25 juin 2015

Secrets de Polichinelle

"La France est espionnée!" s'indignent les pouvoirs publics. Après s'être gaussé de l'Allemagne et du portable piraté de Mme Merkel, c'est au tour de François Hollande de découvrir qu'il est sur écoute. Il aurait même décidé d'appeler Obama - sans réaliser l'absurdité de sa démarche, le président américain étant déjà au courant que les opérations étaient éventées...

espionnage,france,usaHilare, le Web s'est donc emparé du dossier pour le plus grand déplaisir d'une classe politique qui ne supporte pas qu'on lui rappelle sa banalité. C'est bien pourtant ce dont il s'agit car les secrets pêchés jusqu'ici sont bien médiocres:

Jacques Chirac a, en 2006, poussé son candidat pour le poste de sous-secrétaire général adjoint des Nations unies, mais aussi que, selon la NSA, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Philippe Douste-Blazy, avait une «propension […] à faire des déclarations inexactes ou inopportunes.»


Une tentative de pousser son influence dans une organisation internationale? Un ministre qui parle mal - et trop? Sacrées nouvelles. Quant au successeur de M. Chirac, on apprend que...

Nicolas Sarkozy se voyait, en 2008, comme «le seul homme capable de résoudre la crise financière»


Là encore, quel scoop! Face à une telle humilité, même le journaliste avoue que cela ne surprendra personne. Finissons ce triste tableau avec M. Hollande:

Le mémo le plus récent date du 22 mai 2012 (...) et fait état de «réunions secrètes» pour discuter d’une possible sortie de la Grèce de la zone euro, mais également des inquiétudes de Jean-Marc Ayrault quant aux réactions d’Angela Merkel si elle venait à avoir vent de la rencontre entre le nouveau président et l’opposition allemande.


Discuter de la sortie de la Grèce de la zone euro en 2012 n'avait rien d'absurde, au vu de la trajectoire que continue de prendre le pays depuis. Quant à une réunion avec les socialistes allemands pour préparer une éventuelle alternance du pouvoir à Berlin, là encore rien de stupéfiant.

Où sont les Puissants décidant en toute omnipotence du destin du monde et de ses peuples? Pas d'avant-garde du prolétariat qui tienne, ni de quoi que ce soit en vérité. On en apprend décidément davantage sur la politique française dans les pages de papier glacé de Closer ou entre deux mauvais jeux de mots du Canard Enchaîné.

Depuis les communistes russes qui inventèrent l'espionnage en temps de paix peu après la Première Guerre Mondiale, le succès des services de renseignement ne s'est jamais démenti. Tout le monde espionne tout le monde, ennemis comme alliés, dans la mesure de ses moyens financiers et techniques. Comme le dit en boutade François Heisbourg, président de l'International Institute for Strategic Studies, à l'antenne de la RTS, François Hollande aurait pu tout aussi mal prendre de ne pas avoir été jugé assez important pour être espionné...

Dans ce jeu hypocrite, la seule faute est de se faire prendre.

S'il y a bien une nouveauté, c'est la façon dont les services secrets (essentiellement américains, mais pas seulement) se font désormais attraper la main dans le sac dans des opérations d'espionnage pas du tout justifiables. Leurs errements finissent régulièrement dans les médias grâce à des contre-pouvoirs comme Wikileaks qui prouve encore une fois la terrible nécessité de leur existence. La volonté des pouvoirs publics de fermer les sites de ce genre est-elle vraiment mue par la recherche de l'intérêt général?

La démultiplication des moyens technologiques permet désormais une surveillance de masse ; mais ce que les États s'autorisent pour le simple quidam ne saurait s'appliquer pour les dirigeants, les élites, bref, ces gens tellement au-dessus du lot que la seule idée d'être traités de la même façon les indigne.

Par hasard, le jour même du scandale de l'espionnage des président français, le parlement approuvait quant à lui le vote final de la loi sur la surveillance de masse. On ne saurait trouver meilleure illustration de cette hypocrisie institutionnelle.

Comme le résume parfaitement un internaute:

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17 juin 2015

L'écologie et ses bottes cloutées

L'onde de choc a été si forte outre-Sarine que l'information livrée dans les colonnes de la NZZ am Sonntag a fait écho jusque dans celles du Matin: l'Office Fédéral de l'Environnement prévoit d'amender les auteurs d'infractions à son règlement à hauteur de vingt mille francs. "Ce n’est pas une blague", précise le quotidien quant au projet de loi:

Un sac à ordures déposé sur la chaussée deux jours avant le jour de ramassage de la voirie pourrait coûter 20'000 francs au contrevenant (...) [La] nouvelle loi concoctée par l’Office fédéral de l’environnement prévoit des amendes plus que salées pour tous ceux qui ne feraient pas preuve de civisme: les bouteilles jetées dans un container même adéquat le dimanche en font partie, au même titre que le sac à ordures jeté dans le container réservé aux cartons et aux papiers.


Le littering, l’abandon de déchets sauvage sur la chaussée, ne serait puni quant à lui "que" d'une modeste amende de 300 francs. La porte-parole de l'Office se contente de préciser quant à elle que "c'est aux cantons que revient l'application des peines." Sachant qu'ils encaisseront également le montant des amendes le cas échéant, nous voilà pleinement rassurés...

On ne plaisante pas avec le civisme! 20'000 francs représentent un maximum, c'est un fait, mais la somme est aussi un montant inédit pour un particulier dans le système pénal helvétique. Cela équivaut au prix d'une voiture neuve, à plus de trois mois de salaire médian suisse, ou au PIB annuel moyen produit par un habitant du Portugal. C'est aussi le double du montant maximum actuellement défini par le législateur pour les amendes!

Interrogés par des journalistes, les politiciens romands se distinguent par la modération de leurs réponses face au projet: pour un conseiller national socialiste, "des normes pénales sévères sont malheureusement un mal nécessaire" ; pour un autre affilié au PLR, "la nouvelle loi ne doit pas être jetée aux orties"... Bref, n'espérons pas trop compter sur ces gens-là, et il faudra peut-être encore lancer un référendum - un de plus! - pour arrêter le train fou avant qu'il n'arrive en gare.

La société de demain

Seriez-vous capable de payer une amende de 20'000 francs? Peut-être, en sollicitant des proches, en imposant à votre famille une croix sur ses vacances plusieurs années durant et en gardant votre voiture d'occasion jusqu'à ce qu'elle rende l'âme... Mais que se passerait-il alors si ensuite un de vos adolescents, sans penser à mal, jetait le dimanche matin une bouteille dans un container de récupération de verre sans repérer l'agent de sécurité à proximité? Rebelote!

Les amendes ont ceci de merveilleux pour les autorités qu'il n'y a pas à se poser de questions ; pas besoin de passer devant un juge, et s'il prend à la victime l'idée de se défendre, il faudra qu'elle assume les frais de justice une fois (très probablement) déboutée. De l'autre côté, les peines pécuniaires peuvent ruiner une famille et la jeter dans la précarité, mais bon, on ne parvient pas à de louables objectifs écologiques sans casser quelques œufs.

Il y a un évident parallèle entre le projet de l'Office Fédéral de l'Environnement et la tristement célèbre Via Sicura: une sévérité proprement incroyable pour des crimes purement potentiels et l'utilisation quasiment illimitée du matraquage financier. Tous les écologistes vous le diront: la prévention gentille, ça va un moment. Après, un bon coup de massue sur la nuque (métaphoriquement parlant bien entendu) ne les dérange pas tellement. Peu d'entre eux seront réellement gênés qu'un homicide par négligence soit moins puni qu'un sac poubelle déposé au mauvais moment.

Si l'honnête (et maladroit) père de famille se retrouve écrasé par des amendes délirantes, pensez-vous qu'une vedette du show-biz sera inquiétée? Un politicien de premier plan? Un diplomate? Un riche touriste? Probablement pas - pas qu'ils soient au-dessus des lois au sens strict, mais il n'y aura probablement jamais de policier assez intègre pour oser les verbaliser, l'infraction eut-elle lieu devant ses yeux.

A l'autre extrémité du spectre social il en sera de même pour la caste des intouchables, requérants d'asile ou individus dépendants de l'aide sociale ; ceux-là étant imperméables à toute punition fiduciaire, on donnera des instructions pour qu'ils continuent à passer entre les mailles du filet comme ils le font déjà aujourd'hui. Poursuivre en justice une personne insolvable ne présente aucun intérêt.

L'Office Fédéral de l'Environnement a au moins le mérite de jouer franc-jeu: le matraquage de la classe moyenne est clairement annoncé. Les gens normaux auront intérêt à filer droit pour ne pas rejoindre les rangs des victimes brisées par le système. Pas sûr que la Suisse en ressorte beaucoup plus propre mais peu importe - c'est une question de principe. L'écologie triomphera, à coups de botte.

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14 juin 2015

Un 14 juin en demi-teinte

Les résultats des votations du 14 juin sont donc tombés: deux Non et deux Oui. Deux initiatives de la gauche sont sèchement rejetées, deux référendums lancés contre des projets gouvernementaux échouent ; le Conseil Fédéral et le Parlement ont donc passé un excellent week-end. La participation ne fut que de 43%.

Initiative sur les successions (abordée ici): Le projet de la gauche d'introduire un nouvel impôt fédéral sur les successions à 20% échoua avec 71% de Non. Première cibles d'une transmission amputée de leur patrimoine, les PME montèrent au front avec beaucoup d'énergie pour refuser ce projet révoltant, et sans nul doute l'objet le plus important de cette votation. Il serait bon pour une fois que les citoyens se rappellent les projets de ceux qu'ils élisent lors des prochaines élections fédérales...

Initiative sur les bourses d'étude: le texte de l'Union des étudiant-e-s (sic) de Suisse, l'UNES, envisageait "d'harmoniser" vers le haut les montants des bourses; un projet qui ignorait totalement la question des moyens et la légitimité de la demande (sachant qu'une chambre d'étudiant ne coûte pas vraiment pareil à St-Gall ou à Genève) tout en piétinant comme d'habitude l'autonomie cantonale en la matière. Le texte avait le deuxième défaut de réserver tous les moyens pour l'enseignement supérieur au détriment de la formation professionnelle qui a une place centrale dans l'enseignement post-obligatoire en Suisse. Le débat fut assez inexistant mais cela n'empêcha pas les citoyens de rejeter le texte à 72,5% de Non.

Référendum contre le diagnostic pré-implantatoire: lancé par la droite catholique et certains milieux pro-handicapés, le référendum visait à barrer la route à une réforme constitutionnelle permettant de sélectionner des embryons sains, in-vitro, avant leur implantation dans l'utérus de la mère. Le référendum fut rejeté par 61,9% des citoyens. Il sera donc possible d'éviter certaines maladies héréditaires sans avoir à procéder à diagnostic préimplantatoire à l'étranger, même si les adversaires de cette modification ont d'ores et déjà annoncé qu'ils lanceraient un nouveau référendum lorsque l'article serait traduit dans une nouvelle loi d'application.

Référendum contre la nouvelle loi radio-TV: ce fut l'objet le plus disputé du week-end, avec un suspense qui dura une bonne partie de l'après-midi avant qu'on ne sache s'il était finalement rejeté ou accepté. La loi fut finalement accepté de justesse avec 50,08% - la plus faible marge d'approbation depuis la Seconde Guerre Mondiale. Au-delà de l'anecdote, le projet ancre une révision de la loi qui transforme peu ou prou la redevance télévision en impôt: il frappera désormais les entreprises à hauteur de 200 millions de francs par an (on ne voit pas très bien la justification) et les moyens de lui échapper deviendront quasi-nuls, même pour un foyer qui ne possède aucun appareil de réception!

votation du 14 juin 2015,initiative

Infographie: 20 Minutes

votation du 14 juin 2015,initiativeDeuxième réserve, et non des moindres: si les autorités firent miroiter au peuple une baisse individuelle de 462.- à 400.- par foyer (l'enveloppe globale étant quant à elle en augmentation grâce aux nouvelles "contributions" des entreprises) le gouvernement a désormais la voie libre pour augmenter la redevance sans possibilité de recours démocratique... On est loin des 279 francs de la redevance de 1990.

Points positifs, la fin éventuelle du mandat de l'entreprise privée Billag chargée du recouvrement de la redevance (haïe selon le principe qui veuille qu'on s'en prenne au messager) mettra les contributeurs directement face à l’État, et la fin de la gratuité pour de nombreux foyers qui pensaient passer entre les gouttes de la redevance les impliquera peut-être davantage dans les futures luttes politiques sur le sujet.

Saluons M. Jean-François Rime de l'USAM pour sa combativité et son endurance le long de cette campagne. Il n'eut de cesse de rappeler tout du long qu'il était absurde de prétendre définir les moyens de la télévision publique sans définir auparavant ses missions, et il semble que ce soit un débat plus que nécessaire au vu de la confusion que cette dernière votation a entraînée. Avec plusieurs autres initiatives en préparation sur la question de la redevance et du rôle de la RTS, le dossier n'est pas près de se refermer.

Sur le plan cantonal, ce dimanche était l'occasion de plusieurs votations ; les Genevois acceptèrent ainsi à 58% de faciliter la transformation de bureaux vacants en logements (car il va de soi qu'à Genève un propriétaire ne puisse disposer librement de l'affectation de son bien...) les Zurichois refusèrent de donner plus de pouvoir au parlement pour fixer le montant des taxes ; les Saint-gallois rejetèrent à 73% une initiative de la gauche pour annuler des allègements d'impôt accordés ces dernières années pour les fortunes de plus d'un million de franc ; 82% des citoyens d'Uri approuvèrent un renforcement de l'arsenal judiciaire local contre les criminels récidivistes - ceci n'étant qu'une modeste sélection de l'ensemble des objets présentés aux citoyens.

Sur le plan purement local enfin, nous vîmes à Renens la victoire prévisible de Didier Divorne dans l'élection complémentaire à la Municipalité avec un score de 62,1% contre 33,9% au candidat de l'UDC Gérard Duperrex. Loin du plébiscite attendu par le candidat de gauche, ce résultat tout à fait réjouissant de l'opposition de droite - vingt points de mieux qu'en 2009 dans le précédent scrutin comparable! - est d'excellente augure pour les élections de 2016 où, avec une stratégie intelligente, le rapport de force à la municipalité pourrait évoluer.

Si ce dimanche la Suisse a encore une fois perdu en liberté la décision s'est jouée de peu et de gros écueils ont été évités. Ne baissons pas les bras!

11 juin 2015

Grèce: le blocage idéologique

"Grèce vs FMI: le choc des idéologies", titre Jean Quatremer sur son blog du quotidien Libération... Mais ce faisant, l'auteur, habitué des coulisses de Bruxelles, fait une belle démonstration de la sienne - et devient ainsi, probablement, le porte-parole de nombre de bureaucrates locaux.

Apocalypse contre ultra-libéralisme

L'analyse partait pourtant sous les meilleurs auspices avec un portrait assez juste des positions tenues par les deux camps en présence:

C’est la stratégie du faible au fort : la Grèce est persuadée que ses créanciers sont terrorisés par la perspective d’un « Grexit » qui ne pourrait qu’aboutir à l’explosion de l’euro et entraîner le monde dans un nouvel hiver économique. Ils n’ont donc d’autres choix que de lui faire des concessions, sauf à couler avec elle. En face, la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) sont tout aussi persuadés que le gouvernement d’Alexis Tsipras ne tentera jamais un défaut de paiement - suivi d’un retour à la drachme-, car cela se traduirait par un cataclysme pour l’économie locale et une colère de son peuple qui ne l’a pas élu pour cela.

 
Mais à en croire M. Quatremer, pour qui toute position de gauche critique de l’Europe est une sorte de péché impardonnable, le parti Syriza au pouvoir en Grèce n'agirait comme il le fait que sous l'influence de malheureuses œillères idéologiques:

Que Syriza ait adopté dans les négociations avec ses créanciers une position très idéologique, marquée par une méconnaissance des contraintes diplomatiques et financières européennes et mondiales, n’est pas une surprise. Composée d’environ 45 % d’antieuropéens, cette confédération de plusieurs partis de gauche radicale voit dans le FMI et l’Europe une force d’occupation étrangère qu’il convient de défaire...


Et à l'aveuglement idéologique de la gauche radicale grecque s'opposerait naturellement une autre idéologie tout aussi bornée, celle de l'ultralibéralisme triomphant™ du FMI et de Bruxelles:

[Le FMI] est tout aussi caricatural que Syriza, même s'il a su le dissimuler en militant pour la restructuration de la dette grecque (mais, bien sûr, uniquement pour la partie détenue par les Européens…). De fait, c'est lui, et non la zone euro, qui exige la réforme immédiate de l'intenable système de retraites, l'assouplissement du marché du travail ou le passage de 11 % à 23 % de la TVA sur l'électricité, déjà l'une des plus chères d'Europe. On voit qu'on est là dans la théologie ultralibérale la plus pure (...)


Tellement facile de renvoyer dos-à-dos deux camps, présentés comme les champions de deux idéologies nécessairement vaines et inadaptées! Ensuite, il suffit de se poser en grand seigneur voyant plus haut et plus loin que tout ce petit monde, concluant la discussion avec une suggestion toute innocente: "pourquoi ne pas laisser la Grèce choisir ses priorités à condition qu'elle parvienne à équilibrer son budget?"

Pourquoi pas en effet? Ah, comme tout est simple dans le monde du verbe!

Le douloureux monde réel

Il faut être coupé des réalités comme un journaliste enkysté dans les officines bruxelloises pour croire que l'affaire peut se dénouer avec de courtoises discussions de salon. Pourquoi ne pas laisser la Grèce choisir ses priorités à condition qu'elle parvienne à équilibrer son budget? Parce que dans la phrase précédente l'hypothèse évoquée n'a plus le moindre sens. La Grèce a autant de chance de "parvenir à équilibrer son budget" que les cochons de voler en escadrille. La faute à des décennies de gabegie, amenant la méfiance des citoyens envers l’État, la panique bancaire, et finalement la déroute de l'économie privée.

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Si la Grèce trouve une force de négociation insoupçonnée, c'est qu'elle n'a plus le choix. En plus de la crise dans laquelle le pays se débat depuis des années, en plus de comptes courants dans le rouge début 2015 - hors dette et avant que Syriza n'obtienne le pouvoir - la situation économique grecque s'est nettement détériorée depuis début mai, augmentant encore la vitesse de la chute au fond du précipice.

La "manœuvre zambienne" consistant à regrouper en fin de mois les paiements dus au FMI n'aura guère amélioré l'image du pays auprès des investisseurs, pas plus que la dernière dégradation de sa dette par les agences de notation. Mais s'il y a bien une nouveauté, c'est que les médias ne parviennent plus à cacher les effets de la crise sur le secteur privé.

Les conséquences de la faillite grecque sur les entreprises privées se devinent à travers le poids économique de l’État. Mais il n'y a pas que cela et la déroute d'Athènes affecte même des sociétés sans aucun lien avec le pouvoir, voire sans lien avec le marché intérieur grec.

Ce n'est pas compliqué à comprendre. Les milieux d'affaire détestent l'incertitude et il n'y a pas plus incertain que l'avenir économique de la Grèce en ce moment. Comment signer aujourd'hui une simple transaction commerciale avec une entreprise grecque contre un paiement à 30 ou 60 jours lorsque le pays pourrait faire faillite dans quelques semaines, avec des effets imprévisibles sur les comptes bancaires, les douanes, les infrastructures? Y aura-t-il des coupures de courant? Des manifestations de dockers? De nouvelles taxes extraordinaires à des taux improbables? Des blocages des transactions financières?

Que valent encore les promesses de livraison en pareilles circonstances?

Face à un tel gouffre d'incertitude, l'attitude logique consiste à s'abstenir ou à se prémunir - dans ce dernier cas, en réclamant par exemple des paiements en avance, lesquels ne manquent pas de précipiter encore plus de PME grecques à la faillite faute de trésorerie. Car bien entendu, les banques ne prêtent plus à personne...

Selon l'association grecque du commerce de détail mentionnée par Zerohedge, chaque jour voit disparaître en moyenne 59 entreprises et 613 emplois - lesquels viennent grossir les rangs de chômeurs dont les trois-quarts subissent leur triste situation depuis plus d'un an.

Hors d'un haircut, point de salut

Comment planifier les rentrées de l'État grec sur les prochaines années alors même que l'activité économique s'étiole comme peau de chagrin? Quelles entreprises seront encore là pour collecter la TVA, quel que soit son taux, au bénéfice de l’État? Avec une population de fonctionnaires et de chômeurs tentant de travailler au noir pour survivre, qui va payer les monstrueux impôts indispensables pour verser les salaires de la fonction publique, les prestations sociales des ayant-droits et indemnités de tout ce petit monde, qu'elles soient rabotées ou non? Et ne parlons pas de rembourser le capital des milliards d'euros de dette publique...

Une fois cela compris, la réduction de la dette grecque n'a plus rien d'une hypothèse de travail ; c'est un passage obligé qui s'imposera soit à travers un abandon ("haircut") de l'essentiel des créances, soit à travers une faillite en bonne et due forme qui laissera les créanciers sans rien. Ceux qui imaginent d'autres possibilités se bercent d'illusions ou mentent carrément. La population locale, elle, boira le calice jusqu'à la lie.

Il y a pire: toutes les gesticulations actuelles autour des négociations-de-la-dernière-chance ne servent quasiment à rien. Elles ont pour but de parvenir à décrocher un accord pour "débloquer" les 7,2 milliards d'euros de la dernière tranche du deuxième plan d'aide européen, gelés depuis l'automne dernier. Mais quel journaliste économique osera rappeler que cette manne sera à peine suffisante pour que la Grèce passe l'été? Dès le mois de septembre, il faudra encore un nouveau plan d'aide!

En coulisses, on a déjà commencé à en discuter, à condition bien sûr que l’État grec ne fasse pas défaut avant faute d'accord. Mais la Grèce réelle pourrait prendre tout le monde de vitesse simplement à la faveur d'un effondrement économique total - surprenant tant le gouvernement d'Alexis Tsipras que les créanciers de l’État.

Si le dossier grec est le champ de bataille où s'affrontent les idéologies, ce n'est pas la lutte entre un marxisme mythique contre un ultra-libéralisme fantasmé, mais bien celle de l'utopie politique face à la réalité.

09 juin 2015

L'arnaque écologique de Solar Impulse

Par accident ou peut-être le besoin de montrer un regain de pluralisme à l'approche du vote du 14 juin sur la redevance, la RTS se fendit samedi dernier d'un reportage tout à fait étonnant sur le bilan écologique réel de Solar Impulse, l'avion "solaire" de Bertrand Piccard.

Il pollue plus que tout ce que vous pouvez imaginer.

Alors que les écologistes nous rabâchent à tour de bras qu'il faut traquer les "coûts cachés" de la moindre capsule de café, les journalistes se sont contentés d'en faire autant avec Solar Impulse, additionnant ainsi:

  • L'énergie grise, soit le coût énergétique de la construction de l'appareil, y compris batteries, panneaux solaires, etc. - un coût particulièrement lourd dans le cas de Solar Impulse sachant que l'avion-prototype n'est évidemment pas le prélude à une production de masse ;
  • La pollution indirecte, à savoir toute l'énergie requise pour la conception et la récolte de fonds, les dizaines de dîners de gala et de conférences requises pour réunir les 150 millions de francs du projet ;
  • La pollution de réalisation, c'est-à-dire le coût d'accompagnement de Solar Impulse par une équipe au sol d'une soixantaine de personnes à chaque vol de l'avion solaire, avec les ordinateurs, les accès réseau, etc.

La conclusion est cinglante:

L'aventure Solar Impulse consomme autant que si 200 personnes faisaient le tour du globe en avion de ligne.


Si le reportage est assez complet, il n'évoque pourtant pas un point central à la base même du projet, l'idée que Solar Impulse vole "à l'énergie solaire". C'est un grossier raccourci. Solar Impulse dispose effectivement de panneaux solaires et de batteries rechargeables pour rester en vol pendant les heures nocturnes, mais les batteries de l'avion sont chargées à bloc avant chaque décollage, à l'aide de courant électrique tout ce qu'il y a de plus banal !

Pour être un tant soit peu conforme à son esprit, Solar Impulse devrait recharger ses batteries sur le tarmac à l'aide des panneaux solaires disposés sur la surface de l'appareil ; ce n'est évidemment pas praticable, à cause des poussières et du temps que réclamerait la manœuvre. En fin de compte, au moins au décollage, il doit son envol à une bonne dose d'énergie nucléaire ou thermique selon le pays d'où il part...

Interrogé dans le reportage, Suren Erkman, professeur d'écologie industrielle à l'UNIL, explique avec raison que la comparaison entre Solar Impulse et un avion de ligne commercial n'est probablement pas appropriée ; il serait sans doute plus judicieux d'établir un parallèle avec la tournée mondiale d'un groupe musical de premier plan, avec son staff technique, son matériel, sa régie, etc.

Solar Impulse ne serait donc qu'un prétexte pour un peu d'écologie-spectacle à destination des masses? Pour ceux qui suivent le dossier depuis assez longtemps, cela ne fait guère de doute. Au tour du monde en ballon succède l'avion solaire ; le modèle d'affaire reste le même, au confluent du marketing, du sponsoring et des causes à la mode. Et puisque le grand public pourrait finir par se lasser d'un n-ième "exploit" de son auteur, la sauce est diluée avec sagacité pour faire durer l'aventure (et les rentrées d'argent) le plus longtemps possible.

Solar Impulse est moins un défi technique ou une aventure écologique qu'une tournée événementielle orchestrée comme du papier à musique, jusque dans la façon dont les logos des sponsors sont subtilement mis en avant dans chaque plan-séquence. Inébranlable et volontairement hermétique à toute polémique, le chef de projet Bertrand Piccard botte en touche en invoquant commodément le symbole:

[Le but de Solar Impulse] est de montrer que toutes nos technologies, qui nous permettent de voler jour et nuit avec un avion solaire sans carburant, doivent être utilisées au sol pour avoir une société plus propre, et un monde plus propre. C'est ça qui est important, et finalement c'est ça qui fait qu'il y a des millions de gens qui aiment ce projet et qui nous suivent.


Bien sûr les panneaux solaires ont un bilan énergétique discutable, les batteries sont lourdes et polluantes, et il faut toute une équipe au sol pour parvenir péniblement à déplacer un unique être humain à bord à la vitesse moyenne de 80 km/h - tout ceci n'étant possible que lorsque toutes les conditions météorologiques sont réunies...

Ce n'est pas la force du symbole qui, une fois invoqué, permet de justifier à peu près n'importe quoi, mais bien celle d'une puissante magie - le show-business.

 


 

Rectificatif (12 juin): l'équipe de Solar Impulse me fait savoir qu'un point de l'article ci-dessus, mentionnant le chargement des batteries de Solar Impulse avec du courant électrique issu du réseau électrique local, est erroné:

Cette affirmation est fausse, pendant tout le tour du monde nous ne chargeons jamais les batteries avec autre chose que de l'énergie solaire provenant de nos cellules. Jamais nous ne branchons les batteries sur le réseau et ceci est même contrôlé par la FAI dans le cadre des dépôt de records que Solar Impulse fait dans la catégorie avion solaire. Pour votre information, l’avion est fait pour être chargé en extérieur ou simplement à l’intérieur de son hangar gonflable, le tissus ayant été choisis pour laisser passer les rayons du soleil afin de charger les batteries.


Ce rectificatif (mentionnant l'article à la base de cette erreur) est également disponible sur le site de Contrepoints.

L'énergie propulsant l'avion solaire Solar Impulse est donc bien d'origine 100% solaire, le rechargement s'effectuant au besoin à l'aide d'un hangar gonflable spécial transporté par avion cargo et protégeant l'avion au sol.

03 juin 2015

Duel à Renens

Le 14 juin ne sera pas uniquement l'occasion de s'exprimer sur des enjeux fédéraux mais aussi sur des décisions plus locales, comme une élection complémentaire à la Municipalité de Renens suite à la démission de M. Jean-Pierre Rouyet pour cause de maladie.

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A un an des élections communales dans le canton de Vaud, ce scrutin a valeur de test. Dans la commune la plus à gauche du canton voire peut-être de Suisse, verrons-nous souffler le vent du changement ou, au contraire, assisterons-nous à une confirmation de la puissance locale de l'extrême-gauche?

Par le hasard des circonstances, cette modeste élection complémentaire revêt une importance symbolique sur plusieurs aspects. La gauche étant unie dans le statu-quo derrière le candidat des "Foumis Rouges", l'UDC Renens se lança seule dans la course ; on assiste donc à un duel des plus limpides entre la gauche communiste et la droite conservatrice. Un siège, deux candidats, il n'y aura pas de second tour, aucun calcul, aucune négociation de couloir.

A gauche, Didier Divorne, pur produit de l'establishment politique local: conseiller communal, député au Grand Conseil vaudois, syndicaliste aux CFF. Son élection à la municipalité s'inscrit presque comme un passage obligé d'une carrière politique professionnelle qui l'amènera sans doute bien plus loin que Renens, s'il franchit l'obstacle.

A droite, Gérard Duperrex, pilier de l'UDC et de la vie associative locale, président du conseil communal l'an dernier, dont l'expérience politique dans le canton de Vaud et le cheminement tout autour du globe mériteraient un livre... Et pour Renens, le candidat d'une rupture avec le modèle d'affaire choisi par la gauche pour la ville depuis plus d'une décennie.

Bétonnage ou respect du cadre de vie? Subventions ou équilibre financier? Animation de rues ou sécurité? On pourrait discuter longtemps des positions des uns et des autres mais une image valant mieux qu'un long discours, voilà le dos du flyer de campagne de M. Divorne, selon lequel "chaque voix compte"...

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Y a-t-il le romanche?

Qu'on se rassure, Renens restera à gauche de toute façon. Si M. Duperrex l'emporte, la composition de l'équipe municipale sera de 1 Fourmi Rouge, 2 PS, 1 Vert, 2 PLR et 1 UDC, soit encore une majorité de gauche.

Non, l'intérêt du flyer est en bas de page: un appel à voter pour M. Divorne en 23 langues différentes, et je doute que M. Divorne soit lui-même en mesure de les identifier toutes. Je crois qu'il n'y a pas de meilleure illustration de ce pourquoi chacun se bat et de l'électorat qu'il courtise ; en la matière, la gauche de Renens poursuit ses objectifs immigrationnistes et multiculturalistes. A l'occasion de cette élection complémentaire, elle espère bien un retour d'ascenseur.

A Renens où on collectionne les nationalités comme d'autres les Pokémons, pareille attitude fait partie du paysage ; les intérêts étrangers s'invitent régulièrement en politique et donnent un assez bon aperçu des manœuvres qui auront lieu lors des élections dans la Suisse de demain - dans pas très longtemps au rythme actuel.

Avant qu'on ne me fasse un mauvais procès, je rappelle que l'UDC Renens comportait 30% d'élus non-suisses au conseil communal en début de législature, de très loin le groupe politique le plus ouvert sur l'étranger de toutes les formations représentées au conseil - et ce sans compter les Suisses naturalisés comme votre serviteur. Mais voilà, il y a deux façons d'aborder les étrangers: comme un réservoir de voix disponibles qu'on achète à coup de cadeaux, ou comme un préalable à l'acquisition de la nationalité au terme d'une intégration réussie (les éléments criminogènes devant eux être impitoyablement renvoyés).

Renens doit-elle rester pour l'éternité un zoo paléo-communiste? Nous verrons le 14 juin la position des Renanais en la matière.