09 août 2013

Le grand malentendu démocratique

démocratie,constitution,usa

Personne aujourd'hui n'oserait remettre en cause la notion de démocratie, perçue par le plus grand nombre comme la meilleure organisation politique possible. Peu de ces gens, pourtant, accepteraient de vivre dans un régime réellement démocratique.

L'essence de la démocratie est le pouvoir sans limite de la majorité. C'est la notion même d'absence de contraintes sur le gouvernement, tant que son comportement est validé par la majorité des votes. La démocratie incarne l'idée selon laquelle la fonction de l'Etat est de mettre en place "la volonté du peuple".

La majorité politique peut-elle tout se permettre? Spolier la minorité des fruits de son travail? De son patrimoine? De sa vie, même? "Absurde", répondriez-vous, vaguement inquiet tout de même, "aucune majorité ne serait assez folle pour réclamer de telles choses." Dans l'imaginaire collectif, le grand nombre ne saurait avoir que des positions modérées.

Nombreux sont les esprits sages à avoir déchanté lorsque le Hezbollah, en guerre permanente contre Israël et les Etats-Unis, a été tout à fait démocratiquement porté au pouvoir au Liban en 2006. L'accident de parcours s'est répété avec le Hamas en Palestine. Puis a suivi le printemps arabe amenant dans bien d'autres pays des islamistes prêts à tout rejeter en faveur d'un retour au moyen-âge de la Charia. Majorité modérée, disiez-vous?

Il est dramatique que la confusion autour du sens de la démocratie permette l'accès au pouvoir de mouvements totalitaires, leur offrant sur un plateau ce qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir autrement - la légitimité populaire. Mais lorsqu'une majorité politique s'estime en mesure d'imposer sa vue à l'ensemble d'une population peu importe les conséquences, la guerre civile n'est plus très loin.

Pour la rendre vivable, la démocratie est tempérée par la notion d'Etat de droit. Le pouvoir politique doit se plier lui-même à ses propres règles, dont une Constitution définissant le périmètre de l'action publique. Mais ces garde-fous n'en sont pas. La Constitution est amendable ; en Suisse, par un simple passage devant le peuple. La France n'en a même pas besoin. Mieux, elle a inventé des notions telles que le "droit administratif" (les privilèges de l'administration) ou "l'abus de droit" (permettant de punir ceux qui respectent trop bien les lois en place) pour s'affranchir définitivement de toute contrainte et entrer résolument dans les limbes discrétionnaires.

La démocratie n'est pas le système d'organisation le plus élevé, seulement celui qui offre une forme de défense contre l'arbitraire - temporairement et de bien piètre façon en se reposant sur le nombre.

Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie. De nombreux mécanismes de blocage permettent de couper ses ailes à une majorité. Le pouvoir de l'Etat est limité par des droits fondamentaux. Aux Etats-Unis, chacun peut critiquer ses voisins, la société, le gouvernement, peu importe combien de gens souhaitent censurer ces discours. On peut posséder une propriété, peu importe la taille de la foule souhaitant s'en emparer. Dans un régime proprement "démocratique", personne ne pourrait bénéficier de tels droits - seulement de privilèges temporaires accordés ou révoqués selon l'humeur du moment de la population. La tyrannie de la majorité est tout aussi maléfique que la tyrannie d'un monarque absolu.

Le vote n'est pas un signe de liberté. Même les dictatures tiennent des élections officielles. Mais seule la liberté acquise et entretenue à travers des droits inaliénables justifie et donne un sens au bulletin de vote. Malheureusement, dans la plupart de nos pays prétendument libres, la démocratie a été pervertie pour permettre de contrevenir aux droits de l'individu. Sous couvert de concepts vides de sens, on offre aux citoyens des tickets pour détruire leurs propres droits.

Il est facile de pointer du doigt et de dénoncer les errements des populations du Moyen-Orient ou du Maghreb, inexpérimentées dans l'art de la joute politique. Mais que penser alors de la Confédération Helvétique, une des plus anciennes démocraties du monde, lorsqu'elle approuve la spoliation de propriétaires valaisans au nom de fumeux principes de protection du paysage? Que penser d'elle lorsqu'elle tente de briser le modèle d'affaire du canton de Vaud en rejetant le principe du forfait fiscal au nom d'un égalitarisme déplacé?

Comme le rétorquait le communiste français George Marchais à un contradicteur avec un sens inégalé de la formule: "Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire". On ne saurait mieux résumer le fragile équilibre entre l'Etat de droit et la démocratie. Celui-ci chancelle partout dans le monde, y compris en Suisse.

Vivre et laisser vivre est une époque révolue. Grâce à une démocratie dévoyée, le vote est devenu l'arme de tous contre tous ; plus aucun abri n'existe qui ne puisse être balayé par une majorité. En Suisse, cette dégénérescence prend la forme d'un centralisme toujours plus poussé, brisant sous ses coups de boutoir l'autonomie cantonale, et en fin de compte la diversité et la liberté que permettait un fédéralisme limité.

Conférer les pleins pouvoirs à des tyrans démocratiquement élus est plus parlant qu'utiliser la démocratie pour miner les droits individuels, mais ces deux approches nuisent chacune à la cause de la liberté. Nous devons mettre un terme à la confusion entre démocratie et liberté. La politique doit cesser d'avoir pour  principe fondateur le pouvoir sans limite de la majorité, pour lui préférer les droits inaliénables de l'individu.

Article original publié sur Les Observateurs.

04 août 2013

Bienvenue dans le monde multipolaire

En accordant finalement l'asile politique à Edward Snowden, Moscou a donc fâché Washington. Tout rouge. Au point de remettre en question le tête-à-tête Obama-Poutine prévu en septembre en marge du sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, rendez-vous compte!

Il paraît qu'en apprenant la nouvelle, certains diplomates n'ont pas pu finir leur homard.

Edward Snowden est un héros, le vrai lanceur d'alertes désintéressé. Le genre de type dont auraient rêvé tous les défenseurs de whistleblowers de par le monde. Sauf qu'en appelant à la création de lois pour les protéger, ceux-ci imaginaient plutôt le déballage de noirs secrets de multinationales agro-alimentaires. En dénonçant les dérives inacceptables du gouvernement américain, le chevalier blanc providentiel est subitement devenu embarrassant pour tout le monde. La plupart des politiciens souhaitant clouer au pilori de méprisables compagnies privées ont soudainement eu peur pour leurs propres dossiers.

Combien de Snowden errent dans les couloirs des bureaucraties mondiales? Réponse: pas assez. Espérons qu'il suscite des vocations. Mais la petite histoire rejoint la grande. Le destin d'un homme parfaitement inconnu il y a quelque mois influence désormais l'ambiance géopolitique mondiale. Rappelons la pantalonnade du voyage de retour d'Evo Morales, l'avion du président bolivien interdit de vol et même fouillé - au mépris de toutes les règles diplomatiques - au prétexte qu'il aurait pu abriter Edward Snowden! De tels épisodes influent durablement sur les relations entre les peuples...

Obama pourrait ne pas aller en Russie, finalement - ce qui donnerait encore plus d'importance au transfuge des services secrets américains. Les Russes pourraient aussi choisir en représailles de se ficher comme d'une guigne de l'absence d'Obama voire de s'en moquer, ce qui serait une humiliation supplémentaire pour les Américains. La péripétie Obama-Poutinesque n'est qu'un épisode parmi d'autres.

Toujours à propos de l'espionnage de ses alliés par l'Oncle Sam, l'Allemagne a décidé samedi de mettre un terme à l'accord de surveillance conjointe de son territoire avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Un geste symbolique sur un accord remontant à la Guerre Froide.

Le fait est qu'aujourd'hui, beaucoup de pays n'ont plus peur de se fâcher avec les Etats-Unis et ne s'en privent pas. Pour un pays qui imposait à l'ONU son plan d'invasion de l'Irak il y a dix ans, la dégringolade est colossale.

Nous sommes entrés dans l'ère du monde multipolaire.

edward snowden,manoeuvres politiques

Après l'effondrement de l'Union Soviétique sous ses propres mensonges, les Etats-Unis manquèrent l'opportunité historique de réduire un arsenal militaire obsolète faute d'adversaire. Cela aurait été trop demander à un Clinton pétri d'interventionnisme comme tout bon Démocrate, préférant à la place une Amérique-gendarme-du-monde - totalement incompétente, à l'usage, à s'acquitter de cette tâche.

Son successeur eut beau être élu sur un programme isolationniste, il était trop tard: la déclaration de guerre du 11 septembre lança les Etats-Unis dans un cycle de représailles sans victoire décisive possible puisque livré contre un concept, le "terrorisme international".

Une décennie plus tard, les Etats-Unis font moins peur que jamais. Les missiles pleuvent toujours sur le Pakistan et l'Afghanistan mais le géant est fatigué, mais aussi ruiné par son virage socialiste. Ce n'est pas un hasard si la défiance survient avant tout chez ceux qui se sentent financièrement solides - l'Allemagne ou la Russie - quand d'autres se font plus discrets.

Dans un monde multipolaire, la notion de havre de paix est toute relative. Edward Snowden doit fuir les tentacules de l'appareil d'Etat américain en se réfugiant en Russie. Entre la Chine, le Japon et Taïwan, les rivalités territoriales sont exacerbées parce qu'elles deviennent possibles. Les guérillas refleurissent. L'Iran nucléaire semble quasiment inévitable. Les instances internationales ont encore moins de sens qu'avant, chaque participant se faisant un plaisir de poignarder les vagues consensus à l'aune d'intérêts particuliers. Les principes sont émoussés et le cortège des nations ne parvient à s'entendre que sur ce qui leur profite à tous, comme la fiscalité transfrontalière. Et, bien sûr, alors que les cartes sont redistribuées, nombre de nations prétendent passer au premier plan.

La Suisse a un rôle à jouer dans ce nouveau paradigme, permettant par ses bons offices de perpétuer le dialogue entre des pays qui ne se comprennent plus. Modeste contrepartie d'un monde devenu terriblement dangereux.

20 juillet 2013

Detroit n'est pas Too Big To Fail

La ville de Detroit, dans le Michigan, s'est mise en faillite jeudi.

DetroitSkyline.jpg
Skyline de Detroit (Crédits : Shawn Wilson, Creative Commons)

L'effet d'annonce est très fort, mais il n'y a pourtant rien de nouveau. Les difficultés de Detroit remontent à des décennies, même si elles se sont récemment aggravées, crise financière aidant. En mars, l'Etat fédéral du Michigan recruta Kevyn Orr pour tenter de redresser la situation financière de la ville à travers un processus de restructuration de la dette de gré à gré avec les créanciers. Face à leurs refus, la mise de la ville sous la protection du Chapitre 9 devint la seule option envisageable pour éviter qu'ils ne s'emparent des biens communaux.

Techniquement, Detroit n'est pas encore réellement en faillite: il faudra trois mois et l'accord d'un juge pour que la ville renégocie ses engagements auprès de ses créanciers dans un cadre légal formel. Mais avec une dette de plus de 18 milliards de dollars et qui se creuse de plusieurs centaines de millions chaque année, on voit mal comment la ville pourrait résorber sa dette. Detroit est depuis plusieurs années à la dérive: 40% de l'éclairage public est à l'arrêt, seulement un tiers des ambulances fonctionnent, 80'000 maisons sont abandonnées, et là où l'Américain attend en moyenne 10 minutes pour un appel d'urgence (police ou médical), à Detroit, il doit patienter une heure... Mais les citoyens s'organisent.

Médiatiquement, les analyses se suivent et se ressemblent: Detroit s'est appauvrie au cours des ans, entre crise économique, délocalisation de la production automobile et perte de population, et tout cela est bien malheureux. Et bien simpliste.

La population de Detroit comportait 1,8 millions d'habitants en 1950, contre 700'000 aujourd'hui. Rien n'empêche pourtant une "petite" ville de cette taille d'être convenablement gérée, par exemple en redimensionnant les services publics au nombre d'habitants. Mais justifier les déboires de Detroit par son dépeuplement ne suscite que davantage de questions alors que les Etats-Unis passaient de 150 à 316 millions d'habitants sur la même période.

Qui est parti? Les plus entreprenants, les plus talentueux, et ceux qui en avaient les moyens. L'examen des personnes restantes est politiquement incorrect. L'ancienne Motor Town est peuplée à 80% de noirs, la plupart du temps pauvres. Quant à savoir pourquoi ceux qui sont partis ont décidé de le faire, il y a probablement autant d'explications que d'individus, mais les journalistes prendront bien soin de ne pas rappeler dans leurs reportages que la ville est sous domination démocrate depuis 1962. Il faut bien couvrir les copains...

La mise en faillite est probablement vue avec malice par certains comme un joli tour joué aux banquiers et aux investisseurs. Il est de bon ton de les détester de ce côté de l'Atlantique. Les créanciers prélèvent 42% du budget annuel de la ville au titre des intérêts sur la dette ; pourtant, les deux principaux d'entre eux (qui sont par leur intransigeance directement responsables de la mise en faillite de la ville) se trouvent être des fonds de pension chargé des retraites... des employés municipaux de Detroit! C'est le serpent qui se mord la queue. La dispute pour les meilleurs morceaux du cadavre est la conséquence directe de promesses de prestations sociales tenues depuis des décennies, promesses toujours payées par le voisin, ce cochon de payeur. Mais le voisin n'est pas si bête, il a mis les voiles depuis longtemps.

Les autres grandes municipalités américaines dépensent en moyenne 20% de leur budget au service de la dette. Elles prennent donc le même chemin. Detroit les fera accélérer: la mise en faillite de la ville pourait provoquer une onde de choc sur l'ensemble du marché des obligations municipales et les 3'700 milliards de dollars qu'il représente. Kevyn Orr réfute les garanties contenues dans les General Obligations, des engagements qu'on estimait "protégés du risque" parce que l'emprunteur, pensait-on, serait toujours en mesure d'augmenter les impôts pour honorer ses échéances. Au vu de la richesse moyenne de la population de Detroit et de ses taxes déjà les plus élevées du Michigan, cette approche est absurde. La gestion de la faillite de Detroit fera donc jurisprudence et pourrait bien redéfinir les niveaux de risque communément admis, renchérissant le coût de financement de toutes les municipalités américaines.

Rappelons enfin qu'on ne connaîtra les tenants et aboutissants de la faillite que lorsqu'elle aura été formellement prononcée et la structure de la dette mise à plat. On parle déjà d'une ardoise de plus d'un milliard d'euros pour les banques européennes. Les Etats-Unis ne sont plus si loin, tout d'un coup...

Après Stockton, Mammoth Lakes, San Bernardino, Harrisburg et bien d'autres communes et comtés, la crise de la dette atteint désormais des villes de premier plan. On s'efforce de présenter l'effondrement financier de Detroit comme une sorte de cas particulier, mais l'ancienne capitale du Michigan ne sera pas la dernière commune de cette importance à faire faillite, et pas qu'aux Etats-Unis.

16 juillet 2013

Trayvon Martin, hystérie et justice

Seize heures. C'est le temps qu'il aura fallu aux six jurés du procès de George Zimmerman pour délibérer. L'accusé poursuivi pour l'homicide de Trayvon Martin, un jeune de 17 ans, fut finalement acquitté, déclenchant instantanément une vague de protestation aux Etats-Unis.

Laureen s’époumone, elle est outrée, "c’est la suprématie blanche dans toute sa splendeur, une histoire qui nous montre que la vie d’un Noir ne compte pas. Le racisme n’est pas une grande nouveauté dans notre société, simplement on élude le sujet. J’espère que cette affaire va nous forcer à percer l’abcès, il le faut." Leticia et Tina sont venues avec leurs enfants, autocollant "Black is beautiful" bien en vue, "il faut qu’ils soient conscients de ce qui se passe dans ce pays, on a beau avoir un président noir, on est loin d’avoir résolu nos problèmes."


Barack Obama, un président noir? Discutable, puisqu'il est métis de père noir et de mère blanche, mais admettons. Donc le noir l'emporte sur le blanc quand on est président... De même, George Zimmerman, malgré un nom dont la consonance fit les délices des médias peu enclins à faire des amalgames, est lui-même métis, de père blanc et de mère péruvienne. Lui se définit comme hispanique, pour ce que ça importe. Ce qui n'empêche pas les manifestants de le considérer comme blanc. Le  blanc l'emporte donc sur l'hispanique quant on est accusé de meurtre... Le jury quant à lui était composé de cinq femmes blanches et une hispanique, chacun en tirera les conclusions qu'il souhaite.

trayvon martin,justiceManifestants et éditorialistes s'attardent lourdement sur l'origine raciale de chaque protagoniste. Cette obsession a quelque chose de fascinant venant de gens tenant régulièrement par ailleurs un discours selon lequel les races n'existent pas. Comme le fit remarquer le frère du prévenu, l'affaire aurait-elle été montée ainsi en épingle si George Zimmerman s'était plutôt appelé Santos ou Gonzales?

"Je sais que cette affaire a suscité des passions intenses. Au lendemain du verdict, je sais que ces passions pourraient s'intensifier. Mais nous sommes un Etat de droit, et un jury a parlé", rappela le président Barack Obama dans un communiqué. Mais les passions auxquelles se réfère M. Obama sont aussi les siennes. En mars 2012 il alla jusqu'à déclarer "si j'avais un fils, il ressemblerait à Trayvon", une tentative peu subtile - mais en rien inédite - de s'immiscer dans le fonctionnement de la justice.

La foule revendicative aime les histoires simples. Le gentil noir innocent, victime d'un préjugé de trop. Le méchant hispanique blanc raciste à la gâchette facile. L'ombre de l'extrême-droite, bien que Zimmerman soit un électeur démocrate. La justice corrompue et aux mains des puissants, bien que rendue par un jury populaire... Les détails gênent aux entournures, alors, on les oublie.

Que s'est-il passé le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, vers 7h du soir? George Zimmerman, coordinateur d'un comité de défense local établi à la suite d'une vague de cambriolages dans le quartier, patrouille en voiture. Il aperçoit la silhouette encapuchonnée de Trayvon Davis dans l'obscurité et la pluie, errant dans les rues semble-t-il. Contactant le poste de police local (le genre d'attitude typique de quelqu'un qui s'apprête à commettre un meurtre) il essaye d'identifier l'individu. Il n'est pas sûr qu'il soit noir. La silhouette l'a remarqué elle aussi, va vers la voiture, repart. Faisant fi du conseil de son interlocuteur de ne pas intervenir, George Zimmerman descend de son véhicule. S'ensuit une dispute, une altercation, le claquement d'un coup de feu. Trayvon Martin est mort.

Aux policiers, Zimmerman explique qu'il a tiré en légitime défense, craignant pour sa vie. Trayvon Martin n'était pas armé, mais Zimmerman a clairement été agressé - le nez en sang après sa lutte avec Martin, il a aussi des blessures à l'arrière du crâne, reçues lorsque son assaillant se serait agenouillé sur lui pour lui frapper la tête contre le sol. Traces de poudre aidant, l'enquête déterminera sans ambiguïté que le tir a été effectué à bout portant.

D'après un autre appel à la police lancé depuis la maison d'une voisine, il y aurait eu longtemps entre le début de l'altercation et le coup de feu, renforçant de façon crédible l'hypothèse de la légitime défense plutôt que celle du meurtre de sang-froid.

En Floride, la loi permet d'utiliser une force létale si celle-ci permet d'éviter sa propre mort ou des blessures graves. Il y a si peu de mystère pour la police qu'elle n'arrête même pas George Zimmerman.

Des agitateurs s'emparent promptement de l'affaire et en font l'écho en la déformant à loisir. Les manifestants s'indignent du traitement dont a bénéficié le tireur de son arrestation à son procès, le paroxysme étant atteint lorsqu'il est ressorti libre du tribunal. Pourtant, ces groupes de militants ont une large responsabilité dans sa libération.

George Zimmerman a été poursuivi pour meurtre sans préméditation (Second Degree Murder), vraisemblablement sous la pression populaire. Mais la condamnation ne se décide pas à l'applaudimètre. En qualifiant les faits de cette façon, le procureur spécial Angela Corey s'exposait à un quitte ou double: compte tenu des circonstances, la culpabilité de George Zimmerman était quasiment impossible à prouver. Selon nombre de juristes, l'accusation a simplement visé trop haut. Mme Corey aurait-elle choisi plutôt l'homicide involontaire, son dossier aurait été beaucoup plus crédible. Mais la rue s'en serait-elle satisfaite?

Loin de dénoncer le racisme ou le parti-pris de la justice, les manifestations s'indignant du verdict sont racistes. Elles revendiquent une remise en question des lois et du système pénal dès lors que le meurtrier est blanc (ou désigné comme tel) et la victime noire.

D'après les dernières statistiques disponibles du FBI, en 2011, 6'329 noirs ont été victimes de meurtre aux Etats-Unis. Plus de dix-sept par jour. Les noirs meurent plus que toute autre population tant en proportion qu'en valeur absolue. Mais les noirs sont aussi responsables de plus de la moitié des meurtres commis aux Etats-Unis, toutes races confondues. Des noirs tuant d'autres noirs, cela n'intéresse personne.

01 juillet 2013

Quand une révolution chasse l'autre

Les Égyptiens sont frustrés et déçus.

egypteAprès avoir chassé Hosni Moubarak du pouvoir, leur choix se porta sur Mohamed Morsi, le candidat du Parti de la liberté et de la justice, faire-valoir des Frères musulmans. Le 24 juin 2012, l'Egypte reçut un nouveau président, élu avec 51,73% de voix. Certains en Occident s'en étonnèrent, tous s'en méfièrent. Mais comment un peuple pauvre, sans instruction et dénué d'expérience politique aurait pu faire autrement que d'écouter les conseils du mouvement de résistance historique?

De la même façon, côté égyptien la déception est à la hauteur des espoirs - immense. Mais qu'espéraient donc d'autre les électeurs portant au pouvoir un président islamiste? Mohamed Morsi a été prévisible sur toute la ligne.

On peut bien sûr justifier ce retournement de l'opinion par l'examen critique de la politique de Morsi, pour peu surprenante fut-elle. Accusé de favoriser son clan et d'islamiser le pays, le pantin des Frères a vite pris le pli du pouvoir en s'octroyant des prérogatives exceptionnelles. L'économie ne va pas bien ; touristes et investisseurs boudent l'Egypte. Le chômage et l'inflation sont en hausse et les pénuries de carburant et d'électricité s'ajoutent à celles des biens de consommation courante. Pour fonctionner, l'Etat n'a rien trouvé de mieux que d'emprunter au FMI.

Les drames s'écrivent longtemps à l'avance. Aujourd'hui, alors que Mohamed Morsi n'a accompli qu'un quart de son mandat, les Egyptiens sont dans la rue par millions et réclament le départ de celui qu'ils portaient aux nues la veille. Pour qu'une révolution ait lieu, il faut des jeunes et des estomacs vides, l'Egypte possède les deux en abondance. Révolution il y aura.

Et après?

L'Egyptien moyen pense sans doute que là où Mohamed Morsi a échoué, un autre pourrait réussir, mais qui? En Egypte comme dans la plupart des pays musulmans, le pouvoir se divise en trois factions: les socialo-communistes, auto-proclamés démocrates laïques et éclairés (et qui ont bien sûr droit à tous les honneurs de nos médias occidentaux) ; les islamistes, très présents dans les campagnes conservatrices et dans les couches populaires ; et les nationalistes à travers l'armée et la police, arbitres des deux camps précédents et occasionnellement pourvoyeurs de tyrans ambitieux.

Il paraît évident qu'aucun individu issu de ces groupes ne parviendra à sortir l'Egypte du sous-développement, la dictature étant la forme d'organisation la plus élevée qu'ils puissent atteindre. Il existe bien des commerçants, des entrepreneurs et des hommes d'affaires égyptiens, mais les plus doués se sont enfuis pour faire fortune ailleurs et les autres tâchent de rester discrets ou vivent en symbiose avec la corruption en place. Pire, certains des rares brillants esprits locaux ont le mauvais goût de ne pas être musulmans.

egypteLes manifestants de la place Tahir et du reste du pays ont beau se réunir par millions, combien d'entre eux comprendraient l'idée que la richesse ne peut naître que de l'individu et de sa liberté? Combien d'entre eux seraient prêts à laisser vivre autrui comme il l'entend et à respecter ses croyances, sa liberté d'expression et un mode de vie différent du leur? Combien accepteraient que leur voisin travailleur et entreprenant s'enrichisse plus qu'eux, même si leur propre condition allait s'améliorant? Combien comprendraient et accepteraient le principe du laissez-faire?

Ils ne seraient guère nombreux. Que quelqu'un parvienne à leur passer le message, ils le rejetteraient par conservatisme, piété religieuse, méfiance et conformisme. Voter oui, accepter la diversité des opinions et la liberté des autres, non. Il faut du temps et des échecs pour que les esprits évoluent à l'échelle d'une population.

Mohamed Morsi est un coupable facile: ce n'est pas l'homme providentiel qu'il fallait à l'Egypte. Les braves manifestants se mettent donc à la recherche d'un nouvel homme providentiel. Combien de révolutions faudra-t-il pour qu'ils réalisent que leur démarche est erronée?

14 juin 2013

Il veut une église pauvre, il l'aura

Sacré pape François! Depuis son élection, Jorge Mario Bergoglio bénéficie d'un capital de sympathie intact, succédant au timide Benoît XVI et multipliant les déclarations improvisées avec le plus grand naturel. Dernière saillie en date, adressée à un parterre de journalistes: "je voudrais une Eglise pauvre, pour les pauvres".

religion,pape françois,catholicismePareille musique plaît. Les médias adorent relayer les appels à une vie plus simple lancés depuis le fond du palais de tel ou tel milliardaire, vedette ou homme d'Etat ; c'est presque un passage obligé pour les membres de l'élite. L'hypocrisie est si répandue qu'elle en est devenue banale. Mais sortis de la bouche d'un pape, les mots prennent une autre dimension.

On ne devine que trop bien la lassitude du saint père face aux ors du Palais Saint-Pierre. Pour un homme habitué à un mode de vie frugal à Buenos Aires, cela n'a rien de surprenant. Il y a malgré tout une différence énorme entre le rejet du confort de son poste et l'appauvrissement systématique et généralisé de l'Église.

La charge soudaine du pape contre la richesse n'a rien d'un événement isolé ; quelques jours plus tard, il récidive dans son homélie en expliquant que "Saint Pierre n'avait pas de compte en banque":

"Saint Pierre n'avait pas de compte en banque", a déclaré mardi le pape François, dans un plaidoyer pour une Église pauvre qui n'agisse pas en "entrepreneur", à l'occasion de la messe quotidienne dans la résidence Sainte-Marthe au Vatican. "Quand nous voulons faire une Église riche, l'Église vieillit, n'a pas de vie." La pauvreté qui doit caractériser l'Église "nous sauve du risque de devenir des organisateurs, des entrepreneurs".


Les entrepreneurs, quelle horreur!

L'attitude affichée par le pape François est étonnante de la part d'un homme de foi qui aurait prétendument rejeté la fameuse "théorie de la libération", soit l'imprégnation du christianisme par l'idéologie marxiste. Il semble que le prélat ne soit pas sorti totalement indemne de cette subversion sud-américaine ; à moins que son attitude ne trouve ses sources dans un héritage franciscain où dénuement et pauvreté sont des vertus cardinales.

Dans la Curie, on temporise. "[Les paroles du pape] ne doivent donc pas être interprétées comme une injonction aux institutions de l'Église à fermer leurs comptes en banque ou à ne pas poursuivre leurs nombreuses oeuvres coûteuses en matière de santé, d'éducation, de secours aux pauvres à travers le monde", explique-t-on.

Il n'empêche. La pauvreté est tellement au coeur du projet du pape François qu'il s'est choisi son nouveau nom en rapport avec Saint-François d'Assise, le "saint des pauvres", mais aussi le descendant d'une riche famille marchande finalement déshérité à cause de ses excentricités. Quant à savoir si c'est une métaphore de la trajectoire du nouveau souverain pontife...

Jésus n'avait rien contre la richesse, mais rejetait la cupidité, ce qui n'est pas la même chose. Les premiers chrétiens - tout comme Saint-François d'Assise - vécurent largement de l'aumône ; comment auraient-ils pu détester les riches, alors que la générosité de ces derniers était souvent leur seule ressource?

La méfiance affichée par le pape à l'égard des entrepreneurs a quelque chose d'étonnant. Ces derniers vivent en proposant de nouveaux produits et services à des clients qui n'ont nulle obligation de les accepter, sauf à accroître leur satisfaction. Les entrepreneurs ne peuvent donc exister qu'en contribuant au bien-être général. Saint-Pierre n'avait peut-être pas de compte en banque, mais il n'avait pas non plus accès à l'hygiène dentaire, à l'ampoule avec interrupteur ni aux voyages en avion - autant de trouvailles qui ne furent ni de son fait ni de celui de son église, mais bien d'individus inventifs à travers les siècles. Eussent-elles existé à son époque, les aurait-il reniées?

Les pauvres dont les catholiques s'occupent seront-ils séduits par une église elle-même pauvre? S'inspireront-ils du modèle? Ce n'est pas certain. En sublimant la pauvreté, le pape fait aussi l'apologie de la soumission et de l'inaction. La pauvreté est une situation dont on ne peut s'extraire que par la volonté ; n'en déplaise au pape François, une église riche, généreuse et incitant ses ouailles à s'élever est peut-être préférable à une église pauvre n'ayant rien de mieux à partager qu'une pénurie larmoyante.

Par chance nous serons rapidement fixés sur l'ambiguité du message, car la pauvreté est un objectif extrêmement facile à atteindre. L'humanité se bat depuis qu'elle existe pour sortir de la misère et n'y arrive que modestement depuis un siècle. Parcourir le chemin inverse ne devrait pas prendre trop de temps.