10 août 2011

Bienvenue au Londonistan

"Le Londonistan est en effervescence", titre un quotidien aujourd'hui. Effervescence? Depuis plusieurs nuits, les boutiques sont pillées, la police a abandonné le contrôle des rues aux casseurs, et après avoir lancé sans succès la cavalerie, envisage enfin le recours aux canons à eau et aux balles plastiques. Jolie effervescence en vérité. Les Jeux Olympiques de 2012 s'annoncent prometteurs...

incendie.jpgCes tristes scènes de rues permettent même à Mouammar Kadhafi et Mahmoud Ahmadinejad de s'en donner à coeur-joie:

Considérés comme des parias par Londres et la communauté internationale, la Libye et l'Iran n'ont pas raté l'occasion pour dénoncer la répression des émeutiers en Grande-Bretagne, Tripoli allant jusqu'à affirmer que le Premier ministre britannique a perdu sa légitimité. Cameron et son gouvernement doivent partir après les manifestations populaires contre eux et la violente répression exercée par sa police contre ceux qui ont participé à ces manifestations pacifiques, a déclaré le vice-ministre libyen aux Affaires étrangères, Khaled Kaaim. (...)

Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a condamné de son côté le comportement sauvage de la police britannique face aux émeutes qui secouent la Grande-Bretagne depuis quatre jours et a demandé au Conseil de sécurité de l'ONU d'intervenir, a rapporté la télévision d'Etat. (...) Au lieu d'envoyer des troupes en Irak, en Afghanistan, en Libye pour piller le pétrole, ils feraient mieux de penser à leur population, a-t-il ajouté.  Une partie de la population britannique a perdu patience et n'a aucun espoir dans l'avenir, a-t-il affirmé.

 

Malheureusement, le dictateur iranien pourrait être dans le vrai. Une partie de la population britannique pourrait effectivement avoir perdu patience et être sans espoir. Lancer des cocktails molotov contre la police et détruire le mobilier urbain sont sans doute des exutoires pour certains enragés, mais pas un projet de vie valable. Piller des magasins et ramener chez soi un écran plat dernier cri améliorent peut-être le confort à court terme, mais pas un quartier aux commerçant et à la réputation ruinés.

De tous temps, les émeutiers sont apparus comme les incarnations les plus abouties du nihilisme, leur comportement animal traduisant une totale incapacité à se projeter dans un avenir qui, de part leurs agissements, vient singulièrement de s'assombrir.

Reste à préciser le projet de société dans lequel ladite population a perdu patience. La tolérance molle d'une société anglaise tardant à s'effacer devant le communautarisme qui la ronge, peut-être? Un article de causeur publié l'an dernier donne la couleur de l'Angleterre pendant le mythe du multiculturalisme, et de ses dérives.

Un respect inconditionnel de « la diversité culturelle couplée à l’égalité des chances, dans une atmosphère de tolérance mutuelle », comme l’affirmait Roy Jenkins, secrétaire du Home office (...) [revient] de fait à accepter sans condition toutes les normes et traditions religieuses, culturelles et sociales.

De l’aristocratie (...) qui y puisa et y puise encore une main d’œuvre à moindre coût, à la gauche travailliste qui s’en fit une clientèle électorale indispensable fidélisée par des dirigeants communautaires très écoutés, tous s’accommodaient bien volontiers du modèle britannique, loué partout pour sa tolérance et la paix sociale qu’il garantissait.

 

Les employeurs avaient leur main d'oeuvre corvéable à merci, les travaillistes leur électorat captif. Tout le monde était content - sauf les principaux concernés, macérant leur rancoeur dans les enclaves qu'on leur avait permis de construire.

Omar Bakri put décerner aux terroristes [du 11 septembre] les épithètes particulièrement bien choisis de « magnifiques ». L’intervention britannique en Irak ? illegals study islam riots_060206_london_protest.jpgTony Blair autorisa les écoles coraniques de façon trop concomitante pour être tout à fait honnête, la discrimination positive battit des records, la parité dans les médias et les administrations se fit pointilleuse. Les caricatures du prophète ? Aucune intervention policière ne vint interdire les calicots appelant au meurtre et les drapeaux danois brûlés. A ceux qui les accusait d’acheter la sanctuarisation de leur territoire, les autorités répondaient respect des religions et des cultures. « Nous devons être attentifs si nous voulons être multiculturels » précisait sans rire le directeur de l’école où les petits cochons durent se travestir en caniches [pour ne pas choquer la "sensibilité" musulmane].

 

Evidemment, cela ne pouvait pas marcher. En cédant sur tout, la société d'accueil ne se montrait pas accueillante, mais naïve; elle laissa entrer sur son sol des gens aux motivations opportunistes (aides sociales, criminalité) sans aucun projet d'intégration, et ouvrit la voie à la création d'enclaves où les immigrés recréèrent des communautés identiques à celles de leurs sociétés d'origine, jusque dans le fonctionnement légal et religieux.

Et bien sûr, tout ceci offra un terreau fertile pour le mépris du pays d'accueil, perçu comme inutile, désuet, faible, et finalement haïssable:

[Dans ce contexte] les attentats [de 2005, où des jeunes ont fait exploser des bombes dans un bus et des rames de métro] ont fait l’effet d’un réveil brutal (...) une série de sondages accablants est venue confirmer que le multiculturalisme avait sacrément du plomb dans l’aile. La moitié des musulmans ne se sentaient pas britanniques. 81% se déclaraient d’abord musulmans. 40% réclamaient l’établissement de la charia là où ils étaient majoritaires. 20% cautionnaient les attentats du 11 septembre. 32% estimaient qu’ils devaient mettre fin à la société occidentale et 7% (soient pas moins de 100'000 gaillards) souhaitaient carrément l’éliminer par la violence.

Vous avez dit société multiculturelle ? Les attentats de Londres ont mis à jour une société gangrenée par 60'000 délits racistes par an et des communautés séparées, figées par la haine, prêtes à s’entretuer comme à Birmingham en octobre 2005.

 

Beau portrait. Et les émeutes récentes à Londres et Manchester ne sont pas sans rappeler celles ayant eu lieu pendant des semaines dans les banlieues françaises en 2005, auxquelles le gouvernement n'avait réussi à mettre un terme qu'en déclarant le couvre-feu.

L'espace Schengen incarnant la protection d'une Europe sûre et confiante était peut-être un concept intéressant sur le papier, mais, outre la faillite de sa mise en application, il correspondait à des préoccupations périmées. Surveiller l'horizon n'a guère d'intérêt quand les barbares sont déjà dans les murs.

riots.jpgDe telles émeutes pourraient-elles avoir lieu en Suisse? A en croire les internautes commentant les articles de presse romands, ce serait "impossible". Cette confiance sereine, que ressentaient peut-être les Londoniens jusqu'à la semaine dernière, est probablement partagée par l'establishment politique et les forces de police helvétiques. Autant dire donc que nous ne sommes absolument pas préparés à de telles émeutes si, par le plus grand des hasards, la confiance sereine devait ne pas suffire.

La juxtaposition des enclaves communautaires conduit précisément à la ségrégation et la haine de l'autre. Pour bâtir une société saine, il faut un minimum de culture commune, de mémoire partagée - une acceptation de l'autre dont trop d'immigrés se sont permis, jusqu'ici, de s'abstenir. Plus que jamais, l'immigration doit être repensée en tenant en compte des intérêts du pays d'accueil.

Les Anglais le comprennent aujourd'hui dans les cris, la fureur et les flammes.

12 juillet 2011

Euro, le moment historique

Dans dix ou vingt ans, quand la poussière de l'effondrement de la monnaie unique européenne sera enfin retombée, les historiens reviendront sur la période que nous vivons aujourd'hui. Ils qualifieront sans doute ces mois particuliers de "moment historique." Quelles dates sortiront de la brume pour être qualifiées de décisives? Telle ou telle réunion de la Troïka? L'accouchement au forceps par le Parlement Grec d'un plan de privatisation notoirement insuffisant? La faillite bancaire prochaine dans un pays ou un autre, lorsque tous les habitants se rueront aux guichets pour retirer leurs monnaies de singe euros et les convertir en or?

Les historiens n'auront que l'embarras du choix. Mais ce début de semaine pourraient bien être une sorte de pivot mémorable dans la crise.

Après avoir déjà abandonné 3,5% vendredi soir et 3.96% lundi à la clôture, la Bourse de Milan chute encore de 3,5% ce mardi matin, pendant que le reste des places financières du monde se parait de différents tons de rouge.

A ce qu'il semble, le monde économique réalise petit à petit que l'Italie avait bien sa place dans l'acronyme PIIGS.

Le rappel tardif et brutal change complètement la donne - économiquement, mais surtout, psychologiquement.

Economiquement, l'Italie pèse plus du double de l'Irlande, de la Grèce, et du Portugal réunis - des pays "aidés" et très loin d'être tirés d'affaire. C'est la troisième économie de la zone euro. Il ne s'agit pas ici de revenir sur les défis qui attendent l'Italie, mais bien ceux qui attendent les autres pays de la zone:

La crise de la dette des pays du Sud (PIIGS) est à son paroxysme. Certains observateurs financiers vont jusqu'à dire que la crise italienne n'est plus sous contrôle. Les taux d'intérêts des obligations d'État sur 10 ans ont bondi à 5,4% aujourd'hui. Les "credit default swaps" (CDS) pour la dette de l'Italie sont montés à une vitesse menaçante. Lundi matin, ils étaient à 280 points de base - Vendredi, le prix de l'assurance sur défaillance de crédit était encore à 240. Le fait est que, si le prix des CDS pour l'Italie continue d'augmenter à ce rythme, la fin de la semaine verra à la fois la fin de l'Italie et celle de l'Euro.

 

Il y a une certaine hyperbole à envisager la fin de l'Italie et celle de l'Euro pour la fin de la semaine, mais la tendance est là, dans les courbes.

Italy_bonds_10y.jpg

Taux italiens à 10 ans

Rappelons que la Grèce s'est retrouvée à demander de l'aide lorsque ses taux longs ont atteint les 5%, rendant le renouvellement du financement de sa dette insoutenable. Elle était pourtant loin d'une Italie endettée à plus de 120% de son PIB!

Jusqu'à la semaine dernière, les élites politiques du continent étaient au chevet d'Athènes. On pourrait croire, comme le souhaiterait l'historiographie officielle, que cet empressement à secourir Zorba le Grec était mû par des objectifs nobles: un désir sincère de sauver la monnaie unique, de préserver le futur de l'intégration européenne, d'afficher une solidarité réelle envers un membre du club de l'euro, ou encore de juguler l'incendie avant qu'il ne s'étende à d'autres pays en difficultés...

Foutaises.

Si la France et l'Allemagne avaient vraiment le choix, la Grèce serait déjà repartie dans les affres d'une New Drachme dévaluée avec un bon coup de pied dans l'arrière-train et leurs fécilitations en prime, merci d'être venu, repassez quand vous serez tip-top face aux critères de Maastricht. Mais voilà, l'embarrassante Grèce doit être sauvée - non pour elle-même, mais pour prémunir d'autres acteurs des conséquences d'une cessation de paiement.

Depuis le début, les grandes manoeuvres lancées par la France et l'Allemagne n'ont qu'un objectif: sauver leurs banques nationales terriblement exposées à la dette grecque.

panade-grecque.jpg

Exposition des pays de l'UE à la dette grecque.
France, 40%; Allemagne, 34%.

Un défaut de paiement de la Grèce obligera les banques à renoncer à faire figurer le papier grec dans leur bilan. Certaines arriveront à provisionner ces pertes colossales. D'autres sauteront, provoquant une réaction en chaîne qui mettra à terre une bonne partie du système bancaire du continent. La BCE, contaminée par les obligations grecques, s'effondrera. Mais surtout, le poids de la dette des autres Etats membres s'envolera alors que la méfiance sera de mise.

Le paradigme du sauvetage de la Grèce est désormais dépassé. Les banques franco-allemandes ne sont plus seules en jeu. Il n'est plus question pour les Etats de la zone euro de sauver la Grèce, mais de se sauver eux-mêmes.

Pendant ce week-end fatidique, le spread entre les emprunts d'Etat allemands et les emprunts d'Etat français a atteint 65 points de base. Les investisseurs se rendent gentiment compte que Paris et Berlin n'offrent pas exactement les mêmes garanties de remboursement...

C'est le propre de toute crise d'aller de mal en pis. Tous les scénarios sont possibles, et désormais discutés ouvertement dans la presse. Il en est d'autres qui n'ont pas encore été envisagés dans les rédactions, comme une monétisation de la dette sur laquelle je reviendrai.

Que de chemin parcouru depuis les déclarations lénifiantes des uns et des autres. Toutes ces prétendues élites, brillant avant tout par leur incompétence, découvriront bien assez tôt qu'Internet est une formidable archive de leurs fourvoiements. Qui plaidera encore des absurdités économiques comme les politiques de relance? Qui osera encore clamer que les déficits ne sont pas un problème?

Certains auront peut-être un peu honte, à la limite, mais c'est peu probable. Ils continueront à sévir, toujours absurdement keynésiens et interventionnistes. On demande aujourd'hui la résolution de la crise à ceux-là même qui l'ont créée. Il faut avoir une foi inébranlable (et un tantinet naïve) en la classe politique qui a bâti l'euro pour croire une minute qu'elle a la moindre chance de succès.

Nous en concluons que le pire est indiscutablement devant nous.

03 juillet 2011

Dominique Strauss-Kahn: le retour de la vengeance?

Le New York Times a ouvert une brèche dans laquelle tous se sont engouffrés: le dossier de l'accusation "se serait effondré", au point de remettre en question l'ensemble du procès. Et d'aucun, en France, de voir Dominique Strauss-Kahn à la présidence.

Les tenants de la théorie du complot se sentent pousser des ailes.

Depuis le début de l'affaire, chaque camp fourbit ses armes. Un représentant de DSK est allé jusqu'au village natal de la victime, en Guinée, pour essayer d'arracher un accord à l'amiable avec sa famille. Mais le coup le plus violent porté au dossier vient du bureau du procureur lui-même. Quelle sont ces nouvelles informations?

nafissatou-diallo-victime-dsk.jpgSelon les deux enquêteurs cités par le journal américain, [Nafissatou Diallo, la femme de chambre supposée victime d'agressions sexuelles] a téléphoné à un détenu dans les 24 heures qui ont suivi sa rencontre avec Dominique Strauss-Kahn. Au cours de cette conversation, qui a été enregistrée, elle a évoqué le profit qu'il y aurait à maintenir ses accusations contre DSK. 
Ce détenu a été incarcéré pour possession de 180kg de cannabis et fait partie d'un certain nombre de personnes, qui ont transféré de l'argent, d'un montant total de 100 000 dollars, vers le compte bancaire de Nafissatou Diallo au cours des deux dernières années. 
Les enquêteurs soupçonnent la femme de ménage de faire partie d'un réseau de blanchiment d'argent.

 

La jeune femme aurait également nettoyé une autre chambre après "l'épisode DSK" et serait revenue sur les lieux une fois le directeur du FMI parti, contrairement à ses déclarations initiales. Finalement, elle aurait souscrit des abonnements téléphoniques auprès de cinq compagnies différentes alors qu'elle aurait assuré aux enquêteurs ne posséder qu'un seul abonnement (sans conteste son crime le plus abject.)

Au vu de ces révélations, je me suis empressé de relire mon premier billet sur l'affaire ainsi que mes commentaires, afin de vérifier si mes dires étaient devenus terriblement gênants. Mais en fait, non. Certes, certains aspects factuels présentés initialement on mal vieilli au fur et à mesure du déroulement de l'enquête (de même que la présentation des faits par les médias a évolué) mais le fond du débat reste tristement identique: l'inéquité entre les puissants et les faibles face à la justice, la fragilité d'une accusation parole contre parole, les casseroles du prévenu, et bien sûr, des prises de position qui sentent bon la justice de classe par les uns et les autres.

Dans une situation comme celle-ci la crédibilité est un facteur essentiel. Les jurés doivent être convaincus au-delà du doute, ce qui laisse peu de place à une accusation dont la motivation est entachée de soupçon.

sofitel.jpgChacun s'accorde à dire qu'un rapport sexuel a bien eu lieu. Les analyses ADN laissent peu de place à l'interprétation. Nafissatou Diallo a eu sur les parties génitales des hématomes reconnus par des professionnels de la santé. Mais ces éléments essentiels semblent avoir été complètement oubliés. Prenons le nettoyage d'une suite supplémentaire par la victime, le 14 mai, après son agression sexuelle présumée. Pareil comportement peut aisément s'expliquer par une situation d'état de choc et la nécessité absolue - confinant à l'absurde - de revenir temporairement à une routine. Les psychologues connaissent bien ces situations comportementales, mais aucun témoignage de ce genre ne parviendra dans les colonnes des journaux.

Le coup de téléphone passé dans les 24h à un ami détenu? Qu'y a-t-il de surprenant? Y-a-t'il un délai à respecter? La législation américaine ouvre fréquemment la voie à de larges compensations financières pour des victimes déposant plainte au civil. En écrivant cela, je n'apprends rien à personne. Quel mal y a-t-il à l'admettre? A en parler à un proche? Quitte à s'être fait violer, à essayer d'obtenir une compensation financière? Si une victime se débat pendant son agression, ce que chacun peut comprendre, faudrait-il qu'elle cesse après coup de lutter par tous les moyens possibles, comme une poursuite au civil avec dommages et intérêts à la clef? Ou alors, clamera-t-on que toute action en justice est motivée par de bas intérêts mercantiles à partir du moment où un plaignant demande plus que le franc symbolique?

Mais les révélations sur le passé de la jeune femme ou son comportement avant les faits sont autrement plus choquantes. Il n'y a pour l'heure pas le moindre soupçon de préméditation ou de complot. Le compte bancaire de la jeune femme a peut-être servi à faire transiter de l'argent sale, mais son implication ne semble pas lui avoir profité au point de la préserver de l'emploi ingrat de femme de chambre des années durant. Certes, Nafissatou Diallo n'a pas l'air d'être une sainte, mais c'est à se demander s'il faut être une sainte pour avoir le droit de porter plainte pour viol.

Dans une justice idéale (et visiblement utopique) le dossier porterait sur les faits. Des éléments de preuve mesurables et factuels. Et dans cette justice idéale, une victime de viol aurait le droit d'attaquer son violeur en justice, la victime fut-elle en délicatesse avec les services sociaux, avec un casier judiciaire, portée sur la boisson ou entrée illégalement dans le pays. La seule chose qui compte est ce qui est ce qui est reproché à l'agresseur, pas le statut social ou les relations que la victime entretient avec l'administration locale.

dsk1.jpgNafissatou Diallo mériterait peut-être une révocation de son permis de séjour aux Etats-Unis. Peut-être a-t-elle des relations fort louches. Peut-être est-elle vénale et membre d'un réseau de blanchiment d'argent. Et peut-être s'est-elle aussi fait violer par Dominique Strauss-Kahn. Tous ces éléments peuvent être vrais, simultanément.

Aujourd'hui, l'affaire DSK s'est pas mal dégonflée. Dès le début, j'imaginais mal un verdict jetant derrière les barreaux le directeur du FMI pour une quinzaine d'années - même s'il était pleinement coupable des faits qui lui sont reprochés dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan. Les moyens dont disposent la défense sont démesurés. Le bureau du procureur a eu beau jeu de révéler ces nouveaux éléments, il l'a fait seulement parce que les limiers des avocats du politicien les auraient amenés au procès.

Souiller la crédibilité de la victime est une ficelle vieille comme le monde. C'est désormais chose faite.

Aujourd'hui déjà, beaucoup pensent que tout ceci est un coup monté. Personnellement, je pense que non. Contre toute attente, selon moi ces éléments plaident en faveur de l'authenticité de l'agression sexuelle. Si Nafissatou Diallo avait comploté contre un client du Sofitel, elle aurait préparé plus soigneusement son témoignage. Elle n'aurait pas caché des détails gênants de sa vie, nuisant à sa crédibilité, qui auraient fini par être découverts. Elle n'aurait pas nettoyé une chambre supplémentaire après son passage dans la 2806, mais se serait jetée de façon théatrâle devant les caméras de surveillance de l'hôtel juste après l'événement, avec des vêtements déchirés pour faire bonne mesure. Quelqu'un prêt par convoitise à inventer un viol aurait agi avec autrement plus de sang-froid.

Dans l'hypothèse probable où le procureur de New York, Cyrus Vance, se préparerait progressivement à lâcher l'affaire, DSK pourra peut-être tenter un retour politique en France. Mais le soupçon n'est pas levé. Les électeurs de l'Hexagone pourraient ne pas être aussi prompts à en faire un saint que les journalistes et politiciens français.

23 juin 2011

La Grèce ne tombera pas seule

En Grèce, tout va super-bien. Georges Papandréou a obtenu la confiance renouvelée de son parlement, écartant ainsi un des principaux écueils au vote d'un n-ième plan d'austérité et de privatisation un peu plus tard, lequel ouvre la voie au versement d'une nouvelle tranche du plan de sauvetage européen. En attendant un deuxième plan de sauvetage européen. Le tout malgré quelques émeutes peu en phase avec l'austérité qui sied désormais aux Héllènes.

La Grèce est sauvée. D'ailleurs la Bourse se reprend... Ah, on me fait signe que non.

Acro.jpgC'est bizarre. Pourquoi les traders du monde ne se lancent-ils pas dans une bonne grosse cuite au champagne après cet enchaînement continu de bonnes nouvelles? Il faut pourtant le reconnaître, tout se passe comme prévu. Le gouvernement remanié est reconduit dans ses fonctions, la solidarité européenne est au rendez-vous (même si Angela, aux prises avec son opinion publique, avance à reculons) et avec quelques privatisations bien senties la dette grecque passera de 150% à 137% du PIB, des broutilles quoi!

Alors, pourquoi cet accès d'incrédulité?

Il faut croire que dans la grande famille de la finance, quelques individus savent encore manier la calculatrice. Citons à ce sujet une brillante étude de l'Institut Turgot, sérieuse, factuelle, pas drôle du tout, et mettant douloureusement les points sur les i:

Supposons, un instant, que la Grèce n’ait pas le soutien de l’Union Européenne et qu’elle doive emprunter sur les marchés des capitaux. Quel devrait être, alors, le taux de croissance de son PIB pour payer les seuls intérêts de sa dette (...) ? [Entre 26 et 45%]. Inutile de préciser que de tels taux de croissance du PIB ne se rencontrent pas dans l’économie réelle, même en Chine.

 

Mais cela, on s'en doutait: c'est la raisons même de la fondation du Fonds de Stabilisation Européen octroyant à la Grèce des prêts à "prix d'ami" avec un taux de 5%... Ce qui ne suffira pas.

De ce point de vue, la Grèce est prise entre l’enclume de son PIB et le marteau du montant de sa dette qui, en dehors de la charge des intérêts, continue à augmenter mécaniquement au fur et à mesure que son PIB se contracte.

A 5% d’intérêts, il faudrait à la Grèce un taux de croissance du PIB de 7,5% pour rembourser ses seuls intérêts. (...) Or, nous l’avons vu, au lieu d’une croissance de son PIB, la Grèce a subi une décroissance de 4,8% en 2010. Et, en 2011, elle se trouve actuellement sur une pente de -5%.

Ainsi, si l’on retient l’hypothèse d’une récession à 5% en 2011, (...) on peut donc estimer qu’à la fin de l’année 2011, la dette publique grecque franchira le cap des 160% de son PIB.

 

Les 50 milliards d'euro d'argent frais générés par la privatisation massive, à supposer qu'elle réussisse, seront effacés en un an à peine, par le simple truchement de la récession.

La Grèce va faire faillite, répétons-le encore une fois. L'argent qu'on lui prête maintenant - l'argent des contribuables européens - est versé à fonds perdus. Tout le monde le sait même si personne ne veut le dire. Chacun a de bonnes raisons de la fermer pour jouer la montre:

  • Les politiciens, parce qu'ils ont toujours la prochaine élection en tête et il vaut mieux pour eux qu'elle ait lieu dans le calme, l'électeur moyen étant peu enclin à soutenir les sortants - quelle que soit leur couleur politique - dans un climat d'hystérie collective.
  • Les banquiers, parce que chaque minute de calme supplémentaire leur permet de diminuer l'exposition de leur établissement aux dettes grecques pourries, lesquelles sont progressivement rachetées par le FMI, la BCE ou les fonds de solidarité européen (bref, le contribuable), ce qui leur permettra peut-être de sauver leur peau.
  • Les experts, parce qu'ils ont soutenu l'euro du début à la fin. Les déboires de la monnaie unique dévoilent sous un jour assez cru leur dramatique incompétence.
  • Les journalistes, parce que le journalisme critique est mort depuis longtemps et que les survivants éprouvent une sorte de fascination hypnotique vis-à-vis des catégories précédentes (hormis quelques vieilles rancunes sauce lutte des classes à l'encontre des banquiers.)

Mais ce serait faire preuve d'une myopie coupable que de se focaliser exclusivement sur la Grèce. D'autres pays sont sur une pente glissante, et pour les mêmes raisons: non pas l'adhésion à l'euro, mais un excès d'endettement. L'Italie est sous la menace d'une dégradation de sa note, et d'illustres membres de la zone euro ont passé le stade des avertissements pour rentrer à leur tour dans la crise financière joyeuse ; pensons à l'Irlande...

 

Irelande_2ans.jpg

Taux irlandais pour un emprunt à 2 ans

...Ou au Portugal:

 

Portugal_2ans.jpg

Taux portugais pour un emprunt à 2 ans

Si un taux d'intérêt à 5% est à peine soutenable pour une Grèce sous perfusion financière, on est en droit de se demander combien de temps tiendront ces Etats avec le fardeau de leur dette accumulée et des taux à deux ans dépassant allègrement les 10%. D'autant plus que la patience allemande envers ses partenaires arrive rapidement à bout: il n'y aura pas de Fonds Européens pour tout le monde.

 

acheveux.jpg

Le groupe de heavy metal avait tout deviné dès les années 80
(sauf l'évolution des coiffures)

 

17 juin 2011

L'euro, bouc émissaire

L'euro n'a pas bonne presse en ce moment. Attaquée de toute part, la monnaie unique européenne est présentée comme le coupable idéal dans la crise que traversent plusieurs pays, comme la Grèce, le Portugal ou l'Irlande. L'euro serait la source de tous les maux.

Et si, au contraire, la monnaie unique n'y était pour rien?

Et si l'euro n'était que l'excuse commode - populiste, même - lancée à la face d'une opinion publique avide de pointer un responsable?

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30 mai 2011

Euro: l'heure de vérité approche...

On se résigne lentement à une restructuration de la dette, mentionnais-je il y a quelques jours. Le rythme s'est accéléré.

L'évolution est si rapide, en fait, que le FMI pourrait ne pas verser son aide à la Grèce dès le mois de juin. Les inquiétudes du commissaire européen aux affaires économiques Olli Rehn, dans l'hebdomadaire Der Spiegel, n'ont rien de la petite phrase lâchée par inadvertance; elles ont été partagées par Jean-Claude Junker, président de l'Eurogroupe.

Pourquoi?

privatisation-non.jpgLa faute est bien sûr attribuée à Athènes, coupable de ne pas privatiser assez vite certaines infrastructures ou certains services publics pour retrouver de l'argent frais. A la décharge du gouvernement grec, ce n'est pas facile de vendre au mieux des actifs du jour au lendemain dans un climat de quasi-insurrection... Mais de toutes façons, ces explications conçues comme des avertissements ne sont destinées qu'à garder la face.

La raison réelle est nettement plus simple: sous sa forme actuelle, la dette grecque est insoutenable.

Les divers plans de rigueur et de restructuration proposés par le gouvernement grec jouaient sur plusieurs tableaux: moins de dépenses, plus de rentrées fiscales, mais surtout deux aspects essentiels:

  • le retour progressif au marché pour le financement des emprunts de l'Etat grec.

Avec des taux toujours aussi prohibitifs sur le marché de la dette, le deuxième point est inenvisageable. Les marchés ne croient tout simplement pas que la situation grecque va se stabiliser. Les taux grecs restent délirants.

taux.jpg
Taux grecs à deux ans. Cours du jour. Entre 24 et 26%...

Si certains ajustements étaient attendus dans la durée (les gouvernements faisant souvent preuve d'un optimisme exacerbé sur les questions de croissance) l'impossibilité pour l'Etat grec de revenir sur le marché de l'emprunt sonne le glas de tout espoir de sortie de crise. On n'est pas dans une divergence sur quelques réglages annexes. C'est à peu près la moitié du plan qui tombe à l'eau!

La Grèce va restructurer sa dette. C'est inévitable à brève échéance.

Le FMI et l'Europe se retrouvent donc au pied du mur.

Faut-il continuer à faire comme si de rien n'était? Verser les fonds prévus à la Grèce en proclamant que tout va bien, alors que personne n'est dupe, et finalement ne jamais revoir cet argent? On dirait une répétition du scénario de la banque la plus stupide du monde. Mis à part le maigre espoir de passer des vacances d'été dans une tranquilité relative, on ne voit pas très bien quel serait le but de l'opération. Mais cela ne les empêche pas d'essayer:

Les pays de la zone euro ont commencé à préparer en secret une extension de la maturité de la dette grecque, a rapporté il y a deux jours un quotidien néerlandais, même si dirigeants européens et agences de notation ont répété qu'une restructuration ne ferait qu'empirer les choses.

 

Il y a encore des divergences en coulisse sur la conduite à tenir. L'acharnement à maintenir les apparences d'une situation maîtrisée ne s'explique que par la peur panique qu'un défaut grec ne fasse exploser quelques banques - comme Dexia, très exposée.

Lorsque la restructuration de la dette grecque sera annoncée, on assistera à nouveau à une crise interbancaire où chaque établissement réévaluera prudemment la solvabilité du moindre interlocuteur à qui il confie de l'argent, exactement comme aux pires heures de la crise des subprimes. Et là, les Etats européens, exsangues, ne pourront pas généreusement se présenter comme prêteurs de dernier recours.

Les notes des Etats et des banques seront abaissées, entraînant une nouvelle cascade de hausse des taux d'intérêts sur des économies pas vraiment au beau fixe.

Finalement, le défaut grec - même présenté comme une solution "douce" et "raisonnable" - sonnera le glas de la cohésion et de la solidarité inhérentes à la construction de l'union monétaire européenne. Des pays de la zone euro auront abandonné un des leurs, balayant les dernières illusions de ceux qui voyaient la zone monétaire comme une entité unique. Les suites seront dramatiques pour les pays les plus exposés, comme l'Espagne, le Portugal, l'Irlande, eux aussi susceptibles d'une sortie à la grecque. Au bout du compte, l'interrogation est lourde de conséquences:

A partir du moment où la zone euro se débarrasse des poids morts, où s'arrêtera-t-elle?

Si vous pensiez que les points forts de l'actualité de 2011 se résumeraient à Fukushima ou à la mort de Ben Laden, attendez de voir ce qui va se passer d'ici la fin de l'année.

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