21 février 2011

L'irrésistible appel de la Démocratie

Alors même que les prudes et les cyniques en appelaient à la retenue, j'étais heureux de saluer ici le succès des Tunisiens.

En ce temps-là, un ministre tunisien fraîchement nommé expliquait dans une interview, depuis les couloirs de Davos où il était invité, qu'il ne fallait pas extrapoler le succès tunisien à l'ensemble du monde arabe, notamment une Egypte qu'on sentait alors à peine frémir: malgré certaines similitudes, les peuples tunisiens et égyptiens n'avaient rien à voir, le niveau d'éducation n'était pas le même, la culture politique des deux pays n'avait rien à voir...

Foutaises!

Il n'y a pas besoin d'être en bonne santé, riche et convenablement éduqué pour réaliser qu'on vit dans une dictature. Au contraire, ceux qui y obtiennent un confort raisonnable ne sont pas toujours enclins à risquer leur fragile situation pour mettre un terme au régime, quels que soient les sentiments négatifs qu'ils nourrissent à son égard.

L'appel de la liberté est profondément ancré dans l'esprit humain, allant de pair avec un sens instinctif de la justice et de l'équité. De Rabat à Sanaa, des millions de gens l'ont compris. Le gros des protestataires sont ceux qui n'ont rien à perdre, fils oubliés mais terriblement légitimes de la corruption et de l'absence de liberté imposées par les élites tyranniques au peuple.

Depuis la plaisante interview du jeune ministre tunisien, contre toute attente Moubarak est tombé. La rébellion s'est répandue dans le Maghreb et la péninsule arabique comme une traînée de poudre.

Libyan flag2.jpgAujourd'hui, les regards sont tournés vers la plus symbolique des dictatures corrompues et violentes de la région, la Libye, qui vit des heures sombres, sanglantes et historiques. Le drapeau de l'ancien régime - avant la prise du pouvoir par Kadhafi - flotte sur la ville rebelle de Benghazi. A Tripoli, la foule marcherait vers le palais du despote. Mouammar Kadhafi finira-t-il sa sinistre carrière de tyran comme il le mérite, pendant au bout d'une corde? Réussira-t-il à ménager sa fuite et celle de son clan, à l'abri dans une autre dictature, avec une partie du trésor extorqué à son peuple? Écrasera-t-il la rébellion dans le sang?

Il est probable que le régime vive ses dernières heures. Mais si la révolte échoue, d'autres suivront, en Libye même. La chute des dictatures régionales a donné des ailes aux Libyens. Elle leur a fait la grâce du poison fatal à tout régime totalitaire: l'espoir que le changement est à portée de main.

Oui, on ne sait pas de quoi demain sera fait.

Oui, les islamistes et les musulmans rétrogrades, haineux, antisémites n'ont pas disparu.

Oui, chaque changement de régime fait le lit des opportunismes.

Oui, pillages et violences sont dramatiques et nuisent gravement à l'activité économique.

Oui, les régime qui émergeront de ces affrontements pourraient être du même tonneau que les précédents.

Mais non, le pire n'est pas inéluctable.

Ces gens ont connu la dictature sous toutes ses formes depuis des décennies, en distinguent toutes les facettes de l'horreur et du mensonge. Sur ce sujet particulier, leur expérience est indépassable. Pourquoi seraient-ils stupides au point d'accepter de retomber dans la même misère? N'importe quelle clique qui tentera d'accaparer le pouvoir rencontrera à nouveau l'opposition forcenée de la rue, avec d'autant plus de vigueur qu'un régime dictatorial naissant est forcément faible. La seule issue est dans le partage du pouvoir, c'est-à-dire la démocratie.

libya_1255875a.jpgUn peuple qui lutte pour sa liberté et qui meurt pour elle ne se laissera pas berner par le premier beau parleur venu.

Je fais le pari que la Tunisie, l'Egypte, le Yémen et la Libye et d'autres encore vont enfin bénéficier de la démocratie. Une démocratie naissante, brutale, imparfaite, violente probablement, pleine de disputes sanglantes, longtemps pauvre, où l'assassinat politique et les attentats seront considérés, pendant quelques années encore, comme des moyens acceptables de faire valoir son opinion. Démocraties primitives sans aucun doute, mais démocraties tout de même; elles évolueront. La liberté de la presse et Internet y pourvoiront, ainsi que la liberté économique d'une société libérée du joug affairiste des anciennes castes dirigeantes.

Il est facile, depuis le confort matériel et la paresse intellectuelle de nos démocraties occidentales, de regarder de haut ces mouvements d'émancipation, d'exprimer ses "craintes" et son "inquiétude" - et de finalement sous-entendre que la stabilité mortelle des régimes dictatoriaux avait son charme. Le cynisme est une posture confortable; à moins que je ne le confonde avec un snobisme mâtiné de racisme.

La Suisse est une vieille démocratie. On y entend parfois des gens se plaindre que l'on vote trop ou trop souvent. Les éditorialistes se lamentent régulièrement des mauvais choix de la populace, invitée à déléguer davantage ses décisions à de prétendus experts. Régulièrement, des voix s'élèvent pour réclamer l'interdiction de partis et d'adversaires politiques contre lesquels ils sont à court d'arguments. Oui, la Suisse est une vieille démocratie, un peu endormie sur ses lauriers - au point d'oser, parfois, peser le pour et le contre de sa liberté et de son indépendance en échange d'un peu de confort.

Quel contraste avec l'autre côté de la méditerranée, où des civils meurent pour accéder à cette liberté!

Ils vivent dans des dictatures. En termes de motivation, ils nous donnent pourtant une sacré leçon de démocratie.

18 février 2011

Petites polémiques

C'est la faute au bulletin
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Le succès de l'initiative sur le Renvoi des Criminels Etrangers ne passe décidément pas. Revenir sur cette votation démocratique au résultat déplaisant pour nos édiles semble être un exercice de style. C'est au tour d'Etienne Grisel, professeur honoraire de l'Université de Lausanne, de s'y coller dans les colonnes du Temps.

L'argument du jour: la votation n'aurait pas respecté le choix de la majorité puisque - tout est dans le puisque - le contre-projet l'a emporté contre l'initiative... Dans la question subsidiaire!

Aveugle à la notion de subsidiarité rendant toute son argumentation caduque, Etienne Grisel soutient mordicus que la minorité l'a emporté sur la majorité:

Ces inconvénients (sic) sont apparus au grand jour lors du scrutin du 28 novembre. A la question subsidiaire une majorité a répondu en faveur du contre-projet contre l'initiative, mais ce vote était privé de toute portée, le contre-projet ayant été refusé dans la votation principale. Ainsi, c'est le texte qui n'a pas la préférence de la pluralité (re-sic) qui est proclamé accepté. Il est vrai que cette issue est aussi due aux tactiques intéressées des extrêmes, qui parviennent à supprimer le rôle normalement attribué au contre-projet.

 

Tant l'approbation de l'initiative que le refus du contre-projet par le corps électoral semblent tout à fait secondaires. Détails, détails, s'ils permettent de fustiger les "extrêmes" à peu de frais! Le professeur Grisel ne va tout de même pas jusqu'à demander un nouveau vote. A la place, il élabore péniblement un mode de scrutin alternatif dont on se demande en quoi il serait plus compréhensible que le procédé actuel, lequel remonte à 1987 et n'a guère mené à une foison d'initiatives approuvées. Autant dire que le problème n'existe pas.

Derrière un titre à l'accroche tapageuse - "Le résultat du vote sur le renvoi a été faussé par le mode de scrutin" - l'article sent un peu le combat d'arrière-garde, finalement.

 

Les absents sont toujours morts

Une fois n'est pas coutume, Le Matin se distingue aujourd'hui en n'abordant pas la question de la peine de mort. Le quotidien romand nous avait pourtant habitué à un compte-rendu tout à fait occasionnel des exécutions judiciaires aux Etats-Unis (ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici ou encore , et je dois en oublier...) permettant de lever des polémiques faciles en mêlant débat sur la peine de mort et vociférations anti-américaines. On cherchera en vain, par exemple, une couverture similaire des exécutions dans des pays respectant infiniment moins l'Etat de Droit! Mais l'exécution de Frank Spisak dans l'Ohio hier, rapportée par le 20 minutes d'aujourd'hui, n'a pas donné lieu à un article dans le Matin.

Le détenu de 59 ans était reconnu coupable de trois meurtres.

Il est vrai aussi que cet ancien sympathisant néonazi avait commis son crime en 1982, sur un campus, lors d'une "partie de chasse" destinée à tuer le plus de Noirs possibles... Ces détails auraient-ils fait hésiter la rédaction?

Dommage que le Matin ait renoncé. Il aurait été intéressant de mesurer l'intensité des protestations anti-peine-de-mort sur un cas pareil.

 

A exception, exception et demie
rehausseur.jpg

Le Conseil Fédéral a rejeté une motion de la conseillère nationale bernoise Margret Kiener Nellen sur les sièges pour enfant.

La réglementation d'avril 2010 impose des réhausseurs jusqu'à douze ans pour des enfants de moins de 150 cm. Trouvant la législation disproportionnée, notamment lors de transport vers les écoles et les installations sportives, la socialiste demandait une dérogation pour les trajets de ce type.

La réponse du CF? Il reconnaît le problème mais n'entend rien changer du tout! Beau volontarisme. Explication du CF: Si un accident grave devait se produire, personne ne comprendrait que des dérogations aient été accordées.

Prenant acte de la décision, je m'interroge pour ma part sur la curieuse dérogation dont bénéficient ces véhicules où nul enfant n'est attaché, où les passagers peuvent se tenir debout, voire carrément se déplacer pendant que l'engin roule - je veux parler de nos transports en commun, bien sûr. Ils pèsent des tonnes, se déplacent en ville tout aussi vite que des voitures (parfois plus lorsqu'ils ont des voies réservées) et aussi sur les routes de campagne. Et là, pas de siège, pas de ceintures, pas de réhausseurs-pour-les-enfants-de-moins-de-150-cm-et-de-moins-de-douze-ans, rien.

Qu'attend le CF pour remédier à ces inadmissibles compromissions sur la sécurité?

08 février 2011

De la réussite texane à l'échec californien

Le modèle helvétique laisse aux cantons une certaine marge de manoeuvre fiscale, permettant une meilleure utilisation des ressources des contribuables à travers la mise en concurrence de différentes administrations. Aux Etats-Unis, la souveraineté fiscale des Etats Fédéraux est plus grande encore. Le résultat ne se fait pas attendre: au fil des ans, la latitude laissée aux gouvernements démontre de façon limpide la relation entre charge fiscale et prospérité économique.

Voilà la traduction d'un éditorial du Washington Examiner à propos de deux Etats emblématiques et diamétralement opposés sur la question de la taxation et du poids de l'Etat dans l'économie, la Californie et le Texas.

Parmi les Etats [fédéraux], il est devenu clair que deux visions de la politique économique en Amérique sont en compétition, incarnés par la Californie et le Texas. Une vision implique la dévastation financière conséquente à une économie trop réglementée. L'autre révèle la libération de la prospérité que permet un gouvernement plus modeste.

D'une façon générale, les deux Etats ont beaucoup de similitudes. Leurs économies sont diversifiées, ils ont de grandes zones urbaines, partagent une frontière avec le Mexique et une courbe démographique identique, avec des Hispaniques comptant pour un tiers de leur population. Mais un Etat échoue alors que l'autre réussit.

california.jpgLa Californie fait face à un déficit budgétaire de plus de 20 milliards annuels pour les cinq prochaines années, et creuse sa dette de 25 nouveaux millions de dollars chaque jour. "Nous avons vécu au pays des merveilles. C'est bien pire que ce que je pensais. Je suis abasourdi", raconte le nouveau gouverneur démocrate de Californie, Jerry Brown, dans les colonnes du Los Angeles Times.

Par contraste, quand le gouverneur républicain du Texas Rick Perry fit campagne avec succès en 2010 pour un troisième mandat, il lança des publicités vantant les milliards de surplus de l'Etat texan. En fait, le Texas est un des six rares Etats fédéraux à n'avoir pas connu de déficit en 2009. Avec une humilité texane typique, Perry s'est mis à railler la Californie sur sa page Facebook.
Le Texas s'attend à un déficit de 15 milliards de dollars dans les deux années à venir. Mais cela n'inquiète guère les observateurs. Les législateurs du Texas ont éliminé un déficit de 10 milliards en 2003 sans augmenter les impôts.

Le corps législatif texan a déjà proposé un budget de 73.8 milliards de dollars pour les deux prochaines années [2011-2012, NdT], soit "exactement ce que le contrôleur d'Etat a annoncé comme rentrées dans les deux ans qui viennent", selon l'Associated Press. La législature du Texas opère sur la base d'un postulat radical selon lequel le gouvernement ne peut dépenser plus que ce qu'il gagne.

Bien que le Texas soit affecté par le ralentissement économique, son taux de chômage de 7.9% est bien en-dessous de la moyenne nationale de 9.8%. A 12%, le chômage en Californie est, lui, bien au-dessus.

Mais l'illustration la plus parlante de la supériorité du Texas est la façon dont les Américains expriment leur préférence pour le Lone Star State en "votant avec leurs pieds".

Entre 2000 et 2009, un million et demi d'habitants ont quitté la Californie, alors que le Texas a bénéficié de 850'000 nouveaux arrivants en provenance d'autres territoires américains. De 2008 à 2009, le flux entrant de population au Texas a été le double de celui de n'importe quel autre Etat fédéral.

texas.jpgComment deux Etats similaires ont pu arriver à des situation aussi diamétralement opposées? Par la taille de leur administration.

Ce que fait le Texas "apparaît comme de la science-fiction d'extrême-droite à beaucoup de législateurs et d'éditorialistes californiens. Ils prétendent qu'une réforme en profondeur du code des impôts est irréaliste, qu'un Etat vaste a beaucoup de devoirs à remplir, et qu'il est irresponsable d'appeler à un retour du gouvernement tel qu'on voyait son rôle au XIXe siècle" écrivent les économistes Arthur B. Laffer, Stephen Moore et Jonathan Williams dans leur rapport annuel Rich States, Poor States.

Le Texas n'a pas d'impôt fédéral sur le revenu ni de taxe sur les plus-values, et prélève un modeste pourcent sur le chiffre d'affaire des entreprises. A l'opposé, l'impôt fédéral sur le revenu de 10.3% en Californie est le deuxième plus élevé de tout les Etats-Unis, et les impôts sur les bénéfices des entreprises et les gains en capital se montent respectivement à 8.84% et 10.55%.

"Nous nous hâtons d'ajouter que la dernière fois que nous avons vérifié, le Texas avait des enfants sachant lire et écrire, des routes praticables et des hôpitaux en activité, ce qu'on pourrait croire impossible à écouter la rhétorique hystérique en provenance des défenseurs du système punitif de taxation en vigueur en Californie", écrivent Laffer, Moore et Williams.

Le Texas affronte sans peine les tempêtes économiques, alors que les infrastructures et les services gouvernementaux en Californie sont à deux doigts de l'effondrement. Le contraste entre les deux économies fédérales est un avertissement pour tout le pays.

-- Mark Hemingway

 

Et même au-delà.

19 janvier 2011

Vive les Tunisiens!

Pour la plupart des occidentaux, la Tunisie était, au mieux, une destination de vacances. Elle est maintenant devenue le symbole de la révolution contre les dictateurs.

Personne n'aurait imaginé il y a quelques mois l'horreur de l'Etat mafieux dans lequel vivent dix millions de Tunisiens depuis des décennies. Le 17 décembre, l'immolation volontaire d'un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, révolté par la saisie de sa marchandise par la police, mit le feu aux poudres. La réaction populaire à la mort de cet homme malheureux et désespéré révéla au monde l'ampleur de la colère couvant contre le régime de Zine El Abidine Ben Ali.

En protestant contre le dictateur, les manifestants savaient bien qu'ils prenaient des risques; Mohamed Bouazizi ne serait pas la dernière victime de Ben Ali. Le week-end du 8 janvier fut le plus sanglant, entre vingt et cinquante personnes perdant la vie suite à des affrontements avec la police du régime.

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Le président Ben Ali tenta naturellement d'éteindre l'incendie à coup de promesses: création de 300.000 emplois supplémentaires d'ici 2012, limogeage d'un fusible (le ministre de l'intérieur), libération de certains prisonniers, baisse des prix, jusqu'à l'annonce de son retrait du pouvoir en 2014. Le tout avec une répression savamment orchestrée, le couvre-feu étant décrété dans de vastes zones urbaines pendant que certains "policiers" participaient directement aux pillages.

Rien n'y fit. Loin de se calmer, la population tunisienne redoubla d'ardeur. Craignant pour sa vie, le despote s'enfuit en Arabie Saoudite le 14 janvier.

Depuis, la Tunisie lutte pour un vrai changement de régime et non une remise en question symbolique: tous les sbires de Ben Ali n'ont pas été éloignés du pouvoir, loin de là.

La Tunisie réussira-t-elle à prendre un virage démocratique? Sombrera-t-elle dans le chaos et la violence? Finira-t-elle entre les mains d'une dictature militaire, d'un groupe islamiste, de révolutionnaires marxistes? S'enfoncera-t-elle dans un nouvel enfer pour une génération?

Il est trop tôt pour le dire. Mais malgré les risques, la violence et les vautours, les Tunisiens suscitent l'envie auprès d'autres populations maghrébines asservies: témoins de nouveaux actes désespérés tentant de déclencher en Algérie ou en Egypte le même mouvement populaire, en s'immolant en place publique pour protester contre les régimes en place.

Les Tunisiens doivent relever des défis immenses. Ils s'y attellent avec courage et méritent notre respect.

Et ils ne le reçoivent pas.

Le monde observe la Révolution de Jasmin avec une pudeur déplacée, gênante. Pourquoi personne ne félicite les Tunisiens? Par prudence? Il en faut, certes, mais la Tunisie vit un bouleversement unique. Par mépris? Certainement des autres dictatures de la planète - et elles sont nombreuses - mais pas de nos démocraties occidentales, enfin, on peut l'espérer.

En France, on brille surtout par le manque d'enthousiasme. Après avoir proposé à Ben Ali de l'aide pour "gérer" les manifestations, du bout des lèvres on félicite "le peuple" pour son action - le peuple, cette masse pléthorique et méprisée, sans leader à qui serrer la main devant des photographes. Et encore, uniquement parce qu'il est clair désormais que Ben Ali ne reprendra pas les rênes du pouvoir.

En Suisse, on temporise, on parle d'autre chose. Peut-être est-ce une prudence de bon aloi associée à la neutralité du pays. A moins que l'épisode de la reconnaissance empressée du Kosovo, dont on réalise aujourd'hui qu'elle a surtout servi à légitimer la mafia qui le dirige, ait laissé quelques traces.

Mais de part le monde, il y a bien des gouvernements, bien des chancelleries, bien des ministres des Affaires étrangères qu'on a déjà vu parler à tort et à travers pour moins que ça. Pensons à l'affaire de la "flottille de la paix" par exemple (lire une analyse ici). On cherchera en vain les condamnations du régime Ben Ali après les tueries commises par les "forces de l'ordre" locales, surtout comparées aux protestations conséquentes à une intervention militaire israélienne, quelle qu'elle soit.

Qu'attendent-ils pour dénoncer avec la plus grande fermeté les exactions du régime?

Qu'attendent-ils pour féliciter les Tunisiens?

Qu'attendent-ils pour se réjouir de la fin du régime de Ben Ali? Pour proposer leur assistance à une transition démocratique?

Sont-ils à ce point peu concernés de voir fuir un dictateur? Ou simplement mal à l'aise? Et pourquoi?

Je n'ai pas la réponse, mais rien de positif ne me vient à l'esprit quand j'y pense. En attendant, mes meilleurs sentiments sont pour la population tunisienne.

22 décembre 2010

Fausses notes

Vous êtes en quête d'une voiture d'occasion. Vous hésitez devant un modèle vanté par le vendeur. Celui-ci vous brandit un certificat de qualité pour le véhicule, mais en faisant le tour vous apercevez une large tache d'huile sous le bloc moteur... L'achèteriez-vous?

Ce décalage entre la qualité estimée par un tiers, ici l'émetteur du certificat, et la qualité effectivement perçue par le client se retrouve à tous les niveaux, y compris lorsque des organismes financiers cherchent à placer leur capital en souscrivant à des obligations d'Etat.

rust.jpgAlors, que fait-on en cas d'incertitude? On s'assure. On s'assure contre le risque. Dans le cas d'une voiture, on négociera une garantie auprès du garagiste-vendeur; dans le cas de la souscription à un emprunt d'Etat, on achètera des Credit Default Swaps (CDS).

Derrière leur nom barbare, les CDS ne sont que des certificats d'assurance comme les autres. Ces produits financiers permettent de se prémunir contre un défaut de paiement de celui qui a émis une dette. Ils n'existent pas que pour les Etats, d'ailleurs, certaines variétés couvrent les emprunts des grandes entreprises. La comparaison entre le prix des uns et des autres est révélatrice, et j'invite le lecteur curieux à lire ce billet instructif sur une spéculation qui ne dit pas son nom.

Mais revenons à notre sujet: les CDS sont une assurance contre la faillite.

Si le risque est élevé, le CDS est cher, forcément. C'est comme pour les assurances automobiles, ceux qui plient une voiture par an doivent payer plus de primes que les bons conducteurs.

Or, nous savons tous que le "risque" d'un pays est aussi représenté à travers la note que celui-ci obtient des agences financières. AAA, AA1, perspective négative, dégradation de la note, toutes ces notions font désormais partie du vocabulaire courant, crise oblige. Les pays jugés très fiables comme la France et l'Allemagne, nous dit-on, méritent un triple A, la meilleure note. Les mauvais payeurs obtiennent des notes inférieures, pour rester poli, jusqu'aux eaux troubles où les perspectives de retrouver sa mise sont si faibles qu'il vaut mieux tenter sa chance au casino.

On serait donc en droit de voir une sorte de corrélation entre la note attribuée à un pays par une agence de notation, et le prix de ses CDS sur le marché, c'est-à-dire le tarif des assurances destinées à se protéger contre un défaut. Bonne note = pas risqué = CDS pas cher. Et réciproquement, Mauvaise note = risqué = CDS coûteux.

Eh bien, pas du tout.

Beaucoup de pays de la zone euro ont des notes excellentes et des CDS paradoxalement très chers.

La note dit "pas risqué" et le CDS hurle "attention, risque maximum, méfie-toi!" Tout cela est très étrange.

Une seule explication: l'un des deux se trompe. Est-ce la note, ou le CDS?

Levons un secret de Polichinelle: c'est évidemment la note. Pour une raison très simple - celui qui note ne prend pas de risque personnel. Il note, rien de plus. S'il s'est fourvoyé, eh bien, ça arrive, l'erreur est humaine. Il en sera quitte pour une réputation un peu étrillée mais c'est à peu près tout. A l'opposé, celui qui souscrit des CDS le fait pour couvrir un emprunt; il a confié son argent et cherche à le protéger. S'il se trompe, il met en jeu la rentabilité de son prêt et ses économies. Il fait donc nettement plus attention.

Savoir que les notes sont surévaluées, c'est déjà bien, et beaucoup s'en doutaient déjà. Mais un article de Businessweek (Merci à Astynoos) nous donne une information autrement plus précise: à quel point sont-elles fausses?

Pour le savoir, des experts se sont contentés d'établir une corrélation entre le prix des CDS et les notes. Là où les pays, mêmes pauvres, ne sont pas dans la tourmente politique (et où les agences de notation ne sont pas désignées comme bouc-émissaire par des élites irresponsables) il existe une corrélation nette entre le prix de l'assurance et la note. Rien de tel pour la zone Euro, où on voit que les pressions des gouvernements sur les agences de notation portent décidement leurs fruits. Mais, en utilisant les CDS, il reste possible de mesurer le décalage entre note officielle et note réelle. Le résultat est décoiffant.

Les CDS associés aux obligations françaises impliquent une note de Baa1, sept rangs en dessous de la note Aaa actuellement accordée par Moody's, selon le groupe de recherche sur le marché des capitaux de la firme basée à New York.

Les contrats sur le Portugal impliquent une note B2, dix rangs en dessous de sa note A1, alors que les swaps associés aux obligations espagnoles valent un Ba3, onze rangs en dessous de sa note Aa1 actuelle, montrent les données du groupe de recherche sur Moody's. Les produits dérivés protégeant la dette belge impliquent un rating de Ba1, neuf rangs en dessous de son Aa1 actuel.

 

Il faut décidément être bien naïf pour croire aux bonnes notes attribuées par les agences. Et en fait, comme en témoigne le marché des CDS, les investisseurs n'y croient pas!

J'en arrive presque à me demander si l'illusion des notes ne serait pas maintenue juste à l'intention du grand public. Ce n'est pas impossible, vu la propension des autorités à multiplier les déclarations pontifiantes. Mais comme quelques graphiques valent mieux que de longs discours, voyons à quel point l'Euroland est sorti des turbulences, avec le taux d'intérêt des emprunts d'Etat à dix ans pour...

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...L'Irlande...

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...L'Espagne...

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...Le Portugal.

Tout cela est radieux, n'est-ce pas? Et on s'étonne d'une crise de confiance enver l'Euro!

L'hiver va être rude, pas seulement à cause de la neige.

04 décembre 2010

Le Sommet de Cancun

Découverte via h16, une vidéo sur le Sommet de Cancun va sans nul doute devenir virale.

Le Sommet de Cancun? Mais si, vous savez, du 29 novembre au 10 décembre, la 16e conférence sur les changements climatiques dans le cadre de l’ONU (CCNUCC) dont l'objectif est de trouver un accord international sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre pour la période 2013-2020...

Les ministres de l'environnement, délégués et autres lobbyistes issus de 194 pays se retrouvent donc à Cancun avec un agenda chargé: déforestation, compensations de non-émission, législation internationale contraignante pour la réduction des émissions de CO2, définition de quotas de CO2 et ainsi de suite dans le cadre de la lutte historique de l'humanité contre le réchauffement climatique.

Pourquoi Cancun me direz-vous? Eh bien, Cancun est une espèce de symbole d'un développement non maîtrisé; une station balnéaire artificiellement érigée sur d'anciennes mangroves asséchées. Pauvres mexicains qui ont vu leurs marais poisseux bourrés de moustiques remplacés par des hôtels de luxe! Saloperie de développement économique! On visionnera avec délice le reportage de la TSR sur la ville, il vaut son pesant de cacahuètes.

On imagine l'abnégation et le sérieux de chaque participant, imprégné de l'importance cruciale de sa mission pour la survie de la civilisation et l'avenir de l'humanité alors que s'ouvre le sommet...

Foutaises, faut-il crier à ce moment là. N'en jetez plus, la coupe est pleine! Assez!

Si les délégués écolo-bien-pensants du monde entier se réunissent à Cancun, c'est avant tout parce que c'est une station balnéaire super cool débordante d'hôtels de luxe, de piscines, de spas et de plages artificielles magnifiques. L'alcool y coule à flots, il y a de la musique live et des buffets à volonté (et probablement les extras qui vont avec, de la drogue aux prostituées.)

Démonstration. C'est encore mieux avec un peu de son.

Voilà, chers lecteurs, comment l'humanité est sauvée par ses élites pendant que la Suisse s'enfonce sous la neige. Allons, cette vidéo ne montre que le premier soir, n'oublions pas que le sommet dure jusqu'au 10 décembre.

Je comprends qu'on se bouscule pour sauver la planète!

Si le résultat de Cancun est insuffisant, le prochain sommet se tiendra en Afrique du Sud à Durban en décembre 2011. Comme par hasard, Durban se trouve être une station balnéaire luxueuse. Ca tombe drôlement bien! Et puis décembre 2011, dans l'hémisphère sud, ce sera très ensoleillé. Un symbole en direction du réchauffement climatique, sans aucun doute.

Oui, il fait bon sauver la planète. Mais comme dit h16, pas de quoi s'indigner: c'est avec votre pognon, après tout.