19 avril 2012

22 avril 2012, un choix cornélien

Face à l'échéance électorale de dimanche, le citoyen français est face à un choix délicat. D'habitude, on exprime les dilemmes sous forme d'alternatives, comme Charybde et Scylla, mais ici, l'électeur affronte pas moins de dix petits monstres à la fois, tous plus agressifs, pathétiques et incompétents les uns que les autres. Pas facile de se décider, en effet.

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Avec une telle brochette de champions, le grand vainqueur de ce premier tour est déjà connu: l'abstention. La tentation sera grande pour les Français de consacrer leur dimanche à une occupation plus essentielle que l'élection du prochain président - comme passer un peu de temps avec leur famille, par exemple.

L'élection est d'autant moins importante que même si les programmes se suivent et se ressemblent d'une échéance à l'autre, il n'y en aura en réalité qu'un seul applicable au lendemain du second tour: la rigueur, matin, midi et soir. Alors, à quoi bon voter pour les promesses de Jacques, de Nathalie ou de Philippe en sachant que le résultat sera le même? La situation de la France ne fait plus guère illusion et en fin de compte, que ce soit en hausse des prélèvements ou en baisse des prestations, tout l'inventaire va y passer.

Mais enfin, pour les irréductibles inexplicablement accrochés à leur "devoir civique", il faut bien se décider à choisir quelqu'un. Pour ceux-là, voici ma modeste analyse.

Mélenchon, Bayrou et les autres candidats rigolos

Le premier tour d'une élection présidentielle est une kermesse où se côtoient, sur un pied d'égalité, tous ceux qui ont réussi à obtenir les fameuses 500 signatures de maires. La tentation est grande de voter pour le plaisir. Cela donne aux "grands" une indication de la façon dont l'électorat se comporte. Les "petits", eux, peuvent monnayer leur soutien au second tour en échange d'un renvoi d'ascenseur, comme un maroquin de ministre.

Gageons qu'entre Nathalie Arthaud (trotskyste), Nicolas Dupont-Aignan (souverainiste), Philippe Poutou (trotskyste), Eva Joly (trotskyste écologiste) et Jacques Cheminade (gaulliste), rares seront ceux à franchir la barre fatidique des 5%.

Seuls Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou sortent du lot. Le premier a su habilement créer le buzz pour se présenter en leader de l'extrême-gauche, aussi étonnante soit cette hypothèse pour un politicien du sérail, sénateur pendant vingt ans, tardivement reconverti au militantisme forcené. Mais à part éructer contre le système, il n'y a pas grand-chose à attendre de sa candidature. Son score risque d'être décevant, malgré les sondages: dans le secret de l'isoloir, les sympathisants gauchistes savent bien qu'un candidat de leur bord se doit d'arriver au second tour, et que François Hollande a infiniment plus de chances de parvenir au poste suprême. Tout révolutionnaires qu'ils soient, les supporters de Jean-Luc Mélenchon ne supporteraient pas d'endosser le rôle de ceux qui ont offert à Nicolas Sarkozy sa réélection sur un plateau.

Ce n'est pas la même chose pour François Bayrou, dont la position modérée le verrait vainqueur au second tour dans n'importe quelle configuration. Problème, aucune chance qu'il ne parvienne jusque-là. Sa longue traversée du désert ne l'a pas laissé indemne. Il n'a pas d'élus, guère de moyens, son parti est faible et divisé. L'espace politique qu'il occupait a été promptement broyé par Nicolas Sarkozy dès le début de son mandat, ce dernier orientant sa politique résolument à gauche afin qu'aucune place ne subsiste entre le PS et l'UMP.

La tentation de la Marine

Entre Jean-Luc Mélanchon et Marine Le Pen, qui incarnera le mieux le coup de pied dans la fourmilière? Le dégoûté de gauche penchera pour le premier, le dégoûté de droite pour la seconde. Mais, outre le fait qu'il y a à droite bien plus de gens écoeurés par Nicolas Sarkozy que d'électeurs de gauche remontés contre François Hollande, l'héritière de la famille Le Pen bénéficie du précédent historique du 21 avril 2002, où, à la surprise générale, son père se retrouva au second tour contre Jacques Chirac.

Autrement dit: l'effet de surprise est éventé depuis dix ans.

Depuis 2002, la gauche se fait un devoir d'assurer le service minimum en arrivant au second tour, quitte à y échouer lamentablement. D'ailleurs, cinq ans après l'incident, Jean-Marie Le Pen obtint à peine plus de 10% des suffrages. L'histoire ne repasse pas les plats.

Marine Le Pen table sur une honorable troisième place. Si par accident elle devait éliminer un favori, l'exemple historique nous suggère que rien ne changera: la candidate du Front National sera ostracisée et le rescapé plébiscité. Il n'y aurait pas de débat télévisé. Le Front National ne deviendra pas un parti fréquentable. Tout ce que la place compte de chroniqueurs et d'éditorialiste s'empressera d'effacer ce pénible épisode de sa mémoire.

En fait, comme en 2002, une réussite du candidat du Front National privera simplement le peuple français d'un véritable second tour.

Bienvenue en Sarkhollande

Selon toute vraisemblance l'élection présidentielle de 2012 se jouera comme d'habitude dans un ennuyeux duel entre l'UMP et le PS, Nicolas Sarkozy contre François Hollande. Vue de Suisse, la différence entre les candidats est ténue. Pourtant, et malgré tout les griefs que je peux éprouver envers l'un et l'autre, il me semble préférable d'opter pour François Hollande.

Ne croyez pas un instant que je pense qu'il fera un bon président ou que son programme a le moindre sens. Mon point de vue est strictement pragmatique. Je pense que François Hollande doit remporter ces élections pour deux raisons.

La première, et pardonnez-moi ce truisme, est qu'une victoire de François Hollande implique une défaite de Nicolas Sarkozy. Or, il est essentiel que Nicolas Sarkozy perde. Elu en 2007 sur un programme de droite, vaguement responsabilisant et poussant timidement la France dans la direction des réformes, il n'a cessé de décevoir son électorat, de pencher toujours plus à gauche et de finalement trahir l'immense espoir sur lequel il a été élu. Il a fâché jusque dans sa propre majorité. Les Français avaient choisi un réformateur, ils se sont retrouvés avec l'héritier frénétique de Jacques Chirac.

Nicolas Sarkozy a passé son temps à créer de nouveaux impôts et taxes, à nommer ses prétendus adversaires politiques à des postes à responsabilité (on pense non seulement à ses ministres socialistes, mais aussi à Dominique Strauss-Kahn à la présidence du FMI), à renoncer à réformer en profondeur la fonction publique, la sécurité sociale, les retraites, le droit du travail. Sous sa direction, la France a perdu des rangs de compétitivité, son triple-A, et s'est vu gratifiée d'un million de chômeurs supplémentaire.

Ce président demandait en début de mandat à être jugé sur ses résultats: ils sont sous nos yeux. Nicolas Sarkozy ne doit pas être réélu. S'il est reconduit à la présidence, alors les citoyens français auront perdu les derniers vestiges de crédibilité dont ils disposaient encore auprès de leur classe politique. Il n'est pas certain que l'échec du président sortant amène à une remise en question salutaire, mais s'il accède à un second mandat, on peut être sûr que celle-ci n'aura pas lieu.

La seconde raison de choisir François Hollande, c'est que l'expérience empirique montre que lorsque la rigueur survient, un président et un gouvernement de gauche sont plus à même de faire passer la pilule des réformes auprès de leurs administrés.

La France va changer dans les cinq ans qui viennent, et dans une direction toute autre que celle chantée par les candidats. Si les changements sont prônés par un gouvernement de droite, les blocages seront terribles: à la résistance acharnée contre la remise en cause des "droits acquis" s'ajoutera la lutte contre l'adversaire politique. La minorité de gauche ne sera que trop contente de miner l'effort entrepris en versant dans la surenchère irresponsable: cette rigueur n'est pas nécessaire, le président est à la solde de la finance apatride, etc.

Si les changements sont prônés par un gouvernement de gauche, en revanche, les centrales syndicales seront en porte-à-faux ; le soutien de la minorité de droite n'est pas impensable ; les forces de gauche seront en ordre d'autant plus dispersé que la plupart des formations politiques de ce bord se seront empressées de participer au nouveau gouvernement. Des réformes prises au nom du réalisme et de l'urgence pourraient passer, malgré des protestations symboliques. Après tout, si même des socialistes proposent une réduction du poids de la fonction publique, c'est qu'il n'y a vraiment plus d'autre choix.

Voilà pourquoi - toutes choses étant relatives - l'élection probable de François Hollande est la moins pire des solutions, même s'il est choisi par les citoyens français pour tout un tas de mauvaises raisons!

Moi? Je ne voterai pas, Frédéric Bastiat n'ayant pas réussi à obtenir ses 500 signatures.

17 avril 2012

Pourquoi l'Europe ne s'en sortira pas

Alors qu'il est on ne peut plus clair pour tout le monde que l'Europe n'est pas sortie de la crise, certains pensent qu'il suffit de passer par une période "d'austérité" et d'appliquer un certain nombre de "recettes", fussent-elles au goût amer, pour que les choses rentrent dans l'ordre et que tout redevienne comme avant.

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12 avril 2012

Présidentielles françaises: Retour vers le Futur

Les publicités inondent les boîtes aux lettres, mais toutes ne sont pas sans valeur. Ainsi, en tant que Français de l'Etranger, j'ai reçu il y a quelques années - cinq ans exactement - une petite liasse de documents promotionnels tous plus farfelus les uns que les autres, concernant les élections présidentielles françaises.

J'aurais pu envoyer le tout directement à la corbeille, mais j'ai eu une meilleure idée: mettre soigneusement ce courrier de l'ambassade de côté pour le ressortir un peu plus tard, histoire de voir, avec le recul, ce que valaient les promesses de nos candidats. A quelques jours du premier tour de la présidentielle, le moment semble tout à fait approprié pour se remémorer ces documents, scannés au format PDF.

Accordons-nous donc un petit voyage dans le temps, à l'aube d'un 22 avril plus ancien...

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09 avril 2012

Sortie de crise, vraiment?

Relisant certaines contributions de mes lecteurs, j'ai réalisé que j'avais été pris à partie au sujet de la Grèce par un internaute vindicatif. Dans un commentaire (forcément hors sujet) celui-ci s'est indigné:

(...) vous nous assénez plusieurs textes par semaine mais jamais un soupçon de repentir pour les bourdes que vous tentez de nous enfiler sans précaution. Exemple: la Grèce. Selon vous nous devrions déjà avoir enterré cette économie depuis plusieurs mois.

 

Selon moi? Si seulement! Mais je ne suis pas le seul pronostiqueur pessimiste des environs. En septembre dernier, le marché jugeait probable un défaut entre décembre 2011 et septembre 2012. Moins de six mois plus tard, nous avons eu le "plan de renégociation de la dette" durement négocié, qui a amené à une décote "volontaire" de plus de 70% des titres de créance grecs détenus par les investisseurs.

Ce n'est peut-être pas un défaut dans les règles de l'art, mais ça y ressemble drôlement...

N'ayant plus abordé le problème de la Grèce, de l'Europe et de la fin du monde depuis quelques semaines, il était sans doute temps de revenir sur le sujet. Car si la Grèce n'apparaît qu'épisodiquement sur les écrans radars de l'actualité, elle ne va pas pas bien du tout:

Une batterie d'indicateurs inquiétants sont revenus rappeler, quelques heures avant l'ouverture d'un nouveau sommet européen, qu'Athènes file à grande vitesse droit dans le mur.

Les premiers sont d'ordre conjoncturels. L'indice des directeurs d'achat PMI établis par l'agence Markit pour la Grèce au 1er mars 2012 montrent qu'en février la production industrielle grecque a connu sa plus forte chute mensuelle depuis 13 ans !
Il s'agit du 30 ème mois consécutif de repli pour cet indice PMI qui atteint désormais des niveaux de faiblesse battant tous les records. Déjà en récession prononcée, la Grèce voit toujours sa situation se dégrader (...)

Mais le plus inquiétant réside dans le manque de confiance croissant des experts dans la viabilité du second plan d'aide à la Grèce qui est en passe d'être formellement débloqué par les bailleurs de fonds d'Athènes.

 

On le savait bien, le second plan d'aide miraculeux sensé amener la Grèce à 120,5% d'endettement à l'horizon 2020 ne suffira pas. Il faudra peut-être un troisième plan d'aide de quelque 50 milliards d'euros. Et quand vous lisez "peut-être", il faut comprendre absolument, du triple de ce montant, et rien ne dit que ce sera le dernier...

chomage_espagne.jpgA force de s'entendre chanter que le plus fort de la crise est derrière nous, les Européens, qui ne sont pas aussi stupides que pourraient le penser leurs élites, se sont peu à peu habitués à traduire la novlangue officielle en termes réels. Non, la crise n'est pas derrière nous, et ce ne sont pas les 23,6% de chômeurs espagnols qui vont me contredire. La couverture médiatique dont ces 4,75 millions de malheureux font récemment l'objet n'obéit pas qu'à un voyeurisme malsain ; elle permet d'éviter de s'appesantir sur le taux de 15% de chômage au Portugal, de 14,7% en Irlande ou même sur le nouveau record de 9,3% dans cette Italie-qui-va-si-mieux sous la férule de M. Monti.

Par ailleurs, l'Espagne, sensée venir au secours des autres pays de la zone euro au travers du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF), aura elle-même besoin d'un plan d'aide en 2012. La récolte de fonds auprès des bailleurs promet d'être haute en couleurs.

Si la France a choisi de vivre dans le déni, charmée par la mélopée des candidats à la présidence, la rentrée économique et sociale sera abrupte, quel que soit le prochain locataire de l'Elysée. Et ce, même sans rentrer dans la polémique sur la dette réelle du pays...

La Banque Centrale Européenne en échec

Le signe le plus flagrant de l'urgence de la situation dans laquelle se trouve la zone euro vient de l'impasse dans laquelle la BCE s'est elle-même enfermée.

Le risque d'une rechute en récession de l'ensemble de la zone euro reste présent malgré l'injection par la BCE de plus de 1.000 milliards d'euros de liquidités dans le système financier depuis la fin décembre. Une action massive dont les retombées sont encore difficiles à percevoir : malgré une hausse plus forte qu'attendu de la masse monétaire en février, l'activité du secteur manufacturier a décéléré en mars en Allemagne et en France.

En conséquence, même si l'inflation, à 2,6% en mars, reste supérieure à l'objectif, la BCE ne devrait pas [durcir sa politique].

 

Le mandat officiel de la BCE est de lutter contre l'inflation - une inflation désormais très présente en zone euro, bien que pudiquement limitée à 2,6% selon les chiffres officiels. Pour contenir l'inflation, il suffit de ne pas créer de monnaie, mais la BCE, fidèle au dogme keynésien de ses directeurs, a fait exactement le contraire. Elle a inondé les banques de liquidités pour que celles-ci les placent avantageusement en obligations souveraines, et éteignent sous des liasses de billets la fameuse crise de la dette publique...

Mais tout a échoué.

Les liquidités accordées aux banques ont réveillé l'inflation. Elles n'ont nullement permis d'étouffer la crise pour les pays les plus fragiles, comme l'Espagne.

Mario Draghi ne peut pas non plus diminuer la masse monétaire - il s'est engagé auprès des banquiers à leur fournir des liquidités à un taux préférentiel pendant trois ans!

Le taux directeur de la banque est pratiquement à zéro. Pour lutter contre l'inflation, il faudrait le remonter ; mais ce geste sonnerait l'hallali de toutes les socio-démocraties européennes, engluées jusqu'au cou dans la dette publique. Le coût de financement des emprunts d'Etat dépend directement du taux pratiqué par la BCE. Si la BCE lutte contre l'inflation, elle étranglera les pays endettés. Si elle laisse les taux au plancher comme aujourd'hui, l'inflation s'envolera.

Dernière impasse dans laquelle la Banque s'est engouffrée, la dette publique. Entre les rachats d'obligations pourries et les garanties offertes aux créanciers au travers du "plan d'échange volontaire" de dette grecque, la BCE et les autres acteurs publics comme le FMI sont complètement liés aux modèles sociaux en train de couler.

Lors du prochain épisode de la crise de la dette - qui ne saurait tarder, pas plus en Grèce qu'ailleurs - il ne sera plus possible de lessiver encore une fois le secteur privé pendant le que secteur public prend ses distances ; ce dernier sera frappé de plein fouet, et désormais, les contribuables devront payer la note. Une note vertigineuse...

Ce n'est pas qu'une crise financière, mais la fin douloureuse d'une époque, d'un régime, d'un modèle social, d'une monnaie. Non seulement le pire est devant nous, mais la crise s'étendra de pays en pays et va certainement se compter en années.

Les Espagnols, les Grecs, les Portugais et les autres ne sont pas les mauvais élèves de la zone euro qu'il faut pointer du doigt ; plutôt les précurseurs qui ont goûté en premier la potion amère qui nous attend tous.

Non, nous ne sommes pas sortis de la crise, pas vraiment.

20 mars 2012

Lettre aux futurs exilés fiscaux français

Mesdames, messieurs,

Mes chers compatriotes,

Les prochaines élections présidentielles françaises placent les mieux lotis d'entre vous devant un choix impossible. Les deux candidats de tête, François Hollande et Nicolas Sarkozy, semblent rivaliser d'inventivité sur les méthodes à employer pour s'emparer de vos revenus et de votre patrimoine. Ce n'est pas qu'une posture électoraliste ; la France s'abîme toujours plus profondément dans la crise financière et son agressivité fiscale s'en trouve décuplée. Vous en êtes donc parvenu à la seule conclusion logique. Il vous faut quitter le pays.

affiche.pngUne fois le constat établi, reste à trouver la terre d'accueil. La Suisse semble une évidence. La Suisse Romande en particulier allie qualité de vie helvétique, proximité géographique et francophonie. Le TGV met Paris à quelques heures de Lausanne et Genève, et la cité de Calvin dispose même de son aéroport international.

La Suisse bénéficie d'une excellente réputation et d'un attrait indéniable, mais, étant installé dans là-bas depuis quelques années, je me dois d'atténuer l'image un rien idyllique que vous vous faites peut-être de ce petit pays au coeur de l'Europe.

La jalousie, le désir de spoliation et la recherche irrationnelle de boucs émissaires, dont la mise en application vous pousse aujourd'hui à quitter la France, ne se sont pas arrêtés aux frontières de l'Hexagone. Déguisés sous un mince vernis idéologique pour les rendre présentables, ils sont largement présents en Suisse et font leur chemin au sein d'une population économiquement inculte (un comble compte tenu de l'importance historique du secteur bancaire dans le pays) et, parfois, d'une naïveté désarmante.

Prenons l'exemple ô combien parlant du forfait fiscal. Les forfaits fiscaux permettent à des étrangers résidents en Suisse, essentiellement retraités, de subir une imposition sur la base de leur train de vie plutôt que de leurs revenus. Toute activité économique leur est interdite. L'opération n'est rentable qu'à partir d'une certaine fortune ; pendant des décennies, elle a fait de la Suisse un havre de paix pour de riches étrangers souhaitant couler paisiblement leurs vieux jours. Les résidents au forfait profitaient du cadre de vie, les banques de gestion étaient proches de leurs clients et les autorités fiscales locales y trouvaient leur compte.

Aujourd'hui, un peu partout en Europe, les choses ont changé. Qu'un individu se soit acquitté de ses impôts sur chaque centime gagné, paye ses taxes rubis sur l'ongle, sa fortune reste suspecte ; on ne tolère pas l'idée qu'il déplace ses capitaux hors des frontières ; on s'indigne de sa mobilité ; on invoque la "dette sociale" et tous les concepts fumeux qu'on pourra sortir du chapeau. La finalité est évidente. A chaque Etat son troupeau de riches captifs et la tonte sera bien menée.

Aussi absurde que cela paraisse, nombre de citoyens helvétique adhèrent à cette vision.

tonte_mouton.jpgL'idée que l'immigré soit par définition mobile, et l'immigré retraité fortuné encore plus, semble échapper à tout le monde. Or, son absence augmenterait la pression fiscale pour toute la population, parce qu'il faut bien équilibrer les comptes de l'Etat d'une façon ou d'une autre. Cette simple remarque de bon sens n'effleure même pas nos dindes qui s'apprêtent à voter pour Noël.

Entrée en guérilla contre le forfait fiscal, la gauche attaque en suivant la tactique du salami: abattre le forfait fiscal dans quelques cantons, là où il ne concerne finalement personne ; puis progressivement, étendre l'interdiction ; et quand la sauce est bien amenée, imposer brutalement son élimination à toute la Suisse à l'échelle fédérale, suivant la technique éprouvée du "coup de massue venu d'en haut", et au diable l'autonomie cantonale en matière fiscale.

Un jour, on frappe le Valais et ses résidences secondaires, un autre, le canton de Vaud et ses 1200 étrangers au forfait. La mode actuelle consiste à ruiner la Suisse par petits bouts.

Si les forfaits fiscaux en sursis ne concernent qu'une minorité d'entre vous, ils sont symptômatiques d'un état d'esprit. On ferme les frontières aux millionnaires mais pour les autres, et surtout les pires, la porte reste grande ouverte. On loge de vrais-faux requérants d'asile, quitte à expulser des familles. On forme des sans-papiers, quitte à laisser les apprentis en situation régulière sur le carreau. La politique migratoire helvétique marche sur la tête.

L'entrée de la Suisse dans l'Espace Schengen n'a pas influé que sur l'immigration économique. La disparition des frontières profite aussi aux malfrats. Depuis quelques années, la criminalité a explosé. Pour que même un criminologue socialiste l'admette, on devine qu'un certain stade a été franchi.

Baladez-vous dans les rues crottées et taguées de Genève, croisez quelques revendeurs de drogue d'Afrique de l'Ouest au centre de Lausanne, vivez sur l'arc lémanique et faites-vous cambrioler, ou braquer dans une station-service ou une agence de poste ou une banque pas loin de la frontière, et vous comprendrez que la Suisse "propre en ordre" de grand-papa est loin, très loin sous terre, entre deux fossiles de dinosaure.

La Suisse est dans une mauvaise passe. Rien n'indique qu'elle va s'en sortir, bien au contraire. Les priorités de la classe politique sont affligeantes. La population exprime parfois son mécontentement au gré de telle ou telle votation, mais dans les élections générales, c'est l'électroencéphalogramme le calme plat.

Sur un coup d'éclat, les citoyens suisses approuvent parfois des initiatives pour baisser la facture de chauffage ; mais le reste du temps, par habitude, ils continuent d'élire ceux qui laissent les fenêtres ouvertes.

Peut-être aviez vous de ce pays une vision plus proche des clichés habituels, boîtes à coucou, Heidi, montagnes enneigées et délicieux chocolat? La Suisse bénéficie encore d'une belle réputation, elle tombe de haut. Elle n'est pas forcément perdue, d'ailleurs : le chômage reste gérable ; l'Etat est moins endetté que dans le reste de l'Europe ; les citoyens ont encore leur mot à dire, même si, abrutis par la passivité et le fatalisme, ils ne s'en servent plus guère ; le mécanisme des institutions force à une certaine retenue, loin de l'hystérie légaliste française. Mais le réveil de la population tarde à se faire entendre, au point qu'on commence à douter qu'il survienne jamais.

Alors, chers compatriotes français en voie d'exil, sachez-le: la Suisse et ses jolis paysages font une bonne terre d'accueil, mais c'est une terre menacée. En outre, dans sa grande majorité, la classe politique helvétique est servilement soumise à toute organisation supra-nationale, qu'il s'agisse de l'UNESCO, de l'ONU, de la CEDH, de l'Union Européenne, de l'OCDE ou de tout ce que vous pourrez trouver.

Quand on sait que le pays s'est fondé sur l'indépendance des juges étrangers, cela prête à sourire.

Le système politique helvétique favorise aux plus hauts niveaux l'émergence de "candidats de consensus", c'est-à-dire des personnalités les plus faibles. Elles prennent bien plus à coeur de se faire bien voir de leur pairs internationaux que de protéger les intérêts du pays. Oui, la Suisse est bien mal défendue.

En d'autres termes, alors que la Suisse ne cesse de se coucher pour démanteler le peu de secret bancaire qui lui reste, ne vous attendez pas à une grande résistance de sa part lorsque, par exemple, Nicolas Sarkozy mettra à exécution sa menace d'une imposition des Français de l'étranger. Le gouvernement helvétique s'empressera de signer.

Malgré tout, quel que soit le vainqueur de l'élection présidentielle française et puisqu'il faut bien aller quelque part, je m'attends à voir arriver un grand nombre d'entre vous ces prochains mois. Ne soyez pas passifs. Intégrez-vous, et luttez pour que votre pays d'accueil garde quelques qualités.

Faute de quoi, dans pas si longtemps, vous pourriez bien devoir déménager encore.

02 mars 2012

Une franche odeur de brûlé

"La Grèce et sa petite odeur de brûlé", titrait mon compère blogueur H16 il y a quelques jours en évoquant la crise grecque (avant d'en remettre une couche). Elle a empiré depuis. Une odeur âcre et une épaisse fumée semblent se dégager des cuisines...

Si la situation est si tendue, c'est en grande partie à cause de l'accord récemment signé, sensé régler une bonne fois pour toute l'avenir de la péninsule d'ici à la fin de la décennie, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. Le diable est dans les détails, on le sait, et en la matière ceux-ci se montrent particulièrement vicieux.

Prenons l'Allemagne, par exemple. Mme Merkel a une fois de plus convaincu son parlement de verser un autre seau dans le tonneau des Danaïdes. Mais cette fois-ci, la fronde gagne du terrain: le texte du second plan d'aide n'est passé qu'à l'aide des voix... de l'opposition! Un joli coup de semonce dans les rangs de la coalition au pouvoir, d'autant plus que d'après Peer Steinbrück, un ténor des socio-démocrates, "Le Bundestag devra voter un troisième paquet pour la Grèce". Sachant que de son côté le ministre des finances de la Chancelière, Wolfgang Schäube, continue de jouer sa partition (déjà expliquée ici) consistant à pousser la Grèce à sortir "d'elle-même" de la zone euro, les débats parlementaires promettent d'être animés.

Un deuxième petit crépitement nous vient de l'Irlande - la pénible Irlande et son fichu régime démocratique. On admirera la formulation diplomatique dans une dépêche qui évoque le "risque irlandais":

L'Irlande a, dans le passé, déjà rejeté à deux reprises des traités européens (Nice en 2001 et Lisbonne en 2008), avant de se raviser à la faveur de deux autres scrutins de rattrapage, mais en échange à chaque fois de concessions. (...)

"Tout le monde aurait préféré éviter un référendum mais en même temps on savait qu'il y avait un risque", souligne un diplomate européen.

Les négociateurs du texte avaient ainsi pris soin de retirer l'obligation pour les pays signataires d'inscrire la règle d'or dans leur constitution, dans l'espoir ainsi d'éviter des procédures trop lourdes ou des référendums. Cela n'a pas suffi.

"Le risque, si l'Irlande dit non, c'est que cela refroidisse tout le monde et que cela envoie un mauvais signal pour le traité" qui devra être ratifié par tous les pays, dit le diplomate.

 

Le référendum, la pénible incertitude liée à l'exercice démocratique. Affranchis de ce genre de contrainte, nos technocrates se sentiraient pousser des ailes. Peuples ingrats! Gâcheurs!

Mois d'une semaine après sa formulation, le Pacte Budgétaire européen est donc déjà menacé (et ce sont ces gens qui pensent sérieusement prévoir le comportement des finances grecques jusqu'en 2020...)

Mais nous n'avons évoqué ici que les difficultés extérieures à la Grèce - les écueils sur son chemin lorsqu'elle viendra quémander un troisième plan d'aide, en attendant les suivants. Or, à Athènes, la situation est explosive, et je ne parle pas des manifestations.

GreekDebtPoses2.jpgRevenons sur la stratégie européenne. Entre autres choses, celle-ci demande que les créanciers abandonnent volontairement une partie de leurs créances. C'est par là que les choses risquent bien de virer à l'aigre.

Tout est dans le mot-clé. Volontaire. L'opposé de contraint et forcé. C'est-à-dire, un choix que l'on peut refuser, malgré tous les glapissements des spectateurs et gouvernements qui insisteront, en fronçant les sourcils, qu'on s'en tienne au script prévu.

Au fait, pourquoi la décote sur les titres grecs doit-elle être volontaire, vu que la Grèce est visiblement en faillite? Simplement pour éviter le déclenchement des Credit Default Swaps, les CDS, des produits financiers d'assurance émis en période de beau temps pour garantir les dettes de pays-qui-ne-peuvent-pas-faire-faillite - sans commentaires - et dont le déclenchement provoquerait une sorte d'apocalypse financière, les faillites de banquiers-assureurs incapables de suivre s'enchaînant en cascade sans que personne ne sache exactement où les remous s'arrêteraient. On parle de risque systémique.

Or, si Charles Dallara, chef de l'Institut de la finance internationale (IIF), le lobby bancaire mondial, a négocié au nom de ses membres une décote comptable volontaire de 53,5% (en réalité plus de 70% en tenant compte des pertes liées aux intérêts non perçus) il est impensable que tous les créanciers de la Grèce se rallient à cet accord. D'une part, il y a des créanciers non bancaires comme des Hedge Funds, hors du mandat du négociateur, et d'autre part, des banques qui ne pourront pas se permettre cette décote pour de simples raisons de survie.

Quelles que soient les raisons invoquées par les uns et des autres pour refuser l'accord volontaire, c'est leur droit, sinon l'accord n'est plus volontaire.

Cela entraîne deux conséquences.

  1. Il se crée une différence de traitement insupportable entre ceux qui jouent le jeu (de dupes) mis en place par l'Union Européenne, le Fonds Monétaire International et la Banque Centrale Européenne, certains perdant 70% de leur mise et d'autres moins voire pas du tout. Ce qui soulève immédiatement la réaction suivante, que nombre de cadres de banques accros aux bonus sont suffisamment intelligents pour formuler: "Si d'autres le peuvent, pourquoi pas moi?"
  2. Sachant que de toutes façons tout le monde n'appliquera pas une décote unilatérale de 53,5% sur la valeur faciale des titres grecs échangés, l'opération d'échange de créances aura fatalement une portée moindre que les montants espérés au départ.

A lire tout ceci, on se dit qu'il fallait être bien bête pour ne pas y avoir pensé plus tôt ; en l'occurrence, les politiciens grecs, pas idiots, ont bien vu le problème que posaient les passagers clandestins du plan de secours, notamment lorsque les Hedge Funds ont commencé à spéculer sur les bénéfices à retirer d'une telle posture: racheter de la dette grecque dévaluée, refuser la décote, et empocher le magot.

Les parlementaires grecs ont donc joué le seul atout dans leur manche, une loi. Plus précisément, une loi d'action collective prévoyant qu'à partir d'un certain seuil de créanciers acceptant la décote des obligations en leur possession, cette décote s'appliquerait à tous. Et voilà les sales spéculateurs des Hedge Funds mis au pas! Bien fait pour eux!

C'était finement pensé, mais pas encore assez.

Car voyez-vous, lorsque le gouvernement grec a émis depuis dix ans ses dettes pourries pour payer ses dépenses courantes, les souscripteurs achetaient simplement des obligations d'Etat, format standard, coupon annuel, tout ce qu'il y a de plus ennuyeux. Ils ne signaient pas un contrat prévu pour les arnaquer avec, en petits caractères, une clause affirmant que dans quelques années, si les finances du débiteur tournaient au vinaigre, cette obligation serait échangée pour une autre de la moitié de sa valeur faciale, avec un rendement minable et à horizon trente ans. Mais c'est pourtant avec ce genre d'obligations que les créditeurs de la Grèce se retrouvent aujourd'hui.

Easy-Button-v2.pngEn votant une loi permettant de forcer la décote, les députés grecs ont changé rétroactivement les termes du contrat.

Et ça, mesdames et messieurs, c'est très mal. En sécurité juridique, c'est un péché. C'est interdit. Cette facilité - que d'autres pays qui n'ont d'Etat de Droit que le nom, comme l'Etat Français, appliquent aussi à l'occasion - correspond ni plus ni moins à modifier les règles du jeu en cours de partie, et à forcer les gens à subir une décote dont il n'a jamais été question et qui leur est donc, de fait, imposée.

Nous avons donc quitté les terres rassurantes de la "décote volontaire" pour les contrées plus sauvages du défaut de paiement sélectif (SD, pour Selective Default), c'est-à-dire le moment où le débiteur explique à ses créanciers qu'il n'en peut mais, et que, d'accord ou pas, ils peuvent faire une croix sur une bonne partie de l'argent prêté.

Le défaut de paiement sélectif n'est pas mon interprétation personnelle, mais l'estimation de Standard & Poor's. Leurs analystes ont vraisemblablement suivi le raisonnement présenté ici pour attribuer cette note à la Grèce il y a trois jours, une nouvelle aussi gravissime que rapidement expédiée par les médias en place. Parmi les effets collatéraux de cette note, la BCE a désormais l'interdiction d'accepter ou de racheter de la dette grecque - plus question des petites magouilles à la MM. Trichet et Draghi, où quelques palettes de billets fraîchement imprimés viennent discrètement soulager un pays ami en difficulté.

Certes, et les communiqués de S&P le soulignent, ce défaut sélectif n'est que "temporaire" et pourrait être remonté à la mi-mars à la fantastique note CCC, soit "risque très élevé de défaut". Mais S&P applique le conditionnel, liant cette amélioration de la note à l'acceptation du plan de "décote volontaire" par les créanciers d'Athènes, sans que la main de personne ne soit vraisemblablement forcée. On est en droit de douter de cette fin heureuse.

Une petite dernière pour la route: avec une note de défaut sélectif, les détenteurs de CDS, les fameuses assurances sur une cessation de paiement, sont en droit de réclamer le paiement des garanties auprès des banquiers-assureurs. Le risque systémique, vous vous rappelez?

Le réchauffement des températures ne semble pas dû qu'à l'arrivée du printemps.