13 février 2013

La légende de la Pomme sur la Montagne (de Billets)

L'évocation du Trésor Géant d'Apple sur Contrepoints est une lecture conseillée. La plume talentueuse de Georges Kaplan décrit le magot sur lequel est assis la firme de Cupertino:

apple-dollar.jpg[Au] dernier pointage, au 29 décembre 2012, Apple détenait pas moins de 137,112 milliards de dollars sous forme de liquidités, de fonds d’investissement, d’actions, de bons du Trésor et autres actifs financiers ; soit pratiquement 70% du total de son bilan. Disons les choses clairement : c’est énorme ; au cours actuel, c’est largement assez pour racheter 48 fois Peugeot ou 60% des actions de Microsoft.

Si Apple a accumulé un tel trésor de guerre, c’est pour trois raisons : primo, depuis le lancement des iPhones et autres iPads, la firme californienne gagne énormément d’argent ; deuxio, elle ne verse pas de dividendes à ses actionnaires (tout au plus rachète-t-elle quelques actions de temps en temps) ; tertio, et c’est là que le bât blesse, elle n’a pas réinvestit cette petite montagne de dollars dans son appareil de production.

 

Et l'auteur de s'interroger sur les droits des actionnaires face à la mauvaise volonté manifeste d'Apple de partager les bénéfices avec eux. Mais il ne fait qu'entrouvrir la porte d'une situation aussi étrange que potentiellement explosive pour toute l'économie mondiale... Des perspectives qui requièrent quelques explications.

Une action représente une fraction du droit de propriété d'une entreprise. A ce titre, elle accorde à son propriétaire le droit de percevoir un dividende, une part du bénéfice, s'il y en a. La promesse du dividende explique à elle seule la valeur de l'action. Une action assortie d'un dividende toujours nul serait sans aucune valeur. Qui engagerait son épargne dans une aventure dénuée de toute promesse de gain?

Si le dividende peut être nul un certain temps, il n'a pas vocation à le rester éternellement.

Les société américaines ont une tradition historique de niveaux élevés de dividendes. La rémunération maximale des actionnaires a longtemps été la règle outre-atlantique. La pratique a vu ses limites en temps de crise, lorsque ces entreprises généreuses se retrouvèrent fort dépourvues. Comment moderniser sa gamme et se renouveler sans argent de côté? Comment se défendre contre la concurrence quand tout a été distribué aux actionnaires jusqu'au dernier sou?

Quelques déconvenues retentissantes dans les années 90 provoquèrent une remise en cause de la stratégie: rémunérer l'actionnaire certes, mais en gardant aussi de quoi assurer un changement de cap en cas de coup dur.

Parfaitement conscient de ces errements au moment de secourir Apple, Steve Jobs insista carrément pour que la société ne verse aucun dividende. Tout le monde comprit le message: qu'elle utilise plutôt l'argent pour sa propre croissance. Si l'absence totale de partage du bénéfice par une société profitable fut une nouveauté pour le monde financier, les investisseurs s'en accomodèrent bien vite. Après tout, ils ne renonçaient à un dividende immédiat que contre la promesse d'un dividende futur redoublé!

C'est ainsi que, quasiment sans jamais verser d'argent à ses actionnaires, l'action d'Apple atteignit des sommets, au point de devenir pendant une partie de l'année 2012 la première capitalisation boursière mondiale.

Mais qui dit sommets vertigineux dit sommets dangereux...

smaug.jpgPendant les années fastes, Apple alla beaucoup trop loin. Nous ne sommes plus dans l'investissement pour une quelconque croissance future. Le trésor de 137 milliards de dollars sur lequel s'assied la société n'est absolument pas réinvesti dans quoi que ce soit, mais simplement thésaurisé. Tout au plus est-il placé dans quelques outils financiers pour ne pas dormir sur un compte, mais peu s'en faut.

Les choses pourraient changer avec la plainte déposée par un certain David Einhorn, actionnaire minoritaire et détenteur du fonds Greenlight Capital.

Détenteur de plus d'un million d'actions, M. Einhorn a saisi la justice pour qu'Apple libère une partie de son trésor à destination des authentiques propriétaires de la firme, les actionnaires, sous forme du dividende tant attendu.

Il est trop tôt pour savoir comment se concluera la plainte de M. Einhorn, même si la justice américaine a toutes les chances de statuer que ce genre de décision revient en fin de compte à l'Assemblée Générale des actionnaires. Mais la brèche est ouverte. Dans le meilleur des cas, elle donnera des idées à d'autres. Qu'il s'agisse d'une OPA hostile ou d'une fronde des actionnaires, le magot d'Apple suscite la convoitise.

Le trésor est devenu un boulet.

Alors que les experts financiers d'Apple planchent sur les moyens de dégonfler le tas de dollar, les sommes en jeu donnent des maux de tête. Imaginez l'effet sur le cours de l'action de l'annonce d'une distribution prochaine d'une centaine de milliards de dollars de dividendes!

Que ce soit en un gros paquet ou par "petits bouts", la firme de Cupertino va être contrainte de libérer l'argent, tôt ou tard.

Le cours de l'action Apple s'envolera fiévreusement à l'approche de la nouvelle, et plus encore près du jour d'un versement. Et dans le meilleur des cas, les hausses colossales s'effaceront finalement avec des baisses de même ampleur lorsque le trésor pesant aura été restitué.

Autrement dit, l'action Apple s'apprête à jouer les montagnes russes dans un proche avenir. Des variations énormes sur une des plus grosses capitalisations boursières mondiales, de quoi faire tousser toutes les places financières de la planète! Et de susciter à l'occasion de jolis mouvements de panique.

L'économie mondiale n'avait certainement pas besoin de ça!

Beaucoup de malheurs à venir auraient pu être évités si M. Steve Jobs (paix à son âme) avait été un tout petit peu moins intransigeant dans ses positions économiques, et si la clique de hauts responsables qui lui succéda avait fait preuve d'un peu moins de suivisme. Mais le mal est fait.

Comme souvent dans l'histoire, la distribution du butin risque de dégénérer.

18 janvier 2013

Honni soit qui Mali pense

Depuis le 11 janvier, la France est en guerre au Mali. Et chacun s'interroge sur le sens à donner à cette guerre.

Le nord désertique du Mali est en proie à une guérilla depuis des années, émergeant à la face du monde au printemps dernier principalement à cause d'une vacance du pouvoir de Bamako. Au mois de mars, le président Amadou Toumani Touré fut destitué par des militaires l'accusant d'incompétence dans la lutte contre la rébellion touarègue et les groupes islamistes dans le Nord (accusations qui, rétrospectivement, ne manquent pas de sel.) Les militaires avaient peut-être raison mais ils n'en tirèrent aucune légitimité pour autant. La crise politique se résolut temporairement le 6 avril avec un accord-cadre mettant en place un gouvernement de transition sous l'égide d'un nouveau président, Dioncounda Traoré, lequel fut agressé et dut se rendre à Paris pour recevoir des soins...

mig-downed.jpgLoin des jeux de cour de Bamako, divers groupes rebelles profitèrent de la confusion pour progresser au Nord: le Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), le groupe islamiste Ansar Dine, le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, groupe rebelle touareg) et enfin des combattants liés à Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) passèrent à l'offensive. Ils se battirent et se battent encore presque autant entre eux que contre l'armée régulière, mais celle-ci recula sans discontinuer. Le 30 mars, les rebelles prirent Kidal, le lendemain Gao ; Tombouctou tomba le premier avril, puis Ansongo, Aguelhok, Douentza, et enfin Konna le 10 janvier, menaçant directement Mopti et le sud du pays.

Le président Traoré demanda dès septembre une intervention des forces militaires d’Afrique de l’Ouest pour reconquérir le Nord. Plusieurs réunions de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) se tinrent pour la préparer mais tardèrent à se concrétiser. Le Conseil de sécurité de l'ONU approuva le 20 décembre la résolution 2085 autorisant le déploiement par étapes d'une force internationale de soutien au Mali, baptisée Misma, réclamée par le Mali et approuvée par la Cedeao.

C'est dans ce contexte qu'à la surprise générale, la France choisit mercredi dernier de s'impliquer directement dans le conflit.

L'action militaire française a quelque chose d'étonnant. Dans ce qui avait tout d'une guérilla régionale entre des factions divisées, elle a réussi le tour de force d'unir et de cristalliser les mouvements rebelles contre elle et contre l'Occident tout entier.

La France n'a pas d'intérêts économiques particuliers au Mali, affirme François Hollande: si c'est vrai, c'en est encore plus malheureux. Le cynisme traditionnel de la Françafrique pouvait choquer mais avait au moins le mérite de correspondre à des objectifs géostratégiques. Ici, l'Elysée aurait choisi d'envoyer la troupe sur un prétexte fantaisiste.

En effet, pour le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, il n'était pas possible de laisser se développer "un État terroriste aux portes de l'Europe", motif cousu de fil blanc. Depuis quand les Etats terroristes aux portes de l'Europe seraient-ils devenus un problème pour l'Etat français? Y a-t-il eu revirement des autorités sur le printemps arabes et ce qu'elles sont en train de produire? L'excuse est d'autant plus faible que la France a elle-même directement contribué à créer un "Etat terroriste aux portes de l'Europe", la Libye. En faisant chuter le régime de Kadhafi, armes à la main, la France a ouvert un boulevard aux milices islamistes qui règnent désormais sur ce bout de désert avec bien peu de gratitude.

Une paix relative s'est installée en Libye. Les armes ne se sont pas tues pour autant. Elles se sont  retrouvées à travers les réseaux du Sahel entre les mains des islamistes maliens, ajoutées à celles promptement pillés dans les les arsenaux du dictateur déchu, fournies elles aussi par les Européens. Si bien qu'aujourd'hui, la France se bat au Mali contre des islamistes équipés d'armes françaises.

Prenons cette énième ironie de l'histoire comme une marque de respect: la qualité du produit convainc même nos ennemis! Arnaud Montebourg devrait penser à faire une nouvelle campagne de publicité là-dessus.

Si les autorités françaises avaient eu à coeur de "lutter contre le terrorisme", elles auraient mieux fait de commencer par s'attaquer aux dangers intérieurs. Les caches d'armes et réseaux de l'islamo-banditisme prolifèrent dans des banlieues françaises. Elles n'ont jamais été pacifiées, à peine apaisées. En fait, cette menace-là est si crédible que le gouvernement français a carrément été obligé de décider de mesures de sécurité supplémentaires sur le sol national.

mirages.jpgC'est vrai, le Mali est moins loin que l'Afghanistan, on y parle français. Plus convivial, en quelque sorte. Pourtant, quitte à lutter contre le terrorisme, des descentes dans les caves des zones de non-droit émaillant le territoire français auraient sans doute plus contribué à la sécurité du pays, sans risquer d'embraser la moitié du continent africain...

Bien sûr, selon un schéma maintes fois éprouvé, le déploiement de l'armée française est "limité" en effectif et dans le temps, et devra dans les plus brefs délais "donner la main" à une force militaire malienne qui reste encore à inventer. Mais dans les faits, la France pourra-t-elle seulement décider du scénario?

Comme le dit l'adage, on sait de quelle façon commence une guerre, jamais comment elle se termine. La France n'a ni les moyens logistiques, ni les moyens humains, ni les moyens financiers de s'engager sur la durée. Cette évidence donne un écho d'autant plus étrange à l'intervention sur France Inter du socialiste Michel Rocard qui, tout en saluant la décision du président, annonça avec une certaine clairvoyance "qu'on est dans une bagarre d'une dizaine d'années" et qu'il n'y aurait rien de simple:

"Tout cela est très difficile, pas gagné d'avance, nous perdrons des hommes, il y aura des drames, il y aura des contreparties sur le territoire national, tout cela va être assez effrayant."

 

L'ancien Premier ministre ne croyait pas si bien dire, à la veille de la prise d'otage tournant à la boucherie sur un site gazier au sud de l'Algérie (avec "la brigade de Mokhtar Belmokhtar", un nouveau groupe islamique à la clef). Ce n'est pas gagné d'avance, en effet.

La France perdra des hommes.

Il y aura des drames.

Et la guerre n'est commencée que depuis une semaine.

Peut-être la France avait-elle besoin de se lancer au Mali pour prouver au monde qu'à l'instar de n'importe quelle grande puissance, elle avait droit à son bourbier?

09 janvier 2013

Des allocations pour un bel avenir

L'histoire du jour nous vient d'Afrique du Sud par le biais du quotidien 20 minutes: selon un reportage de la chaîne de télévision Sky News, des Sud-Africaines boiraient des substances toxiques pour augmenter leurs chances de mettre au monde un enfant handicapé... et toucher ainsi davantage d'allocations.

L’Afrique du Sud détient un triste record: celui du syndrome d’alcoolisation fœtale, qui entraîne de graves handicaps chez l’enfant (...) Un reportage de la chaîne britannique SkyNews dans la province du Cap-Oriental met en lumière les ravages de l’un des breuvages, le «kah-kah». Ses ingrédients: du lait, de la levure et... de l’acide sulfurique.

Des femmes en état de grossesse avancée en sont dépendantes. «Si je n’en bois pas, je suis malade», affirme Mary. Elle a déjà quatre enfants et vit dans une cabane avec huit autres membres de sa famille, tous au chômage.

Certains craignent que cette forme d’alcoolisme ne soit entretenue par le système social. Des mères boiraient délibérément afin de donner naissance à un bébé atteint d’un retard ou d’un handicap. A la clé, une allocation mensuelle de 1200 rands (128 francs suisses), près de cinq fois plus que celle versée pour un enfant valide. Mary admet que ces aides permettraient de «payer l’école» à ses autres enfants.

 

Payer l'école à ses autres enfants... Ou se livrer à son vice avec encore moins de retenue: l'allocation mensuelle couvrirait le prix d'environ 600 bouteilles de kah-kah.

drinkers.jpg

Les allocations entraînent-elles des femmes dans l'alcoolisme et la mise au monde d'enfants handicapés? L'idée a de quoi choquer, tant elle va à l'encontre des raisons pour lesquelles elles sont mises en place.

Les "shebeens", brasseries clandestines où sont distillés les substances alcooliques les plus infectes, sont probablement antérieurs aux programmes sociaux visant à soulager les familles d'enfants malformés. Il n'empêche: comme le témoignage de Mary le révèle, de tels mécanismes de redistribution sont de puissants incitatifs à ne pas remettre en question une conduite à risque.

Pour l'auteur du reportage Alex Crawford, le lien de cause à effet ne fait aucun doute: les femmes boivent précisément dans le but d'accoucher d'un enfant malade.

Le syndrome d'alcoolisation foetale, lié à la consommation de la mère, provoque des malformations ou des retards mentaux irréversibles:

Les enfants souffrant du syndrome de l’alcoolisation fœtale ont un système immunitaire beaucoup plus faible que la normale, ils seront donc souvent atteints par des maladies infectieuses diverses. Des retards du développement physique et des dysfonctionnements du système nerveux central sont souvent observés. L'enfant pâtira d'un retard mental plus sérieux, d'un comportement instable et d'un quotient intellectuel plus bas. Les enfants atteints du syndrome d'alcoolisation fœtale éprouvent beaucoup de difficulté à être autonomes. La plupart d'entre eux sont incapables de se nourrir seuls et d'apprendre à s'occuper d'eux-mêmes au même rythme que les autres enfants. Il leur est beaucoup plus difficile de se faire des amis et de s'intégrer à des groupes. En grandissant, ces personnes conserveront toujours certains problèmes d’autonomie.

 

Le taux de naissances de ce type monte à 7 ou 8% dans certaines provinces d'Afrique du Sud selon l'OMS, contre 1% ou moins dans les pays occidentaux. Ce n'est pas qu'une question de richesse ou de pauvreté. L'Afrique du Sud est clairement au-dessus de la moyenne mondiale - en fait, le pays détient depuis 2002 le triste record du nombre de cas d'alcoolisations foetales.

La police fait régulièrement des descentes pour fermer les brasseries clandestines et disperser l'alcool qu'elle y trouve. L'association des producteurs officiels, l'Eastern Cape Liquor Board envisage une campagne d'information sur les dangers d'une forte alcoolisation pour les femmes enceintes.

Apparemment, personne ne semble remettre en cause le mécanisme des allocations et ses effets pervers.

23 décembre 2012

Arrêter le massacre

Les victimes de la tuerie de Sandy Hook à Newton n'étaient même pas encore enterrées que Barack Obama, opportunément la larme à l'oeil (en a-t-il jamais versé une pour les centaines de victimes collatérales d'attaques de drones en Afghanistan ou au Pakistan?) et épaulé par tout ce que l'Amérique compte de gauchistes, relançait le "débat" sur les armes.

usa,armes,manoeuvres politiquesLes guillemets sont de rigueur, car le président ne vise nullement à trouver des solutions. Les armes font partie du contrat social américain à travers le Deuxième Amendement et sont de ce fait hors de sa portée. En s'y attaquant à la marge, Barack Obama se livre simplement à une récupération aussi partisane que stérile d'un massacre d'enfants.

La vente ou le contrôle de la possession d'armes aurait-elle permis d'éviter la tuerie? Rien n'est moins sûr. Le meurtrier, Adam Lanza, vivait avec sa mère Nancy, tuée le matin même dans leur maison de Newton. Les armes retrouvées à l'école étaient toutes enregistrées au nom de cette dernière. Nancy Lanza avait parfaitement le droit et la stabilité d'esprit nécessaire à la possession d'armes à feu ; elle commis néanmoins l'erreur impardonnable de laisser armes et munitions à portée de son fils perturbé, sans les garder suffisamment sous clef, et paya vraisemblablement cette négligence de sa vie.

Les partisans du contrôle des armes (l'interdiction étant de toutes façons inatteignable, sauf à croire naïvement en la toute-puissance de l'Etat) clament que ce crime aurait pu être "évité" par des lois à la vente plus restrictives. Ils ne prennent même pas en compte les centaines de millions d'armes déjà en circulation sur le continent. Un individu assez fou pour massacrer des enfants par dizaines puis se donner la mort risque peu de renoncer face à une simple interdiction administrative. De plus, à partir du moment où les armes employées pour commettre un crime ont été dérobées à leur propriétaire légitime, les contraintes légales ne valent plus rien.

Les seules réponses techiquement appropriées sont celle suggérée par la NRA de mettre un policier armé dans chaque école, ou la variante rappelée de façon caustique par Ann Coulter: non pas interdire les armes, puisque c'est impossible, mais donner aux victimes potentielles le moyen de se défendre en généralisant le port d'armes cachées. L'avantage est double: dissuader les criminels potentiels de passer à l'acte, et mettre un terme aux agissements de ceux qui passent outre. La liste d'exemple amenée par la chroniqueuse pour valider l'efficacité de cette approche troublera les plus résolus, pour peu qu'ils aient l'esprit ouvert.

Bien sûr, l'idée de combattre les armes par les armes donnera des nausées à tous les bien-pensants de la Terre, incapables de voir la différence entre un revolver dans les mains d'un policier et un autre dans celles d'un assassin. Leur avis importe moins que celui des meurtriers de masse qui, eux, perçoivent franchement cette nuance. Quand Seung-Hui Cho tua 32 personnes et en blessa 17 autres à l'université de Virginia Tech, il savait qu'il serait tranquille pour quelques heures en s'attaquant à un campus fièrement proclamé "zone sans armes". Même chose pour Eric Harris et Dylan Klebold au lycée de Columbine ; même chose pour Adam Lanza et l'école de Sandy Hook ; même chose enfin pour le tristement célèbre Anders Breivik et son massacre perpétré sur l'île d'Utoya.

Mais rendre les tueries de masse plus difficiles n'est évidemment qu'une ébauche de solution. L'approche complémentaire consiste à se demander pourquoi elles surviennent. D'une part, d'autres populations ont largement autant d'armes de guerre en leur sein que les Etats-Unis, à commencer par la Suisse, sans que jamais pareille tragédie n'ait eu lieu. D'autre part, les meurtres de masse sont un phénomène récent alors que le Deuxième Amendement existe depuis plus de deux siècles. Il y a donc des facteurs restant à découvrir.

Pour Brendan O'Neill, la cause pourrait être l'absence de lien social et la recherche de célébrité instantanée et de revanche de l'ego, fut-ce à titre posthume:

Personne ne sait ce qui est passé dans la tête du tireur du Connecticut. Mais ce qui frappe dans son crime (...) est l'absence de tout code moral disant "qu'il n'est pas acceptable de violer une école" ou simplement "qu'il n'est pas acceptable de tirer dans la tête d'un enfant de six ans". Cette absence de restriction morale est quelque chose de nouveau et a plus à voir avec le culte actuel de la singularité, et le nihilisme individuel qu'il suscite, qu'un amendement vieux de 200 ans. (...)

Ces attaques ont en commun d'être, par beaucoup d'aspects, l'expression la plus extrême de narcissisme de notre époque, dans laquelle les obsessions personnelles sont constamment promues face à la norme sociale, et l'identité individuelle mise en avant face à la citoyenneté collective, donnant naissance à une atmosphère parfois volatile - à la fois en retirant des individus de tout lien social et en les imprégnant d'un puissant sentiment que tout leur est dû, où l'estime de soi écrase tout le reste, et dans laquelle la moindre entaille dans celle-ci devient un affront de la pire espèce.

Essayer d'expliquer les tueries de masse dans les écoles à travers l'existence des armes à feu est comme essayer d'expliquer le phénomène d'al-Qaeda à travers l'existence d'avions de ligne: le fétichisme sur les moyens techniques permet d'esquiver le débat sur les facteurs culturels. (...)

Depuis quelques années, une relation symbiotique déformée s'est développée entre les tueurs dans les écoles et les médias. [Les tireurs] ont commencé à faire leurs vidéos et à écrire des manifestes, les envoyant aux rédactions avant de commettre leurs actes sanglants. Ils semblent s'accorder sur l'idée que, grâce à des médias carburant à la peur, ils deviendront des vedettes, des légendes, symboles de la pourriture au coeur de l'Amérique, dès qu'ils presseront sur la gâchette. (...)

 

Reste encore à comprendre pourquoi certains adolescents en arrivent à avoir un comportement aussi destructeur. La frustration de l'adolescence est vieille comme le monde, et si les difficultés sociales ou l'absence de popularité sur Internet renforcent peut-être aujourd'hui ce sentiment, ils n'expliquent pas le passage à l'acte. J. Sedra évoque quant à lui la piste des médicaments sur la base de travaux du docteur Gary Kohls, psychiatre et chercheur à la retraite, en établissant la liste des tueurs de masse et des traitements auxquels ils étaient soumis:

Eric Harris, 17 ans, Zoloft puis Luvox
Dylan Klebold, 18 ans, dossier médical scellé
Ecole de Colombine à Littleton, Colorado: 13 morts, 23 blessés

Jeff Weise, 16ans , Prozac (60mg/jour, soit trois fois la dose adulte)
Red Lake, Minnesota: 10 morts, 12 blessés

Luke Woodham, 16 ans, Prozac
3 morts: sa mère et 2 élèves + 6 blessés

Michael Carneal, 14 ans, Ritaline
Lycée de West Paducah, Kentucky: 3 morts, 5 blessés

(...)

 

L'énumération, tronquée ici, est proprement impressionnante. Certes, corrélation n'est pas causalité: mettre un enfant sous médicaments anxyolitiques, psychotropes ou au contraire psychostimulants n'est pas forcément déclencheur de folie meurtrière. Il n'y a non plus rien de surprenant à ce que des tireurs fous aient quelques antécédents comportementaux justifiant un traitement médicamenteux ; malgré tout, beaucoup de molécules délivrées à des enfants ont des effets mal connus sur leur développement intellectuel, et pourraient favoriser le développement de psychoses ou de dépression. Compte tenu de l'emploi généralisé de ces traitements sur les jeunes américains, la piste mériterait d'être étudiée.

Que ce soit à travers l'absence de plus en plus criante de lien social, la fascination trouble des médias pour ces crimes, l'effet d'exemple ou l'influence de molécules sur la psyché fragile des adolescents, il existe bien des façons de désarmer le danger des meurtres de masse. En choisissant d'ignorer toutes ces possibilités - y compris celles permettant aux victimes potentielles de se défendre - pour verser uniquement dans le simplisme naïf d'une impossible interdiction des armes, la gauche américaine montre qu'elle préfère l'inaction revendicative à la recherche de réelles solutions.

Cet aveuglement est regrettable, et n'augure rien de bon contre le phénomène croissant des meurtres de masse.

10 décembre 2012

Kyoto II, impossible mission

Réunis à Doha, les délégués de 190 pays se sont mis d'accord samedi pour prolonger jusqu'en 2020 la durée de vie du protocole de Kyoto, et poursuivre à travers lui la lutte contre le réchauffement climatique.

protocole de kyoto,diplomatieC'est en tous cas la façon dont la conclusion de la XVIIIe session de la Convention cadres des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) a été rapportée par les médias. La réalité est un peu plus compliquée. Dire que les discussions ont été difficiles relève de l'euphémisme ; il n'y avait pas le moindre début de commencement de consensus sur un texte final vendredi, alors même que la durée prévue des négociations touchait à sa fin. La nuit de vendredi à samedi, puis la matinée, n'y suffirent pas.

L'accord "final" fut en fait un coup de force du Qatar, pays organisateur, et de son vice-premier ministre Abdallah al-Attiya, lequel se contenta d'annoncer un compromis au nom de l'ensemble des délégués - bien qu'il n'ait eu l'assentiment que d'une partie d'entre eux. La déclaration abusive de M. al-Attiya sauvant in extremis la convention est d'autant plus surprenante que le Qatar est un des pays avec le pire bilan carbone mondial, loin devant les Etats-Unis, mais peut-être était-ce là un moyen d'éviter l'opprobre internationale...

La "prolongation des accords de Kyoto jusqu'en 2020" est donc une entourloupe, car les accords ne concernent finalement pratiquement plus personne, et certainement pas une population significative à l'échelle du globe. Outre les Etats-Unis qui ne les ont jamais ratifiés, la Chine et l'Inde qui n'y étaient pas soumis au nom de leur économie en "développement", la Russie, le Japon et le Canada viennent de s'en retirer. De fait, les signataires concernés par cette fameuse prolongation ne représentent plus que 15% des émissions mondiales à effet de serre.

Parmi eux ne restent que l'Union européenne, l’Australie et une dizaine d’autres pays industrialisés, dont la Suisse, toujours aux premières loges lorsqu'il s'agit de pénaliser son économie pour des chimères!

Le Kyoto allégé issue de Doha n'est pas assorti de contraintes ni même de mesures chiffrées. Coquille vide de sens, son seul mérite est de promouvoir un sentiment de continuité avant un éventuel accord négocié en 2015 et entrant en vigueur en 2020. Il est vrai qu'il faut préparer soigneusement le terrain pour réussir à amener annuellement des milliers de délégués de la planète entière par avion dans les conventions de la CCNUCC et les loger dans des palaces, le tout pour évoquer le gaspillage des ressources... La machinerie bien huilée de ces cycles de rencontres diplomatiques n'aurait peut-être pas survécu à un échec.

La "prolongation" des accords de Kyoto sert donc avant tout à sauver la face et les intérêts du CCNUCC lui-même.

Alors que l'Europe s'enfonce dans la pauvreté et que le protocole de Kyoto se dissipe dans le folklore, la lutte contre un réchauffement climatique d'origine humaine très controversé semble plus que jamais un luxe inabordable.

29 novembre 2012

Pétrole 2.0

Le pic pétrolier et autres théories fumeuses intéressent au plus haut points des écologistes et certains médias, inquiets pour le devenir d'une société de consommation vouée à une pénurie certaine selon eux - ce qui est pour le moins paradoxal, vu leur souhait affiché d'en finir avec elle.

C'est comme s'ils se hâtaient au chevet du malade non pour lui souhaiter un prompt rétablissement, mais plutôt pour assister au spectacle de son dernier souffle...

énergie,recherche scientifique,pétrolePour les fossoyeurs de l'âge du pétrole, la perspective d'une technologie permettant de recycler le plastique en pétrole est indéniablement une mauvaise nouvelle. Or, cette technologie existe. Elle est novatrice, certes, mais pas si récente - elle existe depuis six ans.

Comment? Vous n'en aviez jamais entendu parler? Comme c'est bizarre...

Réussissant par on ne sait quel miracle à franchir l'épais brouillard médiatique, une dépêche de l'AFP intitulée l'alchimiste américain qui refait de l'or noir avec du plastique (un titre avec tout ce qu'il faut de fantaisie romantique dedans) révèle à l'occasion du salon lyonnais de l'environnement Pollutec ces nouveautés dont on ne parle habituellement jamais:

La technique d'Agilyx, [née aux Etats-Unis,] permet de traiter n'importe quel plastique, même le plus vieux ou le plus sale pour lequel un recycleur ferait la fine bouche.

D'abord broyé, le dit plastique est ensuite placé dans une grande cartouche, chauffé pour être transformé en gaz, puis refroidi avec de l'eau, le pétrole étant ensuite séparé en remontant à la surface.

Au final, plus de 75% du poids de départ est transformé en pétrole brut de synthèse, prêt à être raffiné comme n'importe quel or noir saoudien ou russe. Le reste se partage en gaz et dans un déchet final (moins de 10%).

 

Agilyx est une petite société de 60 employés promise à une croissance rapide. Plusieurs usines sont en chantier aux Etats-Unis. Elle n'est pas seule sur ce créneau en plein essor, s'y trouvent aussi le britannique Cymar ou l'américain Vadxx Energy. Il y a clairement un marché à prendre.

Les décharges de plastique deviennent des champs de pétrole en devenir. Jon Angin, le vice-président de la société, explique: "Ce qui nous intéresse nous, ce ne sont pas les plastiques qui sont recyclés aujourd'hui, ce sont les plastiques dont personne d'autre ne veut et qui finissent généralement à la décharge." On parle donc bien de déchets non valorisés.

Le rendement est impressionnant: dix tonnes de plastique rendent environ cinquante barils de pérole. La consommation d'énergie est de dix barils ; l'opération de de recyclage permet donc un rendement net de quarante barils en équivalent pétrole. La production mondiale de déchets plastique étant estimée à 280 millions de tonnes en 2011, il y a donc un potentiel de 70 millions de barils de pétrole recyclés annuels selon la méthode développée par Agilyx, sans compter le volume de déchets existant...

Et le plastique issu de ce nouveau pétrole pourrait encore être recyclé!

Mieux, le pétrole recyclé de cette façon est d'excellente tenue, de nombreuses impuretés ayant été retirées lors de la première transformation en matière plastique. "C'est un brut de bonne qualité qu'on pourrait qualifier de léger, souvent recherché par les raffineries", explique François Badoual, directeur de Total Energy Ventures, un des actionnaires de la jeune société.

Nous ne sommes pas dans l'univers évanescent des dotcom et des cours boursiers bâtis sur du vent, mais dans le domaine industriel. C'est du concret. Au cours actuel du brut, l'entreprise est déjà rentable.

Entre le pétrole recyclé de plastique, le pétrole issu de biomasse, le pétrole issu de sables bitumeux et bien d'autres techniques qui restent à découvrir, la thèse de l'épuisement des ressources apparaît de plus en plus sous un jour fallacieux, car incapable d'intégrer l'inventivité de l'esprit humain.

Et c'est plutôt une bonne nouvelle - mis à part pour ceux qui espèrent en secret la pénurie de pétrole et chérissent l'idée du crépuscule de notre mode de vie. Ceux-là ne manqueront pas de trouver tous les défauts du monde même au recyclage du plastique!