25 novembre 2010

Coups de Semonce sur l'Euro

Le rythme des mauvaises nouvelles en provenance de la zone Euro s'accélère. On n'en est plus à dénigrer des Grecs dépensiers ou des Irlandais essayant tant bien que mal de sauver leur secteur bancaire sans convaincre, car ils ne sont plus seuls:

De leur côté, les autres pays fragiles de la zone euro étaient également en difficultés, gagnés par la contagion, avec notamment le Portugal et l’Espagne qui inquiètent le plus. Les taux espagnols à 10 ans s’inscrivaient à 5,190% contre 5,064% mercredi soir, après avoir dépassé la veille les 5% pour la première fois depuis 2002. Quant aux taux portugais, ils évoluaient également au plus haut à 7,020% contre 7,016% la veille.

 

europe-flags_1480541c.jpgL'inquiétude ne porte pas que sur le long terme; le taux des emprunts espagnols à court terme augmente d'un coup. De même, l'incendie ne se limite pas non plus à la périphérie de l'Euroland et aux vilains PIIGS. Le coeur de la zone est touché, c'est-à-dire l'Allemagne et la France. Ainsi, la France doit trouver des solutions improvisées pour payer ses fonctionnaires pour ce mois de décembre:

On pensait que cela ne pouvait arriver que dans les pays les plus en difficultés de l'Union européenne [comme si la France n'en faisait pas partie!]. Mais c'est bien l'Etat français qui rencontrerait des difficultés à payer ses fonctionnaires en décembre. La commission des Finances du Sénat s'inquiète dans un communiqué de ce que Bercy cherche 930 millions d'euros pour régler ses factures de personnel à la fin de l'année. Huit ministères sont concernés, dont l'Éducation nationale, la Défense et le Budget.

 

Huit ministères ça semble beaucoup, mais la France est richement dotée en ministères. L'explication avancée fait sourire: le Sénat dénonce des "surcoûts associés à des mesures catégorielles dont la multiplicité conduit à douter de la consistance réelle des efforts de maîtrise de la masse salariale de l’État". Que de termes polis pour dénoncer une abondance de primes de fin d'années s'accommodant bien mal à la rigueur ambiante! Mais ce ne sont que des péripéties; d'ailleurs, dès qu'on manque d'argent on en trouve:

Pas d'inquiétude, les salariés de l'Etat seront payés. L'Etat va ouvrir «en urgence» des «autorisations d'engagement» à hauteur de 1,39 milliard d'euros et des crédits de paiement pour 1,14 milliard, expliquent les sénateurs dans un communiqué, «dont 930 millions d'euros seront destinés à couvrir des dépenses de personnel». Ces dépenses seront compensées par des annulations de crédits dans d'autres postes du Budget et n'aggravent donc pas le déficit, précise la commission des Finances du Sénat.

 

Tout va hyper bien, donc. C'est à se demander comment on arrive à dégotter un ou deux milliards d'euros sans toucher à rien, mais je digresse... Pas très loin, de l'autre côté du Rhin, l'Allemagne est elle aussi à la peine:

Dans le contexte actuellement très troublé pour les marchés de dettes européens, même Berlin éprouve des difficultés à se refinancer. Le Trésor allemand avait prévu mercredi d'emprunter 6 milliards à dix ans. Mais les Bunds, pourtant considérés comme les emprunts les plus solides de la zone euro, n'ont pas réussi à séduire: la demande s'est élevée à 5,67 milliards d'euros, et 4,76 milliards ont été alloués. C'est la quatrième fois cette année, sur 69 émissions menées jusqu'à maintenant, que les demandes ressortent inférieures à l'offre, a expliqué à l'AFP Jörg Müller, porte-parole de l'Agence financière, qui gère la dette allemande.

 

Même si une souscription n'est pas pleinement remplie (ce qui constitue un très mauvais signe par les temps qui courent) il suffit de jouer sur la trésorerie et de souscrire un peu plus la prochaine fois pour espérer retomber sur ses pieds.

Pas de panique à Berlin non plus donc. Il est encore trop tôt.

En réalité, la zone euro est aux prémisses d'une crise qui la fera éclater. L'Euro a permis aux Etats les plus lourdement endettés de l'Euroland de vivre en déficit à bon compte pendant une période beaucoup trop longue, en étant les passagers clandestins d'une monnaie unique dont la seule force tenait à la signature allemande. Alors que leur endettement augmentait démesurément, les taux baissaient en parallèle et la dette restait "indolore". Ce n'est plus le cas aujourd'hui, parce que les taux peuvent difficilement descendre plus bas, que la crise a encore plus creusé les déficits et que les prêteurs se méfient.

Pour d'autres pays dont la dette n'est pas le premier souci, comme l'Espagne, l'Euro a été désastreux par son taux d'intérêt inadapté à l'économie locale. Trop bas, il a rendu trop aisé l'accès à l'emprunt, poussant l'économie dans des investissements non rentables mais donnant l'illusion de l'être - la bulle immobilière en étant l'illustration la plus aboutie.

Pour l'Allemagne et sa croissance atone, engluée dans des politiques socio-démocrates, le taux d'intérêt de la BCE était au contraire trop élevé, poussant l'économie à chercher de la rentabilité à l'extérieur du pays à travers l'exportation.

"Tous ne mouraient pas mais tous étaient frappés" écrivait Jean de la Fontaine dans la fable des Animaux malades de la peste, une situation brillamment démontrée dans L'Etat est mort, Vive l'Etat, le livre de Charles Gave.

dominos-falling.jpgAujourd'hui, les métaphores à base dominos ont le vent en poupe. L'Euroland s'effondre par la périphérie. Le parallèle a ses limites, chaque pays de l'Euroland s'effondrant pour des raisons qui lui sont propres. Si l'Irlande tombe, ce n'est pas la faute de la Grèce. Si le Portugal tombe, ce n'est pas la faute de l'Irlande, à l'inverse de ce que sous-entendent certains analystes. Chaque Etat de l'Euroland ne doit pas chercher à l'extérieur les raisons de ce qui lui arrive. S'ils tombent les uns après les autres, c'est simplement à cause d'une crise de confiance généralisée où les créanciers potentiels commencent - enfin! - à examiner de plus près les bons d'Etat qu'on leur propose. Les causes varient localement mais les symptômes sont les mêmes au bout du compte, une hausse insoutenable des taux d'intérêts réels.

D'ici peu, lorsque les montants réunis pour le fonds européen de stabilité financière seront épuisés, chacun verra que les investisseurs ont cessé pour de bon d'acheter des dettes européennes à des prix praticables. Les cris de triple A des agences de notation - "allez-y, c'est sans danger!" - n'y changeront rien. C'est à ce moment-là que les choses sérieuses commenceront.

Qui paie ses dettes s'enrichit, dit le proverbe. Or, pour payer ses dettes, il faut commencer par dégager un excédent de trésorerie, c'est à dire un bénéfice, peu importe qu'il soit libellé en pourcentage du PIB ou pas. Tant que vous ne verrez pas un pays dégager des excédents budgétaires lui permettant de réduire sa dette nette, sachez-le, quoi qu'en disent les politiciens prêt à tous les mensonges pour finir leur mandat dans le calme, l'Europe ne sera pas sortie de la crise.

15 août 2010

Tiens, un impôt européen!

Par accident, la télévision française laisse parfois passer un sujet polémique - et voilà mercredi dernier un sujet sur un futur impôt européen sur France2. Thème ironiquement titré "Pour ou contre un impôt européen", comme si les habitants de l'UE avaient le choix!

En ces temps difficiles de crise économique et de faillite probable de certains pays membres de l'UE, les gouvernements nationaux rechignent à amputer encore leurs budgets déficitaires à l'extrême pour verser leur tribut aux instances européennes. Mais Bruxelles ne l'entend pas de cette oreille. Dans l'édition allemande du Financial Times (reprise dans le Figaro) le commissaire au Budget, Janusz Lewandowski, aurait relancée la vieille idée d'un impôt prélevé directement par l'Europe, auprès de ses 500 millions de citoyens:

"Certains [états membres] aimeraient faire baisser leurs contributions (...) Cela ouvre une porte de réflexion sur des sources de revenu propres."

 

Le terme de revenu propre nous force à une petite explication technique. Une partie du budget de l'Union Européenne est obtenu de façon "automatique", c'est-à-dire sans qu'une décision ultérieure des autorités nationales soit nécessaire, comme l'explique cet aperçu. Ces revenus comprennent des droits de douane, des cotisations "sucre" et une partie des revenus collectés par les Etats au titres de la TVA. Ils recouvrent 23% des recettes de l'Union. Le reste vient des cotisations des Etats membres, avec toute l'incertitude qu'on devine en période de turbulences.

L'impôt européen servirait donc à couvrir 100% du budget de l'Union sans plus avoir les parlements des Etats en travers du chemin. Car les Etats-membres continueraient à intervenir, sans aucun doute. On imagine mal l'UE s'équiper de son propre corps d'inspecteurs des impôts, de justice, de police, toutes ces fonctions si nécessaires à l'administration d'une population de 500 millions de personne lorsqu'il s'agit de la taxer. L'UE délèguerait aux Etats. Cela n'a rien d'hypothétique, puisqu'une partie des revenus propres actuels est déjà collectée de cette façon. Les Etats membres encaissent l'argent et versent les montants correspondants à l'UE, retenant 25% du total (je n'ose dire butin) comme commission, à titre de salaire pour leur peine...

Il n'y aurait pas grand mal à rendre les choses plus transparentes. Que chaque Français paye d'une façon séparée les 285€ annuels que lui coûte Bruxelles, ses impôts directs à l'Etat français étant naturellement réduit d'autant...

...Ou pas.

93029J_pot.jpgCar le fond du problème se cache là-dedans. Dans quelle mesure cette somme pourrait évoluer - vers le haut, cela va sans dire! - au fil du temps? Si le budget de l'Europe est versé par des Etats-membres en proie à des difficultés budgétaires, l'argent arrive difficilement en haut de la pyramide. Mais si les traités européens aménagent une collecte automatique de taxe au profit de Bruxelles, il n'y a plus de discussion possible. Les membres payent et se taisent. Mieux encore, une fois le système en place, il n'y qu'à en monter le taux et l'or coule à flot! Soudainement l'Europe a de l'argent pour des projets encore plus ambitieux, de grands investissements, de dispendieuses opérations pour soutenir la croissance, et caetera!

Avec l'argent viennent les idées.

On le voit, l'adoption d'un impôt européen ne serait donc pas simplement la réponse à un problème de collecte, mais la porte ouverte à une ribambelle de possibilités plus alléchantes les unes que les autres aux yeux d'un fonctionnaire de l'Union. Autant dire que l'idée ne sera pas facilement remisée sous le tapis.

D'après les journalistes de France2, la commission étudierait pour l'instant plusieurs pistes:

  1. Taxe sur les billets d'avion.
  2. Taxe sur les transactions financières entre banques.
  3. Taxe sur les échanges de CO2.
  4. L'impôt direct.

Le quatrième point est le plus difficile à vendre, puisqu'il met sous le nez de chaque contribuable le montant exact que lui coûte l'Europe - financièrement, en tous cas. Selon Pierre Lellouche, secrétaire d'Etat français chargé des affaires euopéennes, le moment serait "mal choisi" pour introduire un impôt direct. N'allez pas pour autant penser qu'il est contre l'idée.

Les trois autres possibilités sont plus prometteuses, puisque plus pernicieuses. Difficile de savoir, au milieu d'un pouvoir d'achat qui s'effrite, quelle part est dûe à une taxe sur les échanges de CO2... On notera aussi l'incontournable taxe sur les transactions financières, la fameuse taxe tobin vantée par ATTAC. Celle-ci ressort désormais à toutes les sauces pour un prétexte ou un autre, on sent que des politiciens voient passer sous leurs yeux des rivières d'or et qu'ils aimeraient y tremper leurs petits museaux gourmands. Quant à financer l'UE sur des billets d'avion, par curiosité, j'aimerai savoir à combien reviendrait un Rome-Bruxelles s'il devait financer la construction européenne!

Mais ne nous inquiétons pas. S'il est une chose sur laquelle on peut compter, c'est sur l'imagination débridée de nos édiles pour trouver une solution fiscale à la fois juteuse et invisible. Les Etats occidentaux ont grand talent pour ces choses-là. Peut-être choisiront-ils les quatre propositions à la fois, qui sait!

En attendant, je suggère aux Suisses intéressés par une adhésion du pays à l'UE de commander leurs bulletins de versement auprès de Bruxelles. Qu'ils aient le courage de payer pour leurs idées, ils auront au moins un bon avant-goût de ce que représente concrètement l'appartenance à cet ensemble.

04 mai 2010

Un plan d'aide qui ne résout rien

Dormez en paix, brave gens.

Ce week-end a donné lieu à une litanie soporifique de nouvelles allant toutes dans le même sens: la Grèce sera sauvée, l'Europe s'en charge, même Mme Merkel est d'accord, le gouvernement grec prend les problèmes à bras-le-corps, le FMI veille... Tout-va-bien. Ou en tous cas, tout va de mieux en mieux.

C'est facile à faire: d'abord, les paroles ne coûtent rien, et ensuite, pendant le week-end les bourses sont fermées.

Tout le monde s'est penché sur leur réouverture ce lundi, mais le succès n'était pas au rendez-vous. Les taux d'intérêts grecs ont baissé, c'est vrai, mais restent à des niveaux impraticables pour emprunter sur les marchés financiers.

Tout ça pour ça! Tant d'efforts, de fonds mobilisés! 110 milliards d’euros associés à un programme de redressement des finances publiques... Et aucun effet sur la confiance des marchés, ou si peu! Quelle bande d'ingrats!

A dire vrai, les dirigeants européens (et Dominique Strauss-Kahn)85425148_web.jpg pèchent par excès d'optimisme. Le financier n'est pas comme l'électeur moyen: il veut du concret, du mesurable. Quand on brasse des milliards, on essaye de faire un peu attention. Or, le plan d'aide à la Grèce sera insuffisant, comme le démontre aisément le graphique ci-contre.

La Grèce doit encore plus de 16 milliards d'euros d'ici la fin de l'année. Les besoins sont d'ores et déjà couverts par le plan d'aide. Puis viennent 2011, 2012, 2013... avec autant d'emprunts arrivant à maturité. Il faut les rembourser. Une vingtaine de milliards par ci, une trentaine de milliards par là, ça commence à faire de l'argent!

Jetez un oeil sur 2019, il y a déjà 23 milliards d'euros à rembourser à cette date: ce que la Grèce vient d'emprunter l'an dernier, sur dix ans. La boucle est bouclée.

En résumé, le plan d'aide ne suffira jamais à couvrir les emprunts arrivant à échéance. Tout au plus retarde-t-on la cessation de paiement.

La seule chance de la Grèce consiste donc à dégager des excédents budgétaires pour diminuer peu à peu sa dette.

Comment fait-on pour dégager des excédents? Il n'y a que deux façons (pas nécessairement exclusives): l'augmentation des recettes et la diminution des dépenses. La "gestion de père de famille" revient enfin sur le devant de la scène.

De ce côté là, il faut l'avouer, les Grecs ne sont pas restés inactifs. Le Premier Ministre George Papandréou a présenté un plan d'austérité pour gagner la confiance de ses nouveaux créditeurs. Gageons que ce ne sera pas le dernier.

  • Niveau recettes, rien de bien surprenant: nouvelles taxes sur les activités "immorales" (jeu, alcool, tabac), TVA augmentée à 23%, moins d'abattements d'impôts, âge de la retraite repoussé, suppression de certains avantages (retraite à 52 ans...)
  • Niveau dépenses, non-remplacement de la plupart des fonctionnaires partant à la retraite, diminution des pensions des fonctionnaires et retraités (13e et 14e mois de salaire), soit en fait une diminution de salaire de 15%... Mais comme d'habitude, le gouvernement ne peut s'empêcher de lâcher d'une main ce qu'il essaye de retenir de l'autre: fonctionnaires et retraités aux bas revenus recevront une prime à la place de leurs mois de salaires rognés.

A trop augmenter les impôts, on achève une économie moribonde, et le Produit Intérieur Brut de la Grèce se contracte déjà de 4% cette année. A trop diminuer les dépenses, on s'attire les foudres de certaines catégories de la population (qui sont autant d'électeurs) et on augmente l'agitation sociale, entraînant des troubles civils propres à compromettre la saison touristique dont l'économie grecque dépend tellement... La Grèce dérive donc entre Charybde et Scylla, tout en sachant que le courant l'entraîne dans l'abîme.

Bref, certains diront que le plan est courageux, audacieux, créatif. D'autres diront que le plan est inique, anti-social, dicté par les puissances étrangères. Peu importe, car il y a autre chose: il est avant tout insuffisant.

De l'aveu même des autorités grecques, il doit permettre de ramener le déficit public (environ 14 % du PIB en 2009), sous les 3% "d’ici à la fin de 2014". Passons sur l'inévitable louche d'optimisme sur la croissance, la météo et le reste, permettant d'atteindre ces objectifs chiffrés - ils ne seront pas au rendez-vous de toutes façons - pour nous atteler à un détail piquant: 3% du PIB en 2014, cela signifie que la Grèce sera toujours en déficit.

Autrement dit, sa dette continuera à enfler, même en 2014, même si le plan d'austérité est un succès, même si toutes les prévisions gouvernementales s'avèrent exactes!

A ce stade, le lecteur fronce probablement les sourcils. Comment les autorités grecques, les élites européennes et nos brillants médias ont-ils laissé passer un point aussi crucial?

Cela vient, je pense, d'un sérieux malentendu remontant aux origines de la crise grecque elle-même. Elle s'est déclenchée parce que la dette du pays partait en roue libre, laissant planer de sérieux doutes quant à la capacité du pays à respecter ses engagements. Mais, dans les méandres de la pensée étatique, la seule chose qui compte est le rapport des comptes courants de l'Etat avec le PIB; George Papandréou et son gouvernement ont pensé que les marchés s'inquiétaient de ce taux enfonçant toutes les barrières du Pacte de Stabilité. Selon eux, pour "regagner la confiance des marchés", il suffit de revenir dans les clous de 3% de déficit et le tour est joué, la signature grecque est à nouveau solide.

Mais les fameux marchés ne l'entendent pas de cette oreille. Ce qu'ils ont vu, eux, c'est un pays enfilant les milliards de déficits comme d'autres enfilent des perles. On hésite naturellement à confier des sommes de plus en plus folles à un pays si peu capable - même en temps de crise, et même à l'issue d'un programme d'austérité historique - de faire diminuer ses dettes d'un centime. Et quand des établissement financiers sont circonspects, ils s'abstiennent, ou réclament des taux d'intérêts que les quémandeurs trouvent prohibitifs. Y compris en 2014, où les Grecs d'alors se retrouveront encore à se demander pourquoi les marchés se méfient d'eux.

Voilà un quiproquo dont on aura pas fini de parler!

Mais tout cela reste très hypothétique, car bien d'autres choses surviendront entre-temps.

28 avril 2010

Chronique du désastre à venir

Je n'avais pas prévu de parler que de la fin de l'Europe, mais l'actualité m'oblige.

Hier, les marchés ont eu la gueule de bois: un peu partout, soudainement, les gens réalisent que la Grèce n'émet que des obligations pourries, que sa croissance est en berne, que son plan de redressement est fantaisiste... Bref, il faut être fou pour lui prêter de l'argent! Chacun mesure son exposition alors que la perspective d'un défaut de paiement se fait toujours plus pressante.

creance_grece.jpgVous pensez que les marchés se sont effondrés? Attendez demain, pour voir. Et après-demain. Les bourses n'en ont pas fini de chuter. Il va falloir des semaines - des mois - avant que la situation grecque ne soit "dans les cours", et ce pour une raison bien simple: nous n'en sommes qu'au début de la crise. Il serait insensé de croire que la crise sera géographiquement circonscrite à Athènes. Et tout aussi insensé de croire que les bourses seront les seules à plonger...

Faisons un peu de prospective et essayons de voir ce que l'avenir nous réserve.

La situation financière de la Grèce se détériore de façon rapide. Sur les marchés financier, le pays n'est déjà plus en mesure d'emprunter, avec un taux à dix ans de plus de 10% et un taux à deux ans atteignant les 17%, en attendant que de nouveaux records ne soient battus. La note de BB+ (junk bonds) dont elle est désormais affublée est un signal pour les investisseurs: prêter à la Grèce, c'est risquer de ne jamais revoir sa mise.

La Grèce doit régulièrement rembourser des emprunts arrivant à échéance. Le 19 mai échoient des obligations à 10 ans pour un montant de 8,5 milliards d'euros. Jusqu'ici, la Grèce faisait comme les autres pays: elle émettait un nouvel emprunt pour payer le précédent. Avec ces taux, ce n'est plus possible. Le défaut de paiement sera pourtant évité. Le ministre grec des Finances Georges Papaconstantinou n'a pas épuisé toutes les possibilités. Il suffit que le FMI et/ou l'Europe finalisent leurs plans d'aide pour que le gouvernement grec puisse tirer des fonds d'une nouvelle ligne de crédit hors marché.

Mais l'astuce n'est que temporaire, les chefs d'Etat le savent bien. Le débat sur la posture d'Angela Merkel est, dans cette optique, purement anecdotique. Les journalistes sont nombreux à sous-entendre que l'Allemagne aidera la Grèce après les élections régionales du 9 mai; d'après eux, Angela Merkel s'apprêterait à trahir des électeurs Allemands - décidément peu clairvoyants - dès le lendemain du scrutin. Qu'on croit ou pas aux visées électoralistes de la chancelière, l'impact sur la débâcle financière grecque sera minime. L'Allemagne n'a pas les moyens de sauver tout le monde. Même un hypothétique soutien sans réserve ne suffirait pas à ramener les taux d'intérêts grecs à des niveaux praticables. Quant à un plan de soutien européen, le seul que Mme Merkel ait soutenu du bout des lèvres, il implique la participation de pays déjà aux abois comme l'Espagne et le Portugal.

Des pays ruinés vont devoir emprunter de l'argent pour sauver de la faillite un pays encore plus ruiné qu'eux...

Bref, la Grèce est privée pour longtemps de l'accès aux marchés financiers. Combien de temps les pays européens et le FMI accepteront-ils de se substituer à ceux-ci pour financer la dette du pays? Combien de temps accepteront-ils de remplir le tonneau des Danaïdes?

Les récentes négociations entamées avec le FMI laissent entendre une aide globale de quelque 45 milliards d’euros pour cette année. Mais l'accord pourrait courir sur trois ans, bien que les montants éventuels pour les années suivantes n’aient pas été fixés. Rien que pour 2010, compte tenu du ralentissement compréhensible de l'économie grecque, ces milliards d'euros suffiront à peine. Et il faudra encore verser de l'argent en 2011, en 2012, et peut-être plus encore jusqu'à ce que la Grèce revienne à une meilleure forme financière. On n'en est même pas aux prémisses.

Ces aides vont diluer le risque grec dans les autres pays européens. Les taux d'intérêt portugais, espagnols, irlandais et même italiens ont commencé à monter. C'est le principe des vases communicants. La crise grecque s'étendra à l'Europe entière, par le sud. Comment vont faire le FMI et Mme Merkel lorsqu'il faudra desserrer les cordons de la bourse pour aider le Portugal et l'Espagne, en plus de la Grèce?

Aider la Grèce revient à remettre à plus tard la réforme de la Grèce. Les atermoiements politiques des leaders de l'Europe prouvent que l'élite politique du continent n'est pas à la mesure de l'enjeu. Les égoïsmes nationaux, les rêves utopiques d'intégration européenne et une compréhension défaillante des principes économiques garantissent que la crise ne sera pas jugulée. Alors que le gouvernement grec pourrait se lancer dans une faillite douloureuse, mais courageuse et menée en bon ordre, il préfère gesticuler pour trouver de l'argent frais.

La crise va donc perdurer, s'étendre et gagner en intensité.

Au fur et à mesure que les semaines passeront, d'autres pays européens vont étudier les possibilités offertes par le FMI et leurs autres partenaires de se mettre "a l'abri" des marchés financiers et de leur "spéculation". Les méchants marchés financiers vont être allègrement peints en noir. Jusqu'au moment où même l'Allemagne n'en pourra plus. La cessation de paiement arrivera donc, et touchera plusieurs pays de la zone euro en même temps. Plus elle sera tardive, plus elle sera grave.

A ce moment là, l'euro en tant que monnaie unique aura vécu. L'illusion de l'Europe politique aura disparu depuis longtemps.

Passons sur la désagréable période de troubles civils et de pillages qui s'ensuivra.

Pour continuer à survivre et payer leurs fonctionnaires, les Etats produiront leur propre monnaie, convertible en Euro initialement selon un taux fixe. Celui-ci s'avérera immédiatement insoutenable, et ces nouvelles monnaies seront dévaluées plusieurs fois. Des émetteurs privés (les chaînes de grands magasins par exemple) produiront leur propre monnaie, comme des bons d'achat, qui seront mieux reçue par le public que la monnaie du gouvernement; il y aura des affrontements pour "restaurer l'autorité" et l'économie en pâtira plus encore. Mais si la monnaie de singe officielle suffira à payer les fonctionnaires et à la rigueur le marché intérieur, il faudra des décennies pour rembourser les dettes contractées en Euros par le pays auprès de ses "partenaires" européens et du FMI. Certains n'y résisteront pas et sombreront dans le populisme et l'autoritarisme, une population déboussolée et ruinée se faisant facilement séduire par des tribuns clamant que, finalement, le plus simple est de faire un bras d'honneur aux créanciers.

La Dictature des colonels n'est pas si ancienne.

Politique fiction? A vous de voir. Le film est bientôt à l'affiche partout en Europe.

26 avril 2010

Les dernières heures de l'Europe

Les journalistes font de leur mieux pour ne pas monopoliser le temps d'attention de leur public avec les déboires financiers de la Grèce, histoire de ne pas lasser. C'est pourtant une erreur, car l'histoire des finances grecques est une tragédie (désolé) dont les conséquences sont encore à peine perçues par tout un chacun, sans parler de nos éminents décideurs.

Précisons: le visage du continent européen va en être modifié pour toujours.

Comment peut-on tirer des conséquences aussi hyperboliques des simples problèmes de déficits d'un Etat membre de la zone Euro? Les finances des régimes sociaux-démocrates sont dans le rouge depuis des années - plus de trente ans en France - et rien n'indique que la tendance s'inverse, ni même, finalement, qu'elle pose le moindre problème. Les subventionnés reçoivent leur manne, les enfants vont à l'école, et un peu partout, comme le disaient certains panneaux, l'Etat investit pour votre avenir. En surface, tout va bien.

Mais la sérénité apparente ne suffit pas. Aux franges de l'Union, la Grèce s'enfonce. Aujourd'hui, les taux d'emprunt à dix ans ont atteint les 9%.

La cessation de paiement de la Grèce est désormais certaine. Aucune gesticulation d'un quelconque leader de l'Union Européene ne suffira à calmer la crise: le Verbe s'efface devant la réalité économique pitoyable de la Grèce. Les gens qui prêtent à la Grèce sur 10 ans ne sont pas sûr de retrouver leur mise, et les rendements qu'ils exigent s'en ressentent. A quel taux prêteriez-vous à un cousin flambeur poursuivi par les huissiers?

La crise économique a suffit à faire s'écrouler une économie grecque pourrie de l'intérieur par le gaspillage, l'abondance d'emplois publics non productifs et les avantages sociaux indus payés par des emprunts, creusant peu à peu la dette du pays jusqu'à des niveaux irrécupérables.

Nous sommes à l'aube d'une crise majeure; un peu comme lorsque le Titanic a heurté un iceberg mais avant qu'il ne coule (les analogies avec le transatlantique ne vont d'ailleurs pas manquer prochainement.) Un drame se noue, pourtant, tout a l'air normal... Jusqu'à ce que le grand public réalise qu'il est trop tard, bien trop tard.

Charles Gave emploie une autre image: les crises économiques s'apparentent à la pêche à la dynamite. La crise arrive, c'est l'explosion sous-marine aux contours mals définis. Remontent alors les poissons à la surface, lentement, le ventre à l'air. D'abord les petits, les PME, les propriétaires ruinés; puis des entreprises de taille plus conséquente, de petits établissement bancaires. Et puis, peut-être, plus gros encore... On aurait tort de croire que l'ensemble des victimes est connu simplement parce que, de son bateau, l'observateur embrasse du regard les milliers de cadavres du menu fretin ; il faut se pencher au-dessus du bastingage et regarder si on aperçoit pas le ventre blanc de quelque mastodonte des profondeur en train de remonter. Qui sont ces dernières baleines? Lorsqu'il écrivait son livre, Charles Gave pensait à des banques. Je penche pour ma part pour plus gros encore: des pays européens.

Auto-alimentée par la défiance des marchés, le ralentissement de l'économie et une dette toujours plus énorme à renouveler, les dernières heures voient la crise s'accélérer. Tout le monde est pris de court. Angela Merkel voulait prétendre que l'Allemagne n'aiderait peut-être pas la Grèce; une posture purement électorale, à tenir jusqu'au 9 mai, pour ne pas fâcher le naïf électeur Allemand. Cela paraît loin aujourd'hui. La France affiche une intransigeance de façade alors que le pays est lui-même dans une situation économique désastreuse (même causes, mêmes effets) et surtout, que les banques françaises et allemandes détiennent 39% de la dette grecque... Rappelons que lorsque l'Argentine a fait défaut, les créanciers ont du accepter de perdre deux tiers de leurs créances.

En d'autres termes, lorsque la Grèce tombera, des banques françaises vont sauter. Et le Portugal. Et d'autres encore: Espagne, Italie, Irlande, France...

L'Euro, en tant que monnaie, aura vécu, et ce sera bien le cadets de nos soucis.

La crise des subprimes semblera un aimable divertissement en regard de ce qui s'apprête à tomber sur le nez des Européens.

Les Suisses auraient tort de penser qu'ils sont à l'abri. Ils découvriront bien assez tôt comment les deuxièmes et troisièmes piliers de leurs retraites ont été exposé aux placements "sans risque" des fonds souverains... Et, naturellement, la crise économique européenne va avoir son petit effet sur les exportations: lorsque votre premier client est financièrement aux abois, ce n'est pas très bon pour les affaires.

Nous entrons dans une période de turbulences. Il n'y aura pas assez de chaloupes pour tout le monde.