01 mai 2013

Le fol espoir de la rigueur douce

L'Europe coule dans la récession et le chômage. Dernier record en date: 12,1% au mois de mars. Ce n'est jamais que le 23e mois consécutif de hausse. Nous n'avons pas encore les chiffres d'avril. Les records sont faits pour être battus.

Simultanément monte une clameur - scandée par les manifestants, reprise par les médias et trouvant écho dans le monde politique - selon laquelle l'austérité frappant l'Europe devrait être "adoucie" ou "aménagée".

On notera en effet que les pays les plus durement touchés par le chômage sont aussi ceux qui ont eu droit à la bienveillante attention de l'Europe sous la forme d'une aide financière assortie de conditions. Le chômage atteint ainsi 27,2% en Grèce (en janvier ; la Grèce est dans un tel état que des données plus récentes ne sont pas disponibles), de 26,7% en Espagne et de 17,5% au Portugal.

Lier le chômage à l'austérité imposée depuis Bruxelles semble une évidence. Lorsque l'Union Européenne et le Fonds Monétaire International obligent la Grèce à mettre un terme à 15'000 emplois de fonctionnaires (ne vous inquiétez pas, il en reste quelques-uns) en échange d'une tranche de prêt de 8,8 milliards d'euros, la démonstration semble faite. Austérité et chômage avancent de pair, mais les manifestants ont tôt fait de remplacer la corrélation par la causalité et de clamer que l'austérité provoque le chômage.

Les gens parent l'Allemagne de tous les vices de la méchanceté et de l'égoïsme et expriment leur espoir: baisser le rythme des réformes, donner un peu d'oxygène, parer la rigueur d'un visage humain comme le socialisme le fut aussi en son temps.

Ils ont tort.

La thèse, simpliste et séduisante, a tout pour plaire. Elle est d'autant plus facilement reprise par la classe politique locale, la procrastination étant une valeur cardinale chez tout politicien carriériste qui se respecte. La plupart de ces derniers n'ont de toutes façons pas la force de caractère permettant d'entamer des réformes de fond. Mais le nombre ne fait pas la vérité.

L'Allemagne, érigée en symbole de la rigueur, ne souffre que d'un chômage à 5,4%. Comment l'expliquent les adeptes de la thèse d'une rigueur génératrice de chômage?

Les 19,2 millions d'Européen à la recherche d'un emploi de plus en plus improbable disposent bien malgré eux de beaucoup de temps libre ; ils devraient l'employer à lire Bastiat, par exemple. Au hasard d'une page, ils tomberaient sur ses écrits sur le libre-échange et se confronteraient à son exemple du paysan champenois:

Ce sur quoi nous sommes unanimes, c’est pour dire que, puisque la France est engagée dans une mauvaise voie, il faut l’en faire sortir avec le moins de perturbation possible. L’immense majorité de nos collègues pense que cette perturbation sera d’autant plus amoindrie que la transition sera plus lente. Quelques-uns, et je dois dire que je suis du nombre, croient que la réforme la plus subite, la plus instantanée, la plus générale, serait en même temps la moins douloureuse ; et si c’était ici le moment de développer cette thèse, je suis sûr que je l’appuierais sur des raisons dont vous seriez frappés. Je ne suis pas comme ce Champenois qui disait à son chien: « Pauvre bête, il faut que je te coupe la queue ; mais sois tranquille, pour t’épargner des souffrances, je ménagerai la transition et ne l’en couperai qu’un morceau tous les jours. »

 
La "transition douce" que réclament les manifestants sans le sou est une hypocrisie. En guise d'adoucissement, ils souhaiteraient un retour chimérique aux vieux jours heureux, à la gabegie précédente. Comme tant d'autres avant eux, ils voudraient vivre au-dessus de leurs moyens, empruntant sur le dos de leurs enfants, s'épanouissant dans des emplois à vie dénués de valeur ajoutée, bénéficiant de régimes de retraite pour lesquels ils ont si peu cotisé eu égard à ce qu'ils retirent.

Ils ne réalisent pas que cette période insouciante et immorale fait partie du passé. Elle ne reviendra jamais. La social-démocratie est morte étouffée sous ses dettes. Elle a rejoint les dinosaures dans la galerie des monstres disparus.

Bien sûr, les chômeurs de cette longue et douloureuse transition sont bien réels. Le retrait des circuits économiques d'un mastodonte comme l'Etat socio-démocrate ne va pas sans provoquer de sérieuses vagues. Mais réclamer une rémission dans la cure d'amaigrissement - pas encore commencée pour beaucoup d'Etats européens - revient à donner une dose de came à un junkie pour alléger les souffrances de son sevrage. Cela ne lui rendra pas service, n'allègera ses douleurs que brièvement et pourrait encore empirer son état.

EmptyVault.jpgLa diminution du périmètre de l'Etat est pour ce dernier une obligation de survie. Plus les réformes tardent, plus elles sont douloureuses: voilà les raisons pour lesquelles l'Europe souffre aujourd'hui, et l'Allemagne moins. L'alternative est l'effondrement pur et simple dans quelque chose qui n'a plus rien de démocratique. Aucun pays engagé récemment dans les réformes n'ayant aujourd'hui réussi à sortir complètement la tête hors de l'eau, l'hypothèse n'est pas à exclure.

Évidemment, les élites s'accrochent ; elle seront keynésienne ou ne seront pas. "Nous estimons que l'Europe peut faire davantage pour la croissance et l'emploi", a ainsi rappelé l'indécrottable premier ministre irlandais, Enda Kenny, leader d'un pays pourtant en bonne voie de s'en sortir. Ces gens n'apprennent jamais rien!

La cour constitutionnelle portugaise a pour sa part retoqué début avril pour 1,3 milliards d'euros d'économies en refusant de réduire les salaires et les pensions dans la fonction publique. Au Portugal, apparemment, le quatorzième mois de salaire des fonctionnaires est devenu un droit fondamental.

Du côté italien, douchant les maigres espoirs de réforme que le jeune gouvernement pouvait susciter, M. Letta a affirmé lundi lors de son premier discours devant le Parlement que "l'Italie est en train de mourir de trop d'assainissement", ajoutant ensuite que "les politiques en faveur de la relance ne peuvent plus attendre". Le redressement italien est repoussé aux calendes grecques...

Du côté français, on applaudit en se découvrant des partenaires de médiocrité. Le ministre des Affaires européennes Thierry Repentin s'est réjoui d'entendre un "écho" à la la politique de relance de François Hollande. Le chômage français ne se situe il est vrai qu'à 10,6%, le double de l'Allemagne, encore un peu en-dessous de la moyenne européenne. Mais la France n'a pas encore entamé le plus petit pas en direction d'une réduction du poids de l'Etat...

Bref, partout en Europe et en particulier en France, les réformes ne s'imposent qu'au pire de la crise, quand il est sans doute trop tard. Dans l'Hexagone où on passe son temps à reculer pour mieux sauter, ce manque de stratégie pourrait avoir des effets proprement catastrophiques, d'autant plus que la population locale s'obstine à ne pas prendre la mesure des défis qui l'attendent.

Le porte-parole du commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn s'est senti obligé de rappeler mardi que la Commission soutenait des politiques assurant "un équilibre" entre stabilisation des finances publiques et mesures de relance ; même l'Europe verse dans l'hypocrisie générale aux dépens de l'Allemagne.

Tout ceci ne peut que très mal se terminer.

22 avril 2013

Quand la Suisse fait (tardivement) preuve d'habileté

Petite révolution ce week-end: la toute-puissante Association suisse des banquiers (ASB) fait savoir par la voix de son président Patrick Odier qu'elle n'est plus opposée à l'échange automatique d'informations.

patrick_odier.jpgLa nouvelle tombe à point nommé pour le Conseil Fédéral, aligné sur la même position lors du G20. Si Ueli Maurer et Eveline Widmer-Schlumpf s'étaient opposés au même principe, ils étaient loin d'avoir fermé toutes les portes.

On pourrait croire à un revirement soudain et étonnant de la part de banques autrefois arc-boutées en faveur du secret bancaire... Mais ce n'est pas du tout le cas.

La Suisse se fait bien voir mais, dans les faits, elle ne lâche rien.

Elle demande simplement à ce que les règles de transparence que les gouvernements étrangers - financièrement aux abois et persuadés que les coffres des banques helvétiques débordent d'argent de leurs ressortissants malhonnêtement soustrait à la voracité de leur fisc - s'appliquent également à tous.

Du secret bancaire autrichien ou luxembourgeois aux montages à base de Trusts des îles anglo-normandes ou de Singapour, cela fait pas mal de monde.

Qui pourrait refuser cette remarque frappée au coin du bon sens, gage d'équité, d'égalité de traitement et de transparence?

Régulièrement pointée du doigt (on se souvient des harangues impérialistes de M. Sarkozy) la Suisse vient de jouer finement. Au lieu de laisser le pays en première ligne, bien mal défendu par un Conseil Fédéral pétri de veulerie et de soumission aux Européens, Patrick Odier vient de mettre un terme à l'échappée. La Suisse se laisse volontairement rattraper par le peloton.

On pourrait dénoncer une manoeuvre hypocrite, mais la posture de M. Odier telle qu'elle apparaît dans son interview à la "NZZ am Sonntag" est avant tout empreinte de pragmatisme: si la Suisse accepte l'échange automatique d'informations en matière d'évasion fiscale, eh bien soit, la Suisse s'adaptera. "Seulement si les choses changent vraiment globalement, au moins dans l'OCDE", ajoute M. Odier. Transparence oui, concurrence déloyale non. Les banquiers suisses acceptent de suivre les règles quand elles changent ; ils n'ont pas vocation à devenir des martyrs pour autant.

Serait-il plausible que seule la Suisse soit astreinte à la transparence? Pas impossible, mais cela n'aurait aucun sens. Non seulement le procédé serait injuste, mais il aurait tôt fait de déplacer les fonds sous des latitudes plus accommodantes. Une telle situation ne serait pas pour déplaire à ceux qui font profession de haïr le pays (comme la gauche locale) mais pour les chasseurs traquant les fraudeurs du fisc, le gain serait faible.

La bataille se jouera donc à l'échelle de l'OCDE, au minimum - une sacrée paire de manches pour les pourfendeurs du secret des affaires sous toutes ses formes.

Prochaine étape: l'Autriche, membre de l'Union Européenne, avec elle aussi un secret bancaire proche de la tradition helvétique. Les partis politiques locaux ne sont pas chauds pour l'abolir, mais même malgré l'amicale pression qui sera immanquablement distillée par l'Union Européenne il reste un obstacle de taille: le secret bancaire autrichien est inscrit dans la Constitution! Modifier celle-ci impliquera davantage que des menaces contre des parlementaires influençables. Il faudra convaincre l'opinion publique.

Si d'aventure l'obstacle autrichien était franchi un autre col autrement plus rude attendrait nos vaillants inspecteurs des impôts: la City de Londres et ses Trusts. Gageons que l'affrontement sera homérique.

Il sera alors temps, éventuellement, de porter la bataille à l'échelle de la planète. Après tout, il n'y a pas de raisons que seule l'Europe subisse un échange automatique d'informations alors que l'Amérique et l'Asie refusent ce modèle. Là encore, comme M. Cahuzac l'a si bien fait remarquer dans une conversation enregistrée désormais célèbre, d'autres places financières comme Singapour offrent un havre tout à fait accueillant pour les fraudeurs du fisc. Ces gens-là savent fort bien profiter de la mondialisation!

L'Europe aura-t-elle le bras assez long pour aller jusque-là?

Renoncer au secret bancaire et au secret des Trust simplement à l'échelle de l'OCDE sera une gageure, mais pourrait ne pas suffire. La traque contre la fraude fiscale ne saurait être que planétaire ou ne sera pas ; vaste programme.

En attendant, la Suisse a sagement rappelé à l'Europe de commencer à faire le ménage devant sa porte, renvoyant l'OCDE et surtout l'Europe à ses propres condradictions. Voyons comment celle-ci jouera la balle, elle est dans son camp.

18 avril 2013

Le sweat-shirt de l'apocalypse

En France, la police veille au grain. Si bien, en fait, que le port d'un sweat-shirt peut vous valoir une amende. Voire vous faire emmener au poste.

Ce qui pourrait aimablement passer pour un poisson d'avril tardif - et qui a parfois été un instant pris comme tel par ses victimes - n'en est pas un. L'histoire est relatée dans un article discret du Figaro de la semaine dernière: une poignée de personnes profitant du beau temps au Jardin du Luxembourg à Paris ont été verbalisées le lundi de Pâques pour port de sweat-shirt.

Évidemment, il ne s'agit pas de n'importe quel vêtement: une pièce de tissu au logo terriblement réactionnaire, rappelant de façon révoltante les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire™ par sa froide logique réactionnaire, rétrograde, contre-progressiste, pétainiste, traditionaliste, voire catho. Limite fasciste donc.

Non non, n'imaginez pas des niaiseries à base de croix gammée, nous parlons ici de choses bien plus sérieuses.

Par un courageuxmanif_pour_tous.jpg souci d'information, ledit logo est reproduit ici-même. N'hésitez pas à vous lavez les yeux au désinfectant après avoir contemplé l'Indiscible. Rincez abondamment à l'eau claire.

D'ailleurs, je ne sais pas pour vous, mais désormais j'écris avec difficulté. Après avoir inséré cette image dans l'article je viens de désinfecter mon clavier et de réinstaller mon ordinateur, mais je suis encore pris de spasmes de nausée...

En attendant que je me reprenne, laissons la parole à un ou deux des terribles criminels arborant le logo:

"Pensant être victime d'une erreur, voire d'un mauvais poisson d'avril, [j'ai écouté les policiers] calmement et accepté de les suivre, encadré et fermement tenu par le bras tel un voleur. Ils m'ont enfermé dans un local aux vitres teintées, m'ont demandé mes papiers d'identité et m'ont fouillé."


Verbalisé pour sa tenue arborant le dessin figurant un père et une mère tenant leurs deux enfants par la main, le père de famille nombreuse venu pique-niquer et cacher les œufs de Pâques recevra à l'issue de son interrogatoire d'une heure une amende pour "port d'une tenue contraire aux bonnes mœurs", changée ensuite, devant le ridicule de la situation sans doute, en "organisation d'une manifestation ludique dans le jardin du Luxembourg sans autorisation spéciale".

Christophe, un jeune chef d'entreprise, a été interpellé par trois agents alors qu'il venait de commencer un jogging. (...) "Ubuesque, juge-t-il. J'aurais eu un tee-shirt à l'effigie d'un dictateur, j'aurais eu moins de problèmes! J'ai été traité comme si j'étais un danger public, capable de violence. C'était ridicule et disproportionné."

france,police,liberté d'expressionUn de ces deux vêtements peut vous valoir des ennuis avec la police. Lequel?

Pour lui, fouille, interrogatoire, vérification d'identité, puis déplacement au commissariat avec amende à la clef. Une étudiante venue faire son jogging eut droit à une qualification différente sur la sienne: "Gêne à la tranquillité des promeneurs par affichage ostentatoire d'éléments relatifs à une manifestation interdite"...

La situation en apparence incroyable requiert un minimum d'explications.

Les jardins du Luxembourg jouxtent le Sénat où la loi sur le mariage homosexuel était en préparation. La police parisienne reçut visiblement des instructions pour prévenir tout débordement, sans hésiter à pousser le zèle assez loin. Était-ce face à quelques promeneurs en ordre dispersé ou à des manifestants sous couverture? Il est difficile de trancher, mais vu le petit nombre d'amendes infligées - une douzaine ce jour-là - le rassemblement populaire semblait pour le moins ténu.

Il ne s'agit pas de s'immiscer dans le pénible débat français sur le mariage homosexuel ou l'opposition à ce dernier, mais d'examiner avec un peu de recul les méthodes employées par l'Etat, garant de la sérénité des débats et des libertés individuelles.

Effrayés par un peuple qui ne les suit plus, députés et sénateurs bien mal élus s'enferment à double-tour dans les bâtiments officiels et s'arc-boutent sur leur dogme quoi qu'il en coûte. Ils mobilisent les policiers face à des révoltes imaginaires alors que l'Etat français lui-même n'a plus guère le contrôle sur une bonne partie de son territoire.

Le parallèle avec des seigneurs médiévaux calfeutrés dans leur dernier donjon n'est pas fortuit.

Le résultat n'est pas brillant. Alors même que selon ses discours elle devrait être sensible au plus haut point à cette dérive, la gauche gouvernementale en France se comporte exactement comme la caricature des "droites aux penchants fascistes" qu'elle dénonce continuellement.

Où sont passés la liberté d'expression, le droit de réunion, la liberté de manifester et bien d'autres droits prétendument sacrés pour la gauche? Droits dont les syndicats, les mouvements écologistes et les révolutionnaires anticapitalistes de tout poil font un usage débridé sous le regard bienveillant des socialistes? Et avec combien de débordements encore!

La légitimité acquise par une élection ne dure qu'un temps. Lorsqu'ils auront perdu leurs mandats et se retrouveront à la place inconfortable des promeneurs arrêtés par la police du nouveau régime sur des critères arbitraires, les socialistes institutionnels auront beau jeu de de dénoncer les agissements du pouvoir: à cause de leurs agissements actuels, ils n'auront même plus de légitimité en tant que manifestants.

Le retournement de situation pourrait survenir plus vite qu'on ne pense. En attendant, vérifiez bien que vos vêtements ne choquent pas le gouvernement en exercice, vous pourriez finir en garde-à-vue.

La France mérite plus que jamais le qualificatif de Terre de Liberté: la liberté y gît probablement quelque part, enterrée.

09 avril 2013

Thatcher: Quand la mort déchaîne la haine

La disparition Margaret Thatcher hier, à l'âge de 87 ans, est propice au déferlement de haines refoulées.

margaret thatcher,médias

Si les internautes sont profondément divisés face au personnage historique, les médias devraient eux prendre le recul qu'il sied à des professionnels de l'information. Mais c'est mal les connaître! Ainsi, si Margaret Thatcher alimente toujours les divisions selon les termes pudiques de la revue de presse de 24 Heures, d'autres journalistes - dont on devine sans peine les opinions politiques - profitent du décès de la Dame de Fer pour se livrer sans décence ni retenue à une charge contre ce qu'elle a été, ce qu'elle a fait, et ce qu'elle a représenté.

Alors qu'elle a quitté le pouvoir depuis plus de vingt ans et que ses successeurs n'ont eu de cesse de saboter son héritage, le Matin ose par exemple affirmer que le libéralisme thatchérien est à l'origine de la crise actuelle (on s'en convaincra en comptant le nombre de têtes se réclamant de "l'ultralibéralisme" dans les hautes sphères...) Le quotidien orange ne s'arrête pas là; il livre également à ses lecteurs une célébration en musique de l'événement sous couvert d'une rétrospective culturelle, et rapporte également la fête populaire dans un quartier londonien suite à son décès.

Tout ceci relève de la pure information, bien entendu.

Et encore ne s'agit-il là que de quelques quotidiens suisses!

A-t-on entendu pareille cacophonie de critiques et de louanges (et surtout de critiques) lors de la disparition d'un homme politique au bilan nettement plus controversé, Hugo Chavez par exemple? Rien de tel. Et attendons que Fidel Castro y passe, juste pour voir le volume des hommages à une autre Figure du siècle passé, mains propres et tête haute.

Margaret Thatcher était honnie de tous les membres de la gauche, au point de devenir une sorte de Croquemitaine. Elle l'est encore une génération après son passage au pouvoir. Sa faute? Avoir commis deux crimes horribles. D'une part, elle a activement contribué à l'effondrement de l'URSS et donc de l'utopie communiste, acte impardonnable s'il en est ; ensuite, elle a pourfendu sans relâche les mensonges au coeur même du projet socialiste avec des termes simples et compréhensibles pour tous. En est témoin une belle citation parmi bien d'autres:

"N’oublions jamais cette vérité fondamentale: l’État n’a aucune autre source d’argent que l’argent que les gens gagnent eux-mêmes. Si l’État souhaite dépenser plus, il ne peut le faire qu’en empruntant votre épargne ou en vous taxant davantage. Il n’y a rien de bon à ce que quelqu’un d’autre paie; cette autre personne, ce sera vous. margaret thatcher,médiasL’argent public n’existe pas, il n’y a que l’argent des contribuables. La prospérité ne viendra pas de l’invention de programmes de dépenses publiques de plus en plus somptueux. Vous ne devenez pas riches en commandant un carnet de chèques à votre banque et aucune nation n’est jamais devenue plus prospère en taxant ses citoyens au-delà de leur capacité."


Pendant trois mandats, elle a été la femme à abattre et, loin des complots dont se disent régulièrement victimes les tyrans paranoïaques, on a effectivement cherché à l'abattre.

Dans les années 70, la Grande-Bretagne était en perdition, ruinée et soumise au FMI, sclérosée par un syndicalisme archaïque, engluée dans le pessimisme. Margaret Thatcher rendit espoir et fierté à sa nation. Elle remit le pays en marche. Elle le sauva, littéralement. Ne croyez même pas que j'exagère: il n'est pas donné à nombre d'anciens Premiers Ministres de voir érigée une statue à leur effigie au Parlement britannique.

Mais aujourd'hui, même si elle n'avait plus la moindre influence depuis longtemps, la Dame de Fer est morte et bien morte. C'est l'heure de la fête!

Hollywood avait évité de s'appesantir sur l'aspect politique de la vie de Margaret Thatcher, préférant prévenir tout risque de choquer un certain public plutôt que d'oser raconter l'histoire. Il faut dire que l'icône était toujours en vie ; il fallait pieusement s'en méfier.

C'est tout le contraire désormais. Les derniers tabous sont tombés.

Tous les féministes se réjouissent avec des ricanements de mépris d'enterrer la première femme de l'histoire à avoir démocratiquement dirigé le gouvernement anglais.

Tous les croyants et les serviteurs de l'Etat font étalage de leur dédain face à une politicienne élue trois fois au poste de Premier Ministre britannique par scrutin populaire.

Tous les apôtres de la compassion s'empressent de célébrer la triste disparition d'une vieille dame de 87 ans, veuve et ravagée par la maladie d'Alzheimer.

Oui, ces temps-ci la gauche européenne fait bien peine à voir.

margaret thatcher,médias

08 avril 2013

Affaire Cahuzac ou affaire PS?

Quelques jours après le coup de tonnerre de l'affaire Cahuzac, les informations continuent de remonter et ne dressent pas un très beau portrait de l'élite aux commandes de la France.

Le point en cinq questions.

Qui était au courant, et depuis quand? Les premières réactions officielles, virulentes, ne laissaient pas la place au doute: le ministre démissionnaire était un monstre qui avait trompé tout le monde. Ses anciens collègues rivalisaient de vocabulaire pour faire part de leur indignation et de leur stupeur.

jerome-cahuzac-francois-hollande.jpgDepuis, le vernis du tableau s'est sérieusement effrité, tant au niveau de la Présidence (M. Hollande) que de son ministre de tutelle, le Ministre de l'Economie et des Finances (M. Moscovici), du Ministre de l'Intérieur (M. Valls) ou de la Ministre de la Justice (Mme Taubira). Citant un connaisseur des rouages des institutions mentionné dans Le Figaro:

Selon une tradition non écrite, le procureur de Paris informe directement le cabinet du Ministre [de la Justice]. (...) Le dossier Cahuzac fait partie de ces dossiers «signalés» qui sont suivis en temps réel ou presque par la Chancellerie. Christiane Taubira en connaît donc personnellement tous les rebondissements. En temps que garde des Sceaux, elle est théoriquement la première informée, mais elle est parfois «doublée» par le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, comme dans le cas des expertises confiées à la police scientifique.

Les résultats de l'analyse de la bande sonore (...) remontent, eux, rapidement et directement Place Beauvau [au Ministère de l'Intérieur] - parallèlement à la Place Vendôme [au Ministère de la Justice]… «Le fonctionnement hiérarchique est encore plus efficace de leur côté» explique un habitué de la Chancellerie.

François Molins ouvre une information judiciaire le 19 mars (...) il prend soin de suivre le processus habituel des affaires «signalées».


Sachant qu'au moins deux ministres suivaient quasiment en temps réel les progrès de l'enquête, comment croire que le Président n'ait su la vérité qu'au moment des aveux? Qui plus est, pour des postes aussi importants, le passé des candidats est soigneusement fouillé ; or, M. Cahuzac traîne avec lui des soupçons de corruption depuis les années 90.

A-t-on cherché à protéger Jérôme Cahuzac? Ou, autrement dit, reste-t-il la moindre crédibilité à la "République Exemplaire" prônée par François Hollande en campagne? Cette interrogation est la corollaire de la précédente. Certains individus haut placés ayant eu vent de l'affaire auraient pu être tentés de l'étouffer avant l'explosion, dans la grande tradition républicaine française.

Parmi toutes les personnes suspectées d'avoir couvert Jérôme Cahuzac, le nom du Ministre de l'Economie et des Finances Pierre Moscovici revient avec insistance. Le ministre de tutelle du suspect demanda ainsi à la Suisse une entraide administrative pour savoir si Jérôme Cahuzac possédait un compte à l'UBS depuis 2009 (antériorité maximale selon les accords en vigueur). L'administration helvétique, bonne fille, serait remonté jusqu'en 2006 pour répondre par la négative... Et le ministre de proclamer fièrement son collègue blanchi de tout soupçon !

Pendant cette enquête, M. Moscovici fit preuve d'un manque de curiosité étonnant. Aurait-il traqué ce mystérieux compte à la banque Reyl & Cie - citée par Mediapart - plutôt qu'à l'UBS, il aurait découvert le pot aux roses. Aurait-il formulé une autre demande auprès de Singapour, vers qui on sait que les avoirs ont été déplacés et avec qui la France a des accords d'entraîde administrative depuis 2011, il aurait également trouvé quelque chose.

En fait, il semble que M. Moscovici ait formulé à peu près la seule question à laquelle il était possible de répondre par la négative. Soit le ministre de tutelle de Jérôme Cahuzac fit preuve d'une rare myopie dans ses investigations, soit il ne cherchait pas vraiment à découvrir la vérité, à supposer qu'il l'ignore.

600'000 euros ou 15 millions? La légende des 600'000 € "taraudant la conscience depuis vingt ans" a sérieusement pris du plomb dans l'aile depuis dimanche. La RTS a révélé sur la base de documents suisses que le compte de M. Cahuzac contenait 15 millions d'euros en 2009, soit vingt-cinq fois plus que les sommes évoquées alors.

Loin d'être inactif, le compte a vu d'important mouvements de fonds dont nous n'avons pour l'instant pas la teneur.

Pire, dans son empressement à faire quitter l'argent pour Singapour, M. Cahuzac est allé jusqu'à produire de faux documents pour permettre le transfert. Faux et usage de Faux simplement pour déplacer l'argent ailleurs, à une époque où le ministre n'était pas en cause dans une enquête... Pourquoi un tel empressement?

Les quinze millions sont d'autant plus vraisemblables que les six cent mille n'auraient pas suffit à pousser la porte des établissements fréquentés, qui réclament un ticket d'entrée bien supérieur à leur clientèle. Un homme politique de premier plan n'aurait pas mis en danger sa carrière et sa réputation pour cacher une somme qui, en France, ne suffit même pas à soumettre son détenteur à l'impôt de solidarité sur la fortune. Un tel acharnement à pratiquer l'évasion fiscale force le respect, surtout de la part  d'un socialiste, mais cet unique motif n'est pas crédible. L'argent n'était pas en Suisse pour échapper à l'impôt, mais vraisemblablement pour y être employé en toute opacité.

L'affaire est-elle une preuve de l'indépendance de la justice? Même pas. On aurait pu saluer une justice française prête à découdre face aux puissants, fussent-ils ministres, mais ce n'est pas vraiment ainsi que l'affaire a débuté. Selon un article précédemment cité:

Comment le procureur de Paris, dont la carrière dépend malgré tout en partie du ministère de la Justice, a-t-il pris [la décision de l'ouverture d'une enquête sur un membre du gouvernement en place - un geste rare]? «Pour se protéger, précisément !» estime un ancien de la Chancellerie. «François Molins [le Procureur de Paris] a été placé à la tête de la juridiction la plus sensible de France par la droite, et il craignait bien de devoir rapidement céder sa place. Lorsqu'Edwy Plenel, le patron de Mediapart, lui demande de traiter l'affaire, il se saisit de l'occasion: ainsi, il devient intouchable.»

Pour le garde des Sceaux, il n'est plus possible d'écarter le procureur de Paris: toute mutation serait en effet interprétée comme une volonté d'étouffer l'affaire...


Ainsi, l'enquête contre Jérôme Cahuzac ne serait pas une preuve d'indépendance de la justice face au pouvoir politique, mais au contraire née d'une manoeuvre destinée à se protéger de lui!

Est-ce l'arbre qui cache la forêt? C'est évidemment la question que tout le monde se pose. La menace a pris un tour beaucoup plus concret avec la une de Libération faisant état d'une enquête journalistique de Mediapart à l'encontre du Ministre des Affaires Etrangères Laurent Fabius, encore une fois à propos d'un compte à l'étranger. Ce qui n'est pour l'instant qu'une rumeur donne lieu à des démentis tous azimuts. Outre la possibilité d'une plainte contre le quotidien, le ministre est allé jusqu'à demander à des banques suisses de certifier qu'il n'a jamais eu de comptes chez elles!

A-t-on jamais vu pareille réaction face à de simples rumeurs?

L'immédiateté et la force du déni ne sont pas sans rappeler les premières étapes de l'affaire Cahuzac, même si les éléments factuels à disposition du grand public sont pour l'heure inexistants.

La poussière soulevée par la chute du Ministre du Budget n'est pas retombée. Loin de l'homme seul trahissant ses amis et ses collègues politiques, tout porte à croire que Jérôme Cahuzac faisait partie d'un système dont il n'était qu'un rouage. Les 15 millions d'euros présents sur le compte suisse n'étaient peut-être pas que les siens. Ce n'est pas par hasard qu'un tel scandale frappe le Ministre du Budget, poste destiné entre tous à la manipulation de flux d'argent. Qu'on se rappelle des casseroles traînées par un illustre prédécesseur à ce poste, Eric Woerth...

Depuis l'évidence de ses mensonges, Jérôme Cahuzac a fait acte de contrition publique pour ses péchés et a cherché à dédouaner avec la plus grande théâtralité ses collègues de gouvernement. Il a demandé "pardon du dommage causé" au Président de la République et au Premier Ministre, lesquels confirmèrent au plus vite leur totale ignorance de l'affaire. Plutôt passer pour benêts et naïfs que pour complices! Bref, il s'est comporté et se comporte encore comme un fusible-modèle. L'homme serait malhonnête, mais surtout, seul - une fable qui semble convenir à tout le monde.

Pas sûr que les citoyens français en soient dupes.

03 avril 2013

La chute de la maison Cahuzac

L'effondrement de la carrière politique de Jérôme Cahuzac est aussi bref que spectaculaire. Ministre du Budget, maillon fort du gouvernement, il apportait une touche de sérieux et de crédibilité à l'équipe de Jean-Marc Ayrault, qui en avait bien besoin. Il était même pressenti comme successeur possible au Premier Ministre en cas de remaniement ministériel.

L’ascension météorique du politicien sera brisée en quelques mois par les révélations du magazine en ligne Mediapart sur la base d'une conversation téléphonique enregistrée il y a plus de dix ans... C'est rocambolesque, il faut bien l'admettre, mais la vérité suit parfois des sentiers caillouteux avant de se révéler à tous, dans la grande tradition romanesque.

france,jérôme cahuzac,mensonges,socialismeÉtrange façon dont résonnent aujourd'hui le déni indigné - et dûment archivé - du Ministre le 5 décembre 2012 face à l'Assemblée Nationale française, à ses collègues du gouvernement, à la presse, aux caméras et au monde:

"Je déments catégoriquement les allégations contenues sur le site Mediapart... Je n'ai pas, Monsieur le député, je n'ai jamais eu de compte à l'étranger, ni maintenant, ni avant."

 
C'est par ces termes que vient de se terminer l'illusion de la République exemplaire prônée par François Hollande, lequel évoque avec raison une "faute morale impardonnable".

Le schéma de l'affaire Cahuzac est finalement assez classique: déni devant une accusation prétendûment ridicule, indignation et menaces de plainte pour diffamation, ouverture d'une enquête officielle, démission de l'intéressé "afin de mieux préparer sa défense", diffusion de preuves accablantes, explosion de carrière en plein vol.

Le politicien avait fait de la lutte contre l'évasion fiscale son cheval de bataille: il connaissait pourtant son affaire. Pensait-il vraiment que le secret bancaire suisse - celui-là même contre lequel son gouvernement est parti en guerre, ce qui n'est pas la moindre ironie de cette histoire - suffirait éternellement à protéger son pesant secret?

Il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne. Jérôme Cahuzac sera devenu en quelques jours un homme politique fini, un paria infréquentable plus encore que s'il avait eu une liaison secrète avec Marine Le Pen - et finalement, peut-être, un futur condamné. On ne lui fera pas de cadeaux. On aura beau jeu de rappeler que la constitution du compte frauduleux de Jérôme Cahuzac remonte à une époque antérieure à sa carrière politique ; celui-ci l'a accompagné tout au long de celle-là. Il l'a soigneusement caché, entretenu, déplacé et nié, sans jamais chercher à régulariser quoi que ce soit.

Évidemment, François Hollande et Jean-Marc Ayrault sont des victimes collatérales. Sans être eux-mêmes des parangons de vertu, ils n'auraient jamais sélectionné l'ambitieux député dans l'équipe ministérielle s'ils avaient eu vent de ces montants cachés et de leur origine trouble.

Reste un autre malaise, plus sournois. Quel homme politique français d'envergure peut sincèrement se vanter aujourd'hui d'avoir eu une attitude parfaitement honnête, morale et intègre sur les vingt dernières années?

Tous, sans doute.

Beaucoup moins, si leur déclaration était passée au détecteur de mensonge.

Tous les politiciens français sont-ils pourris? Le dire fait de vous un populiste, peut-être parce que les mouvements les moins fréquentables (à gauche comme à droite) sont moins sujets à l'accession au pouvoir et plus à même d'abriter des individus mus par idéalisme. La corruption est fille du cynisme et de l'opportunisme, des valeurs que l'on retrouve bien davantage au centre de l'échiquier. Mais tous les mouvements politiques ne sont pas logés à la même enseigne pour autant. L'accusation de corruption et de mensonge fait beaucoup plus mal lorsqu'elle touche sur la gauche. Celle-ci se voudrait l'incarnation de la vertu face à des adversaires politiques régulièrement dénoncés comme corrompus et malhonnêtes - une posture morale discutable, peu vérifiée dans les faits.

Les socialistes et autres écologistes sont prisonniers de leurs discours. Guides autoproclamés du progrès social et des lendemains qui chantent, ils ne peuvent s'astreindre à la modestie, encore moins admettre l'échec. Attachés à un idéal de perfection et de sacrifice, ils sont bien peu nombreux à l'incarner en pratique. Leur rappeler leur humanité imparfaite sonne comme un reproche.

Le pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument, disait Emerich Acton il y a un siècle et demi. L'adage reste particulièrement vrai en France. L'implication de l’État dans tous les rouages de l'activité économique rend la classe politique particulièrement sujette au trafic d'influence.

D'où l'inévitable conclusion que la classe politique n'est pas prête à entendre: si on veut moins de corruption, il faut moins d’État.