11 septembre 2012

La grande classe de Libération

La une de Libération d'hier fait parler d'elle, et pour cause: le Voici de la gauche française bat de nouveaux records de médiocrité vindicative à l'encontre de Bernard Arnault:

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La phrase est un détournement de la fameuse réplique "Casse-toi pauvre con!" de Nicolas Sarkozy. Mais si le Président français s'était fait surprendre à l'image avec une saillie aussi improvisée que vulgaire contre un homme qui refusait de lui serrer la main, la couverture d'un quotidien d'audience nationale élaboré par une rédaction n'est pas la même chose. Bernard Arnault ne s'y est pas trompé et a immédiatement porté plainte contre Libération pour "injures publiques". Même en s'essayant tardivement à l'humour, le quotidien de gauche échappera difficilement à une condamnation.

De quoi serait coupable M. Arnault pour mériter pareil qualificatif? Le fait est que, jusqu'à preuve du contraire, il n'a pas volé sa fortune. Il l'a obtenu à travers des clients que nul ne forçait à acheter ses produits. Année après année, ses entreprises ont payé les impôts légaux, lui l'impôt sur le revenu, l'ISF, la TVA, la CSG et tous les innombrables prélèvements imaginés par l'Etat français, y compris les charges salariales pesant sur les milliers d'employés de LVMH. Le groupe génère des milliards de revenus fiscaux.

Sur le mérite des uns et des autres, François Fillon, sur Europe 1, a eu les mots justes:

"Qui est le plus patriote dans ce pays? Est-ce que c'est quelqu'un qui a créé des milliers d'emplois, qui paie et fait payer des milliards d'euros d'impôts, quelqu'un dont on admire le travail partout dans le monde ou ceux qui écrivent ces papiers?"


Reste à aborder la demande de nationalité belge par le patron du groupe LVMH. Cette manoeuvre à but fiscal s'inscrirait en opposition à la ligne de "l'effort" réclamée par le Premier Ministre Jean-Marc Ayrault:

"En France, on sait qu'il y a des efforts à faire pour réussir le redressement du pays, on sait qu'il y a une attente très forte pour que cet effort soit justement réparti."


Justement réparti? Si seulement! On cherchera en vain la "juste répartition" de l'effort au niveau du train de vie de l'Etat, par exemple. Trente ans que davantage d'impôts sont réclamés aux Français sans jamais que l'Etat ne parvienne ne serait-ce qu'à l'équilibre budgétaire!

La justice fiscale est à la justice ce que la musique militaire est à la musique. Le mode de pensée socialiste prévalant en France est encore resté bloqué aux premières lunes du marxisme: les riches, coupables de l'histoire au travers du prisme de la lutte des classes, doivent être sacrifiés sur l'autel de la collectivité, la méthode fiscale étant un outil tout à fait approprié.

L'exil fiscal représente évidemment une faille dans leurs plans. Le Mur de Fer qui a scindé l'Europe pendant la guerre froide n'était pas destinée à empêcher les gens de rentrer, mais bien de s'enfuir, dans une application très concrète du socialisme réel.

Pourtant, on cherchera en vain en quoi les actes de M. Arnault auraient quoi que ce soit d'illégal, ou même d'immoral. La critique est d'autant plus amusante qu'elle vient de ceux qui clament à tout crin que tout individu a le droit d'émigrer dans un autre pays pour y chercher un avenir meilleur. A ce qu'il semble, comme dans toute bonne utopie, certains sont plus égaux que d'autres.

Le pire dans cette affaire est que Bernard Arnault a plusieurs fois insisté pour affirmer qu'il était et resterait fiscalement domicilié en France, et continuerait à payer ses impôts dans l'Hexagone. D'aucuns affirment que sa démarche serait liée à un "projet d'investissement sensible", peut-être lié à la législation belge elle-même. Peu de gens ont cru à cette déclaration - et pas que dans les couloirs de Libération - et ajoutent aux insultes l'accusation de mensonge.

Réalisent-ils seulement qu'à agir ainsi, ils donnent une excuse en or à M. Arnault pour faire exactement ce qu'ils lui reprochent? Après un tel déferlement de haine, le richissime homme d'affaire français aurait beau jeu d'annoncer son exil fiscal en Belgique. "Ma démarche de double nationalité sert une démarche personnelle engagée depuis plusieurs mois, et ne doit faire l’objet d’aucune interprétation politique", avait-il expliqué avant l'affaire. Aujourd'hui, alors que cette interprétation politique lui est imposée, il aurait tort de continuer à se sacrifier fiscalement pour une telle brochette d'ingrats.

C'est sans doute la meilleure leçon à leur rendre.

08 septembre 2012

Bienvenue en Stagflation

Mario Draghi a parlé. La BCE imprimerdraghi.jpga ce qu'il faudra pour sauver l'illusoire monnaie unique européenne.

Pour une première analyse assez vraisemblable des conséquences, il faut évidemment lire Contrepoints.

Les marchés financiers ont reçu la nouvelle avec champagne et cotillons; outre-Rhin, la nouvelle est passée, disons, un peu plus difficilement. Cela a même conduit le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, véritable père-la-rigueur de l'orthodoxie financière, à se fendre d'une protestation, clamant que les médias exagéraient et que le plan de la BCE ne financerait pas la dette des Etats:

"Ce n'est pas le début d'un financement monétaire de la dette publique. Ce ne serait pas acceptable, mais ce n'est pas cela."

 

Le fameux humour allemand, sans doute.

Examinons le nouveau mécanisme de la BCE, Outright monetary transactions (OMT):

Ce programme sera soumis à la stricte condition que les Etats qui souhaitent en bénéficier aient auparavant fait appel à l'aide des fonds de secours européens, le FESF, provisoire, et le MES, son futur successeur. Ce qui implique des efforts accrus d'assainissement des finances publiques de la part des pays demandeurs.

M. Draghi a indiqué que ce nouveau programme (...) allait se concentrer sur les obligations de maturité courte et moyenne. Entre un et trois ans, a-t-il déclaré, précisant que trois ans était la maturité la plus efficace pour atteindre les objectifs.

Contrairement au scénario qui avait circulé dans la presse, la BCE ne va pas viser de niveaux spécifiques sur les écarts de taux d'emprunt (spreads) entre les Etats de la zone euro au-delà desquels elle interviendrait en achetant des titres de dette.

Nous n'avons pas d'objectif d'écart de taux spécifique, a déclaré M. Draghi. L'écart observé est celui entre les taux d'emprunts des pays de la zone euro et les taux d'emprunt de l'Allemagne, pays qui fait référence dans la zone.


Le programme sera donc ouvert à tout pays qui en fait la demande, ne réclamant en gage que la mise en oeuvre de mesures d'assainissement - sans aucun examen de leur efficacité - et portera sur n'importe quel montant d'emprunts sur des échéances jusqu'à trois ans. Rajoutons que rien dans sa définion n'empêche l'OMT d'être reconduit éternellement. Cerise sur le gâteau, le déclenchement pourra se faire lorsque la BCE estimera qu'il y a un écart "trop important" entre les taux allemands et les taux de tel ou tel pays selon des critères parfaitement arbitraires, et assumés comme tels.

Les hurlements de la presse allemande n'ont rien d'incompréhensible.

Toutefois, la crainte (émise par de nombreux intervenants) d'un scénario inflationniste "à la Weimar" semble selon moi prendre du plomb dans l'aile.

Non pas que l'OMT ne se mette jamais en marche. Il le sera forcément à un moment, simplement à cause de la dégradation continue de la balance des finances publiques de nombreux pays de la zone euro. Et celle-ci n'est pas près de s'arranger.

La situation d'un pays se dégradant, il appellera la BCE à l'aide, qui acceptera: il faut bien sauver l'Euro. On demandera au gouvernement du pays aidé des mesures de "rigueur" en contrepartie, qu'il s'empressera de mettre en oeuvre. Parallèlement à cela, il se dépêchera de raccourcir la maturité moyenne de sa dette pour permettre à un maximum d'obligations de passer sous la barre des trois ans permettant à la BCE de les monétiser.

Nous aurons donc un mélange de "rigueur" et de "planche à billets".

Lorsque des gouvernements font face à des difficultés financières, ils ont deux manettes à disposition: tenter de diminuer les dépenses, ou tenter d'augmenter les recettes (la procrastination n'est plus une option, crise de la dette oblige). En réalité, ils tentent au mieux 20% de l'un et au moins 80% de l'autre, pour d'évidentes raisons de clientélisme politique. Et comme nous le montre l'exemple d'Hydra en Grèce, nous avons atteint les limites du système: l'Etat n'est de plus en plus qu'un outil de matraquage fiscal pur, une main de fer sans gant de velours.

Un peu partout sur le continent, les impôts ont dépassé les limites du supportable et deviennent carrément contre-productifs, mais les experts aux manettes n'en ont cure. Un retour sur impôt décevant provoquera au pire une petite gêne auprès d'un ministre - rassurez-vous, pas de quoi lui couper l'appétit - et certainement pas une remise en cause de sa stratégie.

Le résultat est tout de même au rendez-vous: les faillites s'enchaînent, les chômeurs s'accumulent, les rentrées fiscales s'étiolent.

En deux mots: Adieu, croissance.

Or, pour qu'il y ait hyper-inflation, il faut un minimum de croissance. Les beaux billets neufs crachés par des imprimantes en surchauffe doivent bien terminer quelque part, mais où aller lorsque rien ne bouge? Ceux-là n'entrent qu'au compte-goutte dans un circuit économique anémié. Ils finissent dans quelques bulles immobilières absurdes, en art contemporain ou autres impostures, mais rien qui ne fasse "tourner" l'économie, même selon les dogmes keynésiens.

Aussi, nous allons plutôt entrer dans le marais saumâtre de la stagflation:

La stagflation est la situation d'une économie qui souffre simultanément d’une croissance économique faible ou nulle et d'une forte inflation (c’est-à-dire une croissance rapide des prix). Cette situation est souvent accompagnée d'un taux de chômage élevé.

 

On dirait presque la carte de visite de la zone euro.

L'inflation n'est pas encore "forte" mais elle monte gentiment - alors même que la monétisation officielle de la dette n'a pas encore commencé. Quant à la croissance faible et au taux de chômage élevé, c'est carton plein.

Le Japon connaît bien la stagflation, il s'y débat depuis vingt ans. Ceci dit, les différences culturelles entre les deux entités (ne serait-ce qu'entre la "diversité" européenne face à "l'uniformité" japonaise) ne permettent pas de tracer tous les parallèles souhaitables. La longue stagflation japonaise a ainsi été accompagnée d'un chômage plutôt faible eu égard aux standards européens, et de peu de troubles de l'ordre public.

Entre l'explosion régulière des banlieues, les mouvements sociaux violents et les divergences fondamentales entre Etats européens sur la conduite à tenir, la stagflation made in Europe risque d'être un poil plus sportive. Qu'on imagine seulement ce que deviendrait la France si on devait fermer le robinet des subventions...

Toutes choses étant égales, la stagflation semble évidemment un meilleur scénario qu'une inflation à trois ou quatre chiffre dans la ligne de celle de la République de Weimar et de ce à quoi elle a mené. Mais c'est aussi le choix d'une mort lente.

En lançant le mécanisme de rachat de la dette publique par la Banque Centrale Européenne, Mario Draghi vient d'esquisser le futur de la zone euro: elle ne s'effondrera pas d'un coup, non. Elle s'enfoncera dans une apathie désagréable et sans espoir, vraisemblablement pour de nombreuses années. En fait, aussi longtemps que les Allemands le supporteront.

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24 août 2012

Hydra ou l'avant-goût de révolte

De la petite île d'Hydra dans le golfe Saronique nous vient une anecdote presque cocasse sur ces Grecs-qui-refusent-de-payer-leurs-impôts. Pratiquement tout le monde a vu passer la dépêche, aménagée ici ou là et reprise de confrère en confrère.

Les faits se déroulent actuellement à Hydra. Sur la petite île de la Mer Egée, un restaurateur de bord de mer s’est vertement opposé vendredi soir à un contrôle de la brigade de la haute délinquance financière.

Interpellé et embastillé, le bistrotier est devenu le symbole d’un ras-le-bol largement partagé. En soutien, un barrage a été élevé face au poste de police. Pour interdire son transfert vers la capitale, le trafic maritime a été bloqué. Les opposants ont même coupé l’eau et l’électricité à la police.

 

grèce,fiscalitéLe site d'information Contrepoints donne une version plus complète de l'événement:

[Nos] confrères français oublient de préciser les conditions exactes de l'arrestation de ce restaurateur: il aurait fait un malaise durant son arrestation (ce qui aurait obligé la police a retarder son transfert à Athènes dans le cadre de la procédure), et dans la foulée, comme la police et les inspecteurs du fisc souhaitaient embarquer quelqu'un tout de même, le fils du restaurateur, simple employé du restaurant, aurait été arrêté, conduit au poste menotté puis finalement libéré. Ce sont ces deux événements, s'ajoutant apparemment à bien d'autres ces dernières semaines, qui ont déclenché la colère des habitants de l'île d'Hydra qui s'estiment persécutés.

 

Les informations dépassant la dépêche d'agence n'étaient pas si difficiles à dénicher, puisqu'on les trouve dans la presse grecque.

Tout cet épisode pourrait servir comme illustration de l'incompétence, du simplisme voire de la partialité de certains médias, s'il en était besoin ; mais je crois qu'au-delà de son traitement médiatique, une étape sérieuse vient d'être franchie sur Hydra.

Selon Frédéric Bastiat, l'Etat est la grande fiction au nom de laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Une définition aussi iconoclaste fait hausser le sourcil de ceux qui la découvrent ; irrité, chacun rappellera doctement que sans l'Etat il n'y aurait ni routes ni ponts (ah bon?), pas d'école (comme si celle-ci n'était pas antérieure à celui-là de quelques siècles), pas d'hôpitaux (encore une erreur) et ainsi de suite...

La longue litanie convenue sur l'Etat-providence-indispensable-à-nos-vies a de multiples objectifs, comme rappeler publiquement l'allégeance de l'orateur tenant ce discours ou maintenir la cohésion sociale en répétant le credo - car c'est bien d'une prière dont il s'agit. Comme n'importe quelle croyance, l'indispensabilité de l'Etat est un axiome. Elle doit être admise sans démonstration. Que l'illusion se dissipe et tout peut arriver, comme sur Hydra.

A y regarder de plus près, il n'y a pas grande différence sur l'île entre le comportement de collecteurs d'impôts envoyés par Athènes et ceux d'une mafia quelconque décidée à extorquer davantage au nom de Dieu sait quel racket à la "protection". Dans les deux cas se succèdent intimidation, justifications plus que douteuses, prise d'otage et révolte compréhensible de la population devant des méthodes de gangster - la seule différence étant le port de l'uniforme par les hommes de mains de l'Etat grec.

Certes, on me rétorquera qu'à la différence d'une mafia, les collecteurs d'impôts du gouvernement sont "légitimes", qualificatif magique qui devrait suffire à faire taire toute protestation. Pourtant, l'argumentation n'a pas fait mouche auprès des habitants d'Hydra, loin s'en faut.

D'où les agents de l'Etat grec tirent-ils leur "légitimité"? De la démocratie? Non seulement l'hypothèse est saugrenue - aucun système honorable n'octroie à 50.1% des électeurs un pouvoir absolu sur toute une population - mais elle devient carrément grotesque dès lors qu'on examine l'histoire récente des gouvernements grecs, depuis la démission forcée du premier ministre Georges Papandréou en 2011 (débarqué sous pression européenne pour avoir justement voulu soumettre les mesures de rigueur à un référendum, ce qui ne manque pas de sel...) jusqu'aux élections faites et refaites en 2012. A moins qu'on ne jette un oeil au système politique grec et à ses 50 sièges-bonus à l'Assemblée, réservés au vainqueur. Et c'est de ces institutions bancales et de cette tragi-comédie élective que jaillit une légitimité devant laquelle chacun devrait s'incliner? Allons donc!

Mais les discussions de salon sur le ridicule achevé de l'Etat grec et le comportement de ses serviteurs ne sont, hélas, qu'une partie du problème. Le reste est plus sérieux.

La Grèce traverse une récession depuis cinq ans. Le taux de chômage atteint 23%. Qui va sortir la Grèce de la misère, créer de la richesse, générer des emplois? Au vu des ressources dont dispose le pays, je dirais, typiquement, le secteur du tourisme - y compris des restaurateurs comme celui qui vient de se faire expulser manu militari de son commerce.

Les contrôleurs du fisc lui reprochaient de ne pas fournir de reçus à ses clients, un cas classique d'évasion fiscale. Mais de quelle marge de manoeuvre disposait-il en réalité, lorsque l'obéissance à la frénésie de prélèvements de l'Etat grec l'aurait poussé à la faillite? Face à des exigences insolubles, la fraude n'est pas une solution de facilité, mais de survie. De fait, le travail au noir se répand dans la société grecque. Endémique autrefois, il semble aujourd'hui indispensable. Même les fonctionnaires de l'Etat en charge de le combattre se laissent corrompre plutôt que de l'endiguer.

grèce,fiscalitéMenée par une classe politique incapable de couper dans les dépenses, la Grèce s'est enfoncée pour de bon dans la terra incognita de l'extrémité droite de la Courbe de Laffer. En d'autres termes, elle applique aujourd'hui l'adage selon lequel "trop d'impôts tue l'impôt" avec un acharnement qui force le respect.

Sans revendications, sans idéologie, sans arrière-pensées, les habitants d'Hydra se sont retrouvés dans le rôle étrange de guérilleros de la libre-entreprise - défendant un entrepreneur local contre un pouvoir central distant et peu légitime, à l'utilité discutable, lui-même ne se manifestant que dans une démonstration de force pour exiger son dû. La fronde qui a agité l'île n'a pas donné lieu à des débats politiques échevelés ; c'était simplement l'occasion pour les habitants de secourir l'un des leurs, un homme dont l'activité ne nuisait visiblement à personne et dont l'incarcération tumultueuse a semblé profondément injuste.

D'une certaine façon, les habitants d'Hydra pourraient être des précurseurs. L'activité économique grecque continue de s'enfoncer: 68% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté. Alors que son appétit fiscal ne connaît plus de limites et que l'économie souterraine sera bientôt la seule à fonctionner encore, l'Etat grec se mue peu à peu en outil de prédation pure. Les masques tomberont alors; l'Etat ne sera plus la grande illusion astucieusement dévoilée par Frédéric Bastiat, mais simplement un parasitisme répressif de la plus grande violence, auto-justifié par un vernis démocratique fort mince.

Avec la loi pour lui, l'Etat se défend bien, et gageons qu'il emploiera ses dernières forces à stériliser les îlots de richesse encore à sa portée sous couvert de recouvrements fiscaux. Mais quand tous les entrepreneurs, tenanciers de petits commerces et autres dirigeants de PME auront fui, mis la clef sous la porte ou disparu d'une façon ou d'une autre, que fera-t-on alors?

D'ici peu de temps - si ce n'est déjà le cas aujourd'hui - simplement parce qu'ils survivent sans tout sacrifier à un Etat dévorant, tous les Grecs seront coupables d'évasion fiscale, de travail au noir, de fraude et tutti quanti. L'Etat n'aura qu'à ouvrir l'annuaire pour piocher par milliers des "criminels fiscaux" à jeter en prison. Peut-il les enfermer tous? Mais qu'en fera-t-il? S'emparer de leur patrimoine et les punir durement selon de belles lois fiscales votées à l'unanimité ne ressuscitera pas la prospérité pour autant. Quant aux prisonniers de droit commun, le gouvernement d'Athènes n'a même plus de quoi les nourrir aujourd'hui.

La création de richesse ne se décrète pas.

Les spasmes préalables à l'effondrement d'un Etat-providence sont les plus brutaux. Entre les institutions publiques et le commerce des entrepreneurs, les Grecs vont être amenés à choisir assez vite leur moyen de survie. N'en déplaise à tous ceux qui vouent un culte à l'Etat, il est probable, comme dans le cas d'Hydra, que les Grecs préfèrent leur gagne-pain à leur percepteur.

21 août 2012

La guerre, bien propre sur elle

Il aura fallu plusieurs semaines pour qu'une directive expédiée le 26 juillet dernier par le Ministère de la défense italien parvienne jusqu'aux humbles pages du Matin en Suisse, seul journal à évoquer l'affaire, apparemment. Le sujet est particulièrement sensible, ce qui explique sans doute cette étrange discrétion.

Que demande la directive? Que les militaires de carrière italiens renoncent aux tatouages et autres piercings. Les soldats sont néanmoins autorisés à porter quelques dessins ou de petits anneaux à condition qu’on ne les voie pas et... Qu'ils en avertissent leurs supérieurs (oui, vraiment!).

Supérieurs qui pourront d'ailleurs effectuer des "contrôles ponctuels" pour vérifier l'uniformité virginale de la peau de leurs soldats. Belle ambiance de caserne en perspective.

Dans l'armée italienne comme ailleurs, le tatouage est signe d'appartenance, victoire de sur la douleur, souvenir et moyen d'identification. Alors même que l'armée réclame parfois à ses hommes de risquer leur vie, cet attachement soudain pour des considérations à fleur de peau, si j'ose dire, a quelque chose d'étrange. Quelle mouche a donc piqué le Ministère de la défense?

Les explications fournies dans le document livrent quelques pistes:

Le document interdit aussi les tatouages ayant une référence "obscène d’un point de vue sexuel, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée". Le message est clair: pas de croix gammée, de Christ ou de tête de mort, synonyme de fascisme et d’intolérance, affirme le Ministère de la défense.

 

Obscène, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée... Du point de vue de la sensibilité exacerbée des musulmans, car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Bien que le journaliste en charge de l'article se soit senti obligé de mentionner la croix gammée (histoire de mieux faire passer la pilule auprès de ses lecteurs occidentaux je suppose) les disciples de Mahomet risquent peu de défaillir à la vision d'un tel emblème, en tous cas ni au Bengladesh, ni en Turquie, ni au Qatar, ni en Afghanistan, ni probablement dans aucun autre pays du même genre. On reste aussi dubitatif sur l'érotisme imputable à un tatouage de femme gravé sur le biceps d'un soldat musclé. Reste les symboles qu'on ne veut pas évoquer, c'est-à-dire le Christ ou la croix chrétienne (synonymes apparemment de "fascisme" et "d'intolérance" selon le Ministère).

Un certain Massimiliano F., retraité de la marine, n'y va pas par quatre chemins:

"Il faut se rendre compte de l’effet dévastateur que peut avoir un petit crucifix imprimé sur les biceps saillants d’un guerrier italien en poste en Afghanistan par exemple."

 

italie,tatouage,arméeUne réalité que le courrier du ministère tente pudiquement d'aborder:

De fait, la directive évoque le nombre grandissant de soldats de carrière expédiés dans des zones à risques dans le cadre de missions internationales. Des zones où les populations musulmanes, généralement majoritaires, pourraient éprouver un sentiment de malaise et de grande défiance face à un soldat exhibant un crucifix ou une sirène à moitié nue.

 

Pourraient. Malaise. Grande défiance. Que de tournures alambiquées! Tout cela pour traduire les glapissements et la haine de musulmans ivres de rage à la simple vue d'une croix tatouée. "Les croisés sont de retour!" "Mort aux infidèles!" Les répliques suivantes ne sont pas trop difficiles à imaginer...

Évidemment, la préoccupation du Ministère de la défense italien concerne probablement la vie de ses soldats. Mais s'y prend-t-il de la bonne façon? A partir du moment où Rome abrite la Cité du Vatican, peu de chances que des islamistes s'accomodent des troupes italiennes sur place, tatouages ou non. Et à supposer que la directive ait été conçue en pensant aux civils, elle n'en est que plus insultante: ceux-là sont rabaissés au rang d'animaux stupides réagissant aveuglément au moindre stimuli.

Nul doute que le Waziristan abrite des individus aussi vindicatifs. Mais des islamistes enragés capables d'attaquer à vue, ne serait-ce pas précisément le genre d'ennemi que les soldats occidentaux viennent combattre?

Les musulmans, islamistes ou non, n'apprécient pas forcément pas les symboles chrétiens et c'est leur droit le plus strict. Mais au moins comprennent-ils et respectent-ils force et dignité. Quelles qu'aient été leurs intentions, les hauts stratèges du Ministère de la défense italien ne peuvent provoquer que des effets désastreux. Leur décision mine directement le moral des troupes. Loin de susciter la reconnaissance des autochtones, elle les insulte, tout en faisant passer les Italiens pour des couards. Elle attise encore davantage la haine des islamistes locaux, qui auront beau jeu de dénoncer la veulerie de soldats sans fierté et la croisade masquée d'un Occident hypocrite.

Une guerre, quelle qu'elle soit, n'est pas qu'un affrontement militaire, mais aussi une confrontation des valeurs. Un camp qui a honte des siennes et se met en quatre pour ne pas déplaire à l'ennemi a-t-il la moindre chance de l'emporter?

15 août 2012

François Hollande, un président normal

François Hollande fête ses 100 premiers jours à la tête de la République Française, une étape symbolique signant habituellement la fin d'un "état de grâce" dont le président français n'aura pas bénéficié, crise oblige. Cela ne l'empêche pas de poursuivre contre vents et marées sa quête de normalité: repos tranquille à Brigançon, voyages en TGV, rencontres plus ou moins improvisées avec des Français communs pour quelques poignées de mains, sous l'objectif des photographes.

Selon François Jost du Nouvel Observateur, la normalité de François Hollande serait un faux débat - mais le journaliste ne fait que tresser des louanges à M. Hollande, dont la présidence normale serait simplement "une réponse à une hyper-présidence [de Nicolas Sarkozy], qui dépassait très largement les attributions du président, qui n’est ni le chef du gouvernement ni un chef d’entreprise" et dont le rêve caché aurait été, horreur suprême, de "diriger la France comme une entreprise".

Nicolas Sarkozy n'aura certainement pas laissé derrière lui une France-Entreprise florissante. Mais en prenant la normalité de M. Hollande sous cet angle, l'analyste des médias prend sans le vouloir le problème d'une façon beaucoup plus pertinente qu'il n'y paraît.

Les premières étapes du parcours de François Hollande, méticuleusement rapportées sur Wikipedia, nous renseignent de façon lumineuse sur l'individu:

En 1974, il préside la section de l'UNEF [syndicat d'étudiants gauchiste] à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il entre à HEC Paris, et y préside le comité de soutien à la candidature de François Mitterrand. Il adhère au Parti socialiste en 1979. Sorti de l'ENA en 1980, il choisit d'être auditeur à la Cour des comptes. Il est également, à cette époque, maître de conférences à l'IEP de Paris, où il donne des cours d'économie aux étudiants de troisième année jusqu'en 1991.

En 1981, à la suite de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République, François Hollande devient chargé de mission (toujours à propos d'économie) pour l'Élysée, à l'époque où le nouveau pouvoir entame sa politique de relance par la demande (relance keynésienne) et de nationalisations. (...) De 1983 à 1984, il est le directeur de cabinet des deux porte-parole successifs du troisième gouvernement de Pierre Mauroy : Max Gallo et Roland Dumas. (...) À l'Assemblée nationale, il devient secrétaire de la Commission des finances et du Plan et rapporteur du budget de la Défense.

 

A la suite de quoi, grimpant patiemment les marches du pouvoir et tissant son réseau, par un mélange de chance, d'opportunisme et de faveurs échangées, le politicien professionnel deviendra porte-parole puis Premier Secrétaire du Parti Socialiste, avant d'accéder à la candidature socialiste pour la présidentielle et de se faire élire face à un Nicolas Sarkozy dont plus personne ne voulait.

Sans jamais produire quoi que ce soit, François Hollande aura confortablement vécu, sa vie durant, aux crochets des contribuables. Son seul épisode hors de la classe politique s'est limité à un passage à vide durant les années 90 au cours desquelles, par le tour de passe-passe d'une équivalence de diplôme, il se trouva une retraite de quelques mois au sein du cabinet d'avocat de son ami Jean-Pierre Mignard. Peut-on vraiment parler de création de valeur?

Ironiquement, le manque patent d'expérience de l'énarque dans le secteur privé ne l'a pas empêché d'enseigner l'économie pendant plusieurs années à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris...

François-Hollande-et-sa-montre-à-lenvers.pngDans le sens où il est le pur produit, la quintessence même, de sa classe politique, François Hollande est donc un président français normal - extrêmement normal.

Les accointances, les réseaux d'influence et les faveurs retournées sont certainement d'excellents outils pour propulser une carrière vers les sommets. On peut même décerner les lauriers de la persévérance à M. Hollande, tant il a réussi à tracer son chemin au milieu d'autres prédateurs carriéristes tels que lui. Mais ces performances remarquables ne sont d'aucune utilité en situation de crise. L'entregent et la diplomatie ne permettent pas à elles seules de générer des revenus, de rassurer les marchés sur le long terme, de réduire les coûts de fonctionnement d'un Etat et de libérer la croissance du secteur privé.

Quelles que soient les belles qualités que chacun attribuera à François Hollande, il n'a montré dans sa carrière aucune de celles qui permettent de créer de la richesse, ni même aucune compréhension à l'égard de ceux qui en sont capables, les PME hexagonales. Au contraire, bâtissant sa fortune sur des rentes de situation et affichant son mépris pour les "riches" - c'est-à-dire, non pas les détenteurs de patrimoine comme lui, mais bien les entrepreneurs qui ont le malheur de réussir - il n'a cessé d'afficher son attachement au mode de pensée socialiste qui étouffe la France.

Diriger la France comme une entreprise, quitte à ce que ce soit d'une façon aussi médiocre que son prédécesseur? Si seulement! Mais M. Hollande n'est pas, ne sera jamais ne serait-ce qu'un mauvais dirigeant d'entreprise. Il n'est pas sur la même planète.

Pur produit du système, François Hollande n'a pas le bagage culturel ni intellectuel pour appréhender la situation française. Bercé au milieu de ses courtisans, il s'avèrera totalement incapable de prendre les mesures énergiques adéquates face à la crise. A la place, il est et restera un président normal. Terriblement normal.

25 juillet 2012

De l'Espagne au chaos

Ayant évoqué le cas des taux espagnols il y a moins d'une semaine, je ne prévoyais pas de revenir si vite sur le sujet de la crise de la dette publique, mais l'actualité m'oblige.

spain-flag-in-fire.jpgLa dégradation subite de la situation espagnole n'est pas seulement dûe à des chiffres de croissance pire qu'attendus - à la limite, dans la zone euro, on est habitué à ce genre de nouvelles - mais aux squelettes qui semblent surgir des placards. C'est au tour des régions d'attirer l'attention et de prendre la relève dans la longue liste des maux frappant l'Espagne:

[L'économie espagnole] traverse actuellement sa seconde période de récession en trois ans, après l'explosion en 2008 de la bulle immobilière qui avait alimenté l'économie pendant plus d'une décennie. Le taux de chômage dépasse les 24% (...)

Lundi, la Banque d'Espagne a annoncé que le Produit intérieur brut (PIB) avait diminué de 0,4% au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent. (...) Aux sombres perspectives pour la croissance, vient s'ajouter la situation des 17 régions semi-autonomes espagnoles, si endettées que beaucoup ne peuvent plus lever des fonds sur les marchés.

Depuis vendredi, deux d'entre elles, Valence et Murcie, ont fait savoir qu'elles allaient puiser dans la ligne de crédit récemment mise en place par le gouvernement espagnol pour les régions à court de liquidités. Et la puissante Catalogne (nord-est), a annoncé mardi qu'elle envisageait elle aussi de demander l'aide de Madrid. La région affiche la plus forte dette des régions, 42 milliards d'euros, mais c'est aussi le principal contributeur au PIB espagnol.

D'autres régions risquent de suivre, menaçant de déborder le gouvernement de Madrid.

 

Menaçant de déborder le gouvernement de Madrid? Mais il est déjà passablement débordé - comme en témoigne un cafouillage diplomatique fleurant bon la panique, de la part de ceux-là même qui cherchent à tout prix à restaurer la confiance. Du reste, la Catalogne représente à elle seule un quart de l'activité économique espagnole. Avec un tel mastodonte appelant au secours, le gouvernement de Madrid n'est plus à une ou deux régions près.

Divers analystes donnent un aperçu sans langue de bois des perspectives de l'Espagne:

Avec des taux aussi élevés, "c'est impossible de se financer" et Madrid peut tenir "deux mois" au plus, pronostique Daniel Pingarron, analyste de la maison de courtage IG Markets."Actuellement, le Trésor a encore environ 30 milliards d'euros dans ses caisses, ce qui est suffisant pour couvrir les échéances de dette qui restent en juillet, celles d'août et peut-être celles de septembre", "mais en octobre il y a une échéance très importante", prévient-il.

"Il est évident que la situation reste insoutenable" et "l'Etat ne peut pas tenir plus longtemps, donc octobre paraît se dessiner comme la date limite", renchérit Alberto Roldan, directeur du département d'analyse boursière à la maison de courtage Inversis.

 

L'enjeu est "d'éviter un effondrement financier imminent", souligne le journal "El Economista". La plupart des analystes fixent octobre comme date limite avant le défaut de paiement.

Il serait injuste de ne mettre que l'Espagne sur le devant de la scène, car le prochain chapitre débordera des frontières. Du côté des autres pays européens, le Portugal (qui se fait petit ces derniers temps) commence à invoquer la crise espagnole et ses effets sur les exportations pour préparer l'opinion à l'annonce de son échec à tenir ses objectifs financiers. La Grèce s'enfonce toujours. L'Allemagne se prépare à perdre son triple-A, ainsi que les Pays-Bas et le Luxembourg - ainsi que, suprême ironie, le Fonds Européen de Stabilité Financière! Quand même le camion de pompier prend feu, difficile de garder son sang-froid.

L'unité de façade se lézarde. Pour de hauts responsables allemands, la Grèce est devenue un obstacle à la résolution de la crise.

Certes, tous ces déboires ne surviendront pas demain, mais la trajectoire est toute tracée. On peine à voir comment nos "élites" pourraient l'infléchir, elles qui hésitent toujours entre la taxation (tueuse de croissance) et la relance (provoquant son lot de dettes publiques supplémentaires.) La réduction du périmètre de l'Etat est encore et toujours repoussée. Elle ne surviendra semble-t-il qu'à la faveur d'une cessation de paiement toujours plus probable.

Pour l'instant, si d'autres mauvaises nouvelles ne surviennent pas, l'Espagne tiendra difficilement quelques mois. Le FESF est désormais insuffisant. L'Allemagne ne débloquera le Mécanisme Européen de Stabilité que le 12 septembre, le temps que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe statue sur sa légalité au vu des institutions allemandes. Les taux italiens à dix ans sont à 6,5%, prochain pays à sauver sur la liste.

Tout le monde connaît et appelle la mauvaise solution de court terme: laisser la BCE acheter de la dette pourrie espagnole avec des euros fraîchement imprimés. Mais ceci est totalement interdit par ses statuts, qu'elle semble tardivement respecter, et changer ceux-ci en pleine période de crise aura tout d'un joli marathon législatif. Gageons que nos politiciens y travaillent déjà. Mais le temps joue contre la bureaucratie.

Comme le dit un diplomate européen, "s'il faut intervenir massivement en août, il y a un problème".

Et nous sommes encore en juillet.