24 août 2012

Hydra ou l'avant-goût de révolte

De la petite île d'Hydra dans le golfe Saronique nous vient une anecdote presque cocasse sur ces Grecs-qui-refusent-de-payer-leurs-impôts. Pratiquement tout le monde a vu passer la dépêche, aménagée ici ou là et reprise de confrère en confrère.

Les faits se déroulent actuellement à Hydra. Sur la petite île de la Mer Egée, un restaurateur de bord de mer s’est vertement opposé vendredi soir à un contrôle de la brigade de la haute délinquance financière.

Interpellé et embastillé, le bistrotier est devenu le symbole d’un ras-le-bol largement partagé. En soutien, un barrage a été élevé face au poste de police. Pour interdire son transfert vers la capitale, le trafic maritime a été bloqué. Les opposants ont même coupé l’eau et l’électricité à la police.

 

grèce,fiscalitéLe site d'information Contrepoints donne une version plus complète de l'événement:

[Nos] confrères français oublient de préciser les conditions exactes de l'arrestation de ce restaurateur: il aurait fait un malaise durant son arrestation (ce qui aurait obligé la police a retarder son transfert à Athènes dans le cadre de la procédure), et dans la foulée, comme la police et les inspecteurs du fisc souhaitaient embarquer quelqu'un tout de même, le fils du restaurateur, simple employé du restaurant, aurait été arrêté, conduit au poste menotté puis finalement libéré. Ce sont ces deux événements, s'ajoutant apparemment à bien d'autres ces dernières semaines, qui ont déclenché la colère des habitants de l'île d'Hydra qui s'estiment persécutés.

 

Les informations dépassant la dépêche d'agence n'étaient pas si difficiles à dénicher, puisqu'on les trouve dans la presse grecque.

Tout cet épisode pourrait servir comme illustration de l'incompétence, du simplisme voire de la partialité de certains médias, s'il en était besoin ; mais je crois qu'au-delà de son traitement médiatique, une étape sérieuse vient d'être franchie sur Hydra.

Selon Frédéric Bastiat, l'Etat est la grande fiction au nom de laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Une définition aussi iconoclaste fait hausser le sourcil de ceux qui la découvrent ; irrité, chacun rappellera doctement que sans l'Etat il n'y aurait ni routes ni ponts (ah bon?), pas d'école (comme si celle-ci n'était pas antérieure à celui-là de quelques siècles), pas d'hôpitaux (encore une erreur) et ainsi de suite...

La longue litanie convenue sur l'Etat-providence-indispensable-à-nos-vies a de multiples objectifs, comme rappeler publiquement l'allégeance de l'orateur tenant ce discours ou maintenir la cohésion sociale en répétant le credo - car c'est bien d'une prière dont il s'agit. Comme n'importe quelle croyance, l'indispensabilité de l'Etat est un axiome. Elle doit être admise sans démonstration. Que l'illusion se dissipe et tout peut arriver, comme sur Hydra.

A y regarder de plus près, il n'y a pas grande différence sur l'île entre le comportement de collecteurs d'impôts envoyés par Athènes et ceux d'une mafia quelconque décidée à extorquer davantage au nom de Dieu sait quel racket à la "protection". Dans les deux cas se succèdent intimidation, justifications plus que douteuses, prise d'otage et révolte compréhensible de la population devant des méthodes de gangster - la seule différence étant le port de l'uniforme par les hommes de mains de l'Etat grec.

Certes, on me rétorquera qu'à la différence d'une mafia, les collecteurs d'impôts du gouvernement sont "légitimes", qualificatif magique qui devrait suffire à faire taire toute protestation. Pourtant, l'argumentation n'a pas fait mouche auprès des habitants d'Hydra, loin s'en faut.

D'où les agents de l'Etat grec tirent-ils leur "légitimité"? De la démocratie? Non seulement l'hypothèse est saugrenue - aucun système honorable n'octroie à 50.1% des électeurs un pouvoir absolu sur toute une population - mais elle devient carrément grotesque dès lors qu'on examine l'histoire récente des gouvernements grecs, depuis la démission forcée du premier ministre Georges Papandréou en 2011 (débarqué sous pression européenne pour avoir justement voulu soumettre les mesures de rigueur à un référendum, ce qui ne manque pas de sel...) jusqu'aux élections faites et refaites en 2012. A moins qu'on ne jette un oeil au système politique grec et à ses 50 sièges-bonus à l'Assemblée, réservés au vainqueur. Et c'est de ces institutions bancales et de cette tragi-comédie élective que jaillit une légitimité devant laquelle chacun devrait s'incliner? Allons donc!

Mais les discussions de salon sur le ridicule achevé de l'Etat grec et le comportement de ses serviteurs ne sont, hélas, qu'une partie du problème. Le reste est plus sérieux.

La Grèce traverse une récession depuis cinq ans. Le taux de chômage atteint 23%. Qui va sortir la Grèce de la misère, créer de la richesse, générer des emplois? Au vu des ressources dont dispose le pays, je dirais, typiquement, le secteur du tourisme - y compris des restaurateurs comme celui qui vient de se faire expulser manu militari de son commerce.

Les contrôleurs du fisc lui reprochaient de ne pas fournir de reçus à ses clients, un cas classique d'évasion fiscale. Mais de quelle marge de manoeuvre disposait-il en réalité, lorsque l'obéissance à la frénésie de prélèvements de l'Etat grec l'aurait poussé à la faillite? Face à des exigences insolubles, la fraude n'est pas une solution de facilité, mais de survie. De fait, le travail au noir se répand dans la société grecque. Endémique autrefois, il semble aujourd'hui indispensable. Même les fonctionnaires de l'Etat en charge de le combattre se laissent corrompre plutôt que de l'endiguer.

grèce,fiscalitéMenée par une classe politique incapable de couper dans les dépenses, la Grèce s'est enfoncée pour de bon dans la terra incognita de l'extrémité droite de la Courbe de Laffer. En d'autres termes, elle applique aujourd'hui l'adage selon lequel "trop d'impôts tue l'impôt" avec un acharnement qui force le respect.

Sans revendications, sans idéologie, sans arrière-pensées, les habitants d'Hydra se sont retrouvés dans le rôle étrange de guérilleros de la libre-entreprise - défendant un entrepreneur local contre un pouvoir central distant et peu légitime, à l'utilité discutable, lui-même ne se manifestant que dans une démonstration de force pour exiger son dû. La fronde qui a agité l'île n'a pas donné lieu à des débats politiques échevelés ; c'était simplement l'occasion pour les habitants de secourir l'un des leurs, un homme dont l'activité ne nuisait visiblement à personne et dont l'incarcération tumultueuse a semblé profondément injuste.

D'une certaine façon, les habitants d'Hydra pourraient être des précurseurs. L'activité économique grecque continue de s'enfoncer: 68% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Alors que son appétit fiscal ne connaît plus de limites et que l'économie souterraine sera bientôt la seule à fonctionner encore, l'Etat grec se mue peu à peu en outil de prédation pure. Les masques tomberont alors; l'Etat ne sera plus la grande illusion astucieusement dévoilée par Frédéric Bastiat, mais simplement un parasitisme répressif de la plus grande violence, auto-justifié par un vernis démocratique fort mince.

Avec la loi pour lui, l'Etat se défend bien, et gageons qu'il emploiera ses dernières forces à stériliser les îlots de richesse encore à sa portée sous couvert de recouvrements fiscaux. Mais quand tous les entrepreneurs, tenanciers de petits commerces et autres dirigeants de PME auront fui, mis la clef sous la porte ou disparu d'une façon ou d'une autre, que fera-t-on alors?

D'ici peu de temps - si ce n'est déjà le cas aujourd'hui - simplement parce qu'ils survivent sans tout sacrifier à un Etat dévorant, tous les Grecs seront coupables d'évasion fiscale, de travail au noir, de fraude et tutti quanti. L'Etat n'aura qu'à ouvrir l'annuaire pour piocher par milliers des "criminels fiscaux" à jeter en prison. Peut-il les enfermer tous? Mais qu'en fera-t-il? S'emparer de leur patrimoine et les punir durement selon de belles lois fiscales votées à l'unanimité ne ressuscitera pas la prospérité pour autant. Quant aux prisonniers de droit commun, le gouvernement d'Athènes n'a même plus de quoi les nourrir aujourd'hui.

La création de richesse ne se décrète pas.

Les spasmes préalables à l'effondrement d'un Etat-providence sont les plus brutaux. Entre les institutions publiques et le commerce des entrepreneurs, les Grecs vont être amenés à choisir assez vite leur moyen de survie. N'en déplaise à tous ceux qui vouent un culte à l'Etat, il est probable, comme dans le cas d'Hydra, que les Grecs préfèrent leur gagne-pain à leur percepteur.

21 août 2012

La guerre, bien propre sur elle

Il aura fallu plusieurs semaines pour qu'une directive expédiée le 26 juillet dernier par le Ministère de la défense italien parvienne jusqu'aux humbles pages du Matin en Suisse, seul journal à évoquer l'affaire, apparemment. Le sujet est particulièrement sensible, ce qui explique sans doute cette étrange discrétion.

Que demande la directive? Que les militaires de carrière italiens renoncent aux tatouages et autres piercings. Les soldats sont néanmoins autorisés à porter quelques dessins ou de petits anneaux à condition qu’on ne les voie pas et... Qu'ils en avertissent leurs supérieurs (oui, vraiment!).

Supérieurs qui pourront d'ailleurs effectuer des "contrôles ponctuels" pour vérifier l'uniformité virginale de la peau de leurs soldats. Belle ambiance de caserne en perspective.

Dans l'armée italienne comme ailleurs, le tatouage est signe d'appartenance, victoire de sur la douleur, souvenir et moyen d'identification. Alors même que l'armée réclame parfois à ses hommes de risquer leur vie, cet attachement soudain pour des considérations à fleur de peau, si j'ose dire, a quelque chose d'étrange. Quelle mouche a donc piqué le Ministère de la défense?

Les explications fournies dans le document livrent quelques pistes:

Le document interdit aussi les tatouages ayant une référence "obscène d’un point de vue sexuel, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée". Le message est clair: pas de croix gammée, de Christ ou de tête de mort, synonyme de fascisme et d’intolérance, affirme le Ministère de la défense.

 

Obscène, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée... Du point de vue de la sensibilité exacerbée des musulmans, car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Bien que le journaliste en charge de l'article se soit senti obligé de mentionner la croix gammée (histoire de mieux faire passer la pilule auprès de ses lecteurs occidentaux je suppose) les disciples de Mahomet risquent peu de défaillir à la vision d'un tel emblème, en tous cas ni au Bengladesh, ni en Turquie, ni au Qatar, ni en Afghanistan, ni probablement dans aucun autre pays du même genre. On reste aussi dubitatif sur l'érotisme imputable à un tatouage de femme gravé sur le biceps d'un soldat musclé. Reste les symboles qu'on ne veut pas évoquer, c'est-à-dire le Christ ou la croix chrétienne (synonymes apparemment de "fascisme" et "d'intolérance" selon le Ministère).

Un certain Massimiliano F., retraité de la marine, n'y va pas par quatre chemins:

"Il faut se rendre compte de l’effet dévastateur que peut avoir un petit crucifix imprimé sur les biceps saillants d’un guerrier italien en poste en Afghanistan par exemple."

 

italie,tatouage,arméeUne réalité que le courrier du ministère tente pudiquement d'aborder:

De fait, la directive évoque le nombre grandissant de soldats de carrière expédiés dans des zones à risques dans le cadre de missions internationales. Des zones où les populations musulmanes, généralement majoritaires, pourraient éprouver un sentiment de malaise et de grande défiance face à un soldat exhibant un crucifix ou une sirène à moitié nue.

 

Pourraient. Malaise. Grande défiance. Que de tournures alambiquées! Tout cela pour traduire les glapissements et la haine de musulmans ivres de rage à la simple vue d'une croix tatouée. "Les croisés sont de retour!" "Mort aux infidèles!" Les répliques suivantes ne sont pas trop difficiles à imaginer...

Évidemment, la préoccupation du Ministère de la défense italien concerne probablement la vie de ses soldats. Mais s'y prend-t-il de la bonne façon? A partir du moment où Rome abrite la Cité du Vatican, peu de chances que des islamistes s'accomodent des troupes italiennes sur place, tatouages ou non. Et à supposer que la directive ait été conçue en pensant aux civils, elle n'en est que plus insultante: ceux-là sont rabaissés au rang d'animaux stupides réagissant aveuglément au moindre stimuli.

Nul doute que le Waziristan abrite des individus aussi vindicatifs. Mais des islamistes enragés capables d'attaquer à vue, ne serait-ce pas précisément le genre d'ennemi que les soldats occidentaux viennent combattre?

Les musulmans, islamistes ou non, n'apprécient pas forcément pas les symboles chrétiens et c'est leur droit le plus strict. Mais au moins comprennent-ils et respectent-ils force et dignité. Quelles qu'aient été leurs intentions, les hauts stratèges du Ministère de la défense italien ne peuvent provoquer que des effets désastreux. Leur décision mine directement le moral des troupes. Loin de susciter la reconnaissance des autochtones, elle les insulte, tout en faisant passer les Italiens pour des couards. Elle attise encore davantage la haine des islamistes locaux, qui auront beau jeu de dénoncer la veulerie de soldats sans fierté et la croisade masquée d'un Occident hypocrite.

Une guerre, quelle qu'elle soit, n'est pas qu'un affrontement militaire, mais aussi une confrontation des valeurs. Un camp qui a honte des siennes et se met en quatre pour ne pas déplaire à l'ennemi a-t-il la moindre chance de l'emporter?

15 août 2012

François Hollande, un président normal

François Hollande fête ses 100 premiers jours à la tête de la République Française, une étape symbolique signant habituellement la fin d'un "état de grâce" dont le président français n'aura pas bénéficié, crise oblige. Cela ne l'empêche pas de poursuivre contre vents et marées sa quête de normalité: repos tranquille à Brigançon, voyages en TGV, rencontres plus ou moins improvisées avec des Français communs pour quelques poignées de mains, sous l'objectif des photographes.

Selon François Jost du Nouvel Observateur, la normalité de François Hollande serait un faux débat - mais le journaliste ne fait que tresser des louanges à M. Hollande, dont la présidence normale serait simplement "une réponse à une hyper-présidence [de Nicolas Sarkozy], qui dépassait très largement les attributions du président, qui n’est ni le chef du gouvernement ni un chef d’entreprise" et dont le rêve caché aurait été, horreur suprême, de "diriger la France comme une entreprise".

Nicolas Sarkozy n'aura certainement pas laissé derrière lui une France-Entreprise florissante. Mais en prenant la normalité de M. Hollande sous cet angle, l'analyste des médias prend sans le vouloir le problème d'une façon beaucoup plus pertinente qu'il n'y paraît.

Les premières étapes du parcours de François Hollande, méticuleusement rapportées sur Wikipedia, nous renseignent de façon lumineuse sur l'individu:

En 1974, il préside la section de l'UNEF [syndicat d'étudiants gauchiste] à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il entre à HEC Paris, et y préside le comité de soutien à la candidature de François Mitterrand. Il adhère au Parti socialiste en 1979. Sorti de l'ENA en 1980, il choisit d'être auditeur à la Cour des comptes. Il est également, à cette époque, maître de conférences à l'IEP de Paris, où il donne des cours d'économie aux étudiants de troisième année jusqu'en 1991.

En 1981, à la suite de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, François Hollande devient chargé de mission (toujours à propos d'économie) pour l'Élysée, à l'époque où le nouveau pouvoir entame sa politique de relance par la demande (relance keynésienne) et de nationalisations. (...) De 1983 à 1984, il est le directeur de cabinet des deux porte-parole successifs du troisième gouvernement de Pierre Mauroy : Max Gallo et Roland Dumas. (...) À l'Assemblée nationale, il devient secrétaire de la Commission des finances et du Plan et rapporteur du budget de la Défense.

 

A la suite de quoi, grimpant patiemment les marches du pouvoir et tissant son réseau, par un mélange de chance, d'opportunisme et de faveurs échangées, le politicien professionnel deviendra porte-parole puis Premier Secrétaire du Parti Socialiste, avant d'accéder à la candidature socialiste pour la présidentielle et de se faire élire face à un Nicolas Sarkozy dont plus personne ne voulait.

Sans jamais produire quoi que ce soit, François Hollande aura confortablement vécu, sa vie durant, aux crochets des contribuables. Son seul épisode hors de la classe politique s'est limité à un passage à vide durant les années 90 au cours desquelles, par le tour de passe-passe d'une équivalence de diplôme, il se trouva une retraite de quelques mois au sein du cabinet d'avocat de son ami Jean-Pierre Mignard. Peut-on vraiment parler de création de valeur?

Ironiquement, le manque patent d'expérience de l'énarque dans le secteur privé ne l'a pas empêché d'enseigner l'économie pendant plusieurs années à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris...

François-Hollande-et-sa-montre-à-lenvers.pngDans le sens où il est le pur produit, la quintessence même, de sa classe politique, François Hollande est donc un président français normal - extrêmement normal.

Les accointances, les réseaux d'influence et les faveurs retournées sont certainement d'excellents outils pour propulser une carrière vers les sommets. On peut même décerner les lauriers de la persévérance à M. Hollande, tant il a réussi à tracer son chemin au milieu d'autres prédateurs carriéristes tels que lui. Mais ces performances remarquables ne sont d'aucune utilité en situation de crise. L'entregent et la diplomatie ne permettent pas à elles seules de générer des revenus, de rassurer les marchés sur le long terme, de réduire les coûts de fonctionnement d'un Etat et de libérer la croissance du secteur privé.

Quelles que soient les belles qualités que chacun attribuera à François Hollande, il n'a montré dans sa carrière aucune de celles qui permettent de créer de la richesse, ni même aucune compréhension à l'égard de ceux qui en sont capables, les PME hexagonales. Au contraire, bâtissant sa fortune sur des rentes de situation et affichant son mépris pour les "riches" - c'est-à-dire, non pas les détenteurs de patrimoine comme lui, mais bien les entrepreneurs qui ont le malheur de réussir - il n'a cessé d'afficher son attachement au mode de pensée socialiste qui étouffe la France.

Diriger la France comme une entreprise, quitte à ce que ce soit d'une façon aussi médiocre que son prédécesseur? Si seulement! Mais M. Hollande n'est pas, ne sera jamais ne serait-ce qu'un mauvais dirigeant d'entreprise. Il n'est pas sur la même planète.

Pur produit du système, François Hollande n'a pas le bagage culturel ni intellectuel pour appréhender la situation française. Bercé au milieu de ses courtisans, il s'avèrera totalement incapable de prendre les mesures énergiques adéquates face à la crise. A la place, il est et restera un président normal. Terriblement normal.

25 juillet 2012

De l'Espagne au chaos

Ayant évoqué le cas des taux espagnols il y a moins d'une semaine, je ne prévoyais pas de revenir si vite sur le sujet de la crise de la dette publique, mais l'actualité m'oblige.

spain-flag-in-fire.jpgLa dégradation subite de la situation espagnole n'est pas seulement dûe à des chiffres de croissance pire qu'attendus - à la limite, dans la zone euro, on est habitué à ce genre de nouvelles - mais aux squelettes qui semblent surgir des placards. C'est au tour des régions d'attirer l'attention et de prendre la relève dans la longue liste des maux frappant l'Espagne:

[L'économie espagnole] traverse actuellement sa seconde période de récession en trois ans, après l'explosion en 2008 de la bulle immobilière qui avait alimenté l'économie pendant plus d'une décennie. Le taux de chômage dépasse les 24% (...)

Lundi, la Banque d'Espagne a annoncé que le Produit intérieur brut (PIB) avait diminué de 0,4% au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent. (...) Aux sombres perspectives pour la croissance, vient s'ajouter la situation des 17 régions semi-autonomes espagnoles, si endettées que beaucoup ne peuvent plus lever des fonds sur les marchés.

Depuis vendredi, deux d'entre elles, Valence et Murcie, ont fait savoir qu'elles allaient puiser dans la ligne de crédit récemment mise en place par le gouvernement espagnol pour les régions à court de liquidités. Et la puissante Catalogne (nord-est), a annoncé mardi qu'elle envisageait elle aussi de demander l'aide de Madrid. La région affiche la plus forte dette des régions, 42 milliards d'euros, mais c'est aussi le principal contributeur au PIB espagnol.

D'autres régions risquent de suivre, menaçant de déborder le gouvernement de Madrid.

 

Menaçant de déborder le gouvernement de Madrid? Mais il est déjà passablement débordé - comme en témoigne un cafouillage diplomatique fleurant bon la panique, de la part de ceux-là même qui cherchent à tout prix à restaurer la confiance. Du reste, la Catalogne représente à elle seule un quart de l'activité économique espagnole. Avec un tel mastodonte appelant au secours, le gouvernement de Madrid n'est plus à une ou deux régions près.

Divers analystes donnent un aperçu sans langue de bois des perspectives de l'Espagne:

Avec des taux aussi élevés, "c'est impossible de se financer" et Madrid peut tenir "deux mois" au plus, pronostique Daniel Pingarron, analyste de la maison de courtage IG Markets."Actuellement, le Trésor a encore environ 30 milliards d'euros dans ses caisses, ce qui est suffisant pour couvrir les échéances de dette qui restent en juillet, celles d'août et peut-être celles de septembre", "mais en octobre il y a une échéance très importante", prévient-il.

"Il est évident que la situation reste insoutenable" et "l'Etat ne peut pas tenir plus longtemps, donc octobre paraît se dessiner comme la date limite", renchérit Alberto Roldan, directeur du département d'analyse boursière à la maison de courtage Inversis.

 

L'enjeu est "d'éviter un effondrement financier imminent", souligne le journal "El Economista". La plupart des analystes fixent octobre comme date limite avant le défaut de paiement.

Il serait injuste de ne mettre que l'Espagne sur le devant de la scène, car le prochain chapitre débordera des frontières. Du côté des autres pays européens, le Portugal (qui se fait petit ces derniers temps) commence à invoquer la crise espagnole et ses effets sur les exportations pour préparer l'opinion à l'annonce de son échec à tenir ses objectifs financiers. La Grèce s'enfonce toujours. L'Allemagne se prépare à perdre son triple-A, ainsi que les Pays-Bas et le Luxembourg - ainsi que, suprême ironie, le Fonds Européen de Stabilité Financière! Quand même le camion de pompier prend feu, difficile de garder son sang-froid.

L'unité de façade se lézarde. Pour de hauts responsables allemands, la Grèce est devenue un obstacle à la résolution de la crise.

Certes, tous ces déboires ne surviendront pas demain, mais la trajectoire est toute tracée. On peine à voir comment nos "élites" pourraient l'infléchir, elles qui hésitent toujours entre la taxation (tueuse de croissance) et la relance (provoquant son lot de dettes publiques supplémentaires.) La réduction du périmètre de l'Etat est encore et toujours repoussée. Elle ne surviendra semble-t-il qu'à la faveur d'une cessation de paiement toujours plus probable.

Pour l'instant, si d'autres mauvaises nouvelles ne surviennent pas, l'Espagne tiendra difficilement quelques mois. Le FESF est désormais insuffisant. L'Allemagne ne débloquera le Mécanisme Européen de Stabilité que le 12 septembre, le temps que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe statue sur sa légalité au vu des institutions allemandes. Les taux italiens à dix ans sont à 6,5%, prochain pays à sauver sur la liste.

Tout le monde connaît et appelle la mauvaise solution de court terme: laisser la BCE acheter de la dette pourrie espagnole avec des euros fraîchement imprimés. Mais ceci est totalement interdit par ses statuts, qu'elle semble tardivement respecter, et changer ceux-ci en pleine période de crise aura tout d'un joli marathon législatif. Gageons que nos politiciens y travaillent déjà. Mais le temps joue contre la bureaucratie.

Comme le dit un diplomate européen, "s'il faut intervenir massivement en août, il y a un problème".

Et nous sommes encore en juillet.

21 juillet 2012

Pas de vacances pour la crise

L'été est habituellement une période propice au repos, aux divagations diverses et variées, comme les jeux olympiques, ou aux inévitables critiques sur la météo.

Pas cette année.

Cette année, les médias ont bien essayé de mettre en place leur "stratégie-vacances" habituelles, mais un invité entêtant refuse de quitter le devant de la scène - je parle bien entendu de la crise de la dette publique.

Ainsi, on apprend entre deux séances de bronzage au soleil que les taux espagnols ont franchi une nouvelle fois la barre des 7% - 7,31%, excusez du peu, rien d'un léger empiètement. Bien sur, les 7% ne veulent rien dire en tant que tels, sauf à annoncer que la situation est grave. Comme d'habitude, un petit graphique vaut mieux qu'un long discours:

Spain_10yr.png
Espagne, taux des obligations d'Etat à 10 ans

Voilà, tout internaute muni de globes oculaires pourra constater de lui-même une certaine tendance haussière assez inéluctable semble-t-il (les petits creux sur le parcours correspondent aux divers sommets européens "de la dernière chance" s'achevant invariablement sur un accord historique, et arrosant la zone euro de monnaie de singe dans l'espoir d'obtenir un renouvellement durable de la confiance des marchés. Belle réussite!)

De quelles options dispose l'Espagne? Pas beaucoup, en vérité. Avoir annoncé diverses formes d'austérité (assez loin de celle, réelle, qui frappera bientôt le continent) et être venu au secours de banques percluses de créances pourries, c'est très bien, mais ça ne suffira jamais. Il faut dire qu'avec une récession prévue pour 2013, les finances publiques ibériques ont peu de chances de s'arranger. Quant à l'économie réelle, elle souffre, comme en témoigne un taux de chômage tournant autour du quart de la population active, ce qui fait craindre à certains une prévisible explosion sociale.

La seule option réellement praticable et relativement indolore consistait pour l'Etat espagnol à choisir des emprunts à court terme, mais même cette porte est en train de se fermer. Au mois de mars, les taux à 10 ans avaient franchi les 5% mais ceux à deux ans étaient encore à la moitié ; l'Espagne pouvait vraiment faire des économies (dangereuses!) en choisissant une période plus courte. Ce n'est aujourd'hui plus possible:

Spain_2yr.png
Espagne, taux des obligations d'Etat à 2 ans

Comme on le voit, réduire la durée des obligations de dix à deux ans ne permettrait qu'un gain d'intérêt très modeste (5,75% contre 7,31%) sans compter les inconvénients - lancer de nouvelles adjudications tous les deux ans sur un taux encore plus susceptible de fortes variations.

L'Espagne est dans l'impasse. Elle traverse une crise de confiance fondamentale, et celle-ci affecte ses emprunts à toutes les durées.

Quant aux indécrottables croyants persuadés que les "élites" du continent sont capables de juguler la crise, je les invite à lire la petite lettre d'un économiste sur le départ de l'organisation (pas folle la guêpe) dénonçant "l'incompétence" du FMI, qui avait identifié les causes de la crise de la zone euro "de longue date" et n'a pourtant pas été capable de la prévenir - citant l'aversion pour l'analyse des risques, les priorités bilatérales, et le biais pro-européen de l'organisation, ainsi que les enjeux politiques imprégnant les niveaux supérieurs de la hiérarchie.

La lettre ne fait qu'une page et demie, pas de raison de vous priver. Ne vous contentez pas des compte-rendus édulcorés comme ceux du Figaro.

Taux en forte hausse, situation hors de contrôle, responsables incompétents - finalement, rien de bien nouveau sous le soleil, comme on dit. Expression tout à fait appropriée pour une période estivale... Mais pas de trêve du même nom.

La gravité de la situation empêche toute forme de parenthèse. Alors que le mois de juillet se termine à peine, septembre semble un horizon bien lointain.

Le prochain épisode de la crise aura probablement lieu avant la rentrée.

16 juillet 2012

Une histoire de zizi

Ça aurait pu commencer comme une anecdote à classer dans la rubrique "fait divers" d'une revue juridique, mais le ton est monté très vite: suite à un jugement, en Allemagne, on ne peut plus pratiquer la circoncision sur les nouveaux-nés.

crying_baby.jpgLe 26 juin, le tribunal de grande instance de Cologne a rendu publique sa décision. Il juge que l'ablation du prépuce pour motif religieux est une blessure intentionnelle, et de ce fait, illégale. Les juges lèvent clairement le doute sur la question religieuse:

Dans un jugement qui devrait faire jurisprudence, le tribunal de grande instance de Cologne a estimé que "le corps d'un enfant était modifié durablement et de manière irréparable par la circoncision", indique un communiqué. "Cette modification est contraire à l'intérêt de l'enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse", précise ce jugement qui n'interdit pas cet acte à des fins médicales. "Le droit d'un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents", estime le tribunal. Les droits des parents en matière d'éducation et de liberté religieuse ne sont pas bafoués s'ils attendent que l'enfant soit en mesure de décider d'une circoncision comme "signe visible d'appartenance à l'islam", poursuit le tribunal.

 

Le tollé n'a pas manqué, jusqu'à la Chancelière Angela Merkel amenée à réagir par le biais de son porte-parole: "Au nom de ce gouvernement, de tous les membres de ce gouvernement, disons les choses clairement: nous tenons à ce qu'une vie religieuse juive, à ce qu'une vie religieuse musulmane soient possibles en Allemagne. La liberté des activités religieuses est à nos yeux un droit auquel nous sommes très attachés".

En France, le débat a rebondi de manière plus ou moins heureuse, telle celle choisie par une journaliste du Huffington Post français, Edith Ochs:

A ce train-là, on peut se demander si l'instruction religieuse n'est pas un abus de pouvoir de la part des parents allemands. De même que le consentement parental à une opération non vitale, disons, l'ablation des végétations adénoïdes, ou simplement les vaccinations diverses (qui ne sont pas sans risques), les yoyos dans les oreilles (heureusement passés de mode), les appareils dentaires (que les enfants détestent), la rééducation oculaire, la psychothérapie, l'apprentissage de la lecture et du calcul mental. (...). Ces actes devraient-ils exiger aussi d'avoir le consentement des chères têtes blondes et brunes ?

 

Mettre sur le même plan un acte médical motivé et la circoncision? Il fallait oser! La "journaliste et écrivaine" enfonce le clou en expliquant finalement que selon elle la circoncision est un baromètre positif de la liberté religieuse - alors même que la possibilité de ne pas être circoncis est totalement impensable dans les pays musulmans, quelle que soit la religion des parents. Elle évoque ensuite les vertus de la circoncision contre la transmission du SIDA, qui faisait des ravages dès l'ère chrétienne comme chacun sait... Et en conclusion, s'attarde sur la "vraie question", à savoir le plaisir masculin ressenti avec un organe circoncis. Difficile de traiter le sujet en étant davantage à côté de la plaque!

Bien entendu, on pourra critiquer ce jugement de bien des manières et chacun ne s'en prive pas - la façon dont il remet en question des pratiques traditionnelles, l'incertitude qu'il fait planer sur les praticiens allemands, l'immixion des juges dans la sphère privée et j'en passe. Rarement pareille décision juridique aura fait autant l'unanimité contre elle, au moins médiatiquement.

Pourtant, les juges de Cologne posent le problème correctement.

Quelle est la limite à ce que l'on peut infliger à un enfant au nom de la religion? Au nom de quel principe peut-on accepter la circoncision et refuser le reste? L'excision? Les relations sexuelles avec des enfants? Le mariage forcé? La maltraitance? Les crimes d'honneur? La frontière est bien floue entre pratiques culturelles et pratiques religieuses, mais les textes sacrés font souvent preuve d'une étonnante flexibilité à ce sujet, surtout lorsqu'on les invoque devant une cour d'assises.

Nous vivons dans un monde étrange où la fessée est bannie mais où il est tolérable de mutiler le sexe d'un nouveau-né. Est-ce parce que la circoncision est considérée comme bénigne? Mais en l'absence d'un consentement explicite de l'intéressé, qui est mieux placé qu'une cour de justice pour décider de ce qui est bénin et de ce qui ne l'est pas? Le tribunal de grande instance de Cologne a été saisi après qu'un enfant de 4 ans soit hospitalisé à nouveau deux jours après une première opération, en raison de saignements. Une deuxième intervention chirurgicale correctrice et trois changements de pansements durent être effectués sous anesthésie totale, sans qu'on puisse reprocher ces complications à une erreur du médecin pratiquant la circoncision.

Lourdes conséquences pour une opération aussi "bénigne" qu'inutile...

Juifs et musulmans montent naturellement au créneau. Les premiers expliquent ainsi que "depuis 3'500 ans chaque petit garçon rejoint le peuple juif à travers le rite de la circoncision" et évoquent "un principe biblique qui définit le peuple juif depuis des temps immémoriaux", ce qui est un fieffé mensonge, le judaïsme se définissant avant tout par l'ascendance. On trouvera même un mouvement des juifs contre la circoncision sur Internet. Et, finalement, que dire des conversions?

L'argumentation des musulmans n'est guère différente, il s'agit de préserver la "liberté religieuse" - c'est-à-dire, dans ce contexte, l'ascendant religieux des parents sur leurs enfants.

Je ne doute pas que le jugement soit cassé à brève échéance, à moins qu'une nouvelle loi ad hoc ne vienne au secours des communautés de croyants concernées. Pourtant, la liberté religieuse, la vraie, est préservée par le jugement. Ce dernier rappelle que l'enfant "doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse." Car c'est là le ressort secret qui terrifie tant rabins et imams: l'idée que la progéniture de leurs ouailles ne soit pas automatiquement rattachée à leur communauté. Le lien est infiniment plus facile lorsque la circoncision est effectuée sur le nourrisson. Ils abhorrent l'idée d'un croyant n'adhérant au groupe qu'à l'âge de raison, volontairement  et en connaissance de cause - avec le sacrifice que cela implique. Cela mettrait cul par-dessus tête des millénaires "d'éducation" religieuse.

S'ils avaient le choix, combien d'européens fils de juifs ou de musulmans accepteraient une circoncision à quatorze ans pour épouser la religion de leurs parents?

Demander à un jeune de choisir sciemment une circoncision alors même qu'il est adolescent... Voilà qui serait un véritable acte de foi.

On comprend que les partisans de la circoncision fassent tout pour l'éviter.