couches de la société. Election après élection, il rejoint péniblement la représentation électorale qu'il devrait avoir depuis vingt ans. La "gifle" infligée tant aux socialistes qu'à l'UMP n'est rien d'autre qu'un retour à la normale, avec beaucoup de retard.

Ce retour n'est pas sans danger pour un système électoral aussi tortueux que possible dans le but de favoriser le bipartisme. Le bipartisme à trois, ça ne marche pas très bien. Alors que le FN progresse, les mécanismes de filtrage destinés à écarter le troisième larron pourraient se retourner contre leurs instigateurs, mettant sur la touche soit le PS soit l'UMP. Face à ce risque, il n'est pas exclu que les partis au pouvoir ne décident au dernier moment de réintroduire de la proportionnelle dans le seul but de se sauver eux-mêmes... Nous verrons dans quelques années.

Des libéraux voteraient-ils pour le FN? La tentation est grande, simplement pour envoyer paître la pseudo-alternance prévalant depuis des décennies. D'autres, sur le thème du disque rayé, le considèrent comme le diable en invoquant Ludwig von Mises. Comme d'habitude chez les libéraux on trouve de tout.

Pour ma part, les imprécations stériles me laissent froid. Si je regrette le manque de variété de l'offre politique française, un mouvement réclamant avec force une baisse des impôts ne peut pas être entièrement mauvais:

Marine Le Pen a assuré lundi 24 mars que dans toutes les municipalités FN, il y aurait des baisses d'impôts. "Dans toutes les villes que nous dirigerons, nous ferons baisser les impôts", a déclaré sur RMC la présidente du Front national. "Systématiquement", a-t-elle insisté, "c'est une urgence, parce que les Français n'en peuvent plus".


Quant à la meilleure façon d'y parvenir, c'est extrêmement simple:

Il faudra "mettre fin au communautarisme, mettre fin au clientélisme et nous pourrons le faire parce que justement, nous n'avons pas de clientèle, nous, à la différence de l'UMP et du PS".


On comprend les tremblements de terreur de toute la galaxie des assistés face à la perspective de devoir démontrer leur utilité à la faveur d'un renouvellement de subvention. Voir aussi le reportage de la RTS à Annecy: non, tous les candidats FN ne sont pas des imbéciles bas du front (national).

Bien sûr, les politiciens ne sont pas avares de promesses et il n'est pas certains que celles-ci soient plus appliquées que les autres. Les socialistes et l'UMP ont depuis longtemps épuisé toute crédibilité en la matière. On peut être sûr cependant que les médias attendent le mouvement politique au tournant ; les électeurs, eux, jugeront sur pièce là où ils lui ont confié leur ville.

Comme le dit un fin analyste de la vie politique française, il est agréable de voir le FN faire un carton, même si on n'est pas pour eux, parce qu'il rend possible ce qui semble à première vue impossible: faire perdre à la fois la majorité et l'opposition!

08 mars 2014

Comment la Suisse a démoli l'Union Européenne

En acceptant l'initiative UDC "contre l'Immigration de Masse" la Suisse visait essentiellement des objectifs de politique intérieure. Elle a pourtant rompu, sans même le vouloir, toute la construction européenne.

Ou, plus précisément, toute l'illusion d'une construction européenne.

suisse_ue.jpg

Commençons par une définition. Connaissez-vous la différence entre une Fédération et une Confédération? Des Etats fédérés ne peuvent pas signer des traités internationaux avec des Etats tiers. Des Etats confédérés gardent cette prérogative.

Par exemple, la France peut signer un traité international avec le Canada, mais elle ne peut pas en signer un avec la Floride. Celle-ci est un Etat membre de la fédération des Etats-Unis d'Amérique. Pour des raisons similaires, la France ne pourrait pas non plus signer un traité avec le Canton de Vaud. La Suisse est une fédération depuis 1848, même si elle a gardé sa dénomination historique de "Confédération Helvétique", ce qui ajoute quelque peu à la confusion.

Ces nuances sont essentielles car l'Union Européenne n'est pas une fédération. Ses membres gardent leur liberté d'agir. La France peut traiter directement avec l'Inde, l'Allemagne avec le Japon et l'Espagne avec le Brésil.

L'Union Européenne travaille d'arrache-pied pour se donner l'apparence d'un gouvernement fédéral, d'où la présence par exemple d'une Catherine Ashton comme "ministre des affaires étrangères" tentant de jouer les porte-paroles de pays aux positions disparates. Dans les faits, l'Union Européenne est une organisation supra-nationale résultant d'un enchevêtrement de traités, un fantastique hub diplomatique permettant des discussions multilatérales et des engagements politiques à l'échelle d'un continent, mais ce n'est pas un Etat.

Les traités liant les pays de l'UE, réunis sous le terme élogieux d'acquis communautaire, sont imposés à tout nouveau membre. Lorsque la Pologne ou la Hongrie ont intégré l'UE en 2004, elles n'ont pas eu le choix: elles ont dû adhérer à leur tour à tous les traités signés jusque-là, sans faire de tri. Une sacrée masse d'accords à transposer dans leur législation nationale!

La Suisse n'a pas signé des accords de libre-circulation avec l'UE, mais avec les quinze pays membres de l'UE à l'époque. Elle a signé des accords de libre-circulation avec dix nouveaux pays lorsque l'UE s'est étendue à vingt-cinq en 2004, et encore deux lorsque l'UE s'est étendue à vingt-sept en 2007. Le peuple suisse a été amené à approuver ces nouveaux accords par scrutin populaire.

Il était prévu que les Suisses s'expriment sur l'extension de la libre-circulation à la Croatie quelque part durant l'année 2014, après avoir rejeté l'initiative de l'UDC. Pour diverses raisons, le peuple n'a pas suivi le script. Acceptée le 9 février, la votation contre l'immigration de masse empêche désormais formellement tout accord de libre-circulation avec la Croatie via son article 4 - un article si clair que même une socialiste comme Simonetta Sommaruga n'a pas osé jouer sur le registre de l'interprétation.

L'UE et la Suisse sont donc face à une situation nouvelle: un pays membre de l'UE, la Croatie, n'a pas le même niveau d'intégration que les autres.

Toute la construction européenne tremble sur ses bases. De nombreux diplomates ont rappelé - avant et après la campagne - la menace de la sympathique clause guillotine sur les accords bilatéraux:

Les [accords bilatéraux] sont juridiquement liés par une « clause guillotine », qui prévoit qu'ils ne peuvent entrer en vigueur qu'ensemble. Si l'un des accords n'était pas prolongé ou était dénoncé, les parties ont la possibilité de déclarer caducs les autres.


Les Européens ont été d'autant plus prompts à éjecter la Suisse de certains traités - Erasmus, Human Brain Project ou le marché européen de l'électricité - qu'il s'agissait de négociations futures ; mais activer réellement la clause guillotine sur les accords existants sera une autre paire de manches.

Quelle force pourrait obliger 27 gouvernements de l'Union à résilier simultanément les sept accords bilatéraux I de 1999 et les neuf accords bilatéraux II de 2004 qu'ils ont chacun conclu avec la Suisse? Cela ferait 432 traités à annuler!

La situation est d'autant plus inextricable que chaque pays apprécie différemment chaque texte - la Finlande ne se sentira peut-être pas aussi concernée par le transport terrestre que l'Italie, qui elle-même pourrait plus s'intéresser à la lutte contre la fraude douanière que le Danemark... Que l'Union demande à ses membres d'annuler les accords avec la Suisse et tout l'édifice se détricotera au gré des intérêts de chacun, la crise économique ne renforçant guère le sentiment d'appartenance.

On comprend mieux l'invitation des autorités européennes à la Suisse pour qu'elle "amène des solutions": l'UE n'en a aucune. L'idéal pour elle serait bien sûr que la Suisse dénonce l'entier des accords bilatéraux qui la lie avec chacun des pays-membre, mais ce n'est certainement pas dans son intérêt, ni conforme à la Convention de Vienne. C'est aux parties lésées de procéder à la dénonciation d'un traité. L'autre solution serait un scénario "à l'Irlandaise" où on demanderait aux citoyens suisses de voter à nouveau, dans le bon sens - ce que plaident sérieusement certains amis de la démocratie comme Daniel Cohn-Bendit.

Le grain de sable suisse a complètement stoppé la machine européenne. Le statu-quo n'est pas une meilleure option à cause du précédent que constitue le traitement différencié de la Croatie. Si ce cas particulier subsiste, d'autres Etats-membres pourraient exploiter cette faille lors d'une extension de l'Union, ou demander une exception lors de la la signature d'un prochain traité sur la base du "cas croate".

On comprend mieux également la morgue des autorités européennes à l'encontre de la Suisse avant et après le scrutin. Elle était moins liée à l'hostilité qu'à la peur. Lorsque Viviane Reding ou José-Manuel Barroso ont rappelé que le principe de libre circulation était non-négociable, ils étaient sincères: toute alternative leur était inconcevable. Mais il a été "négocié" quand même, donnant naissance à leur pire cauchemar.

Malgré les explications de nombreux analystes, le danger du vote 9 février n'a jamais résidé dans l'éventuel "risque démocratique" d'un vote populaire identique porté dans d'autres pays. Si les sondages ont montré que la plupart des peuples voteraient comme les Suisses, souvent avec des majorités écrasantes, personne ne leur en donnera jamais l'occasion. La démocratie a depuis longtemps disparu en Europe. Ceux qui croient le contraire peuvent se remémorer le Traité de Lisbonne mort et ressuscité, ou la façon dont certain gouvernements ont carrément été nommés par Bruxelles suite à la crise financière.

Le vote du peuple helvétique s'apparentait à un jeu de roulette russe et le coup est parti. Indépendamment des conséquences pour la Suisse, l'Europe est entrée en territoire inconnu. Il n'est pas du tout sûr qu'elle s'en remette.

24 février 2014

Cette Ukraine dont personne ne veut

Vladimir Poutine avait-il un sourire crispé à la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d'hiver de Sotchi? Difficile à dire, tant le vieux requin russe a l'habitude de se contenir.

Les jeux olympiques ont été un indéniable succès - non seulement sur le plan sportif, mais aussi sur le plan de l'image de marque, unique raison d'être de la manifestation. Poutine s'est investi personnellement pour ces jeux. Il souhaitait donner à la Russie une marque de grandeur et de respectabilité à la hauteur de son engagement.

vladimir poutine,ukraine,russie,manoeuvres politiquesIl n'avait certainement pas prévu que 24 heures plus tôt des manifestants hostiles à la Russie renverseraient le gouvernement pro-russe d'Ukraine, alors que tous les projecteurs du monde braqués sur la Russie l'empêcheraient d'arborer toute autre attitude que son visage de cire habituel. Un chapitre de plus à écrire dans le grand livre des griefs de la Russie contre le monde entier.

La façon dont le dirigeant se serait fait cueillir est d'autant plus remarquable qu'elle renvoie à sa propre invasion militaire de la Géorgie, dûment planifiée en 2008 au beau milieu des Jeux Olympiques de Pékin. Une revanche du Karma?

Viktor Ianoukovitch, président ukrainien déchu, n'était certes pas un valet de Moscou ; pro-russe mais méprisant Poutine, il n'aurait sans doute pas offert le voyage aux chars russes pour une "normalisation" de la situation, style soviétique. Mais, opportuniste en diable, il restait malgré tout la meilleure carte dans la main du Kremlin. En tenant encore un peu au pouvoir il aurait pu appeler au secours en dernière extrémité, donnant au président russe l'excuse tant attendue pour intervenir ouvertement. Las! Il négocia trop tôt pour s'enfuir ensuite. Toute intervention russe sera désormais plus difficile à justifier, ou réclamera de laisser pourrir la situation ukrainienne à un niveau dangereux pour l'Europe de l'Est.

Reste à savoir quoi faire de l'Ukraine - question lancinante pour quiconque souhaite se pencher sur le lit de mort d'une nation en voie d'effondrement.

Personne pour souhaiter conduire la locomotive du train fou? Quand même Ioulia Timochenko annonce quelques heures après sa libération qu'elle n'est pas intéressée par le poste de premier ministre, on est en droit de s'interroger. Faut-il que la situation soit critique pour que même des oligarques renoncent à un pouvoir offert en cadeau!

Et la situation est, à tous points de vue, désastreuse. Les tensions sont à leur comble entre l'ouest ukrainophone et nationaliste et l'est russophone et russophile. Deux tiers / un tiers de 46 millions d'habitants - et d'innombrables régions où ils se côtoient et qui seront les premières à sombrer dans un chaos sanglant si une étincelle venait à mettre le feu aux poudres.

Sauver l'Ukraine? La question est autant "qui pourrait le faire" que "qui en aurait les moyens". L'Ukraine est virtuellement en faillite comme sa compagnie gazière Naftogaz. Le régime de Ianoukovitch ne tenait qu'avec la promesse russe d'une ristourne massive sur le prix du gaz et d'un crédit de 15 milliards de dollars - une somme astronomique qui pourrait avoir fait reculer Poutine au dernier moment, sachant que la Russie n'est elle-même pas en grande forme. Les Européens, eux, ne mettaient sur la table que 610 millions d'euros et invoquent le FMI comme une divinité païenne. Quant aux Américains, ils affichent leur clairvoyance habituelle en pensant que l'ONU pourra recoller les morceaux.

vladimir poutine,ukraine,russie,manoeuvres politiques,viktor ianoukovitch,ioulia timochenkoL'Europe est trop ruinée pour la soutenir. Les Etats-Unis sont trop loin de leur sphère d'influence. Quant à la Russie... A-t-elle les moyens de se payer l'Ukraine entière ou Poutine préférera-t-il simplement agrandir son pays de la partie russophone? A moins qu'il ne laisse l'Ukraine sombrer pour de bon dans un premier temps, histoire de montrer aux autres Républiques de l'ex-Union soviétique les conséquences d'une rébellion contre des régimes favorables à Moscou.

Difficile de prédire l'avenir de l'Ukraine, sauf à déclarer qu'il est sombre. Dans le meilleur des cas, nous aurons droit à une faillite en bonne et due forme, avec ses conséquences incertaines sur la finance mondiale et l'approvisionnement en gaz de toute l'Europe de l'Est. Dans le pire, une nouvelle guerre civile aura lieu à quelques heures de vol de capitales européennes si fières, pensent-elles, de dessiner le destin du continent.

Aujourd'hui, chacun s'attache à exprimer sa "préoccupation" sur la situation en Ukraine. Pourtant, personne, pas même les Ukrainiens, ne semble croire que le pays survivra longtemps sous sa forme actuelle.