24 février 2014

Cette Ukraine dont personne ne veut

Vladimir Poutine avait-il un sourire crispé à la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques d'hiver de Sotchi? Difficile à dire, tant le vieux requin russe a l'habitude de se contenir.

Les jeux olympiques ont été un indéniable succès - non seulement sur le plan sportif, mais aussi sur le plan de l'image de marque, unique raison d'être de la manifestation. Poutine s'est investi personnellement pour ces jeux. Il souhaitait donner à la Russie une marque de grandeur et de respectabilité à la hauteur de son engagement.

vladimir poutine,ukraine,russie,manoeuvres politiquesIl n'avait certainement pas prévu que 24 heures plus tôt des manifestants hostiles à la Russie renverseraient le gouvernement pro-russe d'Ukraine, alors que tous les projecteurs du monde braqués sur la Russie l'empêcheraient d'arborer toute autre attitude que son visage de cire habituel. Un chapitre de plus à écrire dans le grand livre des griefs de la Russie contre le monde entier.

La façon dont le dirigeant se serait fait cueillir est d'autant plus remarquable qu'elle renvoie à sa propre invasion militaire de la Géorgie, dûment planifiée en 2008 au beau milieu des Jeux Olympiques de Pékin. Une revanche du Karma?

Viktor Ianoukovitch, président ukrainien déchu, n'était certes pas un valet de Moscou ; pro-russe mais méprisant Poutine, il n'aurait sans doute pas offert le voyage aux chars russes pour une "normalisation" de la situation, style soviétique. Mais, opportuniste en diable, il restait malgré tout la meilleure carte dans la main du Kremlin. En tenant encore un peu au pouvoir il aurait pu appeler au secours en dernière extrémité, donnant au président russe l'excuse tant attendue pour intervenir ouvertement. Las! Il négocia trop tôt pour s'enfuir ensuite. Toute intervention russe sera désormais plus difficile à justifier, ou réclamera de laisser pourrir la situation ukrainienne à un niveau dangereux pour l'Europe de l'Est.

Reste à savoir quoi faire de l'Ukraine - question lancinante pour quiconque souhaite se pencher sur le lit de mort d'une nation en voie d'effondrement.

Personne pour souhaiter conduire la locomotive du train fou? Quand même Ioulia Timochenko annonce quelques heures après sa libération qu'elle n'est pas intéressée par le poste de premier ministre, on est en droit de s'interroger. Faut-il que la situation soit critique pour que même des oligarques renoncent à un pouvoir offert en cadeau!

Et la situation est, à tous points de vue, désastreuse. Les tensions sont à leur comble entre l'ouest ukrainophone et nationaliste et l'est russophone et russophile. Deux tiers / un tiers de 46 millions d'habitants - et d'innombrables régions où ils se côtoient et qui seront les premières à sombrer dans un chaos sanglant si une étincelle venait à mettre le feu aux poudres.

Sauver l'Ukraine? La question est autant "qui pourrait le faire" que "qui en aurait les moyens". L'Ukraine est virtuellement en faillite comme sa compagnie gazière Naftogaz. Le régime de Ianoukovitch ne tenait qu'avec la promesse russe d'une ristourne massive sur le prix du gaz et d'un crédit de 15 milliards de dollars - une somme astronomique qui pourrait avoir fait reculer Poutine au dernier moment, sachant que la Russie n'est elle-même pas en grande forme. Les Européens, eux, ne mettaient sur la table que 610 millions d'euros et invoquent le FMI comme une divinité païenne. Quant aux Américains, ils affichent leur clairvoyance habituelle en pensant que l'ONU pourra recoller les morceaux.

vladimir poutine,ukraine,russie,manoeuvres politiques,viktor ianoukovitch,ioulia timochenkoL'Europe est trop ruinée pour la soutenir. Les Etats-Unis sont trop loin de leur sphère d'influence. Quant à la Russie... A-t-elle les moyens de se payer l'Ukraine entière ou Poutine préférera-t-il simplement agrandir son pays de la partie russophone? A moins qu'il ne laisse l'Ukraine sombrer pour de bon dans un premier temps, histoire de montrer aux autres Républiques de l'ex-Union soviétique les conséquences d'une rébellion contre des régimes favorables à Moscou.

Difficile de prédire l'avenir de l'Ukraine, sauf à déclarer qu'il est sombre. Dans le meilleur des cas, nous aurons droit à une faillite en bonne et due forme, avec ses conséquences incertaines sur la finance mondiale et l'approvisionnement en gaz de toute l'Europe de l'Est. Dans le pire, une nouvelle guerre civile aura lieu à quelques heures de vol de capitales européennes si fières, pensent-elles, de dessiner le destin du continent.

Aujourd'hui, chacun s'attache à exprimer sa "préoccupation" sur la situation en Ukraine. Pourtant, personne, pas même les Ukrainiens, ne semble croire que le pays survivra longtemps sous sa forme actuelle.

30 janvier 2014

Dieudonné se prend une quenelle

Je n'aurais pas cru devoir revenir sur "l'affaire Dieudonné" mais celle-ci prend désormais une nouvelle tournure avec la perquisition du domicile de l'intéressé.

dieudonne_mesnil.jpg
L'humble masure de l'humoriste sans le sou, au Mesnil.

Selon le parquet de Paris, les perquisitions s'inscrivent dans le cadre d'une enquête préliminaire pour organisation frauduleuse d'insolvabilité, blanchiment d'argent et abus de biens sociaux:

[Parmi les différentes enquêtes qui le visent], les enquêteurs veulent se pencher sur son patrimoine et des mouvements de fonds, notamment plus de 400'000 euros expédiés au Cameroun depuis 2009, alors que le polémiste n'avait acquitté le montant d'aucune de ses amendes début janvier.

L'enquête pourrait aussi porter sur les conditions dans lesquelles la boîte de production gérée par sa compagne, Noémie Montagne, a racheté pour 550'000 euros une propriété de Dieudonné, mise aux enchères publiques forcées en raison d'une dette fiscale de près de 900'000 euros.


La justice cherche également à déterminer dans quelle mesure les appels lancés par Dieudonné pour payer ses diverses amendes liées à ses condamnations pour propos antisémites.

Selon les premiers résultats de l'enquête cités par RTL, la police aurait retrouvé pour 650'000 euros au domicile de l'individu - le "produit de la billetterie", selon son avocat. Ainsi que 15'000 dollars qu'on imagine liés à la vente de billet à des touristes américains de passage...

Le premier volet de l'affaire Dieudonné avait trait à la liberté d'expression. L'humoriste avait inventé la "quenelle" un geste antisémite qu'il se bornait à décrire comme anti-système ; clamer autre chose aurait pu l'envoyer en prison, puisqu'en France la liberté d'expression en est réduite à cela. Ses nombreux fans avaient bien entendu lu entre les lignes et s'en donnaient à cœur-joie. Malgré tout, plaidais-je, il ne fallait pas museler le bonhomme, non seulement parce que la censure le faisait passer pour une victime mais surtout parce que seul le débat permet la confrontation des idées.

dieudonne.jpgÉvidemment, la France socialiste de MM. Hollande et Valls et leurs amis du CRIJF et de la LICRA ne pouvaient s'en contenter. Dieudonné fut donc préventivement privé de spectacle un peu partout, un interdit professionnel comme dans les états totalitaires, selon des principes juridiques totalement tirés par les cheveux. Nous sommes depuis passés à l'étape suivante, le procès politique. Les perquisitions chez Dieudonné n'ont pas d'autre but que de le jeter promptement en prison après l'avoir ruiné et humilié. Peut-être pourra-ton assister à une rédemption en public en échange d'une modeste réduction de peine, selon le principe des procès staliniens?

On me rétorquera que les lois sont faites pour être respectées, que l'insolvabilité de l'humoriste a tout de la manœuvre financière destinée à frauder le fisc et la justice. Tout cela est probablement exact mais foin d'hypocrisie: ces arguments sont hors-sujets.

Dieudonné a été inquiété, poursuivi et perquisitionné parce qu'il a osé défié le pouvoir en place, et rien d'autre. De "trublion" à "ennemi du peuple" la nuance est ténue. Le premier provoquera des rires gênés lorsqu'il est invité sur un plateau de télévision, le second une descente de police et un contrôle fiscal.

Aurait-il eu droit à l'examen de ses transactions financières avec le Cameroun s'il avait pratiqué un humour, disons, plus convenu? S'il n'avait pas raillé Manuel Valls? La réponse est évidemment non. Dieudonné subsistait sous le radar médiatique depuis des années et menait sa barque antisémite avec une certaine réussite tant qu'il ne dérangeait pas trop. Le succès de la quenelle le fit ironiquement passer à un stade supérieur de visibilité où l'irritation qu'il suscitait n'était soudainement plus tolérable ; l'humoriste en paye aujourd'hui le prix. Il ne sera pas le dernier.

Le gouvernement français et sa justice ont clairement annoncé la couleur. Les déviants seront traqués, impitoyablement, bien au-delà des griefs qu'on leur reproche. C'est le grand retour de la guérilla fiscale tellement appréciée de François Mitterrand, un autre socialiste, et ce n'est pas un hasard. Le même schéma de pensée se retrouve jusqu'en Amérique. Bien entendu, la diligence de la justice est à géométrie variable: où sont les perquisitions dans l'affaire Fabius? Où sont les condamnations dans l'affaire Cahuzac?

Dieudonné, par maladresse, a oublié que pour se moquer de l’État français il faut être parfaitement en règle. Mais l'eut-il été qu'il aurait été coincé quand même, cela aurait juste pris plus de temps. Le système légal français est tellement complexe que chaque habitant du pays a forcément enfreint au moins une loi. Nul ne saurait être perpétuellement irréprochable ; il suffit juste de surveiller ceux qui sont dans le collimateur, ou leurs proches, et de lancer la machine au moment opportun. La "justice" ne pouvant inquiéter tout le monde, le mode d'action sera réservé aux déviants avec qui le pouvoir a maille à partir. En guise de conclusion me reviennent les mots de Hunter S. Thompson:

"Dans une société bloquée ou tout le monde est coupable, le seul crime est de se faire prendre."


27 janvier 2014

Sécurité Sociale, le front suisse

La bataille contre l'obligation controversée de s'affilier à la Sécurité Sociale française pourrait prendre une nouvelle échelle.

Des milliers de lecteurs ont suivi avec intérêt les Chroniques de Laurent C., un indépendant français bien décidé à quitter le carcan de la Sécurité Sociale hexagonale - celle-là même que réclament bien naïvement les Suisses! Il faut savoir que le monopole de la Sécurité Sociale française serait abrogé depuis maintenant vingt-deux ans (!) par le biais de directives européennes libéralisant les services d'assurance à l'échelle communautaire. En d'autres termes, si les Français ont toujours l'obligation de s'assurer, ils ne seraient plus contraints de s'affilier à la Sécurité Sociale française, bureaucratique et déficitaire, et donc pas obligés non plus de cotiser à tous les bras armés du tentaculaire système social français, comme l'URSSAF, ni de payer la CSG-CRDS.

Ces quelques lignes plongeront nombre de lecteurs français dans la perplexité, tant ils sont maintenus dans l'ignorance de la législation européenne lorsqu'elle peut leur apporter un peu de liberté. Sur le sujet, l'opacité médiatique est totale: il en va de la survie du système. A quelle vitesse le léviathan s'écroulerait sous les déficits issus de son clientélisme et de ses gaspillages si chacun avait le choix de s'affilier ou non à la fameuse Sécu?

j_de_c.jpgPendant des années, des décennies même, le barrage a tenu bon: si Laurent C. et d'autres, aidés par Claude Reichman, ont réussi à sortir du système - sans être ni jetés en prison ni mis sur la paille - ils évoquaient plus des gouttes perlant à la surface qu'une véritable brèche. Mais la donne pourrait changer, rapidement. Stimulée par la charge fiscale menée tambour battant par le gouvernement socialiste français, la fronde contre la Sécu prend de l'ampleur.

Cependant, à la grogne populaire s'ajoute rien de moins qu'un nouveau front à la frontière franco-suisse. Comme souvent, le feu de la révolte a été allumé par un gouvernement français financièrement aux abois:

Selon l’Office fédéral de la statistique, la Suisse comptait [145'393 frontaliers français au 3ème trimestre 2013]. (...) La masse salariale totale des frontaliers français devrait dépasser les CHF 15 milliards. Peu importe les chiffres précis, il s’agit de montants gigantesques dont l’impact budgétaire ne peut être négligé, ni par la France, ni par la Suisse.

La France a toujours convoité cette manne suisse des frontaliers. En reconnaissant que ces derniers ont une capacité financière qui dépasse de 261% la moyenne française (le salaire médian français étant de CHF 26'552 selon l’OCDE), l’Hexagone cherche à remplir ses caisses sur le dos de cette partie supérieure de sa population active. (...)

A partir du 1er juin 2014, la France compte prélever 8% (voire plus encore) sur les salaires de certains frontaliers pour la couverture de maladie universelle (CMU). Il s’agit des frontaliers français qui ont, dans le passé, opté pour une assurance-maladie privée avec exemption de l’assurance-maladie suisse, dont les primes sont en général 2 voire 3 fois plus chères. Cela concerne en pratique la grande majorité des frontaliers français pour qui un choix malin du passé devient donc très regrettable en 2014.

Si on peut dire qu’environ 90 à 95% des frontaliers sont concernés, il s’agit de quelque 135'000 personnes et une cotisation théorique pour la CMU de CHF 770 millions par année. Une somme bienvenue dans les caisses françaises, sans doute. Étant donné, d’une part, la couverture inférieure de la CMU (comparée avec une assurance privée française ou l’assurance-maladie suisse), et d’autre part, le manque de structures de soins adaptées dans la partie française des zones frontalières avec la Suisse, les personnes concernées perçoivent la contribution de 8% comme un impôt supplémentaire, et rien d’autre.


Comment la prendre autrement alors que ceux qui souhaitaient s'affilier à la Sécurité Sociale française ont toujours pu le faire?

Frontiere_F_S.pngOr, les frontaliers ne semblent pas vouloir lâcher leurs armes sans combattre. Dans un article confus du 20 minutes de lundi, l'association Liberté et Sécurité des Frontaliers prétend protéger les intérêts des frontaliers en leur faisant contracter une assurance maladie en Suisse, selon un modèle déjà pratiqué par des milliers de frontaliers allemands. Et bien entendu, chacun s'empresse de nier jusqu'à cette possibilité, comme Michel Charrat, président du bien mal nommé Groupement Transfrontalier Européen rappelant que "chacun peut croire ce qu'il veut, mais il devra en assumer toutes les conséquences" - et de conclure en citant l'affaire C-18/95, Terhoeve qui ne confirme rien du tout.

Bref, chaque camp fourbit ses armes et la bataille s'annonce rude. Vu leur salaire moyen, nul doute que parmi les frontaliers français concernés se trouvent quelques juristes de haut vol prêts à se battre pour ce genre de chose. L'administration française de l'URSSAF parviendra-t-elle à affronter une guérilla juridique suivie par des dizaines de milliers de personnes? Et pendant combien de temps l'Etat français pourra-t-il garder un silence ambigu quant à l'obligation ou non d'adhérer à la Sécu au vu du droit européen?

21 janvier 2014

L'Or du Rhin

La banque centrale allemande pourrait avoir beaucoup moins d'or que ce qu'indiquent ses livres de compte, avec des conséquences imprévisibles sur les relations entre les pays et le système financier mondial.

or_du_rhin.jpgDans l'opéra de Wagner, l'Or du Rhin rend fou ses détenteurs et provoque une guerre entre les dieux. Il pourrait y avoir quelque chose de wagnérien dans la crise à venir... Traduisant ZeroHedge:

Un an après l'annonce stupéfiante - suscitée par les révélations de Zerohedge - de rapatrier 674 tonnes d'or de la Fed de New York et de la Banque de France, la Bundesbank n'a réussi à transférer qu'un maigre volume de 37 tonnes. Ce montant ne représente que 5% de l'objectif annoncé, bien en-dessous des 84 tonnes que la banque devrait annuellement recevoir pour rassembler les 674 tonnes escomptées dans l'intervalle de 8 ans entre 2013 et 2020.

La publication de ces chiffres quant à la lenteur du transfert a promptement entraîné la colère des Allemands et suscité de nombreuses allégations selon lesquelles l'or ne serait simplement plus en possession de ses gardiens outre-atlantique, aurait été loué, ou pire, vendu sans la moindre annonce formelle ou informelle. Les "théoriciens du complot" ne vont certainement pas se calmer en lisant l'article du 19 janvier du journal Die Welt où l'on apprend que seules 5 petites tonnes d'or furent envoyées depuis la Fed de New York. Le reste vient de Paris.


Bien sûr, l'article original du journal allemand s'empresse de livrer des justifications rassurantes: l'or serait livré depuis Paris plutôt pour des raisons de logistique ; le lingot américain aurait en outre un format moins approprié nécessitant une refonte.

Comme le dit la sagesse populaire, une bonne excuse suffit. Pourquoi en apporter deux? Et si l'une ou l'autre de ces explications est parfaitement convenable, pourquoi l'or est-il livré à la fois de New York et de Paris? Et pourquoi dans des volumes si faibles en comparaison de ce qui est dû à la Bundesbank?

On peut donner foi aux explications officielles, aussi incomplètes soient-elles. On peut penser aussi que les débiteurs de la "Buba" (le surnom de la banque centrale allemande) ont eu le plus grand mal à rassembler des lingots en quantité suffisante et font ce qu'ils peuvent pour faire illusion. Cette hypothèse de travail collerait davantage avec les tensions relevées ici-même sur l'or physique.

Mais la véritable nouveauté vient du canal choisi pour diffuser l'information. D'orientation conservatrice, Die Welt est un des trois plus grands quotidiens allemands. Pour la première fois, les préoccupations sur le retour de l'or allemand au pays sont exposées au grand public.

Le stade de la rumeur est dépassé. La population sait désormais, et parmi elle des politiciens. Comme la situation n'est pas vraiment à l'apaisement il y a peu de chances que l'inquiétude s'éteigne, malgré les manœuvres de la Fed et de la Banque de France. Si n'importe quelle banque centrale a des coffres moins bien remplis que ce que prétend sa comptabilité, il va être bientôt impossible de le cacher.

Tout le système international repose in fine sur la confiance entre les acteurs qui en font partie: confiance entre les investisseurs, envers les institutions, envers les publications de bilans financiers et les estimations des agences. Dans le genre, il sera difficile de lui porter un coup plus dévastateur que l'aveu de la disparition du stock d'or de la Buba, confié à ses alliés il y a un demi-siècle pour le protéger d'une éventuelle invasion de la République Fédérale d'Allemagne par l'Armée Rouge.

L'effondrement du château de carte financier pourrait-il venir d'Allemagne?

15 janvier 2014

Hollande, Schettino, même combat

François Hollande n'est pas un capitaine de pédalo, même si son seul antécédent dans un exécutif en Corrèze évoque l'image. François Hollande n'est pas non plus, Dieu nous en préserve, le capitaine du Titanic ; Edward Smith était un commandant agréable, imposant et à l'écoute, dont le destin tragique fut lié à des circonstances indépendantes de sa volonté. M. Smith était aimé et respecté de ses hommes comme de ses passagers ; même la légende selon laquelle il aurait demandé à pousser le navire pour lui faire remporter le Ruban Bleu est sans fondement, le Titanic ne pouvant pas rivaliser avec le détenteur du record à l'époque, le Mauretania.

Non, vraiment, si on doit comparer François Hollande à un capitaine, seul Francesco Schettino vient à l'esprit.

concordia.jpg
Ce n'est pas le France, mais il y a de l'idée.

Pensons aux dernières heures de la carrière du capitaine du Costia Concordia: alors que son navire devait passer dans un chenal de 15 km entre l'île de Giglio et la côte de Porto Santo Stefano, après avoir dîné et bu avec sa maîtresse moldave Domnica Cermortan, il décida de faire l'Inchino - la révérence - en forçant le paquebot à aller au plus près de la côte, juste pour l’esbroufe. Beaucoup trop près. Le naufrage fit 32 victimes et le comportement minable de l'individu pendant la catastrophe est entré dans la légende.

Bien sûr, il y a quelques différences entre le capitaine italien et le président français. Par exemple, le premier était à l'époque officiellement marié avec des enfants ; aujourd'hui, le second trompe sa maîtresse officielle avec une deuxième maîtresse. Ce n'est pas pareil, même si en termes d'irresponsabilité, on s'y retrouve.

france,françois hollande,humourA aucun moment Francesco Schettino n'a osé prétendre que ce qui s'était passé ce soir-là relevait de la vie privée, et pour cause. Il est piquant d'entendre le président français clamer de son côté que "les affaires privées se traitent en privé" lorsque le chef de l'Etat, détenteur des codes de la force de frappe nucléaire française, est amené à cause de ses pulsions sexuelles à s'exposer sans protection face à un paparazzi plusieurs jours de suite, alors qu'ils se rendait auprès de sa Julie (Gayet). Et, puisque nous en sommes à l'inventaire du quinquennat irréprochable, il est bien sûr question aussi de l'argent des contribuables. Combien de bureaux et d'appartements, combien de conseillers particuliers, combien de sièges de luxe en voyage sont réservés pour les différentes courtisanes du président?

Pauvre Valérie Trierweiler! Affaiblie et à l'hôpital, son titre de maîtresse officielle vaut encore moins qu'avant. Dure dégringolade pour celle qui a rompu ses vœux de mariage pour un politicien. L'apprentissage de la vie, dira-t-on.

On a beau jeu de se moquer des Américains et de leur sacro-sainte morale, mais quelque part, ils sont plus cohérents que nous autres européens lorsqu'ils prétendent exiger un président exemplaire jusque dans sa vie privée. Il y a de l'hypocrisie là-dedans, c'est évident, mais on ne peut s'empêcher de penser: que valent les promesses publiques d'un homme incapable d'assumer ses engagements même dans ses relations les plus intimes?

Après la gestion piteuse du mariage homosexuel, après l'affaire Léonarda, après l'affaire Dieudonné, François Hollande semble réduire la fonction présidentielle à sa propre posture: un zeste de ridicule, à côté des vrais enjeux, sans envergure aucune. Espérons que cela se terminera mieux pour la France en crise que pour le Costa Concordia, mais à voir le capitaine, rien n'est moins sûr.

Ce dernier épisode évoque plus que n'importe quel autre un vaudeville bien français: un homme à femmes, des révélations, des mœurs légères et quelques quiproquos amusants.

Et des cocus, beaucoup de cocus.

18 décembre 2013

Une histoire de quenelle

Pour le commun des mortels, la quenelle est une spécialité culinaire lyonnaise savoureuse à base de semoule de blé dur ou de farine, de beurre, d’œufs, de lait et d'autres assaisonnements.

quenelle.jpg
La quenelle, avant.

Malheureusement, depuis quelques temps la quenelle est devenue tout autre chose, un geste antisémite lancé par un certain M. Dieudonné, prétendument humoriste, lui-même courroie de transmission d'Alain Soral, prétendument intellectuel. Les adeptes de la gastronomie lyonnaise leur en voudront éternellement, ne serait-ce qu'à cause de la confusion.

A ce stade une première interrogation saisit le lecteur: la quenelle, antisémite?

Selon Alain Soral, la "quenelle" de Dieudonné n'a rien d'antisémite. Elle n'est que le symbole de ralliement, potache et subversif, servant à dire "merde au système" (j'avais prévenu, nous naviguons dans les hautes sphères de la pensée). MM. Soral et Dieudonné ont donné une forme visuelle à leur expression, qui consiste à avoir un bras tendu vers le bas et à placer son autre main sur l'épaule. Une forme de salut nazi détourné ou de bras d'honneur modifié, selon les interprétations.

Ont ainsi commencé à fleurir sur les réseaux sociaux une ribambelle de photos en situation où divers individus se livrent le plus joyeusement du monde à des "quenelles" ici ou là (dont beaucoup par des agents de la force publique, des pompiers ou d'autres fonctionnaires, ce qui rend assez piquante leur dénonciation d'un "système" dans lequel ils s'ébattent avec délice).

Mais ces images donnent aussi lieu à pas mal de dérapages, dirons-nous pudiquement. Une quenelle devant une synagogue par des militaires français du plan Vigipirate? Devant un musée de la Shoah? Devant un panneau de la Rue "Dufour"? Un blog répertorie les clichés de ce genre par dizaines. Tous ceux qui se livrent à des quenelles ne sont pas des antisémites patentés, mais on ne peut pas dire non plus de la quenelle qu'elle soit totalement neutre, ceux qui l'ont inventée n'étant pas vraiment au-dessus de tout soupçon.

soralberlin.jpg
Quenelle d'Alain Soral, du parti Egalité & Réconciliation (sic), au mémorial de la « Shoah » à Berlin.
Pure coïncidence.

Dieudonné lui-même posait fièrement en faisant une quenelle sur l'affiche de son parti antisioniste...

Il n'en fallait pas plus pour que la LICRA (Ligue contre le Racisme et l'Antisémitisme) ne s'empare de l'affaire et ne s'indigne par le biais de son président Alain Jakubowicz. Nous sommes en France: la liberté de pensée n'existe pas, et la liberté d'expression encore moins. La quenelle aurait pu finir par s'étioler et disparaître comme n'importe quel buzz idiot qu'Internet suscite chaque mois, mais non, la vigilante surveillance des gardiens du temple garantit au phénomène un écho retentissant. La quenelle est décrétée antisémite, accomplir une quenelle vaut donc un aller simple vers l'enfer (ou au moins quelques soucis professionnels).

De leur côté, les partisans de la quenelle n'hésitent pas à monter en épingle ces cas pour prouver que le "système" s'évertue à diaboliser et nazifier la quenelle, précisément pour mieux étouffer et délégitimer ceux qui le remettent en cause. Je fais la quenelle, on m'opprime, donc la quenelle gêne! Donc j'ai raison!

La quenelle n'a rien d'anodin. Je pense qu'il y a beaucoup moins de "quenelleurs" ignorant l'aspect antisémite de leur geste qu'on veut bien le dire ; on se rebelle à peu de frais contre un système, mais aussi un peu les juifs sur les bords.

Pourtant, l'attitude consistant à essayer d'interdire la quenelle est tout aussi grotesque. Outre l'impossibilité de faire respecter une telle interdiction, les adeptes de la force légale estiment-ils vraiment qu'empêcher les gens d'exprimer un geste antisémite supprimera leurs pensées antisémites du même coup? C'est d'une naïveté touchante!

La société française est percluse d'antisémitisme. L'épisode pétainiste de la seconde guerre mondiale et l'horreur face aux crimes nazis mirent un frein à l'expression de telles opinions en public, mais une bonne partie des Français continua d'en penser pas moins. Depuis quelques années, l'antisémitisme musulman décomplexé des immigrés et de leurs descendants a donné un nouveau souffle à ce sentiment, s'alliant à merveille à celui des élites institutionnelles à l'encontre d'Israël.

Islam, conflit israélo-palestinien, finance apatride, système politico-économique soit-disant dominé par des groupes occultes, fronde anti-gouvernementale, tout est en place pour une bonne manifestation de quenelles.

Utilisant les menaces et la censure comme un oreiller de paresse, la LICRA et le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France) se lancent dans un combat qu'ils ne peuvent gagner. On ne peut pas interdire la quenelle; la censure, toujours et partout, renforce la cible en la faisant passer pour une victime (même les adeptes de la censure anti-nazie feraient bien de s'en rappeler). A la place il faut expliquer, discuter et convaincre. Cela réclame plus d'efforts, c'est certain. Compte tenu du niveau du débat en France, il n'est même pas sûr que cela soit encore possible.

Alors, les quenelleurs continueront à queneller dans la joie et l'impunité, tout émoustillés par le sentiment grisant - et parfaitement illusoire - de défier le monde. Heureusement qu'en France il n'y ait rien de plus urgent.