14 décembre 2015

L'ignoble chemise edelweiss

L'information a fait le tour du web helvétique: en fin de semaine dernière, dix élèves d'une école secondaire de Gossau, dans le canton de Saint-Gall, se sont fait réprimander pour s'être pointé en classe dans la traditionnelle chemise paysanne brodée.

Citant 20 Minutes:

La vue de cet habit typiquement suisse a fortement déplu à un enseignant, qui les a priés d’aller se rhabiller. (...) le professeur a en effet estimé que cette tenue véhiculait des idées «racistes et xénophobes». Les dix élèves avaient décidé de se pointer à l’école avec des chemises de paysan et d’entonner des chants patriotiques pour afficher leur «fierté d'être Suisses».


Plusieurs médias rapportent que cette initiative serait venue des élèves suite à "des tensions avec des camarades originaires des Balkans." Doux vocabulaire de journaliste pour évoquer un certain nombre d'autres élèves arborant régulièrement (et sans la moindre réaction du corps enseignant) l'aigle bicéphale albanais, avec insultes et postures de domination de circonstances.

edelweiss_hunziker.jpgLa plupart des articles de presse minimisent ensuite l'affaire en expliquant par exemple que l'enseignante avait "surréagi", selon le directeur de l'école, et que non, la chemise à edelweiss ne violait pas le code vestimentaire de l’établissement... Paroles de modération elles-mêmes modérées par une interview plus longue où l'individu explique qu'il n'avait pas lui-même de sympathie pour cette opération vestimentaire, qu'il aurait "rendu les élèves attentifs au message qu’envoient dix personnes vêtues de la sorte" tout en les "mettant en garde contre toute forme d’extrémisme". On a déjà vu mieux comme soutien.

Et quoi qu'on en dise, les élèves ont bel et bien été renvoyés chez eux pour changer leur tenue.

Les jeunes en question se "sentent incompris", explique le journaliste. Ah, toujours les sentiments de la jeunesse! Les trublions ont en plus le mauvais goût de résumer la flagrante injustice dont ils sont victimes en trois phrases:

"On peut porter un foulard sur la tête à l’école. Mais avec une chemise à edelweiss, on se fait passer un savon. Nous ne le comprenons pas."


Je crois au contraire qu'ils comprennent très bien, comme tout le monde d'ailleurs. Porter un vêtement aussi banal qu'une chemise paysanne à edelweiss, un vêtement de travail traditionnel, devient dans l'esprit fièrement anti-suisse du corps enseignant une inadmissible marque de patriotisme, à bannir de toute urgence. Et c'est bien le patriotisme - suisse - qui est à bannir. Le directeur de l'école l'exprime d'ailleurs on ne peut plus clairement:

Lorsqu’elle est arborée par un seul écolier, cette tenue patriotique n’a rien d’insultant. Mais quand dix élèves décident de la porter en même temps, c’est qu’ils essaient en effet de «faire passer un message», estime le directeur.


Et le "message" est bien entendu intolérable, même si on aurait aimé que le directeur l'évoque plus explicitement. Quel mal y a-t-il à porter un vêtement traditionnel local? A chanter des chansons du pays? Dans cette posture anti-suisse typique, les traditions, les cultures, les modes vestimentaires sont toutes admises et respectées - sauf celles de Suisse. Celles de Suisse représentent l'agression, la honte, la xénophobie, le racisme, le repli identitaire et à peu près tous les sentiments négatifs imaginables.

Et ça, c'est pour les disputes de cour d'école. On se demande quel genre d'enseignement est dispensé aux enfants en classe sur l'ensemble des "sciences humaines".

Visiblement et quoi qu'en dise la presse, les positions du directeur ne sont guère éloignées de celles de l'enseignante extrémiste. Abritant au moins deux sujets en proie au délire anti-suisse, l'école secondaire de Gossau serait-elle un nid de gauchistes antipatriotiques? Que nenni! L'affaire n'a rien d'un cas isolé. Une polémique identique avait éclaté en mars dernier à Willisau (LU). L'établissement scolaire local avait décidé d’interdire le port de la chemise edelweiss à la suite d’une altercation entre Albanais et Suisses. Sous la pression populaire, l'école avait fini par faire machine arrière. On trouve la trace du même problème il y a deux ans dans une question remontée jusqu'au parlement fribourgeois. Réponse du Conseil d’État, excusez du peu: "Porter une chemise edelweiss est autorisé si les responsables d'un établissement scolaire estiment qu'il n'y a pas lieu de craindre des débordements".

Là encore, la formulation de la phrase fait clairement porter la responsabilité des "débordements" sur le compte des porteurs de chemises, jamais sur ceux qui les agressent. Dans le même ordre d'idée, on devrait interdire aux vieilles dames de se promener dans la rue avec leur sac à main, afin d'éviter tout "débordement" de la part d'un jeune voyou qui passerait par là.

Un affrontement de basse intensité a déjà commencé dans les salles de classe et les cours de récréation des écoles helvétiques. Elle oppose des enfants suisses à des enfants revendicatifs d'autres origines, en particulier albanaise. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les Suisses sont loin d'être en position de force, les fonctionnaires du corps enseignant jouant contre leur patrie. Dans ce monde aux valeurs inversées, porter un vêtement traditionnel helvétique autrement que par habitude devient un acte hautement subversif.

C'est assez formateur, finalement, de ce qui attend ces enfants à l'âge adulte, lorsqu'ils seront confrontés aux mêmes problèmes à taille réelle avec une administration et des médias prenant fait et cause contre les autochtones.

Il n'aura fallu que quelques chemises pour que les élèves de l'école secondaire de Gossau comprennent dans quelle Suisse ils devront vivre demain.

09 décembre 2015

Guy Parmelin, nouveau Conseiller Fédéral UDC

C'est désormais chose faite, le gouvernement helvétique est sous toit.

Une matinée à suspense, surtout vers la fin

Le seul suspense concernait, il faut bien le dire, l'élection d'un éventuel second Conseiller fédéral UDC au gouvernement. Le reste de la matinée se déroula comme du papier à musique avec la réélection convenue des 6 sièges des sortants avec force applaudissements complaisants - de quoi occuper les journalistes sur des fils d'actualité en continu, brodant sur le nombre de voix réunies par celui-ci ou celle-là face à une Assemblée fédérale absolument placide.

Pour mémoire, voici donc les scores obtenus par les différents sortants, réélus par ordre d'ancienneté (compte tenu d'une absence, il fallait 123 voix pour être élu):

  • Doris Leuthard, PDC, 215 voix.
  • Ueli Maurer, UDC, 173 voix (10 voix allèrent à Thomas Hurter, conseiller national UDC de Schaffhouse, que certains considérèrent dès lors comme l'éventuel "candidat sauvage" contre le ticket UDC officiel.)
  • Didier Burkhalter, PLR, 217 voix.
  • Simonetta Sommaruga, socialiste, 182 voix.
  • Johann Schneider-Ammann, PLR, 191 voix.
  • Alain Berset, socialiste, 210 voix.

Après ce passage obligé laborieux et débordant de complaisance - Eveline Widmer-Schlumpf eut droit à deux ovations... - vint le seul petit suspense, savoir qui allait l'emporter entre Thomas Aeschi et Guy Parmelin. Le sort du tessinois Norman Gobbi semblait déjà joué mardi soir après l'interview des candidats par les différents groupes politiques, les socialistes ayant déclaré que "jamais" ils ne voteraient pour lui.

Vint enfin l'élection du nouveau venu.

  • Premier tour, Guy Parmelin, 90 voix ; Thomas Aeschi, 61 voix ; Norman Gobbi, 50 voix ; Thomas Hurter, 22 voix ; Viola Amherd (Conseillère nationale PDC haut-valaisanne), 16 voix. Le score de Norman Gobbi fut étonnamment bon, et les voix éparses entre Thomas Hurter et Viola Amherd illustrèrent le manque de coordination de la tentative de putsch opérée par une partie de l'Assemblée Fédérale.
  • Deuxième tour, Guy Parmelin, 117 voix ; Thomas Aeschi, 78 voix ; Norman Gobbi, 30 voix ; 14 voix éparses. Guy Parmelin n'était plus qu'à six petites voix de l'élection.
  • Troisième tour, Guy Parmelin, élu avec 138 voix. Thomas Aeschi reçut 88 voix et Norman Gobbi ferma la marche avec 11 voix.

Pourquoi si peu de suspense? Pourquoi, au grand dam de tous ceux qui détestent l'UDC, les partis politiques ne décidèrent-ils pas de réitérer leur "coup" de 2007 avec Eveline Widmer-Schlumpf? Les éditorialistes se pencheront longuement sur la question dans la presse demain matin. Pour ma part, j'estime qu'il y a plusieurs explications. Par exemple, la force électorale accrue du groupe UDC-PLR, qui, s'il n'a rien d'une alliance, représente tout de même une grande quantité de parlementaires prêts à jouer le jeu du ticket UDC. Celle-ci s'étant pliée de bonne grâce aux contraintes imposées par les autres formations politiques, personne n'avait d'excuse commode. On aurait pu citer aussi l'absence d'effet de surprise et l'absence de candidat sauvage suffisamment à gauche comme l'UDC pré-PBD parvenait à en fourbir à Berne. Mais, comme je l'évoquais il y a quelques jours, je ne doute pas que le PS se soit échiné à en chercher jusqu'au dernier moment.

Roger Nordmann, chef de groupe pour le PS, n'exprime pas autre chose dans son discours d'avant-vote:

Du point de vu du PS, le siège vacant doit revenir au centre. A l'intention de M.Cassis, le pays n'a pas vécu de crise institutionnelle au cours de ces 8 dernières années. Nous regrettons donc que le centre ne revendique pas le siège de Widmer-Schlumpf.
Le ticket UDC est tout sauf enthousiasmant et nous regrettons que le centre ne choisisse pas un candidat, même UDC, mais hors du ticket. (...)


Essayé, pas pu.

En fin de compte, je pense que la première raison est à chercher du côté du Conseil Fédéral actuel. Il ne comporte qu'un seul UDC bien esseulé. En 2007, il fallait impérativement éjecter l'incontrôlable Blocher ; en 2015, il n'y a personne à évincer. Il n'a jamais été question de chasser Ueli Maurer, affaibli après son échec dans l'acquisition du Gripen. Les candidats fournis par l'UDC, pour inacceptables qu'ils paraissent aux yeux du centre et de la gauche, ne peuvent se comparer avec le sentiment d'horreur que suscitait M. Blocher à l'époque - et suscite encore - auprès de ses adversaires politiques.

Quoi qu'on en dise, il n'y a ni respect des institutions, ni candidat UDC séduisant, ni retour de la formule magique ; les parlementaires helvétiques n'ont certainement pas renoncé à leurs intrigues de couloir, seulement à déclencher une nouvelle crise politique.

En ce 9 décembre 2015, ils ont simplement conclu que pour cette fois, le jeu de la candidature surprise n'en valait pas la chandelle.

Guy Parmelin élu

Parmelin.jpgGuy Parmelin est donc au Conseil Fédéral après 17 ans d'absence du canton de Vaud. Il est probable que face à la terreur que M. Aeschi suscitait à gauche, nombre de parlementaires auront choisi le "moindre mal" que représentait le viticulteur de Bursins, malgré ses faiblesses linguistiques. Comme dit l'adage, mieux vaut frayer chemin avec le diable qu'on connaît...

Il est clair que les voix de M. Parmelin sont bien venues de quelque part, ce quelque part pouvant être la gauche. Cela en chagrinera certains, qui voyaient en sa personne la candidature la plus faible du ticket UDC, comme le rappelle une célèbre caricature du processus par Mix et Remix.

Est-ce pourtant le cas? Seul l'avenir le dira. N'oublions pas que M. Parmelin a été soutenu par l'ensemble du groupe UDC à Berne, ce qui en dit long sur sa force à l'interne. Ayant désormais les coudées franches, le soutien de ses pairs et la confiance de l'Assemblée Fédérale, il a désormais toute latitude pour agir selon ses convictions, sans perdre sa bonne humeur habituelle.

Nous verrons donc assez vite au Conseil Fédéral de quel bois M. Parmelin est fait. Mais, pour rappeler une litote typiquement romande, j'espère que nombre des militants UDC méfiants envers Guy Parmelin seront déçus en bien.

07 décembre 2015

Le Front National dynamite le bipartisme

La campagne des régionales fut bouleversée et temporairement remise au second plan après les attentats de Paris, que d'aucuns invoqueront pour justifier ce qui s'est passé ce dimanche. L'explication est plausible mais très incomplète: le triomphe du Front National était annoncé par tous les sondages, depuis longtemps. En faisant part de son étonnement la classe politico-médiatique n'affiche rien d'autre que son incompétence: la percée du FN était prévue, attendue, et, que croyez-vous, elle est survenue!

La dernière ligne droite avant le scrutin vit également deux journaux, la Voix du Nord et Le Monde, prendre officiellement position contre le Front National. Certains s'offusqueront de ce manque assumé de déontologie journalistique. Dénué depuis longtemps de toute illusion à ce sujet, je salue pour ma part la démarche de franchise assez rare ces acteurs engagés. Rien ne vaut un militant prétendûment "neutre" sortant enfin du bois pour afficher son obédience. Bien entendu, il faut en tirer les conséquences: que personne ne s'avise plus jamais de prétendre que de la Voix du Nord et Le Monde sont des quotidiens d'information!

Cette dernière couche de propagande émouvante eut à peu près autant d'effet que les mille couches précédentes et la couleur de la carte en est la preuve:

 

France_regionales_2015_1erTour.png

En arrondissant les résultats définitifs du ministère de l'intérieur, le Front National recueille 28% des suffrages, l'alliance de centre-droit Les Républicains, MoDem et UDI 27%, et le PS n'atteint pas 23,5%. Dans six régions, le FN vire en tête.

En Provence-Alpes-Côte d'Azur, terre plutôt réceptive au FN, la liste emmenée par Marion Maréchal-Le Pen atteint 40,5%, soit quinze points d'avance sur le maire de Nice Christian Estrosi des Républicains. Les socialistes ferment le podium avec 16,5%. Il faudrait donc un report total de l'électorat dans une alliance Les Républicains/PS pour que le challenger de Marion Maréchal-Le Pen ait la moindre chance de l'emporter.

En Nord-Pas de Calais-Picardie, le symbole est encore plus fort: Marine Le Pen a mené campagne dans une région en première ligne dans l'aggravation de la crise des migrants de Sangatte, un camp de réfugiés devenu véritable bidonville aux portes de Calais. La liste FN atteint 40,5% des suffrages devant Xavier Bertrand des Républicains, l'ancien ministre réunissant quant à lui presque 25% des voix. Là encore, les socialistes sont loin derrière avec 18%, un score cinglant sur ces terres historiques de la gauche. Cette culture locale rend encore plus invraisemblable l'idée d'un report de voix massif de l'électorat de gauche vers Les Républicains, alors que les nombreux déçus de la gauche se sont massivement tournés vers le FN...

Que dire, que faire? Hier soir les socialistes n'hésitaient pas à faire dans l'hyperbole: le score du FN était, à peu de chose près, annonciateur de l'Apocalypse. Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti Socialiste, excellait dans ce rôle d'annonciateur de l’Armageddon, n'hésitant pas à décréter que "les socialistes entrent en résistance" ou estimant que "la gauche est le dernier rempart de la France républicaine contre l'extrême-droite xénophobe". Les mots ne coûtent pas cher, les socialistes en font commerce.

Nulle mention d'une quelconque responsabilité, en revanche. Dans son discours, M. Cambadélis fit l'impasse sur la gestion de la France par les socialistes et leurs alliés depuis 2012. La gauche tenait en main tous les leviers du pouvoir, de l’Élysée aux communes en passant par les régions, l'Assemblée Nationale et le Sénat, avant de les perdre peu à peu par leur gestion calamiteuse. Oubliées la hausse vertigineuse du chômage, les aventures militaires, les hausses d'impôts, l'incapacité à maintenir l'ordre sur le territoire, l'ingénierie sociale du Mariage pour tous, l'immigration de masse, la folie taxatoire, et la liste est encore longue... Pourquoi les électeurs auraient été assez fous pour leur laisser les Régions?

La Noble Retraite

Les socialistes français n'ont aucune chance de se revenir dans la course s'ils ne parviennent pas à admettre leur responsabilité dans la débâcle. Au vu des analyses délivrées par les caciques du parti dimanche soir, ils n'en prennent pas le chemin. A la place, entre deux discours surannés sur la force de la gauche plurielle, on pratique la surenchère, parle de rempart contre le chaos, de menace sur la République... Face au "péril mortel" du FN l'option finalement choisie semble dérisoire: retirer les listes PS dans quelques régions, Provence-Alpes-Côte d'Azur, Nord-Pas de Calais-Picardie et Grand-Est.

"Pendant cinq ans les socialistes ne siègeront pas dans ces régions", annonce solennellement le premier secrétaire du Parti Socialiste, comme si les petites gens devait en pleurer à chaudes larmes dans leurs foyers. Au vu du score desdites listes, le sacrifice ne sera pas très lourd, et les socialistes locaux guère regrettés. Pas sûr non plus d'ailleurs que la gestion FN qui s'annonce soit plus catastrophique que celle de ses prédécesseurs. Les sortants ont placé la barre assez haut. Enfin, il faudra que les militants sur le terrain acceptent d'abandonner même les strapontins des Conseils Régionaux ; pareilles démissions laisseront des traces à l'interne.

Le retrait est donc un pari risqué. Il n'a d'ailleurs pas grand sens non plus, car si la France était au bord du gouffre, pourquoi ne pas retirer systématiquement les listes socialistes des régions où le FN est en mesure de l'emporter? Est-ce raisonnable de jouer ainsi avec le feu, avec le diable, lorsque les enjeux sont si grands?

Évidemment, c'est pure rhétorique; personne ne croit à ces grands mots. Nous sommes dans la posture politicienne, comme d'habitude. Les socialistes essayent de passer pour de grands seigneurs en sacrifiant quelques pions, s'octroyant la supériorité morale pour mieux accuser la droite de ne pas faire de même. Jusqu'à présent leurs rodomontades ont peu d'écho. Les Républicains n'ont pas l'air de vouloir tomber dans le piège.

A droite, on est un peu plus cohérent: pas question de faire un barrage au Front National si cela implique de s'allier avec l'adversaire socialiste. Comme l'explique Bruno Lemaire, "on ne peut pas dire qu'on lutte contre les socialistes au niveau national parce que le socialisme ne marche pas et que les socialistes sont nos adversaires, et trouver des alliances locales avec eux..." Le FN doit se combattre en proposant des alternatives crédibles, pas en fomentant des alliances électorales bancales, conclut-il.

Malheureusement, il est un peu tard pour lancer des alternatives crédibles. Au second tour, les politiciens n'auront donc rien de mieux à proposer aux Français que des alliances bizarres.

Aussi étrange que cela puisse paraître, les alliances bizarres fonctionnent. L'électeur français est habitué à voter n'importe comment, pour le "moins pire", au nom d'un front ceci ou cela ou pour faire barrage de son vote à quelque indicible personnage. L'entre-deux tours ouvre la voie à tout un ensemble de stratégies destiné à barrer la route au FN à tout prix. Le mouvement de Marine Le Pen pourrait ainsi voir lui échapper la plupart des régions où il est en tête. Mais le résultat du second tour ne sera pas une véritable photographie des forces politiques en présence - juste de la capacité d'alliance défensive d'une dualité politique agonisante.

Car il faut bien le dire, le jeu du rapprochement entre Les Républicains et le PS a un prix: leur crédibilité en tant que forces de majorité et d'opposition. Contrairement à ce que d'aucuns annoncent, je ne crois pas que la France s'ouvre en direction du tripartisme ; cette formule politique ne marche pas, elle est intrinsèquement instable et les institutions du pays ne s'y prêtent pas. Seul le score des trois principales formations politiques permet de plaider cette situation, mais ce phénomène est transitoire.

La République Française est conçue pour fonctionner dans un mode binaire. Nous assisterons dans les prochaines années à une recomposition des partis - une menace qui pèse tant sur le Front National confronté au pouvoir que sur Les Républicains et les socialistes menacés d'obsolescence et de disparition. Mais en attendant, le FN incarne désormais la véritable opposition en France, balayant l'alternance polie entre le centre-droit et la gauche.

Et c'est bien cette nouvelle situation qui donne des sueurs froides aux états-majors politiques.

02 décembre 2015

Trois papables pour un siège

L'élection du Conseil Fédéral approche à grands pas et la principale incertitude du vote tient en une phrase: l'UDC obtiendra-t-elle un second siège, mérité en regard de sa force électorale?

Pour légitime qu'elle soit, cette revendication n'a rien d'évident. Qui se rappelle encore la lutte homérique de Christoph Blocher en 2003 pour gagner sa place? Il fallut pas moins de trois tours de scrutin pour que le père du rejet de l'adhésion à l'UE passe l'épaule. Puis Eveline Widmer-Schlumpf trouva le chemin tortueux du pouvoir en 2007 et en 2011, à l'aide d'une profusion de justifications de mauvaise foi.

La classe politique suisse ne s'embarrasse pas de grand-chose dès lors que l'UDC est concernée, et certainement pas de scrupules. L'incertitude est donc maximale.

Les trois candidats officiels

Immédiatement après les élections fédérales, la politique politicienne prit rapidement le dessus. Les présidents des formations politiques hors UDC eurent donc tôt fait d'exprimer une liste d'exigences plus ou moins saugrenues pour un éventuel second siège de celle-ci, comme un candidat favorable à l'Union Européenne (autant trouver un socialiste rejetant le collectivisme...) ou issu de telle ou telle minorité.

Le parti prit néanmoins la classe politique au mot en sortant une liste de trois candidats issus de trois régions linguistiques de Suisse.

Aeschi.jpgThomas Aeschi, le Zougois. Âgé de seulement 36 ans, c'est le plus jeune des candidats. Travailleur et compétent, passé sur les bancs d'universités de renommée internationale en restant imperméable au gauchisme dont elles sont imprégnées, il vécut aux Etats-Unis et en Australie. Consultant en entreprises, il connaît le secteur privé. Il milite pour une Suisse souveraine et un gouvernement doté d'une épine dorsale, capable de négocier quelque chose sans se coucher à plat ventre en implorant pitié comme préalable à toute discussion.

Présenté comme le "grandissime favori", il fait peur à la gauche et se retrouve en conséquence violemment attaqué par les journalistes. Il serait la "créature" de Blocher / Dr. Frankenstein, à peine un être humain ; on le taxe "d'ultra-libéralisme", tare irrémédiable s'il en est ; enfin, c'est un Alémanique, source intarissable de mépris de la part des rédactions romandes. L'encre de son nom n'était pas sèche sur le communiqué de presse que déjà commençaient les campagnes sournoises contre sa personne, évoquant par exemple son implication dans "une procédure pénale pour violation du secret de fonction" en sous-entendant lourdement qu'il serait lui-même mis en cause... Ce qui n'est absolument pas le cas.

Tous les fouilleurs de poubelles sont sur la brèche.

Gobbi.jpgNorman Gobbi, le Tessinois. A peine plus vieux que le précédent (38 ans) l'élu a acquis son siège au Conseil national sous les couleurs de la Lega. Proche de l'UDC, il en est devenu officiellement membre après son élection juste pour pouvoir se présenter sous ses couleurs, procédure acceptée et entérinée par le groupe UDC. La proximité idéologique entre la Lega et l'UDC sur de nombreux sujets est un fait établi ; issu d'un Tessin victime depuis de nombreuses années des problèmes liés aux frontaliers italiens (dans l'indifférence générale du reste de la Suisse il faut bien le dire), Norman Gobbi serait, au sein du Collège, une voix entière et résolument hostile à la libre-circulation.

Cette position affirmée sur ce dossier crucial est sans doute son plus grand défaut aux yeux des sycophantes pro-européens. L'absence de représentant au Conseil Fédéral de la minorité italophone depuis Flavio Cotti en 1999 joue officiellement en sa faveur, mais on peut parier que cet argument ne pèsera pas lourd lorsque l'Assemblée fédérale votera à bulletins secrets.

Malgré la sympathie qu'il inspire, M. Gobbi fait figure d'outsider.

Parmelin.jpgGuy Parmelin, le Vaudois. Là où les autres candidats de l'UDC manquent de réseaux à Berne, le conseiller national de Bursins a patiemment bâti le sien depuis 1994 et les bancs du Grand Conseil vaudois avant de passer au Conseil National. Maître agriculteur-viticulteur de profession, il est apparenté à la branche agrarienne de l'UDC vaudoise et souvent considéré, à tort, comme un individu effacé. Son caractère aimable et son entregent habillent d'authentiques convictions.

Très à l'aise dans le fonctionnement des institutions politiques, il avoue une nette préférence pour les dossiers ayant trait aux assurances sociales, actuellement entre les mains d'Alain Berset. Le socialiste pourrait faire pression sur son groupe pour l'aider à se débarrasser de ce département toxique. Mais Guy Parmelin est romand et son élection porterait à trois sur sept leur nombre au Conseil Fédéral...

Quel serait mon candidat préféré? Tous! Sans langue de bois, je trouve chacun de ces candidats parfaitement valable, ce qui est déjà un tour de force. Je serai très satisfait si l'un d'eux parvient à entrer au Conseil Fédéral le 9 décembre.

Vous ne me verrez pas soutenir M. Parmelin avec des glapissements hystériques au nom d'un chauvinisme vaudois déplacé ; pas plus que je n'enterrerai sa candidature au prétexte qu'il vient d'une section cantonale pas toujours brillante à Berne. Il faut bien l'admettre, Guy Parmelin est le seul candidat que je puisse me targuer de connaître un peu ; derrière sa plaisante bonhomie, il m'a toujours semblé plus sérieux et solide qu'un examen superficiel laissait présager.

Norman Gobbi promet à l'inverse une communication plus rugueuse, ce qui ne serait pas pour me déplaire. Comme Conseiller fédéral, il serait sans doute un trublion imperméable au politiquement correct si mièvre et si typique de l'exécutif helvétique. Un anti-Burkhalter, en quelque sorte. Cette perspective inquiète certainement en haut lieu.

Thomas Aeschi, enfin, laisse transparaître de sa candidature suffisamment de compétence et de volonté pour clairement effrayer la gauche, ce qui en fait un candidat prometteur. Nul doute qu'il est sans doute le mieux placé des trois pour parvenir à dompter l'Administration fédérale, véritable État dans l’État.

Mais l'un d'eux sera-t-il seulement élu le 9 décembre? Ce n'est pas du tout certain.

Les manœuvres

S'il y a bien une erreur que peuvent commettre même les observateurs les plus blasés de la politique fédérale, c'est sous-estimer le niveau de cynisme dont sont capables les adversaires de l'UDC.

Par exemple, je reste persuadé que les exigences avancées pour accepter une candidature UDC au Conseil Fédéral n'avaient absolument pas pour objectif de dénicher la perle rare, mais seulement de préparer le terrain pour justifier la réélection d'Eveline Widmer-Schlumpf. Le ou les candidats de l'UDC auraient été trop anti-européens, ou pas assez latins, ou trop masculins, ou n'importe quel prétexte cousu de fil blanc qui permette d'empêcher l'UDC d'accéder à son second siège.

Une fois Eveline Widmer-Schlumpf réélue la population protesterait - mollement, elle qui a rejeté l'élection du Conseil Fédéral par le peuple, sans compter qu'un grand nombre d'anti-UDC s’accommoderaient grandement de ce nouveau "petit écart" - et les éditorialistes lâcheraient quelques lignes au vitriol sur cette affreuse UDC incapable de séduire le Parlement. Choisissant la "continuité", nous en serions quitte pour un nouveau tour de piste.

Malgré tout il arrive que les comploteurs les plus compétents subissent des vents contraires, ici, la force électorale du bloc UDC-PLR. Elle amena Eveline Widmer-Schlumpf à jeter l'éponge. La Grisonne annonça son retrait avant même que soit connu le visage final de l'Assemblée Fédérale. Se rappelant la façon dont elle acquit son siège, réclamer du courage eut été trop lui demander ; après deux législature, elle n'avait certainement pas envie de prendre le moindre risque d'une humiliation électorale.

Le plan Widmer-Schlumpf traditionnel étant tombé à l'eau, il fallait trouver une solution de rechange. Mais une nouvelle Widmer-Schlumpf semble hors d'atteinte. L'UDC de 2015 a présenté des candidats au positionnement clair ; plus possible d'y trouver des socialistes honteux comme lorsque les courants du futur PBD (positionné plus à gauche que le PLR, c'est dire) imprégnaient certaines sections cantonales.

thomas aeschi,norman gobbi,guy parmelin,udc,conseil fédéral,manoeuvres politiquesL'autre solution serait de trouver un UDC assez pro-européen et suffisamment respecté pour que la formation politique accepte d'avaler la pilule. Le nom de Peter Spuhler, de Stadler Rail, revient avec insistance. L'entrepreneur s'était fait remarquer pour s'être engagé en faveur de la libre-circulation contre l'avis de sa formation politique. Mais il quitta le Conseil national en 2013 et, au vu de l'évolution récente de la situation européenne, nul ne sait aujourd'hui s'il défendrait encore aussi aveuglément cette thèse.

Le jour J

Les chefs de parti de centre-gauche ont probablement quelques atouts dans leurs manches. L'attaque, si elle a lieu, sera déclenchée avec un maximum de force dès le premier tour alors que les voix de l'UDC et du PLR s'éparpilleront entre les trois candidats officiels, sans compter que certains PLR se joindront joyeusement à la curée. Si l'UDC tient le choc, elle se rabattra probablement en intégralité sur un candidat unique aux tours suivant pour préserver ses chances de succès, candidat que les médias s'empresseront alors de dépeindre comme "le seul vrai candidat qu'il y a jamais eu" en soulignant "l'hypocrisie" d'en avoir présenté plusieurs.

Mais il n'est pas dit que les petits comploteurs de Berne parviennent à trouver un nouveau poulain de la trempe d'Eveline Widmer-Schlumpf, et le grand public n'en saura probablement jamais rien. Le cas échéant, il faudra alors s'en remettre à la liste officielle, la mort dans l'âme. Il est peu probable que Norman Gobbi surmonte l'odeur de soufre qu'il charrie en tant qu'élu de la Lega. Guy Parmelin serait un choix raisonnable mais la surreprésentation romande au Conseil Fédéral ferait obstacle à l'ambition personnelle de Christophe Darbellay au moment de remplacer Doris Leuthard, ce qui serait problématique. Le Parlement pourrait donc opter pour une élection de Thomas Aeschi, sans enthousiasme et sous les huées de la gauche.

Tout cela n'est bien sûr que mon analyse personnelle et une bonne dose de politique-fiction. Il sera intéressant de relire ce texte après l'élection du 9 décembre.

28 novembre 2015

D'abord la crèche, ensuite le reste

La ville de Neuchâtel a réussi à faire parler d'elle aujourd'hui en choisissant de retirer une crèche de Noël disposée sous le sapin officiel de la ville. La décision pour le moins controversée des autorités suscite une avalanche de critiques. La section des jeunes UDC du canton a décidé de lancer une pétition.

L'information est révélée dans L'Express et reprise dans Le Matin, où il trônait ce vendredi au sommet du classement des articles les plus lus. Visiblement, le sujet interpelle.

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La crèche, remisée loin des regards.

D'emblée, il faut écarter tout malentendu: la décision n'a rien à voir avec l'art. La crèche en question, sculptée à la tronçonneuse, est d'une esthétique qui plaira ou non, mais là n'est pas l'important. Elle garde une force symbolique à l'approche des fêtes de fin d'année et c'est précisément pour cette raison que le Conseil Communal de la ville (l'équivalent de la Municipalité en terres vaudoises, c'est-à-dire l'exécutif, composé de cinq personnes à Neuchâtel) a décidé de l'enlever. Pour quelle raison? La réponse, hallucinante, tient en une phrase:

"Le Conseil communal ne veut pas être associé à une croyance."


La justification est limpide, assumée, et absurde. "C'est le sapin de toutes et tous, de tous les citoyens, laïcs comme croyants", précise le conseiller communal Olivier Arni à un journaliste. Est-il besoin de préciser à ce stade que le chef-lieu cantonal a à sa tête deux socialistes, deux libéraux-radicaux et une verte? Les habitants de la ville auront beau pétitionner jusqu'à ce que leurs stylos soient à court d'encre, ils ont les autorités qu'ils méritent. En outre, à ce stade, il faut rappeler que la participation aux élections communales tournait autour de 30%.

Le sapin de Noël de tous les laïcs?! Les réactions ironiques ne manquent pas - il faudrait être sérieusement atteint, à peu près comme le sont les élus neuchâtelois, pour tout dire, pour imaginer qu'un sapin de Noël sans crèche n'évoque plus la fête chrétienne de la Nativité du Christ. Nous verrons si l'agitation populaire, en cette période de fêtes et de sourdes menaces, parviendra à faire revenir à la raison des politiciens coupés de la réalité.

La superficialité d'une certaine classe politique est sans limite. Incapables de dissocier les sentiments de la pratique, ils s'imaginent que parce qu'on ne va plus à la messe le dimanche on a renié sa culture chrétienne, son héritage culturel et ses racines ; qu'on acceptera qu'une église devienne un HLM, ou que Noël soit ramené au plus petit dénominateur d'une fête commerciale où les cadeaux changent de mains sans aucune explication.

Pourtant, cette anecdote porte moins sur la "laïcisation" à marche forcée de Noël que sur la veulerie des autorités politiques. La presse ne fait aucune mention de plaintes contre la célébration de Noël, si bien que la décision de retirer la crèche sculptée semble issue de l'exécutif lui-même. Nous assisterions donc à une démarche préventive destinée à éviter non pas un conflit, mais l'idée même d'un conflit.

A mi-chemin entre peur et veulerie, les autorités neuchâteloises incarnent ici un nouveau stade dans l'aplaventrisme des élites face aux éléments allogènes d'une société. Ce n'est même plus une capitulation en rase campagne, c'est carrément la reddition à l'idée même que quelqu'un, quelque part, puisse éprouver une vague hostilité. Désormais, la population locale "se mobilise" avec des messages sur la place en question. Il serait temps.

Tout doit être fait - et tout est fait - pour s'épargner l'opprobre de gens qui pourraient, éventuellement, être vexés ou vaguement revendicatifs face à la célébration d'une fête chrétienne. Le musulman de passage? Le laïcard de combat? L'athée intolérant? Tous sont apparemment dignes de la plus haute considération. Seuls ont le droit d'être méprisés les autochtones de culture chrétienne, envers lesquels on peut tout se permettre.

Les concessions de ce genre sont sans limites. Après tout, personne n'a vraiment besoin d'une crèche sous un sapin de Noël, n'est-ce pas? Mais le problème de ces reculades est qu'elles ne s'arrêtent jamais. La petite pierre qui dévale la colline a tôt fait de devenir une avalanche.

On retire les crèches de Noël, on réécrit l'hymne national pour y supprimer les références religieuses, et ainsi de suite. Cela s'arrêtera-t-il?

24 novembre 2015

Chaos dans le ciel syrien

Parmi toutes les factions investies dans la guerre en Syrie, la Turquie est sans doute celle dont l'attitude est la plus ambiguë. Mais le jeu trouble d'Erdogan vient d'être révélé ce mardi avec la destruction en vol d'un SU-24 russe, abattu par la chasse turque.

Les Russes décrivent la perte de leur appareil comme une agression. Les Turcs prétendent qu'ils agissaient dans leur bon droit. A cette heure, toutes les informations sont à prendre au conditionnel.

L'avion, en mission de bombardement contre des forces salafistes d'al-Nosra au nord-ouest de la Syrie, à proximité de la ville de Lattaquié, aurait franchi l'espace aérien turc, selon les Turcs, suivant la trajectoire en rouge ci-dessous avant d'être abattu par deux F-16 de l'armée turque:

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Par le biais de leur Ministre de la Défense, les autorités russes annoncent quant à elles que l'appareil était 100% du temps en vol au-dessus du territoire syrien et qu'elles ont les moyens de le prouver. Selon un média turc le SU-24 aurait reçu "des avertissements pendant une dizaine de minutes" avant d'être attaqué, alors que les trajectoires ci-dessus, à supposer qu'elles soient correctes, ne laissent présager que quelques secondes de survol du territoire turc à la vitesse de vol d'un jet. L'appareil s'est d'ailleurs écrasé en territoire syrien.

Mais la crise ne s'arrête pas là. Citant l'AFP:

L'équipage de l'avion s'est éjecté. Selon les informations préliminaires, "un des pilotes est mort dans les airs alors qu'on lui tirait dessus depuis le sol", a précisé le général Sergueï Roudskoï, selon des propos retransmis à la télévision.

Un soldat russe a en outre été tué lors d'une opération de sauvetage avortée des deux pilotes de l'avion, lorsqu'un des hélicoptères du commando a lui-même été la cible de tirs, a aussi annoncé l'état-major russe.


En outre, les informations fournies par l'agence de presse sont lacunaires. Si un des pilotes a bel et bien été tué alors qu'il descendait en parachute (ce qui constitue un crime de guerre), il l'a été par des rebelles d'Alwiya al-Ashar qui ont d'ailleurs immédiatement posté une vidéo de son cadavre porté en triomphe. Et si un hélicoptère russe envoyé au secours a été abattu à son tour, c'est à travers un autre mouvement rebelle - la Première Division Côtière de l'Armée Libre de Syrie - cette fois-ci à l'aide d'un missile fourni par... Les Américains, rapporte le Telegraph britannique:

Si le tir est confirmé, le missile filoguidé a probablement été fourni à travers le même programme logistique soutenu par la Turquie et les États-Unis qui a servi à équiper [la milice] Alwiya al-Ashar.

L'utilisation de ces missiles filoguidés de fabrication américaine a augmenté de 800% depuis que la Russie a entamé des opérations aériennes contre eux fin septembre, ralentissant les offensives du régime [de Damas] en détruisant des douzaines de tanks et d'autres véhicules blindés.

 
Vladimir Poutine a assuré que la destruction d'un bombardier russe par un F-16 turc aurait de "fâcheuses conséquences" et qualifia la perte de l'appareil de "coup de poignard dans le dos" qui aurait été porté contre la Russie "par les complices des terroristes". En soirée, Tayyip Erdogan affirma que "tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à protéger ses frontières" tout en dénonçant fermement "l'intensification des attaques contre les Turkmènes". Barack Obama aurait jeté de l'huile sur le feu en affirmant que "tout cela ne serait pas arrivé si les Russes s'attaquaient à l'Etat Islamique plutôt qu'à défendre le régime syrien". Hollande et les Européens cherchent à calmer le jeu...

Pour la première fois peut-être depuis le début du conflit syrien, les positions des uns et des autres semblent remarquablement claires, en particulier celle de la Turquie:

  • Ankara profite de sa position au sein de l'OTAN et de la lutte générale contre Daesh pour mener une purge contre les Kurdes - dans et hors de ses frontières - et soutenir les minorités turques au nord de la Syrie, tout en maintenant face à l'Etat Islamique une complaisance proche de la complicité ;
  • la Russie défend le régime de Bachar el-Assad contre les nombreuses factions qui s'opposent à lui, dont l'Etat Islamique ;
  • les Américains équipent les "rebelles modérés" - dont le front al-Nosra affilié à al-Quaeda, la milice Alwiya al-Ashar et d'autres, les modérés sont ce qu'ils sont dans la région - en espérant que ces groupes lutteront contre Damas et l'Etat Islamique, alors que ces armes sont vraisemblablement employées contre tout le monde et s'égarent joyeusement dans la nature.

Derrière la complexité apparente de la situation, en simplifiant, nous assistons une fois de plus à une guerre entre deux pôles: les chiites de l'Iran, de Syrie et du Hezbollah contre les sunnites de Turquie, d'Arabie Saoudite et de l'Etat Islamique de l'autre.

Par le biais des circonstances et de leur histoire, les Russes sont apparentés au premier groupe, aux côtés des Kurdes et du régime de Bachar el-Assad ; mais comparées à celle des Européens et des Américains, leurs alliances sont limpides. Europe et Etats-Unis essayent l'impossible compromis de ménager leurs alliances locales, leur crédibilité politique et leur opinion publique tout en récoltant des progrès sur le terrain. Au final et sous l'impulsion d'Obama, les Américains se retrouvent à équiper des "rebelles modérés" qui n'existent que dans l'imagination des états-majors avec des armes semant le chaos partout dans la région, y compris en Irak entre les mains de l'Etat Islamique que chacun affirme combattre.

Tant que ces alliances étranges ne sont pas clairement posées sur la table et remises en question - y compris l'appartenance de la Turquie à l'OTAN - il est illusoire d'espérer le moindre progrès dans la région. En attendant, la situation reste instable et le risque d'escalade très réel.