29 janvier 2012

Grèce: la tutelle ou la porte

Le forum de Davos se termine ce dimanche, date symbolique permettant de donner un petit florilège de la cacophonie sur la situation réelle en Grèce.

grece-europe.jpgLe commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn y a ainsi déclaré "qu'un accord visant à réduire la dette de la Grèce interviendra probablement ce week-end, si ce n'est pas ce vendredi" - hum, je crois que pour vendredi, c'est râpé. Et le week-end risque d'être long. De son côté, le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a estimé que la "zone euro a fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette qui la mine depuis décembre 2009".

Sortir durablement, quelle jolie formule!

Bizarrement, ces progrès "spectaculaires" n'empêchent pas certaines voix discordantes au sein des mêmes institutions européennes, dans lesquelles on perçoit distinctement le timbre de la panique:

Le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso a appelé à tout faire pour éviter un défaut de paiement de la Grèce, dans un appel implicite à accroître l'aide au pays si nécessaire.

 

De son côté, le président de l'Eurogroupe et chef du gouvernement luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, dans un entretien dans le quotidien autrichien Standard, a déclaré que les Etats créditeurs de la Grèce devraient "renoncer à une partie de la dette grecque", comme les banques privées.

La question est centrale, car jusqu'à présent l'Allemagne exigeait que seul le secteur privé participe au désendettement de la Grèce. Selon le discours officiel, celui-ci serait "sur le point" d'accepter une décote qui laisse rêveur: il troquerait ses obligations contre des titres à 30 ans, portant sur environ 30% de la valeur initiale (soit une décote de 70%!) et avec des taux d'intérêt annuels quelque part entre 3 et 4%. Le tout de façon purement volontaire, bien entendu...

Et malgré tout, cela ne suffira pas!

Les autorités de la zone euro ont usé de tous les subterfuges possibles pour renégocier la dette grecque sans événement de crédit à cause des fameux CDS (une arnaque qui risque bien de se retourner contre eux, comme je l'explique ici). Mais c'est oublier un peu vite que l'Europe et le monde sont au chevet de la Grèce depuis un moment déjà, au travers de multiples organismes: FMI, Fonds Européen de Stabilité Financière, Banque Centrale Européenne. Organismes qui ont finalement ramassés pas mal de papier grec dans leur bilan. Doivent-ils eux aussi appliquer une "décote volontaire"? C'est toute la clé du débat qui se joue en coulisses.

L'enjeu est de taille, comme l'explique Irène Inchauspé dans les colonnes du Nouvel Observateur. La BCE a acheté pour environ 45 milliards de titres grecs pendant l'été 2011 avec une remise de 25 à 30% sur la valeur nominale des titres, qui commençaient déjà à se brader.

N'étant pas soumise à l'offre inique faite aux créanciers privés, la BCE peut récupérer le nominal de ces titres à expiration - à supposer que la Grèce se redresse et soit en mesure de payer, ce dont on peut douter. Elle touchera alors un joli pactole.

Mais si la Grèce boit la tasse et que la BCE est elle aussi amené à "faire un effort", elle devra ramener la valeur des titres à 30% de leur valeur faciale, comme les autres, soit une perte sèche de 16 milliards d'euros. On comprend que Mario Draghi tousse un peu.

Tant le FMI que le FESF sont dans la même situation: ils ont fait des prêts à la Grèce, pas des dons. Les taux étaient préférentiels mais ils s'attendent à retrouver leur mise. Le FMI est quelque peu protégé par son statut de créancier privilégié, il sera remboursé avant tout le monde si la Grèce rembourse qui que ce soit. Il n'en est pas de même pour le FESF. Une décote infligée aux obligations grecques obligerait les pays actionnaires à faire jouer leurs garanties et provisionner les pertes. Cela affectera joliment le bilan de l'Espagne et de l'Italie, deux contributeurs du fonds dont on connaît la forme olympique en ce moment; mais aussi l'Allemagne, qui estime avoir assez versé dans le tonneau des Danaïdes. Et l'Allemagne a misé toute sa crédibilité sur le fait que Nein, elle ne remettrait pas la main au porte-monnaie pour secourir l'Europe du Sud.

On le voit bien, même si un accord est finalement signé avec le secteur privé dans la joie et l'allégresse (promettant deux ou trois jours de hausse boursière) rien ne sera résolu.

Les tensions sont énormes. Elles viennent de se concrétiser samedi en deux communiqués. Le premier, intitulé "des pays de la zone euro veulent un contrôle UE de la Grèce" annonce franchement la volonté de mise sous tutelle d'Athènes:

Certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne, veulent un contrôle européen permanent du budget de la Grèce, a déclaré samedi à l'AFP une source européenne. Il y a des discussions et des propositions au sein de la zone euro, dont une de l'Allemagne pour renforcer le contrôle des programmes et des mesures sur place, a déclaré cette source sous couvert d'anonymat, confirmant une information du Financial Times. Une expertise externe sur place pourrait être pilotée par les institutions européennes et devrait aussi avoir certains pouvoirs de décision, a ajouté cette source. (...)

Selon le Financial Times, un commissaire désigné par les ministres des Finances de la zone euro aurait le pouvoir d'opposer son veto à des décisions budgétaires prises par le gouvernement grec. Ce projet circule alors que des discussions se poursuivent à Athènes sur un effacement partiel de la dette grecque par ses créanciers privés, et que les dirigeants européens doivent se réunir lundi à Bruxelles pour adopter un nouveau traité budgétaire européen.

 

Les négociations en vue de cette mise sous tutelle impliquent les plus hauts niveaux de l'Etat allemand.

A moins d'une demi-heure d'intervalle, la réponse grecque fuse, "la Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE sur la politique budgétaire" (tout en confirmant l'existence de négociations diplomatiques à ce sujet):

La Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE en matière de politique budgétaire, ont indiqué à l'AFP des sources gouvernementales grecques, réagissant à une proposition notamment allemande en ce sens présentée à la zone euro.

Il y a effectivement un non-paper (note informelle) qui a été présenté à l'Eurogroupe pour la mise sous contrôle européen permanent du budget de la Grèce, mais la Grèce ne discute pas d'une telle éventualité, il est exclu que nous l'acceptions, ces compétences appartiennent à la souveraineté nationale, ont indiqué ces sources, après qu'une source européenne à Francfort eut confirmé l'existence d'une proposition de ce genre émanant de certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne.

 

La réaction du gouvernement grec est compréhensible: la Grèce n'a pas vocation à être une colonie de l'Union Européenne. Pour peu démocratique que fut la mise en place des dirigeants actuels d'Athènes, leur légitimité est à des années-lumière d'un gouverneur de province nommé par Bruxelles. La réaction du peuple grec serait encore plus énorme; il ne faudrait pas envoyer juste un commissaire, mais carrément une force de maintien de la paix.

Malgré les discours véhéments, ce n'est pas demain la veille qu'on verra des tanks aux couleurs de l'Union patrouiller dans les ruelles du Pirée pour faire respecter le couvre-feu. Du reste, au vu de l'état de santé "resplendissant" des autres pays de la zone euro, on se demande bien quelles nouvelles recettes mirobolantes les élites européenne pourraient appliquer à la Grèce pour faire mieux. Des hausses d'impôt? Une baisse du salaire des fonctionnaires? Une décote volontaire de la dette négociée auprès des débiteurs? De grands projets nationaux de construction?..

Au milieu de ce tourbillon "d'accords imminents" et de "progrès spectaculaires" où ne sait plus où donner de la tête, la vérité pourrait être à la fois plus simple et plus perverse. Les dirigeants de la zone euro pourraient enfin avoir ouvert les yeux et réalisé que la Grèce ne s'en sortira pas sans passer par la case faillite.

La seule stratégie possible se limiterait dès lors à préserver les apparences.

volker-kauder.jpgL'interview de Volker Kauder dans le Spiegel Online où il explique que "la Grèce doit partir d'elle-même" de la zone euro prend tout son sens dans ce contexte. Le chef du groupe parlementaire de la CDU/CSU au Bundestag définit clairement la stratégie.

J'oubliais, M. Kauder est un des interlocuteurs allemands haut placés participant au projet de contrôle européen permanent du budget de la Grèce énoncé ci-dessus - simple coïncidence!

Comme il n'est pas question officiellement de forcer la Grèce à abandonner l'euro, ni de lui imposer une faillite, ni de l'évincer de l'Europe, et comme il n'est pas question non plus de laisser la marque indélébile d'un défaut de paiement d'un pays membre sur le CV de la zone euro, la seule sortie possible doit donner l'impression de venir d'Athènes.

Il faut que les autorités grecques décident d'elles-mêmes d'abandonner la zone euro et peut-être l'Europe avant de faire faillite, proprement, dans leur coin.

Si les autorités héllènes ne suivent pas ce scénario, il suffira de les y pousser. On leur présentera donc des conditions de soumission de plus en plus inacceptables - une mise sous tutelle budgétaire du pays, par exemple - jusqu'à ce qu'elles finissent par claquer la porte.

Les discussions entre l'Europe et la Grèce évoquent un couple battant de l'aile où l'un des deux commence à se comporter de façon odieuse pour forcer l'autre à mettre un terme à la relation.

Selon toute vraisemblance, la situation grecque est tellement catastrophique et les perspectives de sortie de crise si improbables que les acteurs institutionnels (les autres pays membres de la zone euro, le FMI et la BCE) en seront pour leurs frais, quelle que soit l'issue des négociations avec les créanciers privés. Perdu pour perdu, autant couper la branche pourrie de l'arbre, pensent-ils; seule l'incertitude des conséquences de l'éviction de la Grèce sur le secteur bancaire les freine encore, ainsi que quelques traités qu'il faudrait "retoucher". Mais rien d'incontournable.

L'idée de la zone euro unie et indivisible a vécu.

Et bien entendu, une fois le dossier grec refermé dans plus ou moins de douleur, il faudra s'attaquer à la faillite suivante, celle du Portugal.

Oui, vraiment, la zone euro fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette. Et avec quel panache!

24 janvier 2012

Grèce: les arbres vaincus par la crise financière

Qui aurait cru que même Mère Nature se mettrait à souffrir à cause du surendettement de l'Etat grec? C'est pourtant exactement ce qui se passe, de façon très logique d'ailleurs, comme nous le relate cette dépèche de l'AFP:

Grèce: la crise et les taxes sur le mazout font tomber les arbres

ATHENES - La coupe sauvage de bois de chauffage est en pleine expansion en Grèce, face à une montée en flèche des prix du mazout et une réduction des crédits publics pour la gestion forestière, a indiqué mardi l'Union panhellénique des ingénieurs forestiers.

Il n'y a pas encore de menace sur les écosystèmes forestiers, mais l'Etat doit agir vite, il faut se souvenir de ce qui s'est passé en Albanie à la chute du régime communiste, quand même les arbres longeant les routes étaient coupés, a affirmé à l'AFP le président de cette Union, Nikos Bokaris.

Après constatation d'abattages illégaux, les services forestiers ont émis 1.500 plaintes en 2011, soit deux fois plus que l'année précédente, dans un pays où 70% des forêts sont publiques, le reste appartenant pour l'essentiel à des institutions religieuses.

La branche grecque de l'ONG environnementale WWF s'est aussi émue du problème. Selon son responsable pour les forêts, Konstantinos Liarikos, il y a selon les régions des cas divers, soit d'actions individuelles, soit d'activités organisées par des réseaux de vente.

Le phénomène n'est pas nouveau dans un pays où le chauffage au bois reste fréquent, et les immeubles récents, même à Athènes, sont souvent équipés de cheminées alors que les coupes encadrés par l'Etat ne suffisent pas à répondre à la demande, surtout couverte par des importations en provenance des Balkans.

Mais selon M. Bokaris, la crise économique a fait la différence, entre la hausse du prix du mazout, quasi-multiplié par deux en 2011, et la baisse des crédits alloués à la gestion publique des forêts, passés de près de 20 millions d'euros ces dernières années à désormais moins de 10 millions, dans le cadre des mesures d'austérité dictées à la Grèce surendettée par l'UE et le FMI.

 

Arbre_Coupe.jpgTout est dit. L'Etat grec est aux abois (sans jeu de mots). Il augmente donc les taxes sur tout ce qu'il voit, démesurément, dont celles sur le mazout - une ressource typique dont l'utilisation passe par des canaux faciles à surveiller: cuves de stockage, entreprises spécialisées, camions-citernes agréés...

Le mazout devient hors de prix pour les Grecs, ce qui n'est pas un problème pour les vaillants membres du gouvernement. Mais voilà l'imprévu. Pour leurs besoins de chauffage, les Grecs se tournent vers le bois de chauffage, une ressource naturelle, accessible, bon marché, et hors du contrôle de l'Etat et de ses taxes. Catastrophe!

La désagrégation de l'Etat grec s'accompagne de nombeux phénomènes sociologiques, dont nous n'avons même pas idée. Toutefois, cette péripétie sur le thème du chauffage m'inspire quelques remarques:

  • Dans une crise économique, les impératifs de survie l'emportent sur les considérations écolo-bobo-générations-futures-développement-durable sur lesquelles on pouvait gloser par beau temps.
  • La Grèce expérimente à l'échelle 1:1 la fameuse décroissance prônée par nos écologistes. La vérification empirique montre que ça ne semble pas faire beaucoup de bien à la nature.
  • Les mêmes écolos qui prêchent le changement de mode de vie à chaque repas protestent contre ce virage 100% renouvelable. Remplacer le pétrole par le bois ne leur fait pas du tout plaisir si le bois en question n'a pas eu leur bénédiction. On dirait même qu'ils préfèreraient qu'on en reste au bon vieux mazout!
  • La dépèche n'en parle pas, mais je doute que les taxes instaurées sur le mazout rapportent beaucoup plus à l'Etat grec qu'avant, fussent-elles doublées. Un nombre toujours plus grand de gens se tourne simplement vers des moyens de chauffage alternatifs. Il faut aussi compter les frais supplémentaires qu'engendrent la surveillance des forêts pillées et la traque des contrevenants. La Courbe de Laffer est probablement respectée une fois de plus.

Seule une société prospère a les moyens de protéger son environnement. Laboratoire de la faillite, la Grèce nous en fait la démonstration.

20 janvier 2012

De la régression intellectuelle

On peut être à la fois bref et constructif. Le petit opuscule de Philippe Nemo, la Régression Intellectuelle de la France, nous en donne la preuve en dressant une analyse très pertinente de la situation du débat d'idées dans l'Hexagone.

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15 janvier 2012

Un point de situation sur la crise de la dette

La vie est injuste. La semaine dernière avait commencé sur les chapeaux de roues: enfermés dans leurs propres délires, les traders (rarement réputés pour leur appréciation pertinente de la réalité) se prenaient à rêver qu'on sortirait de la crise; les taux italiens s'effondraient pendant que les Espagnols empruntaient le double ni vu ni connu, l'argent imprimé par la BCE pour les banques commerciales faisant son office.

sarkozy.jpgTout allait bien, disons, jusqu'au vendredi 13 - ça ne s'invente pas - vers le milieu de l'après-midi, où les fourbes analystes de Standards & Poors annoncèrent soudain qu'ils dégradaient la note d'une ribambelle de pays de la zone euro, dont la France.

Enfin, "soudain", façon de parler.

La perte du triple-A français était dans l'air du temps depuis des mois. Son officialisation n'en reste pas moins gênante, puisqu'elle oblige les politiciens à en tenir compte. Plus possible de jouer les naïfs. Les manoeuvres dilatoires ne dureront pas longtemps; le centre de gravité du couple franco-allemand a franchi le Rhin pour de bon, vraisemblablement pour toujours.

Cerise sur le gâteau, en plus d'avoir dégradé la note de sept membres de la zone euro, S&P a aussi gardé la note de la France sous surveillance négative. Sachant l'équipe d'élite qui gouverne le pays (ou qui se prépare à la remplacer au nom de l'alternance) les prochaines dégradations semblent acquises.

Mais ce n'est pas tout. Les mauvaises nouvelles ne viennent pas seules. Non seulement on apprend sans grande surprise que le triple-A du Fonds Européen de Stabilité Financière est compromis, mais surtout, en Grèce, rien ne va plus. L'accord négocié avec les banques pour leur tordre le bras avec le sourire et leur infliger une décote de 50% sur la dette greque prend encore plus l'eau qu'un paquebot de croisière empalé sur un récif. Or, si les banques refusent et que la Grèce les y contraint, nous sommes en situation de défaut tout ce qu'il y a d'officiel, avec activation des garanties sur les prêts - les fameux CDS - garanties assurées par des banques européennes, qui sauteront devant l'ampleur de la facture...

François Leclerc parle de bombe à retardement sur La Tribune en expliquant plus précisément le mécanisme de la minuterie, le détonateur devant se déclencher le 20 mars. Il ne faut pas se voiler la face sur les chances de fonctionnement d'un plan vicié au départ, auquel le FMI de Mme Lagarde vient de donner le coup de grâce:

L'écart entre le montant initialement envisagé de décote de la dette de 50% et la demande du gouvernement grec de la porter à 75% n'a été que partiellement résorbé, les grandes banques ayant, semble-t-il, accepté d'accroître leur effort pour la porter à 60%. Mais le FMI est venu apporter un soutien inattendu aux autorités grecques, considérant que ce n'était pas suffisant pour que le "plan de sauvetage" puisse remplir sa fonction, étant donné la détérioration de la situation économique du pays, estimant qu'il fallait atteindre la fourchette 65-70%.

 

Il fallait être naïf comme un technocrate pour croire que 90% des détenteurs de dette grecque, possédant pour 206 milliards d'euros de créance, accepteraient sans ciller une décote de 50%, puis de 70% de leurs titres sans jamais perdre le sourire ni évoquer le terme défaut. Les Hedge Funds, "insensibles aux pressions exercées sur les banques par les autorités politiques et les banques centrales" comme le regrettent certains, ont ainsi flairé le bon coup:

[Les hedge funds] ont ces derniers mois considérablement renforcé leurs positions en rachetant de la dette grecque aux banques, trop contentes de s'en délester, et s'arrachent actuellement les titres arrivant à maturité le 20 mars prochain, à des prix bradés en raison des taux très élevés qui prévalent sur le marché secondaire. A l'arrivée, les hedge funds ont acquis le pouvoir de faire capoter l'ensemble du "plan de sauvetage" de la Grèce... Selon JP Morgan Chase, ceux-ci détiendraient avec des fonds souverains la valeur de 80 milliards d'euros de titres de la dette grecque.

Leur calcul est simple : ils attendent soit que la Grèce n'honore pas son échéance, avec pour conséquence l'activation des CDS et le remboursement de leurs pertes par les émetteurs de ceux-ci ; soit d'être remboursés par le gouvernement grec à la valeur nominale, si suffisamment d'autres investisseurs acceptent la décote qu'eux refusent, le "plan de sauvetage" fonctionnant alors. Dans les deux cas, un bénéfice substantiel est à la clé. Le risque qu'ils prennent est relativement mineur, car il faudrait pour qu'ils se pincent les doigts dans la porte que la loi grecque soit changée en urgence, vu qu'elle ne prévoit pas de clauses d'action collective (CAC) obligeant tous les investisseurs à appliquer les décisions prises par une majorité qualifiée d'entre eux.

 

La manoeuvre tombe sous le sens: les hedge funds se sont contentés de racheter à prix cassés les obligations détenues par des banques trop heureuses de s'en défaire, et prévoient de refuser la décote lors du remboursement du nominal. Comme celle-ci est "volontaire", les autorités n'ont pas le choix:

  • soit elles acceptent et remboursent effectivement l'intégralité de la somme due, permettant une grosse plus-value au détenteur de l'emprunt d'Etat ;
  • soit elles refusent, et nous sommes désormais officiellement en situation de défaut - plus de "décote volontaire" qui tienne. Les propriétaires des obligations sont donc en droit d'activer les assurances afférentes au prêt (les fameux CDS) et retrouvent encore leur mise.

C'est gagnant-gagnant - à supposer que personne ne manque d'argent pour payer toutes ces ardoises... Retenez donc la date du 20 mars!

Mais revenons en Europe pour conclure ce point de situation avec l'analyse d'Andreas Hoffert, chef économise de l'UBS, interviewé au journal de la TSR, sur la prétendue "bonne santé retrouvée" de la zone euro:

andreas_hoffert.jpg

Darius Rochebin - Andreas Hoffert, bonjour, vous êtes chef économiste de l'UBS... La grande différence, c'est l'Allemagne qui reste triple-A, la France dégradée, ça ce sera une dimension très importante.

Andreas Hoffert - Oui effectivement, ça à mon avis c'est la mauvaise nouvelle ; la dégradation de la France était prévue mais ce qui était moins prévu, c'est que l'Allemagne ne soit pas dégradée en même temps, donc M. Sarkozy ne pourra pas dire "c'est un problème européen", c'est effectivement un problème français.

DR - L'euro affaibli durablement?

AH - Oui, très certainement, parce que finalement il ne reste plus beaucoup de pays qui ont le triple-A. L'Autriche, probablement, va aussi perdre son triple-A [c'est chose acquise] donc il restera les Pays-Bas, le Luxembourg, l'Allemagne et peut-être la Finlande.

DR - Le fameux fonds de solidarité européen pour aider les pays en difficultés, alors tout s'aggrave, aujourd'hui même les négociations sur la Grèce bloquent, et ce fonds, il est affaibli par la perte de la France?

AH - Tout à fait, ce fonds était financé en grande partie par l'Allemagne et la France, les deux plus grands contributeurs à ce fonds, et ce fonds profitait du triple-A de la France qu'elle n'a plus à partir de ce soir, et donc ce fonds sera aussi dégradé... Il faut retenir que c'est quand même le fonds qui est sensé sauver les pays faibles de l'Europe qui lui-même s'affaiblit maintenant.

DR - Expliquez-nous pour être très concret. Etre dégradé ça veut dire qu'on va payer sa dette plus cher, les taux d'intérêt montent?

AH - Théoriquement ça signifie cela, ce n'est pas nécéssairement le cas, on a vu par exemple aux Etats-Unis ça n'a pas été le cas, les Etats-Unis ont été dégradés l'année passée et néanmoins les taux d'intérêt ont plutôt eu tendance à baisser, mais dans le cas précis ce qui s'est passé c'est tout simplement que les marchés ont déjà anticipé cela et on a vu les taux d'intérêt français quand même flamber vis-à-vis des taux d'intérêt allemands, le différentiel est relativement important, il est de l'ordre d'à peu près 0.8 à 1%.

DR - Il y a des complotistes, notamment des gens très pro-européens qui disent, ce soir, "l'Europe commençait à aller mieux, voilà une agence de notation anglo-saxonne mal intentionnée qui tape sur la tête de l'Europe..."

AH - Euh non, l'Europe n'allait pas mieux du tout, j'entends, nous avons eu l'année passée cinq sommets de la dernière chance, trois plans de sauvetage pour définitivement sortir l'Europe de la crise, nous allons au devant d'un autre sommet et systématiquement rien n'a été fait pour calmer cette spirale qui est une spirale de la banqueroute.

 

L'année 2012 vient vraiment de commencer.

01 janvier 2012

Dette: demandez le programme 2012!

D'après un sondage disponible un temps sur le site de 24Heures, la crise de la dette publique semble avoir été l'événement le plus marquant de l'actualité économique de 2011 auprès du panel des personnes interrogées. Les choses ne sont pas près de changer en 2012, tel l'illustre ce mignon graphique du Spiegel représentant les dettes arrivant à maturation comme autant de bombes à retardement:

time-bombs.jpg
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Certes, l'illustration date un peu puisqu'elle mentionnait encore les renouvellement de dettes de décembre de l'année écoulée. Mais il n'y a pas de raison de s'arrêter au mois d'avril, ni de se limiter à cet échantillon. Un petit tour d'horizon des principaux pays de la zone euro permet de se faire une idée plus précise des défis à relever en 2012.

greece.gifGrèce: premier pays de la zone euro sous assistance internationale, la Grèce n'est plus en mesure d'emprunter sur les marchés financiers, sauf pour quelques opérations de très court terme (3 mois) et pour des montants modestes. A titre indicatif, le marché évalue les taux grecs à 10 ans à 35%... Selon l'analyse de Natixis, le pays ne devrait pas être capable d'emprunter "normalement" sur le marché financier avant 2020 au moins. Pour ses émissions obligataires, le pays se tourne vers la ligne de crédit dont il dispose auprès du Fonds Européen de Stabilité Financière et l'aide de 200 milliards d'euros à sa disposition - tant que dure ce fonds, bien entendu.

portugal.gifPortugal: Le Trésor portugais est lui aussi hors circuit. S'il a levé encore 12 milliards d'euros en 2011, il n'a plus accès désormais qu'aux 78 milliards d'euros mis à disposition par le reste de la zone euro pour tenter de juguler la crise. Les obligations d'Etat portugaises à 10 ans sont frappées d'un taux d'intérêt à 13%, totalement ruineux.

ireland.gifIrlande: troisième pays de la zone euro bénéficiant d'un plan de soutien, Dublin n'a plus accès au marché obligataire et doit puiser dans les 85 milliards d'euros qui lui sont réservés par le plan d'aide internationale. Si l'Irlande est globalement moins mal lotie que les deux pays précédents - le pays est victime de la chute et du renflouement public de son secteur bancaire, pas d'un secteur public hypertrophié - les taux d'intérêt sont pour l'instant impraticables, autour de 8%. Des trois pays sous assistance financière, l'Irlande est celui qui aura vraisemblablement le moins de mal à revenir au marché.

germany.gifAllemagne: la dette allemande est gérée par la Finanzagentur, qui a levé 275 milliards en 2011, dont 180 en obligations de moyen et long terme. Les objectifs de Berlin sont de lever 170 milliards d'euros en 2012: moins que l'année précédente, et à un prix plus attractif compte tenu de l'évolution favorable des taux d'intérêt allemands, inférieurs à 2% pour 10 ans.

Mais tout n'est pas rose au pays d'Angela. Les risques autour de la note triple-A allemande et l'exposition à la crise de la dette publique du secteur financier et de l'Etat allemand au travers de ses participations font planer de nombreuses incertitudes sur l'état réel des finances du pays.

netherlands.gifPays-Bas: les Pays-Bas visent l'emprunt de 99.6 milliards en 2011, après avoir levé 50 milliards d'euros sur le marché obligataire.

Avec un taux d'intérêt à dix ans à 2.1% pour l'instant, l'Agence néerlandaise du Trésor n'a pas trop de soucis à se faire, le pays se situant clairement dans la partie fiable de la zone euro.

belgium.gifBelgique: tout en ayant traversé 2011 sans gouvernement, le Trésor belge a réussi à emprunter 39 milliards d'euros sur l'année. 2012 s'annonce moins faste puisque les emprunts prévus se montent à 26 milliards seulement, soit deux tiers. Néanmoins, les rendements de l'OLO belge à dix ans tournent autour de 4%, nettement plus haut que les pays de la zone euro jugés fiables. Le taux a même connu un pic à 5.8% fin novembre - la Belgique n'est pas à l'abri d'une hausse rapide et dangereuse de ses conditions d'emprunt.

france.gifFrance: la dette française est gérée par L'Agence France Trésor, qui prévoit de lever 178 milliards d'euros d'obligations à moyen ou long terme en 2012. La France doit financer un déficit budgétaire de 78.7 milliards d'euros et rembourser pour 97.9 milliards d'euros de dette à moyen terme. Elle avait en 2011 un programme de financement de 184 milliards d'euros.

Le rendement des Obligations à Terme françaises à dix ans tourne autour de 3.1%, mais ce chiffre pourrait évoluer fortement une fois que la tragi-comédie autour du triple A français sera officiellement achevée, probablement assez tôt dans l'année. Les élections présidentielles sont un autre facteur d'incertitude, vu le poids de cette fonction au sein des institutions du pays, et sachant qu'aucun des favoris en lice ne semble avoir la carrure ou la volonté d'assainir les dépenses publiques de façon crédible.

spain.gifEspagne: le pays venant de changer de gouvernement, le programme 2012 des emprunts n'est pas encore connu. Les analystes financiers l'estiment à 120 milliards, supérieurs aux 94 milliards de 2011. Le coût de la dette espagnole pourrait exploser, le rendement du Bono espagnol à 10 ans dépassant les 5%. L'Espagne est dans une situation vulnérable, sujette au moindre souffle de panique sur les marchés, sans compter que les collectivités publiques régionales sont elles-mêmes au plus mal. L'année 2012 aura vraiment valeur de test pour l'Espagne.

italy.gifItalie: le Trésor italien a émis 430 milliards d'euros de dette en 2011. Il compte reconduire la mise en 2012 avec des estimations tournant autour de 440 milliards (tous termes confondus). Selon le quotidien Corriere della Sera, l'Italie devra trouver 450 milliards d'euros en 2012. Quelles que soient les estimations - on n'est plus à quelques milliards près - la moitié des besoins italiens devront être couverts durant les quatre premiers mois de l'année, ce qui sera un véritable défi.

Le BTP italien affiche un taux d'intérêt à 10 ans de 7%, ce qui n'est guère soutenable. Plus intéressant, l'Italie est le seul pays de la zone euro à avoir procédé à une émission obligataire à la fin décembre 2011. Si l'opération a immanquablement été saluée comme un succès, ce "succès" laisse augurer d'un avenir bien sombre pour la péninsule italienne: si le taux à dix ans s'inscrit à 6.98%, celui à trois ans atteint encore 5.62%, ce qui est très élevé. On a beau se féliciter qu'il soit en baisse, avec ce que Rome se prépare à drainer au premier trimestre 2012, on sera très vite fixé sur la soutenabilité des 1'900 milliards d'euros de dette italienne sur le long terme.

Les pays de la zone euro devraient lever un total de 800 milliards de nouveaux emprunts en 2012 pour renouveler leurs obligations arrivant à échéance. Ces taux sont-ils praticables? Leur analyse sera l'objet d'un prochain billet.

En attendant, 2012 - que je vous souhaite excellente - va être une grande et longue année pour la crise de la dette publique.

23 décembre 2011

BCE: Les vannes sont ouvertes

Ceux qui suivent la lente agonie des régimes socio-démocrates sur ce blog savent que la monétisation de la dette est une sorte de "passage obligé" dans le scénario de la catastrophe.

Nous sommes entrés dans cette étape en décembre.

La monétisation de la dette consiste à demander à l'émetteur de monnaie (ici la BCE) de faire tourner la planche à billets pour payer les dépenses courantes. Les conséquences sont connues; la dévaluation de la valeur de la monnaie, c'est-à-dire l'inflation, la perte de crédibilité de la monnaie dans les échanges internationaux, et finalement, à terme, l'emballement de l'inflation jusqu'à l'hyper-inflation et l'effondrement total du système monétaire.

En bref, cela ne résout strictement rien - cela a même tendance à empirer les choses - mais permet de gagner un peu de temps. Je ne partage franchement pas l'optimisme de ceux qui pensent que ce sursis permette les réformes qui sauveront le malade; mais à la limite, nos opinions importent peu. Les décisions ont été prises, chacun aura donc tout le loisir d'examiner comment la zone euro réagira à ce nouveau traitement.

mario-draghi.jpgRevenons à ce qui s'est passé ce 21 décembre. Mario Draghi, ancien de Goldman Sachs (la banque des winners) et nouveau directeur de la Banque Centrale Européenne délie les cordons de la bourse: il a ouvert une ligne de crédit sans limite aux banques de la zone euro, pendant trois ans, avec un taux d'intérêt de 1%.

C'est Noël avant Noël.

Cette soudaine générosité n'est qu'une façade: l'opération vise moins à aider les banques qu'à les aider à acheter de la dette publique de tous les canards boîteux de la zone euro. Mais il n'est pas sûr que la manoeuvre fonctionne comme prévu.

Précisons le contexte afin que les pièces du puzzle tombent en place.

L'Europe se divise grosso-modo en deux camps. Le camp "rigoureux" ou "du nord", minoritaire mais mené par l'Allemagne, ne veut pas monétiser la dette, ou pas trop. Il estime que l'inflation n'est en rien une solution et punirait en même temps les pays bien gérés et les autres et préconise plutôt la rigueur. Le camp "latin" ou "du sud", majoritaire, auquel appartient l'Italie depuis que l'obstacle Berlusconi a été retiré, ainsi que la France, prône la souplesse, c'est-à-dire l'utilisation généreuse de la création de monnaie pour payer les dettes courantes, comme ces pays le faisaient avant la monnaie unique - une tradition qui a amené la France à diviser la valeur de sa monnaie par 100 en 1960 avec le Nouveau Franc, puis fait perdre 88% de la valeur de ce dernier avant le passage à l'euro... Et chacun se souviendra de l'immense valeur de la Lire à la même époque.

La lutte d'influence entre les deux camps s'est poursuivie pendant des mois dans les coulisses, jusqu'aux couloirs de la BCE, mais le camp latin avait l'avantage. Le directeur de l'institution, Jean-Claude Trichet, d'obédience latine, choisit ainsi de laisser courir l'inflation ou de racheter de la dette pourrie sans aucun respect pour les statuts de la banque centrale dont il avait la charge.

Le successeur de M. Trichet, Mario Draghi, est allé encore plus loin, montrant à quel point le camp latin se sent le vent en poupe, au nez et à la barbe de l'inflexible Allemagne. A peine entré en fonction, il baissait le taux directeur alors même qu'il était inférieur à l'inflation - une hérésie totalement en contradiction avec la mission de la BCE, qui est de lutter contre celle-ci. Perseverare diabolicum est, il l'a encore baissé à 1% en décembre. Deux pour-cents en dessous de l'inflation: empruntez, vous rembourserez moins!

Le message à l'intention des banques commerciales était clair, mais pourtant peu suivi. Mais pourquoi la BCE tend à ce point-là la perche aux banques commerciales de la zone euro?

Les statuts de la BCE ont été écrits à une époque où l'indépendance de la Banque et la rigueur dans la gestion de la monnaie n'étaient pas qu'un slogan vide de sens. Ainsi, la BCE n'a pas le droit d'acheter elle-même directement la dette publique émise par les pays européens, car cela détruirait toute illusion quant à son indépendance. L'Allemagne, qui a perdu le Mark dans l'affaire, y veille. Or, les dirigeants de la BCE et leurs alliés politiques essayent depuis des mois de contourner, par tous les moyens possibles, la lettre et l'esprit des textes régissant l'institution.

Les adeptes de la monétisation de la dette ont ainsi étudié une foule de scénarios. La BCE a acheté de la dette publique sur le marché secondaire - de la dette publique d'occasion - au nom de la lutte contre l'incendie financier, mais cette entorse n'a été acceptée que parce que les montants étaient limités. L'Allemagne y a mis le holà. Ensuite, les politiciens ont essayé de demander à la BCE de prêter directement au Fonds Européen de Stabilité Financière, qui est une émanation des pays membres de la zone euro, mais ont dû renoncer faute de base légale. La piste suivante, début décembre, était l'idée d'un prêt au FMI pour que celui-ci vienne au secours des pays de la zone euro, mais là encore, les statuts de la BCE ne le permettent pas.

La seule solution compatible avec les statuts de la BCE consiste à poursuivre sur la voie empruntée depuis le début de la zone euro: verser l'argent à des banques commerciales agissant en tant qu'intermédiaires pour acheter de la dette publique.

L'opération initiée par Mario Draghi le 21 décembre est extrêmement rentable sur le papier. N'importe quelle banque pourrait emprunter n'importe quel montant, disons 1 milliard d'euros, avec un taux d'intérêt de 1%, et s'en servir pour acheter de la dette étatique espagnole à 10 ans, rémunérée à 5%. 4% de marge brute annuelle pour la banque, c'est une belle somme à la clef. Et plus les banques souscrivent à de la dette publique, plus leurs profits augmentent!

On comprend l'estime dont l'ancien de Goldman Sachs jouit auprès de ses anciens confrères: à dix jours de l'échéance, il vient de sauver leur bonus de fin d'année. Les banquiers lui disent merci.

Les banques ont souscrit un total de 489,191 milliards d'euros dans les premiers jours de l'opération. C'est peu relativement aux 523 banques que compte la zone euro, mais beaucoup en valeur absolue - rappelons que le FESF "boosté" était sensé parvenir à mille milliards; dès la première semaine, les banques viennent déjà d'emprunter auprès de la BCE la moitié de ce montant.

Et la fenêtre est ouverte pour trois ans.

La BCE a vraiment fait tout ce qu'elle a pu: mettre des montants illimités à disposition des banques, pendant une période très longue, garantie, et à un coût d'emprunt plancher.

Tout ceci est bien sûr de la création de monnaie à une échelle encore inégalée.

Officiellement, la BCE ne fait rien de tout cela: les montants mis à disposition auprès des banques peuvent servir théoriquement à tout, permettre des emprunts hypothécaires, de PME, des crédits à la consommation... Mais personne n'est dupe:

Certains investisseurs espèrent (...) que, grâce à ces prêts à long terme, d'un montant illimité et bon marché avec un taux d'intérêt de 1%, l'institution de Francfort, qui se refuse à être le prêteur en dernier ressort des pays de la zone euro, comme on le lui réclame depuis des mois, va pouvoir les aider de manière détournée en permettant aux banques d'acheter davantage leurs titres de dettes publiques.

 

Les prêts souscrits mercredi représentent presque une fois et demi le montant que prévoient d'émettre l'Espagne et l'Italie en 2012, et exigent un collatéral très faible. On a du mal à imaginer que ces montants ont été réservés par les banques commerciales pour aider les PME de leur région.

Alors, pourquoi la bourse ne s'envole-t-elle pas vers le firmament, pourquoi les politiciens ne célèbrent pas la fin de la crise avec champagne et petits fours, pourquoi la crise de la dette publique n'est pas derrière nous?

Il y a plein de raisons, même pour des keynésiens indécrottables persuadés que la planche à billet est la solution. En vrac:

  • Les banques ne peuvent pas prêter une infinité d'argent, peu importe ce que leur autorise la BCE. Les ratios d'endettement comparés au fonds propres de Bâle III ne se sont pas envolés avec la décision de M. Draghi. Les montants de dette publique que peuvent acheter les banques ne sont donc pas sans limite.
  • Les pays de la zone euro sont financièrement vulnérables. Leurs notes sont sous surveillance négative par plusieurs agences de notation (ce qui est une plaisanterie, vu qu'ils ne sont plus AAA depuis longtemps) et une diminution officielle de leur note dégraderait le bilan des banques engagées sur ce chemin, à la hauteur de leur exposition.
  • Les banques sont encore échaudées par l'épopée grecque et "l'échange volontaire" de dette grecque avec une décote de 50%.
  • Une grande partie de la zone euro entrera en récession en 2012, pour une durée inconnue, et promet de dégrader encore le bilan des pays affectés. La fenêtre de garantie de la BCE ne dure "que" trois ans, soit bien moins que la durée d'un emprunt d'Etat standard (qui s'échelonne de 3 mois à 30 ans, la "durée de référence" étant de 10 ans). Bien des incertitudes subsistent donc sur la conjoncture.

Bon nombre de ces difficultés sont en voie d'être contournées. Par exemple, une fois le beau temps revenu sur le front des taux d'intérêt, les Etats pourraient à nouveau sauver des banques trop exposées à de la dette pourrie en les recapitalisant avec de nouveaux emprunts publics.

On peut aussi imaginer que les politiciens de la zone euro mettront ce répit de trois ans à profit pour réformer les traités régissant le fonctionnement de la BCE pour lui permettre une bonne fois pour toute d'acheter directement de la dette publique, dans la grande tradition des banques centrales d'Amérique du Sud... L'Allemagne d'Angela Merkel s'y opposera, bien entendu, mais même l'Allemagne ne saurait être éternellement vigilante. Mme Merkel remettra son mandat en 2013, celui ou celle qui lui succèdera pourrait s'avérer un interlocuteur plus conciliant.

Nous nous dirigeons à plein régime vers une monétisation massive, et assumée, de la dette publique. Mais rien qu'avec le mécanisme actuel, certains avancent la somme de 5'000 milliards d'euros de création de monnaie jusqu'en 2014.

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