26 février 2013

Cette Europe qui n'en finit pas d'aller mieux

La semaine dernière a vu la publication des prévisions économiques de la Commission européenne, mises à jour et revues à la baisse. Elles donnent une idée assez parlante du cru 2013 de la zone euro. Le breuvage aura un goût amer.

france,grèce,espagne,chômage,euroLe chômage va encore grimper dans toute la zone, dépassant 12% de la population active (contre 11,4% en 2012). Les sommets continueront à être franchis en Espagne et en Grèce avec 26,9 et 27% respectivement. Pire, ce quart de la population active ne retrouvera pas un emploi de sitôt, même si la situation venait à s'embellir par on ne sait quel miracle : sans emploi sur de longues durées, les chômeurs finissent par perdre leurs compétences professionnelles, ce qui pénalise leur retour dans le circuit économique habituel.

D'autres difficultés attendent encore ces deux pays.

En Grèce, la moitié des ménages est menacée d'insolvabilité en 2013, selon Alexandre Tourkolias, directeur de la Banque Nationale de Grèce. Alors que le pays comporte 400'000 foyers où plus personne ne travaille et qu'un quart des crédits bancaires ne sont dèjà plus remboursés en 2012 - malgré des banques "accommodantes" nous dit-on - pareille nouvelle ne fait que confirmer une tendance de fond.

L'Espagne ne s'en sortira guère mieux: le déficit public espagnol devrait finalement avoir dépassé 10,2% du PIB l'année écoulée. Le pays ne parviendra pas à remplir ses objectifs de réduction budgétaire ni en 2013 ni en 2014. Il faut dire que le déficit public devrait atteindre 6,7% en 2013 et 7,2% en 2014 - chiffres officiels pêchant toujours par excès d'optimisme. On est loin, très loin du retour sous le seuil de 3% de déficit promis par Madrid...

De son côté, l'institut Eurostat confirme que dans toute la zone euro la croissance est en panne:

L'économie de la zone euro s'est enfoncée davantage qu'attendu dans la récession au quatrième trimestre 2012, montrent les chiffres provisoires publiés jeudi. Le produit intérieur brut (PIB) des Dix-Sept a reculé de 0,6% par rapport au troisième trimestre, a annoncé Eurostat, après une baisse de 0,1% sur juillet-septembre.

Les économistes interrogés par Reuters prévoyaient en moyenne une contraction de 0,4% sur les trois derniers mois de l'année. L'année 2012 est la première durant laquelle la zone euro n'a enregistré aucun trimestre de croissance selon les statistiques d'Eurostat, qui remontent à 1995.

 

Mais les termes les plus inquiétants sont réservés à la France, pour laquelle Bruxelles broie du noir, selon une formule largement reprise dans la presse. La hausse du PIB français devrait n'être que de 0,1% sur toute l'année 2013, bien en-dessous des 0,8% défendus en dépit du bon sens par le gouvernement français jusqu'à mardi dernier.

Le déficit public devrait atteindre 3,7% du PIB en 2013, loin de l'objectif de 3% du pacte de stabilité et de croissance. Une croissance (totalement irréaliste) de 1,2% l'année suivante ne permettra pas non plus la moindre embellie des comptes publics français ; il est d'ores et déjà prévu que la France dérape encore à 3,9% du PIB en 2014.

Si la Commission fait preuve de beaucoup de compréhension à l'égard du pivot de la zone euro, la France socialiste sait déjà comment résoudre les problèmes: des impôts, des impôts, et, tiens, vous reprendrez bien un peu d'impôts pour arroser le tout? On parle de "nouvelles pistes" à explorer, mais que les Français se rassurent, elles seront toutes exploitées simultanément, et d'autres s'y ajouteront.

france,grèce,espagne,chômage,euroDes esprits dénués d'audace républicaine s'effraient même que ces pistes aillent jusqu'à doubler les impôts de certains contribuables, ni riches ni rares, mais c'est ainsi, la bonne marche de l'Etat implique quelques petits sacrifices au nom du Bien Commun.

Comme la classe moyenne, par exemple.

Le gouvernement de François Hollande définit de nouveaux concepts chaque jour, repoussant les limites du langage et de la raison. Ainsi, alors que le ministre délégué au budget Jérôme Cahuzac cherche frénétiquement 6 milliards d'euros pour 2013 (bon sang, dans quelle poche de costume a-t-il bien pu les mettre?) il proclame que l'objectif de l'Etat est la "la stabilité fiscale", celle-ci ne se définissant pas comme une sorte de pause dans le torrent de prélèvement assommant les Français, mais comme une stabilité des revenus de l'Etat contre vents et marées. Que le dernier contribuable trépasse, les recettes ne doivent pas diminuer! Quant à réduire le train de vie de l'Etat, comme d'habitude, c'est inenvisageable...

Comme dit l'adage, février est le mois préféré des citoyens, les politiciens ne commettant leurs méfaits que pendant vingt-huit jours. Mais au vu de la façon dont l'année s'engage, il paraît évident que 2013 sera la période de tous les dangers pour la zone euro, et livrera des indices sur la façon dont celle-ci se terminera.

Avant la fin de l'année, il sera clair pour tout le monde - et par "tout le monde", comprendre même des gens habituellement imperméables à la réalité, comme ceux qu'on trouve aux plus hauts sommets des instances européennes - que la France est un pays du Sud de l'Europe. Profondément ancrée dans le sud. Une deuxième Espagne en puissance, c'est tout dire.

L'année 2013 sera longue, dure, et finira mal, en particulier pour la France.

17 décembre 2012

Depardieu répond du berger à la bergère

belgique,gérard depardieu,fiscalitéMinable, vous avez dit "minable"? Comme c’est minable.

C'est en ces termes que Gérard Depardieu, guère connu pour garder sa langue dans sa poche, a choisi de répliquer à Jean-Marc Ayrault, Premier ministre de François Hollande, qui avait sur un plateau de télévision jugé "assez minable" le départ de l'acteur pour la Belgique, vraisemblablement pour des raisons fiscales. Triste affaire, car il est évident que Gérard Depardieu aime la France et qu'il la quitte à regrets.

Mais il n'est de loin pas le premier à agir ainsi.

Gérard Depardieu n'a strictement rien fait d'illégal. Il a prévu de s'installer dans le village de Néchin, à un kilomètre de la France. Difficile de se livrer à un "exil" plus modeste, même si le symbole n'en paraît que plus fort. Ce faisant, M. Depardieu n'a fait qu'appliquer les principes d'ouverture propres à l'Union Européenne - ouverture largement souhaitée par la France socialiste comme le rappelle Causeur:

[Gérard Depardieu] applique à la lettre l’Acte unique européen qui prévoit la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.

Qui a négocié et mis en place cet Acte unique? Le gouvernement alors dirigé par Laurent Fabius. Qui a négocié le traité de Maastricht? Qui a entériné toutes les négociations du Gatt (la future Organisation Mondiale du Commerce) prévoyant l’ouverture intégrale des frontières? Qui a appelé à voter oui au traité constitutionnel européen? Qui a soutenu le traité de Lisbonne? Qui soutient et négocie le mécanisme européen de stabilité prévoyant de transférer à Bruxelles le contrôle du budget français, donc des impôts? De Delors à Lamy, de Mitterrand à Hollande, des socialistes, des socialistes, toujours des socialistes.

 

Sur quelles bases les socialistes peuvent-ils critiquer un homme utilisant des moyens qu'ils ont largement contribués à mettre à sa disposition? A en croire leur attitude, ces libertés ne seraient qu'une forme de décorum. Qu'un illustre Français ait l'audace de jouir de sa liberté, la levée de boucliers est immédiate!

Dans sa lettre courte et incisive, Gérard Depardieu rappelle quelques vérités crues:

J'ai commencé à travailler à l’âge de 14 ans comme imprimeur, comme manutentionnaire puis comme artiste dramatique. J’ai toujours payé mes taxes et impôts quel qu’en soit le taux sous tous les gouvernements en place. À aucun moment, je n’ai failli à mes devoirs. (...) Je pars, après avoir payé, en 2012, 85% d’impôt sur mes revenus. (...)

Je n’ai jamais tué personne, je ne pense pas avoir démérité, j’ai payé 145 millions d’euros d’impôts en quarante-cinq ans, je fais travailler 80 personnes dans des entreprises qui ont été créées pour eux et qui sont gérées par eux.

(...) Malgré mes excès, mon appétit et mon amour de la vie, je suis un être libre, Monsieur, et je vais rester poli.

 

Gérard Depardieu est-il réellement l'être libre qu'il affirme être? Selon plusieurs hommes politiques français de tous bords, on pourrait en douter. Bien que s'étant acquitté de ses impôts année après année, l'acteur français resterait une sorte de "débiteur éternel" du pays où il a accompli sa carrière.

S'être enrichi en France est un péché. Les sommes versées année après année ne suffisent jamais. Il faut expier, jusqu'à la mort.

Ensuite, on applique les droits de succession.

La Belgique, devenue attractive par défaut, clame qu'elle n'y est pour rien. Elle n'offre effectivement aucune incitation à venir s'installer, sauf à se distinguer d'une France ressemblant de plus en plus à un enfer de prélèvements obligatoires et de taxes. En matière fiscale, comme le dit un internaute plein de sagesse, on ne peut pas parler d'évasion sans accepter l'existence, en premier lieu, d'une prison.

La France perd ses fortunes - et ses entrepreneurs - parce que le monde devient comparativement plus attractif. Avec la fine équipe aux commandes du pays, le mouvement n'est pas près de s'inverser. Pourtant, les socialistes français peuvent changer d'avis, on en a même une preuve: il suffit de voir leur revirement complet sur le nationalisme.

belgique,gérard depardieu,fiscalitéPour un socialiste, normalement, rien de plus désuet que le patriotisme, rien de plus haïssable que le nationalisme. Demandez-leur autour de vous: le drapeau, l'amour du pays, toutes ces reliques surannées teintées d'heures sombres leur donnent des nausées. Mais que la crise survienne et patatras!, les valeurs ignobles d'hier deviennent les vertus montantes de demain.

Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif, appelle à acheter français, payant de sa personne jusque sur une couverture de magazine.

Jean-Marc Ayrault, premier ministre, en appelle à "l'esprit de patriotisme" et à la "solidarité citoyenne" en matière d'impôt.

François Hollande quant à lui "[salue] le mérite de ceux qui ont certes beaucoup mais qui acceptent de payer leurs impôts en France, de produire en France, de faire travailler en France et de servir leur pays."

Voilà des discours qu'on n'aurait pas manqué de pointer du doigt s'ils avaient été prononcés dans un autre parti. Mais qu'il s'agisse de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat et la patrie c'est cool, la préférence nationale c'est hype, et ce sont des socialistes qui nous le disent!

L'opération de séduction a tourné court. Selon un sondage en ligne du Figaro où plus de 100'000 votants se sont donnés la peine d'exprimer leur point de vue, les Français approuvent à 80% la colère de Gérard Depardieu. Ils soutiennent largement son ras-le-bol. Nombre d'entre eux, dans la même situation, choisiraient probablement l'exil. Rares pourtant sont les gens en France à pouvoir se permettre de déménager à l'étranger, même à Néchin, à un kilomètre de la frontière française.

Car l'affaire Depardieu nous rappelle que seuls ceux qui disposent de ressources conséquentes, les gens vraiment riches, sont réellement mobiles et ont les moyens de se défendre. La classe moyenne n'a pas ces atouts. On peut reprocher son départ à l'acteur français, mais à moins de transformer la France en camp d'internement à ciel ouvert (ce qui se discute peut-être dans certains cercles) sa liberté lui appartient. Quand M. Depardieu ne versera plus ses millions d'euros annuels au fisc français, pensez-vous que l'Etat du même nom réduira son train de vie d'autant, ou qu'il reportera la charge fiscale sur les suivants dans la liste?

Le départ d'un riche contribuable est toujours une catastrophe pour son pays d'origine. Pareil événement invite à l'introspection, pas à des critiques de bas étage.

La Suisse mériterait elle aussi de se regarder dans un miroir. Elle n'a apparemment jamais été sérieusement prise en compte par le bouillant acteur français lorsqu'il étudiait ses divers points de chute. Fière du sabotage continu de ses avantages, elle peut désormais se targuer de ne plus être aussi séduisante que la Belgique, le Luxembourg ou même... le Portugal. Bel autogoal de l'Helvétie, fruit d'un long travail de sape en interne. L'objectif de médiocrité est atteint.

Gérard Depardieu ne voulait probablement pas plus aller en Suisse qu'en Belgique, en Angleterre ou à Monaco. Il souhaitait surtout quitter la France. Quand quelqu'un en arrive à vouloir changer de pays pour des raisons fiscales, il devient pratiquement impossible de le retenir. Diminuer l'attractivité d'un pays ne fera pas renoncer les riches étrangers à s'exiler: ils choisiront juste d'autres destinations.

Il serait bon que les socialistes, suisses cette fois-ci, parviennent à le comprendre.

24 novembre 2012

Encore une minute, Monsieur le bourreau

comtesse_du_barry.jpgLes derniers mots prononcés par Madame du Barry, accrochée à la vie alors que la révolution française assoiffée de sang réclamait sa tête, sont passés à la postérité. La "minute" implorée par la condamnée illustre de façon évocatrice l'inéluctabilité face aux efforts dérisoires déployés pour arracher quelques instants de survie. Ajoutant à la force du propos, chacun savait, du bourreau à la victime en passant par le public, que le sort en était jeté.

La célèbre phrase résonne aujourd'hui d'une étrange façon lorsqu'on contemple le destin qui semble attendre l'Europe et l'Euro.

Allons en Allemagne, pays qui va si bien qu'il est chargé de sauver tous les autres. Là-bas, la crise de l'euro trouble même le vote sur le budget:

Le candidat du SPD aux élections législatives de septembre 2013, Peer Steinbrück, a réclamé un report du vote du budget, en raison des incertitudes que la Grèce fait peser sur le contribuable allemand. Steinbrück accuse la chancelière d'«attendre que les problèmes se résolvent d'eux mêmes» en Europe et de faire la «danse du ventre».

«Le temps est venu de dire la vérité, invective le candidat du SPD. La Grèce ne pourra pas retourner devant les marchés cette décennie. La Grèce doit être soulagée de façon substantielle. Et les problèmes de financement de la Grèce ne seront pas maîtrisables sans contribution du contribuable allemand».

 

Le chef de l'opposition a porté le doigt dans la plaie, explique le journaliste. Pourtant, la posture est entachée d'un soupçon d'électoralisme: il s'agit de bien préparer les échéances d'octobre 2013, et s'il est de bon ton de critiquer la chancelière allemande et ses pieux mensonges, Peer Steinbrück se garde bien de proposer une autre solution. Personne ne propose autre chose que d'éponger la dette grecque avec l'argent du contribuable allemand, sauf à remettre en cause le rôle central et la culpabilité historique de l'Allemagne dans la construction européenne, ce qu'aucun candidat ne peut aujourd'hui se permettre. Le budget a d'ailleurs finalement été approuvé...

L'attaque a tout de même le mérite de déciller les yeux des quelques Allemands encore bercés d'illusions en pensant qu'ils ne passeraient pas à la caisse. D'autant plus qu'en Grèce, évidemment, les perspectives ne sont pas bonnes, au point que le pays craigne d'être abandonné:

Le Premier ministre Antonis Samaras (...) a nettement haussé le ton après l'échec des ministres des Finances de la zone euro et du FMI à s'entendre à Bruxelles sur les modalités de la reprise de l'aide financière à la Grèce, gelée depuis juin.

"Nos partenaires et le FMI ont le devoir de faire ce qu'ils ont assumé, ce n'est pas seulement l'avenir de notre pays mais la stabilité de toute la zone euro qui dépend du succès de la conclusion de cet effort ces prochains jours", a-t-il déclaré, alors que le pays est au bord de la cessation de paiement.

 

Voilà le sort la Grèce: poussée à la faillite à cause d'une dette intenable, obéissant servilement à des créanciers publics totalement incompétents, elle en est réduite à mettre en avant sa soumission (évidemment suivie d'aucun résultat) pour quémander une aumône supplémentaire. Le Premier ministre local en arrive même à insister sur les "risques systémiques" liés à la déconfiture de son pays dans un pseudo-chantage assez consternant sur le thème du "si je coule vous coulerez tous avec moi."

Tristes Grecs, ils boiront le calice jusqu'à la lie.

Mais, en plus d'être une source intarissable de métaphores, la Grèce a un autre avantage: tel l'arbre qui cache la forêt, elle permet d'éviter de parler d'autres pays en piètre condition, comme l'Espagne, qui "craint" (c'est-à-dire, en langage non-diplomatique, s'attend avec certitude) à un dérapage budgétaire en 2012:

La Banque d'Espagne a encore mis en garde mercredi le gouvernement sur le risque d'un nouveau dérapage budgétaire en 2012, étant donné le contexte "très défavorable" auquel fait face le pays, qui avait déjà largement dépassé l'objectif fixé [de réduction des déficits] en 2011.

Engagé dans une course à la réduction du déficit, le gouvernement conservateur espagnol a adopté un vaste plan de rigueur, incluant 150 milliards d'euros d'économies et de hausses d'impôts entre 2012 et 2014. Mais "malgré cela, l'information disponible actuellement ne permet toujours pas d'écarter la possibilité d'un dérapage" budgétaire, a estimé M. Linde, qui avait déjà fait une mise en garde similaire le mois dernier.

Le pays, quatrième économie de la zone euro, avait enregistré un déficit de 9,4% du PIB en 2011, bien supérieur aux 6% promis, et s'est engagé à le réduire à 6,3% cette année.

 

En 2011 l'Espagne avait enregistré un déficit de 9,4% du PIB au lieu des 6% attendus, soit un écart supérieur aux critères de Maastricht eux-mêmes. Vous parlez d'une marge d'erreur! Difficile donc d'accorder une quelconque crédibilité aux 6,3% annoncés par le gouvernement pour la fin de cette année...

Mais l'Europe du sud n'est pas la seule à se débattre, même si de gros efforts médiatiques sont effectués pour que le grand public le croie ainsi. En France, par exemple, prenons Dexia. La banque des collectivités locales jouera sa survie en décembre, lors d'une assemblée générale plus tendue que les fêtes généralement organisées durant cette période. La question posée aux actionnaires? Approuver ou refuser une augmentation de capital de 5,5 milliards d'euros entièrement destinée aux Etats belge et Français. En d'autres termes, une quasi-nationalisation - quasi, et non totale, non par manque de volonté politique, mais par manque de moyens des gouvernements concernés: le dirigisme est toujours unanimement salué mais vers la fin, même Moscou manquait de roubles.

Comme de bien entendu, les actionnaires, gentiment préparés, se plieront docilement à la passassion de pouvoir. Qu'ils refusent et Dexia sera liquidée, en faillite, rayée de la carte. Ils perdront tout, avec en plus la certitude que l'Etat se vengera si par malheur il leur reste quelque chose.

De façon intéressante, l'argumentaire en faveur de la prise de contrôle de Dexia joue humblement sur la survie de l'humanité:

Le conseil d'administration déroule un scénario apocalyptique, qu'il considère comme la conséquence la plus plausible d'une liquidation anticipée de Dexia SA. "Le conseil estime que la dissolution de la société aurait des conséquences négatives pour ses actionnaires, mais également des conséquences systémiques très graves."

La filiale française de Dexia, Dexia crédit local (...) subirait de plein fouet la liquidation de Dexia SA, qui rendrait exigible immédiatement le remboursement de ses dettes. Or, ces dettes atteignaient, fin septembre, 386,5 milliards d'euros auxquels s'ajoutent 605 milliards sous forme de contrats de produits financiers dits dérivés.

Dès lors, "un tel défaut menacerait l'ensemble du système financier européen", résume le conseil. (...) Ce défaut créerait vraisemblablement un mouvement de panique sur les marchés, "affecterait (leur) liquidité", "avec un risque important de contagion" à l'ensemble de la zone euro.

 

L'assemblée générale est agendée pour le 21 décembre, soit le jour de la fin du monde. Coïncidence?

Mais non, à supposer que l'Europe ruinée parvienne à se traîner jusque là, le monde ne disparaîtra pas dans une apocalypse de flammes. Ça arrangerait bien du monde, pourtant. Malgré tout, le 22 décembre au matin et les jours suivants, l'Europe survivra, avec ses régimes clientélistes, sa récession, sa dette traînée comme un boulet et ses gouvernements s'agitant sans cesse pour donner le change pendant que le niveau de la dette les étrangle les uns après les autres.

Et des esprits toujours plus nombreux auront en tête la requête pathétique de Madame du Barry menée à l'échafaud. Son ombre plane sur l'Europe, ainsi que celle de la guillotine.

Encore une minute, Monsieur le bourreau.

20 novembre 2012

La démocratie sauce UMP

Après un long suspense, le vainqueur des élections internes de l'UMP est connu: Jean-François Copé remporte la présidence du parti pour les trois prochaines années, avec 50,03 % des voix, soit 98 votes de plus que son adversaire François Fillon.

La version officielle a peu de chances d'être contredite puisque personne ne connaîtra jamais la vérité. Entre les accusations croisées (et fondées) de bourrage des urnes et l'annonce simultanée de la victoire électorale par chacun des deux candidats alors que le décompte officiel n'était même pas arrêté, l'UMP nous a donné un bel aperçu de république bananière, aux antipodes de la respectabilité que les dirigeants du parti souhaiteraient inspirer.

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Au temps de la belle amitié

Ce triste épisode achève de jeter le discrédit sur un parti politique laminé par ses défaites électorales. Peu de chances que la tendance s'inverse, car les deux poulains s'entêtent à répéter les erreurs du passé.

François Fillon militait pour un "grand rassemblement" allant du centre-gauche aux portes de l'extrême-droite, tout en promettant d'être "sans concession" - déjà, une contradiction dans les termes. Mais après être resté si longtemps et si servilement dans l'ombre de Nicolas Sarkozy et de son quinquennat gâché, comment croire que l'ancien Premier Ministre se serait tardivement découvert une force de caractère suffisante pour relever les défis qui attendent la France?

De son côté, Jean-François Copé, plus jeune et mieux accepté par les militants UMP pur jus a répété son slogan de "droite décomplexée" comme un leitmotiv. Droite décomplexée certes, mais pas au point de pactiser avec le Front National, tout de même! Les complexes sont abandonnés mais les tabous subsistent...

Entre Fillon le "centriste" et Copé "l'homme de droite" on dirait assister au retour de la vieille ligne de fracture entre feu l'UDF et le RPR dissous dans l'UMP dix ans plus tôt - mais sans vraiment disparaître semble-t-il.

Selon la presse, le vainqueur du jour serait Nicolas Sarkozy. L'analyse est absurde. L'ancien président, toujours empêtré dans l'affaire Bettencourt, était tellement méprisé par les Français à la fin de son mandat qu'ils en étaient prêts à mettre à sa place n'importe quel socialiste parvenu à la candidature sur un malentendu - et c'est exactement ce qui s'est passé. Si Nicolas Sarkozy redevient le meilleur candidat possible de la droite après cette pantalonnade, l'UMP est vraiment au fond du trou.

Non, le vrai vainqueur du jour, celui dont aucun média français n'ose parler, c'est évidemment le Front National. Les cadres du parti ont trouvé l'occasion rêvée de tirer à boulets rouges sur l'UMP. Sans être les seuls, ils s'en sont donnés à coeur-joie. "On hésite entre Dallas et le théâtre de guignol", a ainsi commenté le vice-président Florian Philippot sur BFM-TV dès dimanche. D'autres parlaient de "l'Union des Mauvais Perdants" ou évoquaient un partenariat enregistré entre Fillon et Copé comme sortie de crise... Ils n'étaient pas si loin du compte, même si le projet n'a aucune chance d'aboutir. Les rancunes sont tenaces, à la hauteur des enjeux et des manoeuvres.

Bien que Jean-François Copé ait triomphé, fort de ses 98 voix d'avance, l'UMP est divisée comme jamais. Il présidera l'UMP, très affaibli par sa maigre légitimité. La purge des lieutenants du vaincu pourrait être impitoyable et fragmenter encore le mouvement. De l'UDI de Jean-Louis Borloo au Front National de Marine Le Pen, on convoite déjà les bons morceaux.

Bien sûr, rétrospectivement, l'UMP ne semble valoir guère mieux que le PS de 2008 lors de l'affrontement Royal-Aubry pour le poste de Premier Secrétaire. Mais si on connaît les rapports troubles que la gauche entretient avec le vote démocratique, on aurait pu espérer une meilleure conduite de la part de l'UMP. Peine perdue.

En fin de compte, nous n'assistons pas à une défaite de personnes ou même d'idées mais bien à celle de la démocratie. De l'extrême-gauche à l'extrême-droite, aucun parti politique français ne semble accepter les choix démocratiques, fussent-ils issus de leurs propres militants à l'interne. Dans les discours, évidemment, la démocratie et le vote populaire sont unanimement loués, mais en pratique, les votes sont trafiqués, les superviseurs corrompus et le scrutin manipulé en coulisse. Ce n'est pas à qui convainc le mieux, mais à qui dispose de plus de lieutenants fidèles prêts à jurer que tout se passe sereinement tout en bourrant les urnes...

Comment croire au destin démocratique de la France quand aucun de ses partis ne l'applique?

Alors que la France s'enfonce toujours plus profondément dans la crise financière, que l'Etat est loin d'en prendre la mesure, ce mépris des citoyens n'augure rien de bon, lorsqu'il faudra rassembler les Français pour faire accepter des réformes toujours plus pressantes.

06 novembre 2012

Le tonneau des Danaïdes

Pour les Européens, l'affrontement entre Barack Obama et Mitt Romney pour la présidence des Etats-Unis offre un passe-temps distrayant. Mais l'événement médiatique américain permet aussi de cacher une actualité autrement plus pressante du côté d'Athènes...

Le problème? La dette, encore et toujours.

Les Grecs ont passé depuis longtemps les étapes plaisantes du "partage des fruits de la croissance", de "l'effort de redressement", de la quête de "compétitivité" et autres escroqueries sémantiques dans lesquelles se vautrent avec délice les politiciens des quelques pays pensant encore avoir une marge de manoeuvre.

Pour les Grecs il ne reste plus que la dette à payer, et elle ressemble de plus en plus à un mur:

La Grèce ayant bénéficié de deux lignes de crédit de quelque 240 milliards d'euros au total de la part de l'UE et du FMI, a vu mécaniquement sa dette croître.

Et ce d'autant que les fondamentaux économiques du pays s'effondrent et que le programme de privatisations, censé aider le pays à la résorber, a pris un énorme retard.

 

Comment un pays aux bons soins du FMI et de l'Union Européenne - dont la compétence n'est plus à prouver - peut-il encore se débattre dans la dette? C'est à n'y rien comprendre. On serait même tenter d'en accabler le peuple grec, tiens.

grèce,faillite,endettement,pibEn réalité, tout tient en un seul mot dans l'extrait ci-dessus: mécaniquement. La froide conséquence des lois de la physique, dont la comptabilité n'est qu'une application, comme le découvrent bien trop tard tous les apprentis-sorciers de la finance publique persuadés que la richesse peut jaillir en trafiquant les comptes ou la monnaie.

Depuis maintenant quelques années, la Grèce est soumise à un régime de cheval de réduction de ses dépenses publiques - en théorie, comme nous le rappelle l'éditorialiste de Contrepoints. La réalité est un petit peu plus compliquée.

Pour améliorer son bilan comptable, l'Etat grec dispose de plusieurs méthodes qu'on peut grosso-modo regrouper en trois catégories:

  1. La réduction "globale" des dépenses ;
  2. La privatisation de secteurs d'activité ;
  3. La hausse de la fiscalité.

Or, il se révèle que ces trois leviers n'ont rien d'équivalent. Le premier - baisser les rentes, salaires et émoluments de tous ceux qui dépendent de l'Etat - a l'avantage de répartir l'effort sur tout le monde. La pilule est difficile à avaler mais s'impose à l'aide de slogans à base de "partage" et de "solidarité". Les obstacles restent nombreux, notamment législatifs, face à des populations vulnérables comme les retraités.

Démocratiquement, l'approche est dangereuse, et incompatible avec le niveau de réduction concret qu'il faudrait atteindre pour que la méthode soit efficace.

Deuxième levier, le seul qui soit libéral et qui finira par s'imposer par la force des choses une fois la faillite consommée, revient à réduire le périmètre de l'Etat. Pour utiliser un vocabulaire employé dans le privé, l'Etat arrête de s'immiscer dans des secteurs d'activité non-essentiels pour ce recentrer sur ses activités de base, c'est-à-dire les fonctions régaliennes de justice, police et armée. Le reste, il le laisse à la société civile.

Dans une optique de retraite ordonnée (ce qui n'est évidemment pas le cas pour une faillite brutale) les pans du secteur public à l'abandon devraient être revendus. Il s'agit alors de renverser des forteresses du syndicalisme local pour les rendre au marché libre. Ce n'est pas simple: d'abord, ces bastions sont défendus par des gens ayant le secteur privé en horreur ; ensuite la revente prend du temps ; et enfin, la valorisation de ces ventes est souvent décevante.

Peu de clients se pressent au portillon pour acquérir rubis sur l'ongle des secteurs d'activité sinistrés par des décennies de mauvaise gestion étatique. Les investisseurs privés, vils capitalistes, espèrent acheter pour gagner de l'argent, certainement pas se ruiner pour acquérir à prix d'or des ateliers obsolètes garnis d'un personnel acrimonieux. Entre ce que l'Etat pense détenir et le prix auquel il parvient éventuellement à vendre, il y a un monde.

Cette situation se vérifie en Grèce. Le pays devrait ainsi lever 8,8 milliards d'euros d'ici la fin de l'année 2015, au lieu des 19 milliards qu'Athènes s'était engagée à lever en contrepartie d'une aide internationale. D'après un rapport, l'objectif "à long terme" de réaliser 50 milliards d'euros de recettes grâce aux privatisations est "repoussé".

Reste la troisième solution, celle de facilité par excellence: la fiscalité. En ce moment, les contribuables grecs en voient de toutes les couleurs, mais les veinards avec un emploi ne sont pas les seuls à être de la fête. Les pauvres et les chômeurs n'ont même pas la consolation d'échapper aux prélèvements obligatoires, devant s'acquitter de 23% de TVA sur tout ce qu'ils arrivent encore à consommer...

La Grèce (et une bonne partie de l'Europe, France incluse) ayant dépassé le point d'équilibre de la Courbe de Laffer, elle expérimente très concrètement la sagesse populaire selon laquelle trop d'impôt tue l'impôt.

La Grèce s'apprête donc à vivre une sixième année de récession consécutive - moins 6,5% de PIB cette année. Et je prédis sans peine une belle continuité de la trajectoire jusqu'à ce que les Allemands disent Nein et provoquent une faillite avec pertes et fracas.

Au vu des échéances électorales outre-Rhin, le mot fatidique devrait être prononcé en 2013.

Pour convaincre les plus réticents, ce petit tour d'horizon ne serait pas complet sans un graphique évocateur:

evolution_dette.png
(source)

Vous la voyez, la belle courbe atteignant 120,5% d'endettement en 2020? Moi pas.

L'explication est évidente: l'économie grecque se délite à un tel rythme que le désendettement poussif de l'Etat ne suit pas - et ne peut pas suivre. L'économie héllène décroît plus vite que la dépense publique, le rapport entre l'une et l'autre empire. Résultat, la dette "exprimée en pourcentage du PIB" augmente continuellement.

La courbe ci-dessus inclut l'ardoise de 107 milliards d'euros gentiment effacée par le secteur privé (ou semi-privé, disons, dès lors qu'on parle de banques en Europe...) en 2012.

En conclusion:

  • La Grèce va encore faire un défaut de paiement. Très bientôt.
  • Le secteur privé ayant déjà été lessivé, la prochaine douloureuse sera provisionnée par les fonds européens ou internationaux (FESF, MES,  FMI, ajoutez votre acronyme favori ici). On va voir ce que valent leurs garanties lorsqu'il faudra les activer.

Pas sûr qu'Athènes tienne jusqu'à la réélection de Mme Merkel, d'ailleurs.

08 octobre 2012

OGM et Pseudo-Science, un mauvais mélange

L'affaire commencée il y a quelques semaines avec l'étude-choc du professeur de biologie moléculaire Gilles-Eric Seralini semble arriver à sa fin, avec le rejet formel de ses conclusions par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) jeudi dernier - information guère reprise dans la presse locale, pour les raisons que l'on devine.

Les scientifiques de l'EFSA ne sont pas tendres envers le chercheur et son équipe:

efsa.png"L'article est d'une qualité scientifique insuffisante pour être considéré valide pour l'évaluation des risques (...) La conception, le système de rapport des données et l'analyse de l'étude, tels que présentés dans le document, sont inadéquats."

"Les nombreuses questions relatives à la conception et à la méthodologie de l'étude telles que décrites dans l'article impliquent qu'aucune conclusion ne peut être tirée au sujet de l'occurrence des tumeurs chez les rats testés."

 

L'EFSA ne ferme pas complètement la porte au chercheur-militant, demandant des informations supplémentaires quant au protocole de recherche employé par l'équipe du laboratoire CRIIGEN pour lui permettre d'acquérir la compréhension la plus complète possible de l'étude. Le professeur Bergman, qui a dirigé les travaux de l'EFSA, explique avec diplomatie:

"Lorsquon réalise une étude, il est essentiel de s'assurer qu'un cadre approprié soit mis en place. Si on a clairement défini ses objectifs et qu'on a établi une conception et une méthodologie appropriées, on constitue une base solide à partir de laquelle des données précises et des conclusions valides peuvent être générées. Sans ces éléments, il est peu probable qu'une étude se révèle fiable, valide et de bonne qualité."

 

Hélas, M. Séralini ne l'entend pas de cette oreille. Ayant d'ores et déjà annoncé qu'il refuserait d'obtempérer, la crédibilité de ses travaux est désormais scellée aux yeux du monde scientifique. La recherche ne peut se faire que dans des conditions de transparence adéquates.

séralini.jpgM. Séralini motive son refus par une n-ième diatribe contre la "corruption" et le "biais pro-OGM" des instances gouvernementales (dont on voit en effet la démonstration chaque jour, au vu des surfaces OGM cultivées en Europe...) une argumentation qui sonnera avec délice aux oreilles conquises des militants anti-OGM. Mais le fait est que le "secret" autour de ses travaux (tout relatif, puisqu'il était suivi par une équipe de télévision de France 5!) est aussi un moyen bien commode de voiler les faiblesses patentes de son protocole de recherche, de son analyse biaisée des résultats et, pour tout dire, de son manque de méthode scientifique.

A entendre son auteur, l'étude est tout simplement parfaite et il est impossible d'émettre la plus petite réserve quant à son article sans être plus ou moins contrôlé par Monsanto. On peut bien sûr clamer que tous ceux qui émettent la moindre critique sont des agents à la solde de la multinationale, mais une telle ligne de défense, à la longue, relève plus de la psychiatrie que de la controverse scientifique. Le plus amusant est sans doute d'entendre M. Séralini disqualifier par avance toute contre-étude venant de sources qu'il juge touchée par des conflits d'intérêts alors que lui-même est tout sauf neutre: si l'individu appliquait à lui-même les critères qu'il préconise pour autrui, il serait amené à rejeter sa propre expérimentation sans autre forme de procès!

Mais revenons à la publication proprement dite.

Outre son analyse statistique défaillante et son utilisation d'une espèce de rat ayant une tendance naturelle à développer quoiqu'il arrive des cancers à long terme - trait connu depuis trente ans - il semble de plus en plus plausible que les conclusions du professeur Séralini ne soient pas juste le fourvoiement d'un chercheur avide de tirer des enseignements conformes à ses vues, mais le résultat d'une étude soigneusement planifiée pour les fabriquer.

En effet, en gardant exactement les mêmes moyens financiers et le même protocole scientifique, M. Séralini n'aurait eu aucun mal à faire en sorte que son étude soit statistiquement inattaquable. Au lieu de répartir ses 200 rats selon chaque sexe et de les subdiviser en 10 groupes de 10 (soit, groupe témoin, groupes soumis à 11%/22%/33% de maïs au Roundup, soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM, et finalement soumis à 11%/22%/33% de maïs OGM au Roundup) il aurait suffit de tester moins de variables à la fois et de faire des groupes témoins plus grands, de façon à réduire le facteur d'incertitude.

On aurait pu imaginer par exemple qu'il y ait pour chaque sexe 50 rats témoins et 50 rats soumis au "pire maïs possible", comme les 33% de maïs OGM assaisonné d'herbicide Roundup infligé par le CRIIGEN à ses animaux de laboratoire. Cela n'aurait pas coûté plus cher. Si le groupe affecté avait montré une probabilité statistique significative de développer davantage de cancers à long terme par rapport au groupe témoin - et on aurait pu s'y attendre pour le régime alimentaire "le plus affreux" - l'équipe du CRIIGEN aurait remporté son pari haut la main, avec des statistiques valables car portant sur une population suffisante. Mieux encore, la recherche d'effets éventuels pour des doses moindres aurait mobilisé d'autres chercheurs pendant des années. Tout ça de gagné pour les anti-OGM!

Mais M. Séralini opéra d'une toute autre façon. En multipliant les échantillons de petites taille et donc l'imprécision de ses statistiques, le suivi d'une race de rats sujettte à cancer garantissait au professeur que certains lots finiraient par développer une pathologie. Il lui suffisait ensuite de choisir soigneusement les sous-groupes plus malades que le groupe témoin pour tirer triomphalement la sonnette d'alarme - même si l'ensemble livrait en fait des résultats complètement aberrants, comme une meilleure survie pour des taux d'exposition plus élevés, ou des rats mâles survivant mieux avec un régime arrosé d'herbicide toxique!

L'aspect le étonnant de l'article de M. Séralini n'est peut-être pas dans son contenu, mais qu'une revue scientifique réputée sérieuse ait accepté de le publier. Cela en dit long sur les errements du processus de relecture... Errements qui n'ont d'ailleurs rien de nouveau. L'article sur la fameuse "mémoire de l'eau" a bien été publié dans Nature!

Au-delà d'une manipulation statistique confinant à l'escroquerie, l'agronome Philippe Stoop résume bien où se situe désormais le problème:

M. Séralini ne fait pas mystère de son militantisme anti-OGM et anti Roundup, et il est humain qu’il essaie de tirer les résultats de ses expériences dans le sens qui l’arrange. Normalement, c’est aux comités de lecture des revues que devrait revenir le devoir d’objectivité. Les questions posées par cette publication débordent donc largement du cas personnel de Séralini, et devraient interroger l’ensemble de la communauté scientifique:

- Comment peut-on accepter une publication qui ne présente aucune analyse statistique pour son résultat majeur, ici la mortalité des rats nourris aux OGM?

- Que font dans un article scientifique les 3 photos de rats porteurs de tumeurs, comme par hasard tous issus de lots traités, alors que ce type de tumeurs est commun chez cette souche de rats?

- Cette étude a été financée par le CRIIGEN, association notoirement anti-OGM, et par des chaînes de la grande distribution communiquant massivement sur leur soutien à l’agriculture bio et aux produits sans OGM. En soi, ce n’est pas critiquable, mais comment se fait-il que les revues acceptent que les auteurs se déclarent exempts de tout conflit d’intérêt?

Au-delà des critiques que l’on peut adresser aux auteurs, cet article pose donc une fois de plus la question du laxisme surprenant des comités de lecture de certaines revues scientifiques, vis-à-vis des « lanceurs d’alerte » qui prolifèrent dans la zone grise entre science et militantisme pseudo-scientifique.

 

L'étude-choc de Gilles-Eric Seralini est bien partie pour rejoindre les poubelles de la Junk Science, mais la question de fonds concerne désormais bien le processus de publication lui-même. La notion est essentielle à cause du prestige dont peuvent se prévaloir des chercheurs "publiés" avec un papier dénué de valeur scientifique. Des accidents surviennent, certes, mais quand l'objet du litige sert à promouvoir un livre, un documentaire et une campagne médiatique idéologiquement engagée, cela fait quand même désordre.

ogm-nouvelobs-190912.jpgJe ne suis pas militant anti-OGM mais si je l'étais, je pense que j'en voudrais au professeur Séralini. Il a offert au mouvement une étude (croyait-on) validée par la science, et si conforme aux thèses défendues que tout un chacun s'est empressé de la reprendre sans la moindre étincelle d'esprit critique. Maintenant que la baudruche éclate, le retour de flammes est dévastateur. La faible caution scientifique dont pouvait encore se prévaloir le mouvement anti-OGM est en miettes.

La traversée du désert pourrait durer longtemps, à supposer qu'elle s'achève un jour. N'oublions pas qu'une partie non négligeable des militants anti-OGM continuera de présenter fièrement l'étude de Gilles-Eric Seralini, de la défendre et de plaider en sa faveur envers et contre tout. Quelle meilleure façon de passer pour des imbéciles! Cette posture empêchera toute restauration d'une crédibilité scientifique du mouvement, peut-être pour des années.

Je ne suis pas employé de Monsanto non plus mais si je l'étais, je pense que j'enverrais une carte de félicitation au professeur Séralini... Le cocktail de parti-pris, d'auto-promotion et d'errements scientifiques dont il s'est rendu responsable aura fait plus de dégâts aux adversaires de la multinationale que tout ce qu'elle aurait pu entreprendre. Et ce, sans qu'il lui en coûte le moindre centime.