06 novembre 2014

Obama réduit à l'état de "lame duck"

Lame Duck. L'expression américaine de "canard boiteux" fait référence à un élu sans avenir - par exemple lorsqu'il est encore en poste alors que son successeur a été élu. Mais ce n'est pas son seul usage: on l'emploie aussi pour un président contraint à une forme de cohabitation avec ses adversaires politiques.

barack obama,usa,électionsLe terme s'applique donc pleinement à Barrack Obama après la gifle infligée au camp démocrate lors des élections de mi-mandat cette semaine. Le courant politique du président se retrouve en minorité dans les deux chambres parlementaires américaines, Chambre des Représentants et Sénat.

Certes, le président est toujours en exercice mais la fin de son mandat se limitera vraisemblablement à une sorte de figuration, à moins qu'il ne s'astreigne à une guérilla contre les forces politiques disposant désormais de la majorité au sein du pouvoir législatif.

Quelle fin sans gloire pour le messie du Hope and Change depuis 2008! Reconnaissons au moins qu'il n'est pas le premier président à subir cette infamie, mais le cinquième - sans compter les présidents qui n'ont jamais eu de majorité législative pour les soutenir pendant toute la durée de leur mandat.

Il n'en reste pas moins que Barack Obama porte une lourde charge dans la défaite des Démocrates aux élections de mid-term, qui ont emporté même de nombreux bastions historiques. Pourquoi l'image du président s'est-elle détériorée au point d'être qualifié de pire président des États-Unis de tous les temps? Au point que les propres candidats du Parti Démocrate prennent bien soin de se distancier de lui pour tenter de sauver leur siège?

obamacrush08.jpgPour des médias européens toujours bloqués à l'Obamamania de 2008, il est difficile d'expliquer le revirement du corps électoral - et le fait est qu'ils n'y parviennent pas. Certes, Obama a connu quelques revers, le prix Nobel de la Paix a lancé encore quelques guerres et sa stratégie pour la Syrie est quelque peu illisible mais peu importe, ils l'aimaient avant et l'aiment toujours maintenant!

Le peuple américain, lui, s'est lassé depuis longtemps des promesses vides du candidat messianique. Ainsi, en début d'année un sondage indiquait que 71% des électeurs regrettaient d'avoir contribué à la réélection de Barack Obama - dont 55% de Démocrates parmi ces électeurs. Mais ce n'est pas le genre de nouvelle qui parvient à franchir l'Atlantique.

Le public américain est pourtant prompt à laisser quelques indices aux observateurs ; par exemple, lorsqu'il quitte en masse un meeting politique - démocrate! - lorsque le président, venu à la tribune, se met à vanter les mérites de la "reprise" économique à laquelle le pays serait sujet.

L'économie, voilà donc le principal point faible d'Obama. Les journalistes sont prompts à relayer les nouvelles émises de la Maison Blanche: la croissance est là, le chômage se réduit, les cours de la bourse battent des records.

Tout cela n'est pourtant qu'illusion.

La hausse du NASDAQ, par exemple, n'est due qu'aux injections de dollars fraîchement imprimés par la FED, les fameux QE pour Quantitative Easing. Les cours de la bourse s'envolent, certes, mais cela ne profite qu'aux 10% des Américains les plus riches qui ont les moyens de jouer massivement en bourse ; pour le commun des mortels, c'est une (fausse) prospérité dont ils ne voient pas la couleur.

Le front de l'emploi n'est guère plus reluisant. Des emplois ont bien été créés certes mais il y a salaire et salaire... Et les Américains ont échangé des postes intéressant et bien payés pour des petits boulots à peine suffisants pour joindre les deux bouts:

barack obama,usa,élections
(cliquez pour agrandir)

Les statistiques du chômage ne sont pas meilleures ; à l'instar d'autres gouvernements plus proches de nous, l'administration Obama a tout simplement fait disparaître des millions de demandeurs d'emploi des listings, permettant ainsi de fanfaronner sur une baisse du taux de chômage. Un record de 92 millions d'Américains ne font ainsi plus partie de la population active!

Le dernier indicateur et non le moindre est celui de la pauvreté, mesurée par le biais des coupons alimentaires permettant aux familles les plus démunies de se procurer de quoi manger. Or les chiffres sont effarants: près de 50 millions d'Américains sont désormais "bénéficiaires" des fameux food stamps, soit quasiment 20% de la population civile.

Il est difficile de prétendre que les familles américaines moyennes ont retrouvé le chemin de la prospérité, ni même simplement leur niveau de vie d'avant la crise.

Et ne parlons ni de la dette publique américaine, ni du marché de l'immobilier toujours sinistré en de nombreuses régions.

Si Obama a été particulièrement confus et calamiteux sur le plan de la politique étrangère - quand elle ne se confine carrément pas au mensonge - c'est bien sur le plan de la politique intérieure américaine qu'il a perdu les élections et amené les affres de la désillusion sur le camp démocrate. L'Obamacare qu'il a poussé à bout de bras séduit de ce côté du monde, mais c'est une ignominie pour la plupart des Américains qui ne supportent pas cette immixtion du gouvernement dans la gestion de leur santé.

Par le biais du nouveau chef de leur majorité Mitch McConnell, les Républicains annoncent la couleur:

[Nous nous attaquerons] sans délai à plusieurs des défis les plus pressants auxquels fait face le pays, incluant:

  • Le système de taxation délirant qui pousse les emplois américains à être délocalisés ;
  • Les coûts de la santé dont la hausse continue sous l'égide d'une loi bancale au-delà de tout espoir et que les Américains n'ont jamais soutenue ;
  • Une menace terroriste globale et sauvage qui cherche à faire la guerre à tout Américain ;
  • Un système éducatif qui dénie tout choix aux parents et dénie une éducation correcte à bien trop d'enfants ;
  • Des réglementations excessives et des procès frivoles qui augmentent les coûts pour les familles et empêchent l'économie de croître ;
  • Une bureaucratie d'Etat obsolète et mal équipée pour servir les citoyens dans des défis du XXIe siècle, du contrôle des épidémies aux soins pour les vétérans ;
  • Une dette nationale qui a vu les Américains voler leurs propres enfants et petits-enfants, les privant de bénéfices qu'ils ne verront jamais et les laissant avec le poids d'une dette qu'il leur sera quasiment impossible de rembourser.

 

Simple et de bon sens - enfin!

Malheureusement, on se dirige surtout vers deux ans de blocage. Malgré les discours d'ouverture prononcés de part et d'autre Barack Obama a prouvé à de nombreuses reprises qu'il n'était absolument pas apte au moindre compromis. La Maison Blanche s'est toujours comportée de la façon la plus partisane qui soit tout en présentant aux médias ralliés à sa cause les blocages comme le fait exclusif de ses adversaires politiques.

Les Républicains ne disposent pas de la majorité des deux-tiers requise pour outrepasser un veto présidentiel, il paraît probable que la montagne de victoire électorale des Républicains accouche d'une souris législative. Il n'importe: les Républicains n'ont pas été élu pour travailler avec Barack Obama, mais pour le stopper.

Gageons qu'avec leur victoire cette semaine, le socialisme forcené dans lequel Barack Obama essaye sans relâche d'entraîner les États-Unis d'Amérique depuis six ans vient de subir un coup d'arrêt.

16 octobre 2014

Un petit jeudi noir bien serré

Jeudi. Octobre. Nous ne sommes pas en 1987 et encore moins en 1929 mais aujourd'hui, encore, les bourses dévissent. Jeudi noir, alors? Il y a encore de la marge avant que la période que nous vivons ne s'inscrive dans l'histoire, mais le recul est net. Les marchés financiers n'aiment pas qu'on leur rappelle la réalité, surtout quand elle n'est pas agréable à entendre.

crise,detteCette réalité inconfortable est évoquée par de nombreux indices et intervenants au premier rang desquels Angela Merkel, qui déclara aujourd'hui "l'importance du pacte de stabilité" à ses yeux - c'est-à-dire, un comportement responsable aux antipodes de la frénésie de dépense des régimes de la zone euro. Et d'enfoncer le clou: la crise de l'euro n'est pas finie.

Comment aurions-nous pu croire qu'elle le soit alors que l'Europe se débat dans le chômage, la croissance en berne, les déficits publics, l'endettement? Certes, l'inflation est pour l'instant maîtrisée, c'est bien la seule chose que les Banque Centrales soient d'ailleurs parvenues à contenir. Mais le reste part à vau-l'eau.

Il serait facile de mettre la responsabilité de cette chute boursière sur les épaules, certes larges, de la Chancelière. Mais la chute a commencé hier avec des chiffres attestant de troubles en Chine et surtout d'une reprise américaine pas si solide que cela. Stocks en hausse, ventes de détail et activités industrielles en baisse, l'économie américaine semble engluée dans la mélasse - exactement comme l'Europe en fait.

Aux mauvais chiffres américains succédèrent de mauvais indicateurs allemands, laissant paraître le spectre d'une stagnation économique associée à une déflation monétaire. Aujourd'hui, l'Espagne rate un emprunt à dix ans: les créanciers ne se sont pas bousculés à l'horizon. Les propositions n'ont atteint qu'une fois et demie la somme demandée et les taux d'intérêt sont en hausse. Ailleurs en Europe des emprunts sur de telles durées ne sont carrément plus possibles, car les taux s'envolent: 9% à nouveau pour les taux à dix ans de la fameuse Grèce "sortie d'affaire". Les taux italiens, portugais et français se tendent également.

Jouons-nous à nous faire peur? Est-ce le début de la Grande Fin ou un petit accident de parcours, vite étouffé par l'odeur enivrante des billets neufs? La meilleure tenue de Wall Street en fin de journée tend à accréditer la seconde hypothèse. La perte des indices est encore relativement faible, et vraisemblablement passagère.

Il n'empêche, peu de gens oseront prétendre à des lendemains qui chantent. Le calme actuel est fragile. Le niveau élevé des bourses est dé-corrélé de l'activité économique. Les dettes s'accumulent, l'Allemagne, locomotive de la zone euro, s'attend à une nouvelle récession. Le budget français pourrait être retoqué par Bruxelles à la fin du mois, et s'il ne l'est pas, n'être accepté qu'avec un marchandage de réformes qui jetteront la France syndicaliste et corporatiste dans la rue. La bataille s'annonce toujours plus rude entre les tenants d'une dépense maîtrisée, Bundesbank en tête, et les partisans keynésiens du déficit illimité.

Si ce jeudi n'est finalement qu'un jeudi à peine gris sombre, deux choses sont en revanche certaines: une sérieuse correction boursière nous pend au nez, proche, et aux proportions catastrophiques ; et un "chyprage" se prépare sur les épargnants, au moins en France. Il n'est pas anodin d'entendre une intervenante de C dans l'air d'hier, économiste de surcroît, annoncer qu'elle avait clôturé son assurance-vie...

Parce qu'un jour, toutes ces dettes, il faudra bien que quelqu'un les paie.

21:53 Publié dans Economie, Monde | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : crise, dette |  Facebook

20 août 2014

Ebola, une épidémie de bêtise (2e partie)

J'avoue, je ne pensais pas avoir à écrire une suite si vite mais Ebola se répand en Afrique (et bientôt ailleurs) comme un feu de brousse. Mais aujourd'hui encore, certaines des raisons qui expliquent la poussée de l'épidémie n'ont rien à voir avec la malchance, à tous les niveaux.

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Infographie Le Figaro

A tout seigneur tout honneur, commençons par la population locale. La récente mise à sac d'un centre de quarantaine au Liberia par des émeutiers, aux cris de "Ebola n'existe pas!", donne un aperçu de l'effort à fournir. Mais quel que soit le raisonnement tordu derrière les absurdités scandées par les assaillants, leur départ du centre avec du matériel médical souillé et des couvertures tachées de sang des patients leur augure un avenir difficile. On notera que dix-sept malades (d'Ebola, donc) profitèrent de l'assaut pour prendre la fuite. S'ils ont été retrouvés depuis, les agresseurs courent toujours.

Cet épisode eut lieu à West Point, le plus grand bidonville de Monrovia, capitale du Liberia, c'est-à-dire en zone urbaine. Les autorités envisagent de mettre en quarantaine le quartier entier, soit 75'000 habitants environ. Dernier élément à prendre en compte, les gens du cru proclament que les émeutiers ne viennent pas de West Point, ou ne s'y trouvent plus...

Les professionnels de la santé ne sont toujours pas mieux lotis. Ils payent un lourd tribut (170 morts aux dernières nouvelles) à une maladie dont l'OMS continue à prétendre qu'elle ne s'attrape pas si facilement, malgré toutes les précautions qu'ils peuvent prendre. La mort d'Umar Khan, seul virologue de Sierra Leone et expert d'Ebola, aurait dû suffire à instiller un peu d'humilité.

Malgré l'héroïsme de nombre de membres du personnel soignant, nul n'est à l'abri d'un comportement individuel particulièrement stupide. Ainsi au Nigeria la fuite d'une infirmière locale - infectée, naturellement - de Lagos jusque chez elle à Enugu, risque de condamner à mort des dizaines de personnes et plus encore. Le Nigeria est le pays le plus peuplé d'Afrique et Lagos la cinquième mégapole du monde.

L'OMS oscille entre la panique et le paternalisme. D'un côté elle se veut rassurante, expliquant les efforts pour enrayer la maladie et les travaux de divers laboratoires travaillant d'arrache-pied à un remède ; de l'autre, elle recommande le scan de tous les passagers aériens en provenance d'un pays affecté...

Difficile de croire encore la fable du malade d'Ebola incapable de voyager en avion. Les transporteurs aériens s'inquiètent donc, au premier chef desquels Air France dont les employés ne semblent pas satisfaits de la présence apaisante d'un kit de désinfection à bord. Pourtant, ne leur a-t-on pas dit que le risque d'infection Ebola à l'intérieur d'un avion était "faible"? Si personne ne se sent rassuré avec ça, où va-t-on!

Parmi les compagnie aérienne coupées de certains pays d'Afrique, l'une d'elle est un peu particulière: Frontex, l'organisme européen chargé du renvoi des requérants d'asile indésirables. Frontex a ainsi décidé de renoncer à tout renvoi à destination du Nigeria. L'attitude paraît quelque peu précipitée à l'encontre d'un pays qui compte officiellement moins de dix décès liés à Ebola.

On comprendra le désir des employés de Frontex d'être payés à ne rien faire, mais à part cette excuse évidente, je ne vois que deux hypothèses:

  • Soit Frontex considère que le renvoi d'un immigré à destination du Nigeria le condamne à une mort certaine, ce qui serait contre les Droits de l'Homme, etc. 
  • Soit Frontex considère le risque d'infection de l'équipage sur place, équipage qui pourrait alors transporter Ebola lors du voyage de retour.

L'organisme ne s'est livré à aucune explication. Malheureusement, les deux hypothèses sont mauvaises: la première ouvre l'intéressante perspective de futurs réfugiés sanitaires en provenance de pays infectés (parmi lesquels on trouvera bien vite des porteurs du virus) ; la seconde montre que c'est une folie d'envoyer encore des avions là-bas.

De nombreuses compagnies aériennes (hormis Air France) ont donc stoppé toute liaison avec le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée. Et c'est un problème pour l'OMS, qui comme le rapporte Slate.fr considère que le monde est en train de perdre la bataille du ciel.

Gagner la "bataille du ciel" se définit ici comme la poursuite de liaisons aériennes avec des pays où l'épidémie d'Ebola est hors de contrôle!

Il ne faudrait pas que l'Occident profite de l'épidémie d'Ebola en Afrique pour faire quelque chose d'aussi fou que de contrôler ses frontières, n'est-ce pas! Et peu importe que la vie de millions de personnes soit exposée à travers cette idéologie mortifère.

On marche sur la tête, mais l'OMS ne fait que partager les convictions de la classe politique européenne pour laquelle Ebola n'est pas un danger. Apparemment il est plus important de préserver les voyages avec des pays malades que de contredire la théorie reine de la libre-circulation des personnes. Les cadavres qui s'entassent dans les rues de Monrovia tiennent finalement du détail pittoresque.

Les dirigeants africains régionaux, eux, ferment les zones à tour de bras - village, quartier, région, pays. Il en va de la survie de populations entières. Loin de tout absolutisme, ce comportement n'est rien d'autre que l'isolement des malades et la mise en quarantaine de personnes suspectées d'infection poussé à une plus large échelle, c'est-à-dire la logique même.

Espérons que les Européens le réalisent avant d'avoir à combattre Ebola comme en Afrique de l'Ouest. S'il y a là-bas des gens dramatiquement stupides, nous avons aussi les nôtres.

15 août 2014

La guerre commence

L'Ukraine affirme avoir détruit une partie d'une colonne de blindés en provenance de Russie:

L'Ukraine affirme que ses troupes ont attaqué et partiellement détruit un convoi armé qui a franchi la frontière depuis le territoire russe.

Les troupes régulières ukrainiennes ont engagé [en combat] les véhicules qui sont arrivés pendant la nuit à travers une section de la frontière tenue par les rebelles, annonça à Kiev Andrei Lysenko, porte-parole des forces militaires du pays, à des journalistes. Les soldats ukrainiens sont toujours sous le feu de l'artillerie, y compris de tirs venus de Russie, dit-il.


Le Guardian britannique avait déjà rapporté la violation de la frontière ukrainienne par des unités militaires russes cette nuit. Un grand bravo à tous les visionnaires qui n'imaginaient pas de sitôt une guerre territoriale sur le continent européen...

Mise à jour (17 août 2014): Et non finalement la vraie guerre ne commence pas. La colonne de blindés russes observée par des journalistes anglais et détruite après de violents combats semble s'être purement et simplement volatilisée - des médias en tous cas. Même Zerohedge en perd son latin.

Il est vrai qu'il n'est dans l'intérêt de personne que le conflit ne s'embrase. Ni la Russie, qui souhaite garder l'apparence de la moralité après avoir annexé la Crimée, ni l'Ukraine, qui n'a certainement pas les moyens de s'opposer à une offensive russe de grande ampleur.

Nous sommes toujours dans la drôle de guerre. Mais les nombreux morts sont, eux, bien réels.

06 août 2014

Ebola, une épidémie de bêtise

Selon le dernier bilan de l'OMS, Ebola a fait 887 victimes à la date du 1er août - morts "confirmés", "suspects" ou "probables" . Il s'agit de la plus grave épidémie provoquée par cette maladie depuis qu'elle a été répertoriée, frappant essentiellement dans trois pays, la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone.

L'épidémie n'est pas contrôlée.

Reste à savoir pourquoi les malades continuent à s'accumuler.

L'épidémie a débuté fin mars. Les premières victimes furent naturellement difficiles à diagnostiquer ; les familles furent infecté éventuellement après la mort de leur proche puisque les cadavres restent contagieux ; l'accès aux soins est en général déficient dans les zones rurales de ces pays pauvres.

Mais alors que le temps passait et que la présence d'Ebola devenait indiscutable, le nombre de nouvelles victimes ne cessa pourtant d'augmenter - 160 victimes début mai, 227 début juin, 380 début juillet et 887 en ce début du mois d'août. Pour une maladie dont la période d'incubation varie entre 2 et 21 jours et qui tue son hôte dans environ la 60% des cas, l'augmentation continue du nombre d'infectés a de quoi surprendre.

Un des premiers facteurs a trait à l'extrême virulence du virus et à l'environnement sanitaire lui-même. Nous en avons un aperçu à travers un article de l'agence Reuters indiquant incidemment que plus de 100 travailleurs de la santé - portant quotidiennement des combinaisons intégrales régulièrement désinfectées - ont eux-mêmes contracté la maladie. La formation du personnel médical semble moins en cause que la qualité du matériel.

ebola,santé,afriqueLes infections au sein du corps médical et de leurs infortunées familles ne suffisent pourtant toujours pas à expliquer la croissance continue de l'épidémie. Il faut bien aller chercher l'explication du côté culturel de cette région de l'Afrique. Si bien des habitants suivent scrupuleusement les instructions sanitaires - avec un degré de zèle confinant à la panique - d'autres refusent de s'y soumettre avec les conséquences que l'on imagine, contées par Marc Poncin, coordinateur d'urgence en Guinée pour Médecins Sans Frontières, dans les colonnes du New York Times:

«Ils ne nous font pas confiance. Nous n'arrivons pas à freiner l'épidémie». [Le virus Ebola] a de quoi affoler les villageois. «Les gens disent que quand le médecin vous examine, ils vous emmènent à l'hôpital et on ne vous reverra plus jamais», explique une jeune commerçante au quotidien américain. Un sentiment de terreur a repris le dessus et les villages se barricadent des aides externes. Les communautés locales pensent que les médecins venus de l'extérieur ramènent le virus avec eux, ou veulent exterminer les malades. Ils voient leurs amis et leurs familles pénétrer sous les tentes de MSF, mais rares sont ceux qui en ressortent. (...)

«Nous ne voulons pas d'eux!» s'exclame le chef du village de Wabengou en Guinée (..). «Nous n'acceptons pas leur présence. C'est eux qui transportent le virus dans nos maisons!» La crise a atteint un tel point que les corps des malades sont cachés, et ceux des morts sont volés pour pouvoir les enterrer proprement selon les traditions. Pour cela, il faut laver les cadavres à la main, ce qui met les familles en risque d'être infectées à leur tour.


Selon Don Epstein, porte-parole de OMS, les gens sont terrifiés et il faudra "plusieurs mois" avant que l'organisation ne soit en mesure de reprendre la situation complètement en main. Reste à savoir de quelle manière elle compte s'y atteler.

Afin de juguler le problème de proches prenant d'assaut les zones de soin pour récupérer les malades de leurs propres familles - et accessoirement se condamner à mort par contagion - la Sierra Leone a carrément décidé de déployer des soldats devant les hôpitaux. On pourrait saluer la décision, mais le président Ernest Bai Koroma ne s'est pas arrêté là:

[Le président] a décrété le 1er août l'état d'urgence pour une période de 60 à 90 jours, annonçant une batterie de mesures strictes, dont le placement en quarantaine des foyers d'Ebola, l'escorte des travailleurs sanitaires par la police et l'armée, et des perquisitions pour repérer les malades présumés.


Des malades arrachés de force à leur foyer par des soldats? Porteront-ils seulement des gants en latex pour le faire? On imagine les effets d'une bagarre face à une maladie qui se transmet par simple contact... Nous avons donc un aperçu du prochain corps social affecté par la maladie en Sierra Leone, les forces armées.

Ebola est un terrible fléau mais sa dangerosité vient aussi du substrat culturel sur lequel l'infection se développe. Ignorance, paranoïa, haine de l'Occident et théories du complot contribuent elles aussi aux ravages de la maladie. Voilà sans doute pourquoi, après de longs mois, l'épidémie continue de se répandre.

22 juin 2014

Argentine, faillite et respect du droit

Si la Coupe du Monde de football a ramené les pays d'Amérique du Sud sur le devant de la scène, l'Argentine risque de se tailler sous peu une place plus importante dans les pages économiques que dans la rubrique sportive - la faute à sa prochaine faillite.

argentine,dette,failliteLe défaut de paiement sur la dette argentine paraît imminent, malgré les dénégations de la présidente argentine Cristina Kirchner.

Curieusement, l'effondrement financier d'un pays de quarante millions d'habitants semble provoquer peu de réactions. Il est vrai que l'Argentine est coutumière du fait, malgré un nom qui signifie "en argent". La dernière banqueroute du pays remonte à décembre 2001 - la plus grande de l'histoire à l'époque. Mais la lassitude n'explique pas tout.

Exclue du marché mondial des capitaux, l'Argentine n'eut de cesse d'y revenir et de solder les dettes du passé. En 2005, un premier round de renégociation de la dette reçut l'assentiment de 76,15 % des créanciers pour un montant de dette de 81,8 milliards de dollars. "Renégocier une dette" est un doux euphémisme pour des pertes financières colossales: le créancier renonce à l'essentiel de ses prétentions en échange d'un nouveau contrat qui sera cette fois respecté, croix-de-bois croix-de-fer si je mens je vais en enfer.

On peut s'étonner de l'apparente facilité de telles négociations. Nombre de banquiers préfèrent accepter ce genre de deal, sans doute parce qu'il permet de solder des contentieux et d'avoir quelque chose à inscrire au bilan. Il est vrai que leurs moyens de rétorsion contre un pays sont assez limités ; et tout aussi vrai qu'ils ne jouent pas vraiment leurs deniers personnels...

Toujours est-il qu'à ce premier round de renégociation de la dette succéda un second en 2010, suivant des modalités similaires. 18,3 milliards restaient à solder, plus 9 milliards d'intérêts cumulés depuis 2005. 70,2% des détenteurs de cette dette - du petit retraité italien à des fonds des banques - acceptèrent de renoncer à la moitié de leurs espérances. A l'issue de ce processus, 93% de la dette en défaut depuis 2001 était renégociée.

(Ouvrons une parenthèse - pourquoi renégocier la dette, pour commencer? Les politiciens se préoccupant déjà fort peu de leur propre population, on imagine la priorité qu'ils accordent à un petit porteur ruiné de l'autre côté de l'océan. Si la recherche d'une respectabilité renouvelée est louable, ce n'est jamais la vraie raison. La vraie raison est la suivante: les politiciens renégocient la dette d'un pays ruiné pour se construire une nouvelle virginité et avec celle-ci emprunter à nouveau auprès d'une brochette de gogos. A l'issue de cette restructuration, Mme Kirchner et son équipe envisageaient ainsi de pouvoir à nouveau lever des fonds sur le marché des capitaux. Le cycle éternel de la vie continue... Fin de la parenthèse.)

Si 93% est un taux élevé, ce n'est pas 100%. Les créanciers restant lancèrent des actions judiciaires pour récupérer l'intégralité de la valeur nominale de leurs titres. "Il reste les fonds vautours, qui ont tous refusé notre proposition, mais ils sont clairement isolés", commentait le ministre de l'Economie argentin, Amado Boudou, en 2010. Le futur allait lui donner tort.

Il est facile d'insulter ses créanciers - et les Argentins ne s'en privent pas. Mais le mépris n'est pas une preuve de bon droit. Une paire de fonds spéculatifs, NML Capital et Aurelius Management, a effectivement racheté à vil prix des papiers de dette argentine. NML Capital a ainsi racheté pour 48 millions de dollars de dette argentine pour une valeur nominale de 832 millions! Ils ont effectivement activé l'option judiciaire pour exiger le paiement intégral. Et ils l'ont emporté, simplement parce que les termes du contrat s'appliquent.

L'Argentine n'a simplement aucun droit unilatéral d'imposer à tous ses créanciers une renégociation de la dette acceptée seulement par quelques-uns, fussent-ils nombreux.

Les fonds à l'origine de l'action en justice ont intelligemment joué le coup en portant l'affaire devant la Cour d'appel de New York. Une fois le dernier recours de l'Argentine auprès de la Cour Suprême rejeté, le jugement est devenu exécutoire et la messe est dite. Comme l'explique Le Temps:

Les remboursements de l’Argentine à ses créanciers ayant accepté la renégociation transitent par New York, où ils risquent d’être saisis par la justice américaine, d’où «l’impossibilité», affirme Buenos Aires, d’acquitter la prochaine échéance, à moins dans le même temps de payer les fonds spéculatifs, ce que le gouvernement argentin se refuse toujours à faire.


Comme l’a rappelé lundi la présidente argentine Cristina Kirchner, le pays ne veut pas se mettre en défaut de paiement. Mais s'il veut continuer à honorer les nouveaux engagements pris avec les créanciers restructurés, il doit aussi passer à la caisse pour 1,3 milliard de dollars à deux fonds spéculatifs... Le problème semble insoluble et la prochaine échéance du 30 juin se rapproche. Les agences de notation surveillent le dossier de près.

Il y a pire, deux fois pire. D'abord, selon le principe du pari passu, "si le pays est en effet contraint de rembourser l’intégralité de sa dette auprès de ces derniers créanciers, il sera alors dans l’obligation de régler la totalité de ses dettes auprès de la majorité des créanciers qui avaient jusque-là accepté le principe de restructuration", explique Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques. En d'autres termes, les 93% de dette renégociée pourraient tomber à l'eau.

Ensuite, l'Argentine a l'obligation de publier tous ses actifs:

La plus haute juridiction des Etats-Unis a en outre infligé lundi un deuxième camouflet à Buenos Aires, en le contraignant à dévoiler la liste de ses actifs financiers afin de faire exécuter le jugement.

Soutenue par le gouvernement américain, l'Argentine estimait devoir bénéficier d'une certaine "immunité" sur ses biens, en vertu d'une loi américaine de 1976 protégeant les actifs détenus par les Etats.

"Les arguments de l'Argentine ne sont pas valables", a argué le juge Antonin Scalia, en rendant la décision de la majorité de la haute Cour, dans une affaire plaidée en avril. "Même si l'Argentine avait raison", écrit-il, la loi de 1976 "n'interdirait pas de dévoiler les avoirs extraterritoriaux d'un pays étranger, car le texte confère une immunité seulement aux biens d'un pays étranger à l'intérieur des Etats-Unis".

Le gouvernement Obama avait estimé, dans son argumentaire "amicus curiae" de soutien à Buenos Aires, que dévoiler les actifs financiers constituerait "une violation substantielle de la souveraineté" des pays étrangers.


J'ignore pourquoi l'administration Obama intervient dans un procès entre l'Argentine et des créanciers américains pour prendre la défense du gouvernement argentin, mais il est cocasse d'y lire la profonde préoccupation envers la souveraineté des pays étrangers lorsque les Etats-Unis font si peu de cas du secret bancaire helvétique... Au-delà de ce joli deux-poids-deux-mesures, l'implication du gouvernement américain n'aura pas suffit. Il est toutefois peu probable que l'Argentine se plie à la décision puisque tous ses avoirs pourraient être saisis.

Le retour de l'Argentine sur les marchés financiers semble plus que compromis. Si le pays se déclare à nouveau en banqueroute, l'impact pourrait être assez faible sur le système financier mondial. Le pays en est sorti depuis longtemps et nous pourrions ajouter, avec une pointe de cynisme, que pareil événement n'aurait rien d'une surprise.

La vraie nouveauté sur le dossier vient du traitement des créanciers. D'après Mme Kirchner, "ce petit groupe de fonds vautours ne met pas en danger seulement l'Argentine, (...). Il est dangereux pour tout le système" de restructuration de dettes. La dirigeante a raison: il ne sera plus aussi facile pour n'importe quel pays de réclamer une remise à plat de ses engagements comme auparavant. Dès lors qu'un créancier ou un autre fera de la résistance, tout l'édifice s'écroulera.

Le jugement américain faisant jurisprudence, on ne peut s'empêcher de penser à ses implications pour des faillites plus européennes comme la Grèce ou d'autres pays à venir. Les créanciers pourraient refuser à l’avenir tout compromis avec les Etats en difficulté dans l'espoir de récupérer l'intégralité de leur dû.

La décision ne facilitera certainement pas la tâche à des dirigeants cherchant à remettre leur pays en selle mais rappelle deux éléments importants: les contrats ne comptent pas pour du beurre, et la dette publique n'est pas quelque chose que les dirigeants d'un pays peuvent traiter avec légèreté.