21 mai 2011

La Grèce face au principe de réalité

Lentement mais sûrement, la froide vérité s'impose. Tant et si bien que je n'ai même pas besoin de commenter cette dépêche, elle parle d'elle-même.

Zone euro/Grèce: on se résigne lentement à une restructuration de dette

Bruxelles (awp/afp) - Comme jadis en Amérique latine, le tabou de la restructuration de la dette est en train de tomber en zone euro, ce scénario étant désormais ouvertement envisagé en Grèce sous une forme limitée en dépit des fortes divisions qu'il suscite.

Après l'avoir catégoriquement exclue pendant des mois, plusieurs responsables européens sont sortis du bois cette semaine pour évoquer l'impensable. Le chef de file des ministres des Finances de l'Union monétaire, Jean-Claude Juncker, l'a qualifiée de "restructuration douce" passant par une forme de rééchelonnement.

Ce n'est plus en Argentine ou au Mexique que la question se pose mais dans la zone euro, pourtant l'une des régions les plus opulentes de la planète mais qui a financé une partie excessive de sa richesse à crédit.

Pourquoi le vent a-t-il tourné pour la Grèce?

Le pays, malgré un gros effort de réduction de déficit l'an dernier, reste en situation budgétaire critique. Son déficit public 2010 a été revu en hausse à 10,5% du PIB, ce qui l'oblige à partir de plus loin pour assainir ses comptes. Dans le même temps, la récession économique est plus forte qu'attendu, du coup les impôts ne rentrent pas suffisamment dans les caisses de l'Etat.

Au final, la Grèce ne pourra retourner comme prévu sur les marchés en 2012 pour emprunter près de 30 milliards d'euros afin de refinancer sa dette.

La sortie du pays de l'Union monétaire n'étant une option pour personne, car elle appauvrirait terriblement la Grèce et menacerait la zone euro toute entière, l'idée de donner plus de temps au pays pour rembourser fait son chemin.

Une restructuration radicale de la dette, qui verrait la Grèce renoncer à en payer une partie, est pour le moment exclue officiellement, même si les marchés sont persuadés qu'il n'y aura à terme d'autre issue: la dette atteint 150% de la richesse nationale.

Les Européens songent plutôt à un "reprofilage" des emprunts contractés auprès des créanciers publics et privés. Les échéances de remboursement seraient repoussées, dans le cadre d'un arrangement négocié avec les créanciers pour éviter un défaut de paiement créant la panique. Avec sans doute en complément de nouveaux prêts européens et du FMI, en plus des 110 milliards d'euros promis l'an dernier.

Une autre option, voisine, serait que les banques créancières acceptent de renouveler leurs lignes de crédit au terme des échéances en cours. Cette solution a été utilisée déjà dans certains pays d'Europe de l'Est lors du pic de la crise financière mondiale.

Quel serait l'intérêt des banques privées' "Si l'alternative est de perdre leur mise au bout du compte parce que la Grèce n'aura pas les moyens de rembourser, elles n'auront pas d'autre choix", parie Ferdinand Fichtner, économiste de l'institut allemand DIW.

Pour en arriver là toutefois, la Grèce va devoir redoubler d'efforts pour assainir son budget malgré la grogne sociale. Ses partenaires exigent plus de privatisations, et vite.

Il reste surtout à vaincre l'opposition de la Banque centrale européenne à toute idée de restructuration, dure ou douce, susceptible, selon elle, de faire paniquer les marchés et de créer un dangereux précédent. La France, en porte-à-faux avec l'Allemagne sur le sujet, est aussi très réticente.

Ces clivages se retrouvent dans les négociations difficiles en cours entre Européens sur les contours de leur futur Fonds de secours, le Mécanisme européen de stabilité financière (MES), appelé à fonctionner mi-2013.

Berlin insiste pour que les banques participent sur une base volontaire à des plans de restructuration en cas de grave crise de la dette, mais doit batailler avec la plupart de ses partenaires et surtout la BCE, opposée à inscrire cela dans le marbre.

 

Voilà. La dette grecque va être restructurée. C'est l'instant critique: si des banques sont trop exposées à la dette grecque, elles sauteront, en provoquant une nouvelle crise bancaire qui dévastera l'Europe financière. Mais au train où vont les choses, nous saurons vite si ça passe ou ça casse...

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16 mai 2011

Dominique Strauss-Kahn: les dix minutes fatales

Il y a toujours eu quelque chose de très aristocratique dans la haute bourgeoisie incarnée par Dominique Strauss-Kahn - jusque dans sa façon de rejouer une version moderne (et nettement plus improvisée) de la fuite de Louis XVI par Varennes.

DSK.jpgPensez donc: à dix minutes près, le vol retour du Paris / New-York d'Air France décollait avec Dominique Strauss-Kahn à son bord. Le politicien socialiste serait confortablement installé en première classe en sirotant un champagne. Il aurait jeté un dernier regard sur la nuit illuminée par les gratte-ciels de Manhattan avant de rejoindre en Europe le cercle des puissants - rencontrant Angela Merkel le lendemain, et d'autres chefs d'Etat tentant d'endiguer la crise de la dette publique. Il se serait présenté aux primaires du PS, qu'il aurait brillamment remportées. Il se serait opposé à Nicolas Sarkozy lors de l'élection présidentielle avec de bonnes chances d'être élu.

A dix minutes près, DSK aurait eu toutes les cartes en main et un avenir présidentiel. Il aurait nié en bloc - comme il le fait aujourd'hui, bien sûr - mais en position de force: avec assurance, dans son costume impeccable, il aurait expliqué que le témoignage d'agression sexuelle dont l'accuse une femme de chambre du Sofitel de New-York n'était que pure invention, voire quelque manoeuvre machiavélique pour le salir. Il aurait été hors de la sphère d'influence de la justice américaine. Il aurait eu des centaines d'amis haut placés pour prendre fait et cause contre des "allégations", sans compter les immunités dont il aurait pu se prévaloir.

Qui sait, il aurait peut-être même tourné l'affaire à son avantage en dénonçant des machinations exploitant ses faiblesses ou un acharnement judiciaire. Il aurait été soutenu par sa femme et ses proches, et même par une bonne partie du peuple français pour qui les histoires de fesses sont rarement à prendre au sérieux (en tous cas certainement pas comme ces Américains qui font "tout un drame" de la moindre incartade...)

Au pire, il aurait pu - avec l'assentiment bienveillant du monde entier - se contenter d'éviter ces fous d'Américains si ceux-ci s'étaient mis en tête de le poursuivre à l'étranger; pour ses dernières semaines à la tête du FMI, il aurait délégué les quelques rencontres prévues avec le gouvernement fédéral ou fait en sorte qu'elles aient lieu hors de sa juridiction.

A dix minutes près, DSK aurait pu avoir un destin à la Polanski.

Mais voilà, l'histoire se joue parfois sur des questions de timing. Dix minutes suffisent à changer la face du monde et le destin d'un homme. Du jour au lendemain, la question la plus brûlante de l'actualité, la volonté de Dominique Strauss-Kahn de se présenter aux présidentielles françaises, n'a plus la moindre pertinence. Obsolète. Périmée. Balayée.

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DSK, la tête des mauvais jours: la police de New-York vient de lui retirer son triple-A.

Comme d'habitude, l'affaire vaut moins par les faits sordides dont elle est issue que par les réactions qu'elle provoque. Chacun y va de son "je-n'aurais-jamais-cru-ça-de-lui-c'est-pas-possible-ce-n'est-pas-le-DSK-que-je-connais" dégoulinant d'hypocrisie, quand on sait que le bestiau trimballe depuis longtemps une certaine réputation. Dans un parcours typique de récidiviste, le faux-pas final a été précédé de nombreux coups de semonce.

En riche et puissant, DSK se livrait à des penchants dont il était peut-être coutumier à travers ses divers déplacements professionnels. Peu de chances d'être inquiété en agressant une soubrette à Lahore ou à Buenos Aires. Mais à New-York, USA, la justice ne fait pas la même distinction entre les gens du peuple et les VIP. A quel moment s'en est-il souvenu? Etait-ce pendant qu'il violentait sa victime? Lorsqu'il lui imposait une fellation? Ou lorsqu'il l'a vu s'enfuir, terrifiée, dans les couloirs de l'hôtel? Quoi qu'il en soit, c'est sans doute à ce moment qu'il a réalisé le danger et s'est enfui de sa suite, en oubliant effets personnels et téléphone portable - impensable pour un directeur du FMI - pour s'engouffrer dans le prochain avion.

Relations sexuelles illégales, tentative de viol, séquestration, c'est pas joli-joli. Il risque quinze ans de prison. Les charges sont sérieuses et l'enquête avancera sans peine, mais d'autres jouent l'air du "voyons-pas-de-précipitation-laissons-l'enquête-suivre-son-cours-présomption-d'innocence", mélopée entraînante mais rarement jouée. Par exemple, dans l'affaire de Berlusconi et du Rubygate: présomption d'innocence? Allons. Bush qui aurait prétendument menti sur les Armes de Destruction Massive en Irak: présomption d'innocence? Voyons, vous n'y pensez pas! Non, la présomption d'innocence est un concept trop généreux pour en accorder le bénéfice à des adversaires politiques...

Mais foin des postures - elles ne sont là que pour les caméras. En coulisse, maintenant que l'éléphant s'est fait choper pour avoir trop joué de sa trompe, chacun a ressorti sa petite calculette pour actualiser les nouveaux rapports de force au sein du PS. Le calendrier est toujours là, et avec lui les primaires socialistes.

Décidément, au train où vont les choses, il est de plus en plus difficile de prédire qui, en 2012, sera au second tour de l'élection présidentielle française.

30 mars 2011

Pendant ce temps, la crise...

En ce moment, Fukushima et Kadhafi tiennent à eux deux l'essentiel du pavé médiatique. Ces nouvelles exotiques sont bienvenues; elles permettent d'éviter aux journalistes de présenter au bon peuple européen le troisième acte de la crise financière européenne qui se joue en ce moment au Portugal, et qui aura des retombées bien plus significatives pour lui que les péripéties libyennes ou les déboires nucléaires japonais.

José_Socrates_na_OIT.jpgPendant ce temps, au Portugal...

Que s'est-il passé au Portugal, au fait? Eh bien, le Premier ministre portugais José Socrates a démissionné mercredi dernier, après le rejet au parlement d'un nouveau plan d'austérité - le quatrième - censé "garantir" la réduction du déficit public et éviter le recours à un plan de sauvetage de l'Union européenne et du FMI.

Ecrit autrement, les politiciens portugais ont refusé de se serrer une nouvelle fois la ceinture.

Bien qu'il soit possible de créer un nouveau gouvernement avec les élus en place, on semble se diriger vers de nouvelles élections. Elles auront lieu 55 jours au moins après la dissolution de l'assemblée, selon la Constitution portugaise. L'heure tourne. Cela nous projette quelque part au mois de mai. Or, le Portugal doit rembourser 4,3 milliards d’euros de dette en avril puis 4,9 milliards en juin. Pour le renouvellement de la première tranche, le pays sera privé de gouvernement et en pleine campagne électorale; on peut donc s'attendre à ce qu'aucune décision politique forte ne soit prise à ce stade, ce qui laisse penser que le Portugal empruntera sur les marchés.

Jetons un petit coup d'oeil aux taux portugais à 10 ans:

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Taux portugais à 10 ans

Comme on voit, ça ne va pas passer comme une lettre à la poste: 8% d'intérêt, c'est énorme - bien plus que ce le Portugal réussit à économiser avec ses multiples plans d'austérité.

Compte tenu de son absence de leadership, les options du Portugal sont limitées. Il pourrait peut-être renouveler sa dette avec des échéances plus courtes, permettant de diminuer le coût global du crédit; cela ne changerait pas grand-chose, mais permettrait au moins de repousser le problème le temps qu'une nouvelle équipe dirigeante prenne les commandes, n'est-ce pas? Hélas, c'est peine perdue, comme en témoignent les taux portugais à deux ans:

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Taux portugais à 2 ans

Oui, vous voyez bien la même chose que moi: les taux à 2 ans et les taux à 10 ans sont dans le même ordre de grandeur, autour de 8%. Pour les malheureux Portugais, emprunter à deux ans est aussi cher que d'emprunter à dix!

(Dans le B-A-BA de l'emprunt, les taux d'intérêts sont liés à la durée. Plus la durée est longue, plus on prive le créditeur de son bien - que ce soit une voiture ou une somme d'argent - pendant longtemps. L'emprunteur jouissant du bien à la place du propriétaire pendant une durée plus longue, il paye comparativement plus cher et c'est bien normal. Cela se traduit par un taux, c'est-à-dire un coût du crédit, plus élevé. Ici, les taux courts à même échelle que des taux longs envoient un message différent: ils traduisent le risque de défaut à court terme du Portugal. Il est tout à fait possible que les taux courts soient plus élevés que les taux longs; on peut imaginer de gros soucis temporaires - et des taux extrêmement élevés - à court terme, alors que les taux à quinze ou vingt ans sont plus détendus parce qu'on pense que les problèmes auront été résolus d'ici là.
Voilà l'interprétation que je fais de la situation. Fin de la parenthèse!)

Le Portugal va donc probablement contracter un dernier emprunt - ruineux - sur les marchés au mois d'avril, avant que le nouveau Premier Ministre portugais n'entre en fonction. Ses options ne sont pas légions:

  1. Laisser filer les déficits;
  2. Présenter un nouveau plan d'austérité;
  3. Renégocier la dette;
  4. Laisser chuter le Portugal dans le coton confortable du Fond européen de stabilisation financière (FESF), puis du Mécanisme de Stabilité (MES) de 500 milliards d'euros destiné à prendre son relais en 2013.

Au vu de la situation financière portugaise, l'option 1 ne paraît pas crédible - si quelqu'un voulait tenter l'aventure, les prêteurs se feraient rares, quel que soit le taux d'intérêt offert. L'option 2 semble aussi peu probable, puisque c'est l'opposition à un plan d'austérité qui a fait chuter M. Socrates. On peut imaginer que les adversaires du plan l'ont refusé parce qu'ils en avaient un autre en tête, mais aucune information n'est remontée en ce sens.

Choisir de renégocier ou de rééchelonner la dette déclencherait un coup de tonnerre dans le marché européen des souscriptions publiques, et replongerait instantanément le continent dans une nouvelle crise bancaire. Ce ne serait pas la possibilité la plus idiote, mais elle réclamerait une compréhension des enjeux et un courage dont la classe politique portugaise ne semble pas disposer. En plus, elle serait aux antipodes des solutions choisies jusqu'ici.

En réalité, chacun s'attend à ce que le Portugal, bon gré mal gré, se retire à son tour du marché ouvert de la dette pour s'abriter derrière le mécanisme d'entraide européen. A l'instar de la Grèce et de l'Irlande, après avoir tant clamé qu'il s'en sortirait tout seul, le Portugal disparaîtra du devant de la scène pour lécher ses plaies (financières) à l'abri des regards (du marché). Ce qui nous amène au domino suivant, l'Espagne.

Pendant ce temps, en Espagne...

Eh bien, l'Espagne ne va pas si mal - enfin, façon de parler! Taux de chômage de 20.33% fin 2010, avec une jolie embellie à 19.3% attendue fin 2011... Selon la Banque d'Espagne, la croissance sera de 0.8% en 2011, le pays affichera un déficit public de 6.2% du PIB et 5.2% l'année suivante (là où le gouvernement espère 6% et 4.4% respectivement, mais tous les gouvernements du monde s'y entendent très bien lorsqu'il s'agit d'embellir une situation.)

Le 10 mars, l'agence de notation financière Moody's a abaissé d'un cran la note souveraine du pays, à "Aa2" avec perspective négative. La note va encore baisser.

Le marché est dans l'expectative, comme les taux le montrent:

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Taux espagnols à 10 ans

L'expectative donc, mais avec une grosse louche de méfiance par-dessus, la stabilisation étant à un niveau élevé.

Est-ce que des taux à 10 ans à plus de 5% sont soutenables pour un pays lourdement endetté, à la croissance en berne et au chômage atteignant un cinquième de la population active?

Personnellement, j'aurais tendance à penser que non, mais il vaut mieux que je me trompe parce que ni le Fond Européen de Stabilisation Financière ni le Mécanisme de Stabilité ne devraient suffire à éponger le renouvellement de la dette espagnole si le marché devient trop cher. Sans compter qu'au train où vont les choses, l'Europe pourrait être au pied du mur avant 2013, donc sans que son nouveau Mécanisme de Stabilité ne soit opérationnel.

L'Espagne peut tenir quelques temps sur sa lancée; son endettement n'est "que" de 63.5% du PIB. Mais le Portugal coule avec un petit 81.3% du PIB en dettes. Et l'Italie est à 118%... Est-on réellement sûr que l'Espagne est le prochain domino?

Pendant ce temps, ailleurs...

Quel temps fait-il à Berlin? Un peu de grisaille...

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Taux allemands à 10 ans

Ca monte gentiment.

Malgré la santé insolente des exportations allemandes (une compétitivité à laquelle le renchérissement du coût de l'énergie va probablement mettre un terme, suite à la percée électorale écologiste) les investisseurs semblent se méfier. Mettons-nous à leur place: sous le couvert du FESF, du MES ou de n'importe quel autre acronyme, ils comprennent très bien que l'Allemagne est en train de reprendre à son compte, peu à peu, toutes les dettes des maillons faibles de l'Euroland.

Tous ces engagements, ces fonds, ces garanties, ça finit par peser sur un bilan, voyez-vous.

Angela_Merkel_(2008)_v3.jpgMme Merkel a déclaré que les Allemands avaient le devoir historique de ne pas "passer pour les méchants" dans la longue crise que traverse l'Euro; apparemment, elle opte plutôt pour être le dindon de la farce. Personne ne sait jusqu'où les électeurs allemands accepteront d'expier  les fautes des générations passées, et même ainsi, les épaules (fort larges) de l'Allemagne économique risquent de ne pas suffire.

Ah, aussi, le taux d'inflation est resté stable en Allemagne en mars - à 2,1%. Le chiffre, élevé, est compréhensible au vu des tombereaux de billets créés ex nihilo par la Banque Centrale Européenne pour ses petits coups d'éponge à droite et à gauche. A inonder le marché de liquidités, vous créez de l'inflation, c'est bête comme chou.

Du coup, la BCE  laisse entendre qu'elle montera ses  taux la semaine prochaine.

Ce qui aura un effet immédiat sur les taux d'intérêt de la dette de tous les pays de la zone Euro.

Aïe.

Quelque chose me dit que les Européens vont bientôt avoir une actualité locale à se mettre sous la dent.

09 mars 2011

La fuite en avant

Un flux continu de nouvelles vont dans le même sens: toujours moins de liberté, toujours plus d'interdictions, de limites, de restrictions, le tout habillé d'une guimauve sucrée et collante de bons sentiments. De quoi avoir franchement la nausée.

Grand écart. "J'aime la voiture, pourvu qu'elle soit verte", a dit la Présidente de la Confédération Micheline Calmy-Rey lors de sa visite en territoire ennemi, au Salon de l'Automobile de Genève. Elle a annoncé la couleur - et ainsi officialisé le divorce entre la population et la classe politique, résumée dans le titre d'un article de 24Heures, les Suisses se ruent sur les 4x4, les élus les pénalisent, dont je conseille vivement la lecture.

Range-Rover-Evoque-Geneva-front.jpgEh oui, les 4x4 sont populaires. Et en plus ils peuvent être tout à fait propres! Les constructeurs ont fait de gros efforts. Comme l'écrit le journaliste:

Land Rover remporte la palme du 4x4 pollueur… et celle du plus écolo! Son modèle Range Rover Sport à essence rejette 348 grammes de CO2 (l’Union européenne ambitionne de ne plus dépasser les 130 g dès 2015), par contre sa Range Rover Evoque, un diesel, se situe parmi les meilleurs élèves: elle rejette moins de 130 g. Enfin, le prototype Range e, un hybride diesel rechargeable, émettrait moins de 90 g.

 

On s'éloigne à grand pas de l'initiative anti-4x4 des écologistes, visant à interdire les véhicules qui émettent plus de 250 grammes de CO2 par kilomètre. Il suffirait en définitive d'attendre (et de laisser le peuple rejeter l'initiative) pour que, sans rien faire, la pollution diminue nettement. Mais c'est tout le contraire qui arrive! Les élus suisses suivent tellement la ligne écologiste que ceux-ci n'ont plus guère de raisons de maintenir leur projet:

Le parlement a privilégié l’instauration d’une moyenne d’émission de 130 g par importateur. Si cette valeur limite est dépassée, une amende est prévue. En clair, les voitures polluantes pourraient toujours rouler en Suisse. Mais leur prix d’achat ne manquera pas d’augmenter de manière sensible, puisqu’il y a fort à parier que les importateurs répercuteront les amendes sur le prix des 4x4.

 

Faut-il être naïf pour croire que c'est l'importateur, et non le consommateur, qui payera la moindre amende! Même le journaliste a compris l'arnaque. Voilà où nous arrivons au bout du compte: le consommateur aura le choix entre une voiture haut de gamme hybride ou autre, peu polluante et très chère, ou une voiture classique mais surtaxée par des amendes, donc chère elle aussi. Résultat: voiture plus chère pour tout le monde. Donc, un renouvellement plus lent du parc automobile. Donc, des Suisses conservant plus longtemps leur vieilles guimbardes. Donc plus de véhicules anciens sur les routes. Donc plus de pollution.

Encore une belle victoire de l'étatisme!

En attendant la zone 30 sur autoroute? Pauvres Espagnols! Ecrasés par un gouvernement socialiste jamais à court d'arguments fallacieux, les automobilistes de la péninsule ibérique subiront désormais une limite à 110 km/h sur autoroute, une information également reprise au journal de la TSR. Mais le scandale vient surtout de la tentative de justification: la mesure serait décidée par le gouvernement pour limiter la consommation de carburant face à l'envolée des prix du pétrole, découlant de la crise en Libye!

Aberrant!

Les gens payent de leur poche chaque goutte d'essence qu'ils consomment. L'offre et la demande suffisent à réguler la consommation. Si les Espagnols estiment que de rouler vite leur coûte trop cher, ils lèveront le pied d'eux-mêmes sans que personne n'ait à les forcer à quoi que ce soit.

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Les premières limitations de vitesse en France dans les années 70 ont été instaurées au prétexte du prix du pétrole. Dans les années 80, les chocs pétroliers étant passée, on les a maintenues au nom de la sécurité routière (et qu'importe que les accidents mortels aient lieu en ville!). Les années 90 ont vu l'arrivée de l'écologisme triomphant et les limitations de vitesse justifiées par la pollution. En 2011, en Espagne, on en revient au prix du pétrole: la boucle est bouclée. Qu'importe la raison pourvu qu'on ait la limitation de vitesse!

Du point de vue purement financier, c'est carrément contre-productif. Si l'économie était vraiment l'équivalent de 28,6 millions de barils de pétrole par an, comme le prétend le ministère de l'Industrie, il faudrait aussi mettre en rapport la baisse des rentrées fiscale conséquente à une moindre consommation d'essence, car c'est aussi ça de moins en taxes sur l'essence, ce qui me fait douter de la sincérité du discours... D'autant plus qu'on sait incidemment que 117 radars gérés par l'Etat espagnol ont été "actualisés" avec la nouvelle limite de vitesse.

Quelque chose me dit que c'est par ce biais que le gouvernement de M. Zapatero va vraiment profiter de rentrées d'argent frais!

Pour un climat étouffant. Cette fois-ci, encore en "réponse" à une initiative des écologistes qui boivent décidément du petit lait, la Chambre Haute du Parlement helvétique a choisi de s'attaquer aux émissions de CO2. Objectifs "ambitieux": une réduction de 20% les émissions de CO2 d'ici à 2020 par rapport à 1990. L'initiative prévoyait 30%, on voit la grande résistance de nos autorités face à ce projet funeste! Evidemment, avec de telles complicités le peuple pourrait ne même pas avoir son mot à dire.

Alors, pour atteindre ce chiffre, je vous le donne en mille, on va taxer à mort. Original, non? 28 centimes de taxes de plus par litre d'essence. 36 francs par tonne de CO2 pour le mazout de chauffage, que le gouvernement pourra augmenter jusqu'à 120 francs si les objectifs intermédiaires ne sont pas atteints (on parie qu'ils ne le seront pas?)

C'est du pur délire.

Au vote d'ensemble, la révision de la loi a passé la rampe par 28 voix pour, 6 voix contre et 5 abstentions.

Voilà la triste situation au Conseil des Etats - et ce n'est guère mieux au National. 71% des Sénateurs prêts à démolir la prospérité suisse en sacrifice aux dieux absurdes d'un réchauffement climatique inventé. Peu importe que le protocole de Kyoto soit mort et enterré, que le CO2 ne soit ni un polluant ni un gaz avec un quelconque effet mesurable sur un prétendu réchauffement, ni qu'il soit totalement absurde de chercher à réduire une éventuelle pollution en Suisse, alors que le pays est déjà un modèle étouffant de protection de l'environnement. Non, le Conseil des Etats veut réduire de 20% les émissions de CO2 d'ici à 2020 par rapport à 1990, et ce uniquement en Suisse voyez-vous: là où c'est le plus difficile, le plus inefficace et le plus cher.

Il faut boire le calice jusqu'à la lie, livrer jusqu'au dernier homme un combat d'arrière-garde contre des chimères.

La Suisse se distingue une fois de plus par son empressement à avancer le long de la Route de la Servitude. C'est comme si les politiciens, sentant vaguement l'heure de leur non-réélection arriver, s'empressaient de commettre le plus de dégâts possible à la société avant que les électeurs ne se rappellent à leur bon souvenir. Vivement qu'ils s'en aillent! J'en viens à envier la Belgique, à l'abri de telles décisions grâce à la crise qui paralysie sa classe politique alors que sa croissance est au beau fixe. S'il fallait une démonstration que la société civile se porte très bien sans politiciens, la voilà!

La Suisse n'a nullement besoin d'une catastrophe naturelle pour se ruiner: l'oreille bienveillante des parlementaires aux thèses millénaristes des écologistes suffit largement.

15 décembre 2010

De l'intégration à la désintégration

Alors que la Suède panse les plaies du premier attentat-suicide sur son sol, plusieurs quotidiens analysent la personnalité et le parcours de vie du kamikaze islamiste, Taimour Abdulwahab - un parcours qui ne cadre absolument pas avec la vision convenue du terrorisme islamique au sein des éditorialistes et de certains politiciens.

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25 novembre 2010

Coups de Semonce sur l'Euro

Le rythme des mauvaises nouvelles en provenance de la zone Euro s'accélère. On n'en est plus à dénigrer des Grecs dépensiers ou des Irlandais essayant tant bien que mal de sauver leur secteur bancaire sans convaincre, car ils ne sont plus seuls:

De leur côté, les autres pays fragiles de la zone euro étaient également en difficultés, gagnés par la contagion, avec notamment le Portugal et l’Espagne qui inquiètent le plus. Les taux espagnols à 10 ans s’inscrivaient à 5,190% contre 5,064% mercredi soir, après avoir dépassé la veille les 5% pour la première fois depuis 2002. Quant aux taux portugais, ils évoluaient également au plus haut à 7,020% contre 7,016% la veille.

 

europe-flags_1480541c.jpgL'inquiétude ne porte pas que sur le long terme; le taux des emprunts espagnols à court terme augmente d'un coup. De même, l'incendie ne se limite pas non plus à la périphérie de l'Euroland et aux vilains PIIGS. Le coeur de la zone est touché, c'est-à-dire l'Allemagne et la France. Ainsi, la France doit trouver des solutions improvisées pour payer ses fonctionnaires pour ce mois de décembre:

On pensait que cela ne pouvait arriver que dans les pays les plus en difficultés de l'Union européenne [comme si la France n'en faisait pas partie!]. Mais c'est bien l'Etat français qui rencontrerait des difficultés à payer ses fonctionnaires en décembre. La commission des Finances du Sénat s'inquiète dans un communiqué de ce que Bercy cherche 930 millions d'euros pour régler ses factures de personnel à la fin de l'année. Huit ministères sont concernés, dont l'Éducation nationale, la Défense et le Budget.

 

Huit ministères ça semble beaucoup, mais la France est richement dotée en ministères. L'explication avancée fait sourire: le Sénat dénonce des "surcoûts associés à des mesures catégorielles dont la multiplicité conduit à douter de la consistance réelle des efforts de maîtrise de la masse salariale de l’État". Que de termes polis pour dénoncer une abondance de primes de fin d'années s'accommodant bien mal à la rigueur ambiante! Mais ce ne sont que des péripéties; d'ailleurs, dès qu'on manque d'argent on en trouve:

Pas d'inquiétude, les salariés de l'Etat seront payés. L'Etat va ouvrir «en urgence» des «autorisations d'engagement» à hauteur de 1,39 milliard d'euros et des crédits de paiement pour 1,14 milliard, expliquent les sénateurs dans un communiqué, «dont 930 millions d'euros seront destinés à couvrir des dépenses de personnel». Ces dépenses seront compensées par des annulations de crédits dans d'autres postes du Budget et n'aggravent donc pas le déficit, précise la commission des Finances du Sénat.

 

Tout va hyper bien, donc. C'est à se demander comment on arrive à dégotter un ou deux milliards d'euros sans toucher à rien, mais je digresse... Pas très loin, de l'autre côté du Rhin, l'Allemagne est elle aussi à la peine:

Dans le contexte actuellement très troublé pour les marchés de dettes européens, même Berlin éprouve des difficultés à se refinancer. Le Trésor allemand avait prévu mercredi d'emprunter 6 milliards à dix ans. Mais les Bunds, pourtant considérés comme les emprunts les plus solides de la zone euro, n'ont pas réussi à séduire: la demande s'est élevée à 5,67 milliards d'euros, et 4,76 milliards ont été alloués. C'est la quatrième fois cette année, sur 69 émissions menées jusqu'à maintenant, que les demandes ressortent inférieures à l'offre, a expliqué à l'AFP Jörg Müller, porte-parole de l'Agence financière, qui gère la dette allemande.

 

Même si une souscription n'est pas pleinement remplie (ce qui constitue un très mauvais signe par les temps qui courent) il suffit de jouer sur la trésorerie et de souscrire un peu plus la prochaine fois pour espérer retomber sur ses pieds.

Pas de panique à Berlin non plus donc. Il est encore trop tôt.

En réalité, la zone euro est aux prémisses d'une crise qui la fera éclater. L'Euro a permis aux Etats les plus lourdement endettés de l'Euroland de vivre en déficit à bon compte pendant une période beaucoup trop longue, en étant les passagers clandestins d'une monnaie unique dont la seule force tenait à la signature allemande. Alors que leur endettement augmentait démesurément, les taux baissaient en parallèle et la dette restait "indolore". Ce n'est plus le cas aujourd'hui, parce que les taux peuvent difficilement descendre plus bas, que la crise a encore plus creusé les déficits et que les prêteurs se méfient.

Pour d'autres pays dont la dette n'est pas le premier souci, comme l'Espagne, l'Euro a été désastreux par son taux d'intérêt inadapté à l'économie locale. Trop bas, il a rendu trop aisé l'accès à l'emprunt, poussant l'économie dans des investissements non rentables mais donnant l'illusion de l'être - la bulle immobilière en étant l'illustration la plus aboutie.

Pour l'Allemagne et sa croissance atone, engluée dans des politiques socio-démocrates, le taux d'intérêt de la BCE était au contraire trop élevé, poussant l'économie à chercher de la rentabilité à l'extérieur du pays à travers l'exportation.

"Tous ne mouraient pas mais tous étaient frappés" écrivait Jean de la Fontaine dans la fable des Animaux malades de la peste, une situation brillamment démontrée dans L'Etat est mort, Vive l'Etat, le livre de Charles Gave.

dominos-falling.jpgAujourd'hui, les métaphores à base dominos ont le vent en poupe. L'Euroland s'effondre par la périphérie. Le parallèle a ses limites, chaque pays de l'Euroland s'effondrant pour des raisons qui lui sont propres. Si l'Irlande tombe, ce n'est pas la faute de la Grèce. Si le Portugal tombe, ce n'est pas la faute de l'Irlande, à l'inverse de ce que sous-entendent certains analystes. Chaque Etat de l'Euroland ne doit pas chercher à l'extérieur les raisons de ce qui lui arrive. S'ils tombent les uns après les autres, c'est simplement à cause d'une crise de confiance généralisée où les créanciers potentiels commencent - enfin! - à examiner de plus près les bons d'Etat qu'on leur propose. Les causes varient localement mais les symptômes sont les mêmes au bout du compte, une hausse insoutenable des taux d'intérêts réels.

D'ici peu, lorsque les montants réunis pour le fonds européen de stabilité financière seront épuisés, chacun verra que les investisseurs ont cessé pour de bon d'acheter des dettes européennes à des prix praticables. Les cris de triple A des agences de notation - "allez-y, c'est sans danger!" - n'y changeront rien. C'est à ce moment-là que les choses sérieuses commenceront.

Qui paie ses dettes s'enrichit, dit le proverbe. Or, pour payer ses dettes, il faut commencer par dégager un excédent de trésorerie, c'est à dire un bénéfice, peu importe qu'il soit libellé en pourcentage du PIB ou pas. Tant que vous ne verrez pas un pays dégager des excédents budgétaires lui permettant de réduire sa dette nette, sachez-le, quoi qu'en disent les politiciens prêt à tous les mensonges pour finir leur mandat dans le calme, l'Europe ne sera pas sortie de la crise.