15 août 2012

François Hollande, un président normal

François Hollande fête ses 100 premiers jours à la tête de la République Française, une étape symbolique signant habituellement la fin d'un "état de grâce" dont le président français n'aura pas bénéficié, crise oblige. Cela ne l'empêche pas de poursuivre contre vents et marées sa quête de normalité: repos tranquille à Brigançon, voyages en TGV, rencontres plus ou moins improvisées avec des Français communs pour quelques poignées de mains, sous l'objectif des photographes.

Selon François Jost du Nouvel Observateur, la normalité de François Hollande serait un faux débat - mais le journaliste ne fait que tresser des louanges à M. Hollande, dont la présidence normale serait simplement "une réponse à une hyper-présidence [de Nicolas Sarkozy], qui dépassait très largement les attributions du président, qui n’est ni le chef du gouvernement ni un chef d’entreprise" et dont le rêve caché aurait été, horreur suprême, de "diriger la France comme une entreprise".

Nicolas Sarkozy n'aura certainement pas laissé derrière lui une France-Entreprise florissante. Mais en prenant la normalité de M. Hollande sous cet angle, l'analyste des médias prend sans le vouloir le problème d'une façon beaucoup plus pertinente qu'il n'y paraît.

Les premières étapes du parcours de François Hollande, méticuleusement rapportées sur Wikipedia, nous renseignent de façon lumineuse sur l'individu:

En 1974, il préside la section de l'UNEF [syndicat d'étudiants gauchiste] à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il entre à HEC Paris, et y préside le comité de soutien à la candidature de François Mitterrand. Il adhère au Parti socialiste en 1979. Sorti de l'ENA en 1980, il choisit d'être auditeur à la Cour des comptes. Il est également, à cette époque, maître de conférences à l'IEP de Paris, où il donne des cours d'économie aux étudiants de troisième année jusqu'en 1991.

En 1981, à la suite de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, François Hollande devient chargé de mission (toujours à propos d'économie) pour l'Élysée, à l'époque où le nouveau pouvoir entame sa politique de relance par la demande (relance keynésienne) et de nationalisations. (...) De 1983 à 1984, il est le directeur de cabinet des deux porte-parole successifs du troisième gouvernement de Pierre Mauroy : Max Gallo et Roland Dumas. (...) À l'Assemblée nationale, il devient secrétaire de la Commission des finances et du Plan et rapporteur du budget de la Défense.

 

A la suite de quoi, grimpant patiemment les marches du pouvoir et tissant son réseau, par un mélange de chance, d'opportunisme et de faveurs échangées, le politicien professionnel deviendra porte-parole puis Premier Secrétaire du Parti Socialiste, avant d'accéder à la candidature socialiste pour la présidentielle et de se faire élire face à un Nicolas Sarkozy dont plus personne ne voulait.

Sans jamais produire quoi que ce soit, François Hollande aura confortablement vécu, sa vie durant, aux crochets des contribuables. Son seul épisode hors de la classe politique s'est limité à un passage à vide durant les années 90 au cours desquelles, par le tour de passe-passe d'une équivalence de diplôme, il se trouva une retraite de quelques mois au sein du cabinet d'avocat de son ami Jean-Pierre Mignard. Peut-on vraiment parler de création de valeur?

Ironiquement, le manque patent d'expérience de l'énarque dans le secteur privé ne l'a pas empêché d'enseigner l'économie pendant plusieurs années à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris...

François-Hollande-et-sa-montre-à-lenvers.pngDans le sens où il est le pur produit, la quintessence même, de sa classe politique, François Hollande est donc un président français normal - extrêmement normal.

Les accointances, les réseaux d'influence et les faveurs retournées sont certainement d'excellents outils pour propulser une carrière vers les sommets. On peut même décerner les lauriers de la persévérance à M. Hollande, tant il a réussi à tracer son chemin au milieu d'autres prédateurs carriéristes tels que lui. Mais ces performances remarquables ne sont d'aucune utilité en situation de crise. L'entregent et la diplomatie ne permettent pas à elles seules de générer des revenus, de rassurer les marchés sur le long terme, de réduire les coûts de fonctionnement d'un Etat et de libérer la croissance du secteur privé.

Quelles que soient les belles qualités que chacun attribuera à François Hollande, il n'a montré dans sa carrière aucune de celles qui permettent de créer de la richesse, ni même aucune compréhension à l'égard de ceux qui en sont capables, les PME hexagonales. Au contraire, bâtissant sa fortune sur des rentes de situation et affichant son mépris pour les "riches" - c'est-à-dire, non pas les détenteurs de patrimoine comme lui, mais bien les entrepreneurs qui ont le malheur de réussir - il n'a cessé d'afficher son attachement au mode de pensée socialiste qui étouffe la France.

Diriger la France comme une entreprise, quitte à ce que ce soit d'une façon aussi médiocre que son prédécesseur? Si seulement! Mais M. Hollande n'est pas, ne sera jamais ne serait-ce qu'un mauvais dirigeant d'entreprise. Il n'est pas sur la même planète.

Pur produit du système, François Hollande n'a pas le bagage culturel ni intellectuel pour appréhender la situation française. Bercé au milieu de ses courtisans, il s'avèrera totalement incapable de prendre les mesures énergiques adéquates face à la crise. A la place, il est et restera un président normal. Terriblement normal.

25 juillet 2012

De l'Espagne au chaos

Ayant évoqué le cas des taux espagnols il y a moins d'une semaine, je ne prévoyais pas de revenir si vite sur le sujet de la crise de la dette publique, mais l'actualité m'oblige.

spain-flag-in-fire.jpgLa dégradation subite de la situation espagnole n'est pas seulement dûe à des chiffres de croissance pire qu'attendus - à la limite, dans la zone euro, on est habitué à ce genre de nouvelles - mais aux squelettes qui semblent surgir des placards. C'est au tour des régions d'attirer l'attention et de prendre la relève dans la longue liste des maux frappant l'Espagne:

[L'économie espagnole] traverse actuellement sa seconde période de récession en trois ans, après l'explosion en 2008 de la bulle immobilière qui avait alimenté l'économie pendant plus d'une décennie. Le taux de chômage dépasse les 24% (...)

Lundi, la Banque d'Espagne a annoncé que le Produit intérieur brut (PIB) avait diminué de 0,4% au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent. (...) Aux sombres perspectives pour la croissance, vient s'ajouter la situation des 17 régions semi-autonomes espagnoles, si endettées que beaucoup ne peuvent plus lever des fonds sur les marchés.

Depuis vendredi, deux d'entre elles, Valence et Murcie, ont fait savoir qu'elles allaient puiser dans la ligne de crédit récemment mise en place par le gouvernement espagnol pour les régions à court de liquidités. Et la puissante Catalogne (nord-est), a annoncé mardi qu'elle envisageait elle aussi de demander l'aide de Madrid. La région affiche la plus forte dette des régions, 42 milliards d'euros, mais c'est aussi le principal contributeur au PIB espagnol.

D'autres régions risquent de suivre, menaçant de déborder le gouvernement de Madrid.

 

Menaçant de déborder le gouvernement de Madrid? Mais il est déjà passablement débordé - comme en témoigne un cafouillage diplomatique fleurant bon la panique, de la part de ceux-là même qui cherchent à tout prix à restaurer la confiance. Du reste, la Catalogne représente à elle seule un quart de l'activité économique espagnole. Avec un tel mastodonte appelant au secours, le gouvernement de Madrid n'est plus à une ou deux régions près.

Divers analystes donnent un aperçu sans langue de bois des perspectives de l'Espagne:

Avec des taux aussi élevés, "c'est impossible de se financer" et Madrid peut tenir "deux mois" au plus, pronostique Daniel Pingarron, analyste de la maison de courtage IG Markets."Actuellement, le Trésor a encore environ 30 milliards d'euros dans ses caisses, ce qui est suffisant pour couvrir les échéances de dette qui restent en juillet, celles d'août et peut-être celles de septembre", "mais en octobre il y a une échéance très importante", prévient-il.

"Il est évident que la situation reste insoutenable" et "l'Etat ne peut pas tenir plus longtemps, donc octobre paraît se dessiner comme la date limite", renchérit Alberto Roldan, directeur du département d'analyse boursière à la maison de courtage Inversis.

 

L'enjeu est "d'éviter un effondrement financier imminent", souligne le journal "El Economista". La plupart des analystes fixent octobre comme date limite avant le défaut de paiement.

Il serait injuste de ne mettre que l'Espagne sur le devant de la scène, car le prochain chapitre débordera des frontières. Du côté des autres pays européens, le Portugal (qui se fait petit ces derniers temps) commence à invoquer la crise espagnole et ses effets sur les exportations pour préparer l'opinion à l'annonce de son échec à tenir ses objectifs financiers. La Grèce s'enfonce toujours. L'Allemagne se prépare à perdre son triple-A, ainsi que les Pays-Bas et le Luxembourg - ainsi que, suprême ironie, le Fonds Européen de Stabilité Financière! Quand même le camion de pompier prend feu, difficile de garder son sang-froid.

L'unité de façade se lézarde. Pour de hauts responsables allemands, la Grèce est devenue un obstacle à la résolution de la crise.

Certes, tous ces déboires ne surviendront pas demain, mais la trajectoire est toute tracée. On peine à voir comment nos "élites" pourraient l'infléchir, elles qui hésitent toujours entre la taxation (tueuse de croissance) et la relance (provoquant son lot de dettes publiques supplémentaires.) La réduction du périmètre de l'Etat est encore et toujours repoussée. Elle ne surviendra semble-t-il qu'à la faveur d'une cessation de paiement toujours plus probable.

Pour l'instant, si d'autres mauvaises nouvelles ne surviennent pas, l'Espagne tiendra difficilement quelques mois. Le FESF est désormais insuffisant. L'Allemagne ne débloquera le Mécanisme Européen de Stabilité que le 12 septembre, le temps que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe statue sur sa légalité au vu des institutions allemandes. Les taux italiens à dix ans sont à 6,5%, prochain pays à sauver sur la liste.

Tout le monde connaît et appelle la mauvaise solution de court terme: laisser la BCE acheter de la dette pourrie espagnole avec des euros fraîchement imprimés. Mais ceci est totalement interdit par ses statuts, qu'elle semble tardivement respecter, et changer ceux-ci en pleine période de crise aura tout d'un joli marathon législatif. Gageons que nos politiciens y travaillent déjà. Mais le temps joue contre la bureaucratie.

Comme le dit un diplomate européen, "s'il faut intervenir massivement en août, il y a un problème".

Et nous sommes encore en juillet.

21 juillet 2012

Pas de vacances pour la crise

L'été est habituellement une période propice au repos, aux divagations diverses et variées, comme les jeux olympiques, ou aux inévitables critiques sur la météo.

Pas cette année.

Cette année, les médias ont bien essayé de mettre en place leur "stratégie-vacances" habituelles, mais un invité entêtant refuse de quitter le devant de la scène - je parle bien entendu de la crise de la dette publique.

Ainsi, on apprend entre deux séances de bronzage au soleil que les taux espagnols ont franchi une nouvelle fois la barre des 7% - 7,31%, excusez du peu, rien d'un léger empiètement. Bien sur, les 7% ne veulent rien dire en tant que tels, sauf à annoncer que la situation est grave. Comme d'habitude, un petit graphique vaut mieux qu'un long discours:

Spain_10yr.png
Espagne, taux des obligations d'Etat à 10 ans

Voilà, tout internaute muni de globes oculaires pourra constater de lui-même une certaine tendance haussière assez inéluctable semble-t-il (les petits creux sur le parcours correspondent aux divers sommets européens "de la dernière chance" s'achevant invariablement sur un accord historique, et arrosant la zone euro de monnaie de singe dans l'espoir d'obtenir un renouvellement durable de la confiance des marchés. Belle réussite!)

De quelles options dispose l'Espagne? Pas beaucoup, en vérité. Avoir annoncé diverses formes d'austérité (assez loin de celle, réelle, qui frappera bientôt le continent) et être venu au secours de banques percluses de créances pourries, c'est très bien, mais ça ne suffira jamais. Il faut dire qu'avec une récession prévue pour 2013, les finances publiques ibériques ont peu de chances de s'arranger. Quant à l'économie réelle, elle souffre, comme en témoigne un taux de chômage tournant autour du quart de la population active, ce qui fait craindre à certains une prévisible explosion sociale.

La seule option réellement praticable et relativement indolore consistait pour l'Etat espagnol à choisir des emprunts à court terme, mais même cette porte est en train de se fermer. Au mois de mars, les taux à 10 ans avaient franchi les 5% mais ceux à deux ans étaient encore à la moitié ; l'Espagne pouvait vraiment faire des économies (dangereuses!) en choisissant une période plus courte. Ce n'est aujourd'hui plus possible:

Spain_2yr.png
Espagne, taux des obligations d'Etat à 2 ans

Comme on le voit, réduire la durée des obligations de dix à deux ans ne permettrait qu'un gain d'intérêt très modeste (5,75% contre 7,31%) sans compter les inconvénients - lancer de nouvelles adjudications tous les deux ans sur un taux encore plus susceptible de fortes variations.

L'Espagne est dans l'impasse. Elle traverse une crise de confiance fondamentale, et celle-ci affecte ses emprunts à toutes les durées.

Quant aux indécrottables croyants persuadés que les "élites" du continent sont capables de juguler la crise, je les invite à lire la petite lettre d'un économiste sur le départ de l'organisation (pas folle la guêpe) dénonçant "l'incompétence" du FMI, qui avait identifié les causes de la crise de la zone euro "de longue date" et n'a pourtant pas été capable de la prévenir - citant l'aversion pour l'analyse des risques, les priorités bilatérales, et le biais pro-européen de l'organisation, ainsi que les enjeux politiques imprégnant les niveaux supérieurs de la hiérarchie.

La lettre ne fait qu'une page et demie, pas de raison de vous priver. Ne vous contentez pas des compte-rendus édulcorés comme ceux du Figaro.

Taux en forte hausse, situation hors de contrôle, responsables incompétents - finalement, rien de bien nouveau sous le soleil, comme on dit. Expression tout à fait appropriée pour une période estivale... Mais pas de trêve du même nom.

La gravité de la situation empêche toute forme de parenthèse. Alors que le mois de juillet se termine à peine, septembre semble un horizon bien lointain.

Le prochain épisode de la crise aura probablement lieu avant la rentrée.

16 juillet 2012

Une histoire de zizi

Ça aurait pu commencer comme une anecdote à classer dans la rubrique "fait divers" d'une revue juridique, mais le ton est monté très vite: suite à un jugement, en Allemagne, on ne peut plus pratiquer la circoncision sur les nouveaux-nés.

crying_baby.jpgLe 26 juin, le tribunal de grande instance de Cologne a rendu publique sa décision. Il juge que l'ablation du prépuce pour motif religieux est une blessure intentionnelle, et de ce fait, illégale. Les juges lèvent clairement le doute sur la question religieuse:

Dans un jugement qui devrait faire jurisprudence, le tribunal de grande instance de Cologne a estimé que "le corps d'un enfant était modifié durablement et de manière irréparable par la circoncision", indique un communiqué. "Cette modification est contraire à l'intérêt de l'enfant qui doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse", précise ce jugement qui n'interdit pas cet acte à des fins médicales. "Le droit d'un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents", estime le tribunal. Les droits des parents en matière d'éducation et de liberté religieuse ne sont pas bafoués s'ils attendent que l'enfant soit en mesure de décider d'une circoncision comme "signe visible d'appartenance à l'islam", poursuit le tribunal.

 

Le tollé n'a pas manqué, jusqu'à la Chancelière Angela Merkel amenée à réagir par le biais de son porte-parole: "Au nom de ce gouvernement, de tous les membres de ce gouvernement, disons les choses clairement: nous tenons à ce qu'une vie religieuse juive, à ce qu'une vie religieuse musulmane soient possibles en Allemagne. La liberté des activités religieuses est à nos yeux un droit auquel nous sommes très attachés".

En France, le débat a rebondi de manière plus ou moins heureuse, telle celle choisie par une journaliste du Huffington Post français, Edith Ochs:

A ce train-là, on peut se demander si l'instruction religieuse n'est pas un abus de pouvoir de la part des parents allemands. De même que le consentement parental à une opération non vitale, disons, l'ablation des végétations adénoïdes, ou simplement les vaccinations diverses (qui ne sont pas sans risques), les yoyos dans les oreilles (heureusement passés de mode), les appareils dentaires (que les enfants détestent), la rééducation oculaire, la psychothérapie, l'apprentissage de la lecture et du calcul mental. (...). Ces actes devraient-ils exiger aussi d'avoir le consentement des chères têtes blondes et brunes ?

 

Mettre sur le même plan un acte médical motivé et la circoncision? Il fallait oser! La "journaliste et écrivaine" enfonce le clou en expliquant finalement que selon elle la circoncision est un baromètre positif de la liberté religieuse - alors même que la possibilité de ne pas être circoncis est totalement impensable dans les pays musulmans, quelle que soit la religion des parents. Elle évoque ensuite les vertus de la circoncision contre la transmission du SIDA, qui faisait des ravages dès l'ère chrétienne comme chacun sait... Et en conclusion, s'attarde sur la "vraie question", à savoir le plaisir masculin ressenti avec un organe circoncis. Difficile de traiter le sujet en étant davantage à côté de la plaque!

Bien entendu, on pourra critiquer ce jugement de bien des manières et chacun ne s'en prive pas - la façon dont il remet en question des pratiques traditionnelles, l'incertitude qu'il fait planer sur les praticiens allemands, l'immixion des juges dans la sphère privée et j'en passe. Rarement pareille décision juridique aura fait autant l'unanimité contre elle, au moins médiatiquement.

Pourtant, les juges de Cologne posent le problème correctement.

Quelle est la limite à ce que l'on peut infliger à un enfant au nom de la religion? Au nom de quel principe peut-on accepter la circoncision et refuser le reste? L'excision? Les relations sexuelles avec des enfants? Le mariage forcé? La maltraitance? Les crimes d'honneur? La frontière est bien floue entre pratiques culturelles et pratiques religieuses, mais les textes sacrés font souvent preuve d'une étonnante flexibilité à ce sujet, surtout lorsqu'on les invoque devant une cour d'assises.

Nous vivons dans un monde étrange où la fessée est bannie mais où il est tolérable de mutiler le sexe d'un nouveau-né. Est-ce parce que la circoncision est considérée comme bénigne? Mais en l'absence d'un consentement explicite de l'intéressé, qui est mieux placé qu'une cour de justice pour décider de ce qui est bénin et de ce qui ne l'est pas? Le tribunal de grande instance de Cologne a été saisi après qu'un enfant de 4 ans soit hospitalisé à nouveau deux jours après une première opération, en raison de saignements. Une deuxième intervention chirurgicale correctrice et trois changements de pansements durent être effectués sous anesthésie totale, sans qu'on puisse reprocher ces complications à une erreur du médecin pratiquant la circoncision.

Lourdes conséquences pour une opération aussi "bénigne" qu'inutile...

Juifs et musulmans montent naturellement au créneau. Les premiers expliquent ainsi que "depuis 3'500 ans chaque petit garçon rejoint le peuple juif à travers le rite de la circoncision" et évoquent "un principe biblique qui définit le peuple juif depuis des temps immémoriaux", ce qui est un fieffé mensonge, le judaïsme se définissant avant tout par l'ascendance. On trouvera même un mouvement des juifs contre la circoncision sur Internet. Et, finalement, que dire des conversions?

L'argumentation des musulmans n'est guère différente, il s'agit de préserver la "liberté religieuse" - c'est-à-dire, dans ce contexte, l'ascendant religieux des parents sur leurs enfants.

Je ne doute pas que le jugement soit cassé à brève échéance, à moins qu'une nouvelle loi ad hoc ne vienne au secours des communautés de croyants concernées. Pourtant, la liberté religieuse, la vraie, est préservée par le jugement. Ce dernier rappelle que l'enfant "doit décider plus tard par lui-même de son appartenance religieuse." Car c'est là le ressort secret qui terrifie tant rabins et imams: l'idée que la progéniture de leurs ouailles ne soit pas automatiquement rattachée à leur communauté. Le lien est infiniment plus facile lorsque la circoncision est effectuée sur le nourrisson. Ils abhorrent l'idée d'un croyant n'adhérant au groupe qu'à l'âge de raison, volontairement  et en connaissance de cause - avec le sacrifice que cela implique. Cela mettrait cul par-dessus tête des millénaires "d'éducation" religieuse.

S'ils avaient le choix, combien d'européens fils de juifs ou de musulmans accepteraient une circoncision à quatorze ans pour épouser la religion de leurs parents?

Demander à un jeune de choisir sciemment une circoncision alors même qu'il est adolescent... Voilà qui serait un véritable acte de foi.

On comprend que les partisans de la circoncision fassent tout pour l'éviter.

05 juillet 2012

La BCE tire ses dernières cartouches

On dirait un nouvel épisode de la parabole de l'aspirine: aujourd'hui, la Banque Centrale Européenne a baissé son principal taux directeur d'un quart de point, de 1 à 0.75%.

euro-bills.jpgLes bourses ont été déçues. D'une part, les rumeurs selon lesquelles la BCE allait procéder ainsi se propageaient depuis quelques jours et étaient déjà "dans les cours" ; et d'autre part, les marchés espéraient bien un petit cadeau sous la forme d'un bon parachutage de beaux billets neufs.

L'arrosage par hélicoptère n'a pas eu lieu, la fête est gâchée.

Pourtant, de l'aveu même de Mario Draghi, la BCE n'en peut mais: quand l'activité économique est atone et que la méfiance brûle entre débiteurs et créditeurs, une palette ou deux de liasses de billets neufs dans le coffre ne vont pas changer grand-chose. Ce qui ne l'a pas empêché de baisser encore le taux directeur (prenant ainsi l'exact contre-pied de ses propos) alors même que l'inflation en zone Euro est au-delà du mandat de la BCE, qui a pour mission de la contenir en-dessous de 2%.

De plus, M. Draghi a avoué avoir encore dégradé la qualité de la signature de la BCE dans l'intervalle:

[Mario Draghi] a estimé que son institution avait fait tout ce qui était en son pouvoir, notamment en assouplissant ses exigences de collatéraux, ces garanties que les banques doivent fournir à la BCE quand elles lui empruntent de l'argent. Les prêts consentis aux entreprises et ménages sont maintenant acceptés comme collatéraux, ce qui signifie que les banques ont tout intérêt à en accorder, a souligné M. Draghi.

 

Des prêts à de simples particuliers et des entreprises comme collatéraux? Sont-ils notés AAA au moins? On en doute fort! Le bilan de la BCE ressemble de plus en plus à ce gros tas de dettes pourries typique des banques espagnoles que la zone euro cherche en ce moment à sauver...

Les grandes largesses de la BCE ne donneront évidemment aucun résultat notable pour relancer quoi que ce soit alors que la France - déjà péjorée par une croissance inférieure aux prévisions - vient d'infliger un bon coup de frein à tout espoir de reprise en se préparant à écraser les entreprises et la classe moyenne sous de nouveaux impôts.

La réduction des dépenses? Plus tard vous dis-je, plus tard!

Il y a pourtant urgence, la dette publique du prochain maillon faible de la zone euro atteindra plus de 90% du PIB en 2013 selon les prévisions, et croyez bien qu'elles ont été embellies.

La stratégie de Paris est peut-être de passer inaperçu au milieu d'un peloton de mauvaises nouvelles? Ce serait habile. Outre les banques espagnoles à recapitaliser, le ministre des finances suédois, Anders Borg, vient ainsi d'annoncer que la Grèce fera probablement faillite malgré toutes les tentatives engagées pour la sauver:

"Le plus probable est que nous ayons une sorte de défaut de paiement en Grèce", a estimé M. Borg, interrogé par la radio publique suédoise, SR. "Compte tenu de la manière dont la situation a été gérée jusqu'à présent, on ne peut pas exclure que cela résulte à la fin en une faillite de l'Etat", a-t-il ajouté. Selon lui, même si le nouveau gouvernement grec renégocie les conditions posées par le Fonds monétaire international en échange de son soutien, la dette publique s'élèvera toujours à 120% du PNB dans dix ans, une situation "rarement tenable (...) lorsqu'on a d'aussi faibles prévisions de croissance que la Grèce". La faillite de la Grèce pourrait signifier sa sortie de la zone euro, ce dont le ministre se dit "plus incertain".

 

Voilà la chose annoncée paisiblement, assumée au détour d'une petite interview sur une radio publique, quelque part entre la poire et le fromage... Et qui risque fort de remettre Athène à l'ordre du jour des sommets européens à brève échéance.

L'action de la BCE ressemble à un nouveau coup de pied donné à l'âne mort d'une économie européenne en berne. Avec un taux directeur réduit à 0,75%, elle n'a guère plus de force pour en donner d'autres - ce qui n'est pas plus mal, puisqu'ils n'ont aucun effet.

Les politiciens de la zone euro trouveront peut-être d'autres moyens inefficace de "relancer la croissance", si la crise leur en laisse le temps. Mais lorsque tous les expédients auront été épuisés, et on y arrive, il faudra bien s'attaquer à la dépense publique, et mettre en faillite ce qui doit l'être.

26 juin 2012

Les 7% magiques

Depuis dimanche dernier, l'Espagne ne peut plus se cacher derrière la Grèce. L'explosion de la bulle immobilière, le taux de chômage, la récession, le sur-endettement de toutes les strates de l'administration ont des racines dans la politique locale. Une fois les élections grecques passées, plus possible d'invoquer les faiblesses d'un compère moins bien loti pour justifier la méfiance des investisseurs...

Les analystes financiers gardent donc un oeil sur les taux d'intérêt ibériques:

Le 18 juin, les taux d'emprunts espagnols à 10 ans ont poursuivi leur envol historique, à plus de 7%, un seuil jugé insoutenable sur la durée, alors que les investisseurs attendent avec anxiété de connaître le montant précis de l'aide accordée par la zone euro à Madrid.

Mardi, ces taux à long terme se détendaient légèrement en fin de matinée tout en restant au-dessus des 7%, à 7,003%.

Le rendement espagnol devrait se maintenir autour des 7% au moins jusqu'à ce qu'on ait les résultats (d'un premier) audit sur le secteur bancaire ibérique, a souligné M. Naam, stratégiste obligataire chez Natixis.

 

Et voilà, un journaliste nous refait le coup des 7% magiques. 7%, insoutenables dans la durée? Alors que 6,80%, par exemple, le seraient?

Fadaises, pour rester poli.

Rappelons que depuis des décennies, les Etats occidentaux ne se désendettent jamais ; lorsqu'une obligation d'Etat arrive à terme, le pays concerné se contente tout simplement d'en émettre une nouvelle afin de payer l'ancienne! Ce principe, apparenté à la cavalerie financière, n'est pas le seul domaine dans lequel les Etats s'arrogent des facilités qu'ils refusent (à juste titre) aux acteurs du secteur privé. Mais comme on s'en rend compte depuis le début de la crise, la manoeuvre n'est pas sans risque. La dette étatique constamment renouvelée a tendance à augmenter sous son propre poids.

Alors que les taux d'intérêt en zone euro se sont progressivement affirmés, le seuil distant de 7% s'est concrétisé, mais il ne veut strictement rien dire. Précisons quelques indicateurs réellement significatifs de la dette publique.

Le Taux. Valeur la plus "médiatisée", le taux est simplement le loyer de l'argent emprunté par les Etats sur le marché financier. Quelqu'un empruntant une somme de 100 € à 5% l'an devra s'acquitter d'un coupon annuel de 5€ et retourner à la fin du prêt les 100€ de départ, soit l'intégralité du capital emprunté. Le mécanisme est exactement le même pour un particulier souscrivant un emprunt pour un nouveau véhicule que pour un ministère des finances levant des milliards d'euros dans des adjudications d'Etat.

Evidemment, une variation même infime du taux a un effet énorme sur le coût des emprunts: passer de 2% à 4% d'intérêt, variation somme toute modeste en apparence, fait passer le coupon annuel de 2 à 4 - soit une dette financièrement deux fois plus lourde à entretenir!

La Maturité. Emettre des obligations, d'accord, mais sur combien de temps? Un Etat peut émettre des obligations sur toute une gamme de durées, des obligations "courtes" sur trois mois, six mois ou un an, jusqu'aux obligations longues sur dix ans, voire quinze ou vingt. En général, le taux de référence concerne les emprunts à dix ans. Des durées plus ou moins longues offrent différents avantages. Comme pour un crédit hypothécaire, une durée plus courte amène en général des taux moins élevés, le prêteur se séparant de son argent moins longtemps. Des obligations d'Etat à durée courte sont donc sensées être moins coûteuses pour les pays qui les émettent, un adage devenu moins vrai dans la période de crise que nous traversons. Les obligations d'Etat à durée longue, en revanche, amènent une certaine sécurité. Le taux est fixé pour des années, permettant au pays de se protéger contre tout aléa ponctuel de la conjoncture ou contre les retournements de cycles économiques.

La maturité de la dette n'est pas une valeur souvent évoquée dans les médias ; elle est pourtant importante, parce qu'un pays endetté à court terme est vulnérable au renouvellement de ses obligations. Si vous devez absolument renouveler un crédit alors même que les taux sont historiquement hauts, le surcoût vous frappera de plein fouet.

Bien sûr, aucun pays ne repose que sur une seule durée pour gérer sa dette. Pour des raisons de risque et de coût, ils utilisent tous un panachage de durées courtes, moyennes et longues. C'est pour cela qu'on parle en général de maturité moyenne de la dette - la durée des obligations, pondérée par leur valeur respective. La maturité moyenne de la dette française est de sept ans - plus qu'un quinquennat présidentiel! - ce qui est très long, et tout à l'avantage du pays. En temps de crise, la maturité moyenne a toutefois tendance à se réduire, les pays aux abois tentant de renouveler leurs obligations sur des périodes plus courtes pour diminuer la facture. La maturité moyenne de la dette espagnole serait ainsi passée de 5-6 ans il y a quelques années à 4 ans aujourd'hui. Ce n'est pas sans danger si la crise se prolonge.

L'Endettement rapporté au PIB. Le Produit Intérieur Brut (PIB) est un indicateur approximatif de l'activité économique d'un pays. Les dettes gouvernementales atteignant des sommets en valeur absolue, les chiffres impliqués n'ont plus aucune signification pour le commun des mortels: que signifient 10 milliards à l'échelle d'un pays? 30 milliards? Une représentation de la dette en pourcentage du PIB est beaucoup plus parlante - ainsi, on peut imaginer qu'une dette "à 100% du PIB" obligerait le pays entier à travailler un an exclusivement à payer sa dette pour la solder. La perspective est complètement illusoire, bien entendu (il faut bien manger, payer son loyer et son essence dans l'intervalle) mais permet une représentation "familiale" de la dette. Le PIB tient alors lieu des revenus annuels du ménage.

En Suisse, la charge d'endettement supportable pour un ménage souscrivant à une hypothèque est fixée à 33% des sur la base d'un taux d'intérêt annuel de 5%. En clair, si la charge des intérêts dépasse 33% des revenus, le foyer est surendetté. Les pourcentages ne sont pas faciles à trouver, mais le service de la dette (c'est-à-dire le paiement des intérêts de celle-ci) est le premier poste budgétaire de l'Etat français depuis 2011...

Les Etats soumis aux critères de Maastricht se sont fixés un seuil d'endettement maximal différent, de 60% du PIB. On aurait tort d'y voir une limite plus stricte: non seulement ce chiffre n'a aucun lien avec les taux, mais il n'a pas non plus de lien avec la charge d'intérêt, qui est à ramener aux revenus de l'Etat - son budget - et non au PIB du pays. D'ailleurs, dépenses publiques aidant, ils ont tous explosé ces limites, l'endettement allant de plus de 80% du PIB pour les pays "bien gérés" comme l'Allemagne à plus de 120% pour l'Italie.

La Croissance. Fut-elle écrasante, une dette n'est pas effrayante si le débiteur garde une marge de manoeuvre financière. Une amélioration continue des revenus diminue la part relative de la dette dans le bilan et permet de se dégager quelques économies, utilisables par exemple pour réduire le solde. Ce facteur s'incarne dans la fameuse croissance du Produit Intérieur Brut, rapportée sous forme de taux annuel. Un accroissement du PIB implique plus de recette fiscales et une économie en bonne santé ; inversement, une récession (c'est-à-dire une croissance négative) grève les recettes de l'Etat et traduit une contraction de l'activité économique.

Nous en avons fini avec les indicateurs. Il en existe bien d'autres - de l'évolution boursière des Credit Default Swaps aux notes délivrées par les agences de notation - mais ils se recoupent souvent les uns les autres ou ne font que donner des "tendances" sur l'évolution des éléments principaux.

Voyons ce que valent ces indicateurs appliqués à quelques économies de la zone euro.

spain.gifEspagne: d'après la banque d’Espagne, la dette publique espagnole a atteint fin mars 72,1% du PIB soit 8 points et demi de plus qu'il y a un an où la dette s‘élevait à 63,6%. Le poids de la dette espagnole rapporté au PIB reste raisonnable comparé à d'autres pays d'Europe, mais elle se creuse très rapidement - la faute à une économie en berne et un Etat qui peine à réduire son train de vie. Le taux espagnol de référence à 10 ans dépasse 6,5%. De plus, la maturité de la dette espagnole est plutôt courte, ce qui oblige à réagir dans l'urgence.

Si l'Espagne devait renouveler l'intégralité de sa dette à dix dans aux conditions actuelles, il lui faudrait une croissance annuelle de 4,68% pour soutenir sa dette (c'est-à-dire, pour que sa dette n'augmente pas sous son propre poids). Or, depuis 2009 l'Espagne est quasiment toujours en récession. La dette augmente donc ménaniquement en pourcentage du PIB, jusqu'à la catastrophe finale.

italy.gifItalie: La croissance italienne est un peu meilleure, avoisinant les 2%. Malheureusement, l'Italie traîne une dette de 120% de son PIB, et son taux d'intérêt à 10 ans tourne autour de 6% - en deçà des fameux 7% magiques de nos mystérieux économistes... Et pourtant, là encore, un rapide calcul nous apprend qu'aux conditions actuelles, l'Italie devrait avoir une croissance annuelle de 7,2% pour renouveler sa dette à dix ans!

A court ou moyen terme, l'Italie va donc s'effondrer sous le poids de sa dette.

germany.gifAllemagne:: un tour d'horizon rapide des pays de la zone euro ne serait pas complet sans l'examen du premier de la classe, l'Allemagne de Mme Mère-La-Rigueur Merkel. La première économie de la zone euro offre quelques gages de confiance ; ses taux d'intérêt à 10 ans ne sont qu'à 1,5% environ. Couplés à une dette de 83,2 % du PIB tout de même (chiffres 2010) il suffit à la locomotive de l'Europe une croissance annuelle de 1,25% pour se dégager une marge de manoeuvre. C'est quasiment assuré mais pas toujours - comme en 2009, où l'Allemagne a subit une sérieuse récession.

Contrairement aux idées reçues, en termes de dette publique même la toute-puissance Allemagne est un colosse aux pieds d'argile. Si la santé financière germanique suscite moins d'inquiétude que les autres pays de la zone euro, elle n'a rien d'enthousiasmant. Angela Merkel a raison quand elle clame que l'Allemagne n'a pas les moyens de sauver l'Europe: c'est la stricte vérité.

Comme vous l'aurez constaté, il n'existe absolument aucun effet de seuil lié à des taux d'intérêt à 7%. Un bon nombre de pays de la zone euro s'apprête à boire la tasse sans être parvenu à ce stade - mais il finiront bien par le franchir au cours de la crise, ce qui permettra sans doute aux prestidigitateurs de service de clamer que tous les problèmes viennent finalement de là.

On peut discuter longuement de la pertinence de tel ou tel indicateur. Selon moi, la croissance est le plus important: sans croissance, le train de vie des Etats amène rapidement la dette à des sommets en pourcentage du PIB. Il n'y a aucune chance de réduire la dette d'un centime sans croissance. Reste à savoir comment la libérer, ce qui n'a que peu à voir avec les solutions apportées par les élites du continent.

Tant que nos hommes politiques seront engoncés dans leur dogme keynésien et persuadés que la croissance économique dépend de leur volontarisme en matière de politique économique, nous ne sortirons pas de l'ornière.