18 janvier 2017

Face au Brexit, l'UE choisit la crise

Ce mardi Theresa May, Première Ministre du Royaume-Uni, livra un discours très attendu sur les objectifs de son pays dans sa future relation avec l'Union Européenne une fois qu'il n'en ferait plus partie. Les réactions européennes oscillèrent entre le ridicule et le consternant.

Dans un communiqué, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier résuma la position des autorités européennes:

"Les négociations ne commenceront que lorsque la Grande-Bretagne aura officiellement fait part de son souhait de sortir" de l'UE. Celle-ci a en outre exclu de donner au Royaume-Uni un accès "à la carte" au marché commun, c'est-à-dire de permettre d'avoir en même temps la liberté de circulation des citoyens et un contrôle de l'immigration comme le souhaitent les partisans du Brexit.


Que de temps perdu! Six mois déjà depuis le vote britannique, sans que rien ne bouge. On imagine difficilement l'énergie qu'il faut déployer pour arracher un accord avec un ensemble aussi inaudible que l'UE, mais la perspective d'une sortie "élégante" de l'Union, où le Royaume-Uni et l'UE seraient partis sur de bonnes bases pré-négociées avant le déclenchement officiel du Brexit, semble complètement tombée à l'eau.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitLe discours de Mme May est donc un constat d'échec. Le Royaume-Uni ne parviendra pas à organiser une sortie ordonnée de l'Union Européenne. Mais Mme May n'est pas de l'espèce continentale: elle respecte la démocratie. Forte de son mandat populaire, elle déclenchera le Brexit coûte que coûte, contre les manœuvres de la magistrature anglaise et contre les euro-turbos du Parlement britannique. La sortie du pays de l'UE sera donc, selon le sabir journalistique du moment, un hard Brexit, un Brexit "dur" où Anglais et membres de l'UE se regarderont en chien de faïence, les sourcils froncés. Ils ne recommenceront à discuter qu'une fois le principe du divorce signé, flanqués de leurs avocats.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que cette situation est entièrement le résultat de la posture de l'Union Européenne. Celle-ci fait depuis le mois de juin preuve d'une intransigeance extrême envers le Royaume-Uni. Exemple significatif, les représentants britanniques ne sont plus conviés aux réunions de l'UE, alors même que celui-ci fait toujours partie des institutions européennes. L'accès au Marché Unique est la pierre d'achoppement de ces négociations en forme de dialogue de sourds. Bruxelles exclut de l'accorder sans l'associer à la participation au budget européen et sans la libre-circulation des personnes telle qu'elle se pratique actuellement en Europe, c'est-à-dire une absence quasi totale de contrôle de l'immigration.

De toute évidence, les hordes dépenaillées des Anglais et des Gallois ne s'apprêtent pas à déferler sur l'Europe. L'inverse n'est malheureusement pas aussi vrai, et la question migratoire a apparemment joué un rôle de premier plan dans le vote du Brexit, bien avant les questions financières. Les sujets de Sa Majesté veulent contrôler qui rentre dans leur pays. Ils sont prêts à quitter l'UE pour y parvenir. Leur cohérence devrait faire réfléchir en Suisse.

royaume-uni,europe,manoeuvres politiques,crise,diplomatie,theresa may,brexitDepuis six mois donc on se tourne autour, on s'invective de plus en plus fort et on n'avance pas d'un millimètre. Les Européens affichent leur mépris face à ces Anglais qui ne veulent plus être membres du club, les Anglais se plongent la tête entre les mains de ces Européens qui sont prêts à dévaster leurs propres économies nationales dans une tactique de la terre brûlée pour punir autant qu'ils le peuvent ce peuple anglais qui vote mal.

Et c'est très exactement ce futur que décrit Theresa May dans son discours de cette semaine, mais ne comptez pas trop sur les médias du continent pour le relater de cette façon. Le Temps déclare que "Theresa May choisit une rupture complète avec l'Union Européenne", le Huffington Post parle de ses "menaces voilées"... Mais quelle meilleure façon de révéler la vérité que d'aller à la source? Citons donc quelques extraits de la transcription de son discours, que je vous invite à lire en entier:

[Je] suis convaincue que les objectifs que je vous expose aujourd'hui correspondent aux besoins de l'UE et de ses États membres. C'est pourquoi nos objectifs comprennent un projet d'accord de libre-échange entre la Grande-Bretagne et l'Union européenne et excluent explicitement l'adhésion au Marché Unique de l'UE. Parce que lorsque les dirigeants de l'UE affirment estimer que les quatre libertés du Marché Unique sont indivisibles, nous respectons leur position. (...)

Mais je dois être claire. La Grande-Bretagne veut rester une bonne amie et une bonne voisine de l'Europe. Je sais pourtant que des voix réclament un accord punitif qui pénaliserait la Grande-Bretagne et découragerait d'autres pays de prendre le même chemin.

Ce serait un acte d'aliénation calamiteuse pour les pays d'Europe. Et ce ne serait pas la démarche d'un ami.

La Grande-Bretagne ne voudrait pas - et nous ne pourrions pas - accepter une telle approche. Et même si je suis convaincue que ce scénario ne se concrétisera pas, alors que je suis sûre qu'un accord positif peut être atteint, je suis tout aussi déterminée à dire qu'une absence d'accord avec la Grande-Bretagne est préférable à un mauvais accord pour la Grande-Bretagne.

Parce que [dans le cadre d'une absence d'accord avec l'UE] nous serions toujours en mesure de commercer avec l'Europe. Nous serions libres de conclure des accords commerciaux à travers le monde. Et nous aurions la liberté de fixer des taux d'imposition concurrentiels et d'adopter des politiques qui attireraient les meilleures entreprises du monde et les plus gros investisseurs vers la Grande-Bretagne. Et, si nous étions exclus de l'accès au Marché Unique, nous serions libres de changer la base du modèle économique britannique.

Mais pour l'UE, cela signifierait de nouveaux obstacles au commerce avec l'une des plus grandes économies du monde. Cela mettrait en péril les investissements d'une valeur de plus de [600 milliards d'euros] des entreprises de l'UE en Grande-Bretagne. Cela signifierait pour les entreprises européennes la perte de l'accès aux services financiers de la City de Londres. Cela mettrait en danger environ [330 milliards d'euros] d'exportations annuelles de l'UE vers la Grande-Bretagne. Et cela perturberait les chaînes d'approvisionnement sophistiquées et intégrées sur lesquelles se reposent de nombreuses entreprises européennes.

Des secteurs importants de l'économie de l'UE en souffriraient également. Nous sommes un marché d'exportation crucial, rentable, pour l'industrie automobile européenne, ainsi que des secteurs tels que l'énergie, l'alimentation et les boissons, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques et l'agriculture. Ces secteurs emploient des millions de personnes dans toute l'Europe. Et je ne crois pas que les dirigeants de l'UE oseront dire aux exportateurs allemands, aux agriculteurs français, aux pêcheurs espagnols, aux jeunes chômeurs de la zone euro et à des millions d'autres qu'ils veulent les rendre plus pauvres juste pour punir la Grande-Bretagne et afficher une posture politique.


Ces extraits de son discours interviennent en dernier, juste avant sa conclusion. Il s'agit donc des points les plus importants. Face à l'intransigeance de l'UE, le Royaume-Uni se prépare tout simplement à une absence d'accord au terme des deux ans de négociations du Brexit. Elle avertit d'ores et déjà des conséquences.

L'histoire est-elle écrite? Les autorités de Bruxelles choisiront-elles de poignarder les économies de l'UE dans l'espoir d'emporter celle de la Grande-Bretagne avec elles? Malgré l'absurdité de la démarche, et dans une semaine où face au méchant Donald Trump toutes les élites de l'UE rappellent ironiquement leur attachement au libre-échange, pareil scénario n'a rien d'impossible. A l'inverse de Mme May, je le crois même extrêmement probable.

Si le marché commun était un objectif économique, l'Union Européenne bâtie par-dessus est un projet totalement politique. De nombreux exemples issus de la bureaucratie de Bruxelles montrent clairement que la prospérité économique est très secondaire face aux objectifs politiques des élites de l'Union. Pour ces raisons, je crois expressément que s'ils contreviennent à ses plans, l'UE n'a que faire des exportateurs allemands, des agriculteurs français, des pêcheurs espagnols, des jeunes chômeurs de la zone euro et de millions d'autres. Quels que soient leurs malheurs, aucun d'eux ne coupera l'appétit d'un bureaucrate à l'heure du déjeuner. Qu'ils soient ruinés, tous, s'ils font obstacle à la création du Super-État européen! La marche forcée vers l'Utopie n'a que faire des incroyants!

Selon moi, Theresa May, dans un éclair de lucidité prémonitoire, vient donc juste d'esquisser le paysage économique de l'UE dès 2019, lorsque le Brexit aura officiellement débouché sur une absence totale d'accord entre le Royaume-Uni et les pays de l'UE d'alors. Il n'est d'ailleurs pas exclu que les autorités de Bruxelles rajoutent par-dessus une louche de mesures vexatoires anti-britanniques, fussent-elles économiquement désastreuses pour le continent.

Les Anglais ont choisi de partir, ils doivent souffrir. Peu importe que l'UE en souffre aussi.

15 janvier 2017

La naturalisation dénaturée

Dans moins d'un mois le peuple suisse s'exprimera dans les urnes sur une réforme du droit de naturalisation. La modification vise à faciliter l'acquisition de la citoyenneté suisse par des étrangers de la "troisième génération". Hormis le vote de principe lié à une modification de la Constitution, les citoyens voteront en réalité sur un projet législatif largement engagé en coulisses, ce qui fait que les élus sont déjà très au courant de la façon dont cette réforme constitutionnelle se concrétisera.

Réforme à la hussarde

Mauro Tuena, Conseiller national, n'a pas de mots assez durs face à une propagande gouvernementale assumée en toute décontraction. Les explications du Conseil fédéral s'étalent complaisamment sur six pages dans la brochure explicative destinée aux citoyens, alors qu'un seul paragraphe est accordé aux adversaires du projet, leurs réserves étant immédiatement qualifiées d'infondées. Les 67 Conseillers nationaux et les 19 Conseillers aux États qui s'opposèrent au projet ont disparu de l'écran radar.

À la présentation biaisée des enjeux succède une vision pour le moins idyllique de l'immigration de troisième génération - "un tableau romantique de jeunes étrangers yodleurs et porteurs de costumes folkloriques", à en croire les explications du Conseil Fédéral. En fait, il pourra croire ce qu'il veut d'autant plus facilement qu'il sera aveugle:

L'intégration des candidats à la naturalisation facilitée sera vérifiée sur document par des fonctionnaires de la Berne fédérale qui ne verront jamais les personnes en question.


On devine la qualité des examens! Même le terme de "troisième génération" est galvaudé. Un seul parent étranger né en Suisse et passant quelques années de sa jeunesse - dix ans de résidence et cinq ans d'école obligatoire - suffira pour toute sa descendance. Quant au grand-parent, c'est encore plus souple. La Conseillère nationale Barbara Steinemann nous donne un aperçu de l'état d'esprit des législateurs:

Selon la nouvelle base légale, un étranger fait partie de la troisième génération si sa grand-mère ou son grand-père est né en Suisse ou bénéficiait d'un droit de séjour. Le candidat n'a pas à prouver ce fait, mais il suffit qu'il le "rende crédible".


Il suffira d'un unique grand-parent doté de n'importe quel titre de séjour légal - même un modeste permis de saisonnier - pour revendiquer une naturalisation facilitée. Même un grand-parent entré illégalement en Suisse et qui aurait obtenu ensuite un droit de séjour temporaire. Mieux encore, la seule possibilité d'avoir obtenu un tel titre de séjour pourrait suffire. Le registre central des étrangers n'étant géré de manière électronique que depuis 1972, devrons-nous attendre un jugement du Tribunal Fédéral pour deviner à qui le doute profitera lorsqu'un candidat à la naturalisation invoquera le souvenir d'un permis de résidence antérieur à cette date et malheureusement perdu?

Le grand retour du Droit du Sol

Reprenons: pour clamer une "troisième génération", il suffira à un étranger d'avoir un grand-père ayant passé un été comme saisonnier et d'un parent né en Suisse et qui y aura passé par exemple les dix premières années de sa vie, quitte à ce qu'il ait quitté le pays pendant le reste de son existence. Les générations se comptent vite. L'étranger n'aura alors lui-même qu'à être né en Suisse et y avoir suivi cinq ans d'école obligatoire.

En réalité, ce qui frappe dans cette réforme, c'est cette volonté assumée d'une introduction officielle du Droit du Sol. La qualité de l'intégration, langue, culture, est singulièrement absente de la future législation. Le lieu de naissance se substitue au devoir d'intégration, lequel ne se compte plus qu'en quelques années d'école obligatoire. Selon ce mode de calcul, les élèves musulmans bâlois qui défrayèrent la chronique l'été dernier en refusant de serrer la main de leur professeur féminin sont de véritables modèles d'intégration. Mais "serrer la main n'est pas une valeur constitutionnelle suisse", rappela l'inénarrable Nicolas Blancho, président du Conseil central islamique suisse. Nous voilà avertis, et aussi de là où mène une naturalisation sur dossier.

Mais, après tout, pourquoi lutter contre le Droit du Sol? Pourquoi s'inquiéter que la naturalisation soit accordée selon des critères simplifiés, voire, car c'est le but final, automatiquement? Pour ceux qui s'interrogent, trente secondes suffisent à l'aide d'une petite vidéo tournée dans une école de France:

Comme le dit Oskar Freysinger, "Ce qui me gêne, chez le parti socialiste, c’est la constance avec laquelle il masque son but ultime, qu’il sait inavouable, par des paliers qu’il nous vend comme des fins en soi."

naturalisation,immigration,prise de position,votation du 12 février 2017En route pour changer le peuple

S'ensuivent les inévitables querelles de chiffres sur la quantité de détenteurs d'un passeport rouge à croix blanche que la réforme permettrait d'ajouter aux 40'000 nouveaux Suisses annuels. Mais la question n'est pas là, et l'UDC l'a bien compris avec son affiche que les beaux esprits prétendent trouver choquante. Depuis, les médias rivalisent d'inventivité (et se couvrent de ridicule) en jouant les naïfs pour ne pas comprendre "qui est la jeune femme" présente sur les affiches. La réponse est simple: à travers ce vote, elle représente notre avenir collectif.

La naturalisation s'inscrit par nature dans un processus long, qui se compte en générations. La modification constitutionnelle sur laquelle le peuple est appelé à s'exprimer n'est pas une lubie temporaire destinée à être amendée ou révisée dans quelques années, mais s'inscrit dans la durée. La naturalisation touche au fondement le plus intime d'un peuple, décider qui peut en faire partie.

La question de la naturalisation des "étrangers de troisième génération" ne doit pas occulter d'autres aspects du débat.

  • Nul besoin d'être naturalisé pour bien vivre en Suisse. La moitié environ des quelque deux millions d'étrangères et d'étrangers vivant en Suisse satisfont aux exigences de la naturalisation sous une forme ou une autre, mais ne font pas les démarches pour obtenir le passeport rouge à croix blanche. À croire qu'un permis C leur suffit largement.
  • La naturalisation actuelle n'a rien d'un saut périlleux, et en tant que "naturalisé de première génération", je suis bien placé pour en parler. Tout ce débat a lieu autour de la naturalisation facilitée d'étrangers pour lesquels le dépôt d'une demande de naturalisation ordinaire relèverait de la formalité! Les bases légales en vigueur ouvrent largement la voie à une naturalisation des étrangers de la troisième génération tels que le Conseil Fédéral les présente.

On peut se demander la raison qui pousse les élites présentes au gouvernement à lancer autant d'assauts successifs pour rendre plus facile l'accession à la citoyenneté. Le peuple suisse a déjà rejeté en 1983, 1994 et 2004 l'introduction d'une naturalisation facilitée ou automatique pour les étrangères et les étrangers ayant grandi en Suisse. Chaque fois repoussé le sujet revient sur la table, tourné d'une nouvelle manière pour mieux passer la rampe. Pourquoi cet acharnement? La réponse coule de source: changer le peuple.

Ouvrir une brèche à tout prix

L'objectif s'inscrit évidemment dans le long terme, mais nos élites savent faire preuve de patience - qu'on constate depuis combien de temps elles nous poussent dans les bras de l'Union Européenne!

naturalisation,immigration,prise de position,votation du 12 février 2017Dans cette longue bataille permettant de changer la composition du corps électoral, l'introduction d'un droit du sol représente une forme de victoire décisive - même sous une forme très atténuée, même pour des étrangers de troisième génération. La brèche sera ouverte ; il suffira ensuite de l'agrandir en assouplissant progressivement les restrictions de génération vers un droit du sol simple comme il se pratique en France, ou amener plus d'automaticité dans l'attribution de la citoyenneté aux étrangers éligibles.

La votation du 12 février pourrait offrir l'ouverture tant attendue, d'autant plus que les premiers sondages font état d'une avance absolument incroyable pour le Oui, à 74%.

Seule la majorité des cantons pourra faire obstacle à la réforme, comme le note Le Temps, certains cantons alémaniques étant les derniers bastions du vieux concept selon lequel "la nationalité s'hérite ou se mérite". Pourtant, ce même journal se faisait l'écho en 2015 d'une nouvelle d'ordre démographique que je laisse méditer à tous ceux qui pensent que l'avenir fait de communautarisme et de burqa est une vue de l'esprit - pardon, un cauchemar de l'extrême-droite:

Chez les enfants de 0 à 6 ans, les Suisses « de souche » sont désormais minoritaires.

Aujourd’hui, 53,6% des plus jeunes habitants du pays naissent de couples issus de la migration, ou de couples mixtes (une personne ayant des racines étrangères, l’autre pas). Par «issu de la migration», on désigne essentiellement les étrangers de première et deuxième générations établis en Suisse, ainsi que les naturalisés.

D'autres indicateurs confirment ce phénomène, qui semble donner corps à un vieux cauchemar de l’extrême-droite (sic), le « grand remplacement » d'un peuple par les immigrés. Dans les naissances, la proportion de bébés non issus de la migration est devenue minoritaire dès 2013. La proportion de Suisses sans racines migratoires récentes dans la population totale a baissé de 70,4% en 2003 à 64,4% en 2013. Et lorsqu’on examine les chiffres au niveau local, la montée en puissance des habitants d’origine étrangère apparaît encore plus nettement.


Avec l'introduction du droit du sol dans le processus de naturalisation, la dilution du peuple suisse historique ne sera plus qu'une question de temps. La beauté de la chose est qu'il votera lui-même sa disparition.

11 janvier 2017

Les médias piégés par les "Fake News"

donald-trump-premiere-conference.jpgAprès que les médias américains soient tombés dans le panneau du "dossier russe", on aurait pu attendre un minimum de circonspection de la part des médias européens, dont romands. Mais non! Le Matin s'engouffra dans la brèche, dès l'aube il est vrai. Les journalistes d'investigation ont toujours un peu de mal à se réveiller. Mais il fut suivi, et c'est beaucoup plus grave, de la RTS dans son journal du soir traitant de la première conférence de presse du président élu Donald Trump, alors que les rédactions avaient pourtant toute la journée pour découvrir qu'elles étaient menées en bateau, ce que les Américains savaient déjà depuis longtemps.

Les coupables de fausses nouvelles se livreront-ils finalement à un démenti? Le grand public gobera-t-il sans broncher des allégations tellement grotesques que leur simple teneur devrait faire hausser le sourcil de tout observateur doté d'un esprit critique? Trop tôt pour le dire. Mais reprenons depuis le début. Le énième scandale autour du Président Trump promet d'être de gros calibre: les Russes (toujours les Russes...) disposeraient d'informations très compromettantes sur M. Trump. Format télévisé oblige, le 19h30 est contraint de donner un résumé succinct de l'affaire:

Le coup de tonnerre est parti des plateaux de CNN, une chaîne qui affirme que la Russie détient des dossiers plutôt compromettants sur le président élu, liens avec le Kremlin, informations financières sur le milliardaire, et même une vidéo montrant Donald Trump en plein ébat sexuel osé avec des prostituées dans un hôtel de Moscou.


"Des allégations qui provoquent la colère du principal intéressé", poursuit le journaliste. On le serait à moins: tout est faux.

Remonter la piste

Passons rapidement sur certains détails: le scoop n'est pas originaire de CNN mais de BuzzFeed, un site d'information basé à New York et se définissant comme un "laboratoire viral". L'épidémie a bien pris, pour le moins. Comme le rapporte Le Monde :

“BuzzFeed News” publie le document dans son intégralité pour que les Américains puissent se faire une idée par eux-mêmes sur les accusations concernant le président élu qui circulent depuis quelque temps au plus haut niveau du gouvernement américain.


De quel document s'agit-il? D'un dossier de 35 pages consacré aux prétendues relations entre Donald Trump et la Russie. Ce dossier émane des services secrets américains. Il est authentique. Il mentionne divers liens entre Trump et la Russie dont des façons dont les Russes pourraient faire chanter le président avec des informations compromettantes. Il "circule" depuis quelques temps entre les différents services de plusieurs agences de renseignement américaines, au point qu'un journaliste de BuzzFeed a pu mettre la main dessus.

Fidèle à la ligne de conduite du site, le document est mis en ligne. Mais comme le précise Le Monde, il s'agit d'informations "explosives mais non recoupées": le dossier n'est pas validé. C'est un document de travail qui n'a pas vocation à être public, et qui contient des informations dont la véracité n'a pas pu être vérifiée. Qu'importe! Les "Américains se feront une idée par eux-mêmes", lance le rédacteur en chef de BuzzFeed.

benSmith_tweet.jpg
Le tweet de Ben Smith de BuzzFeed, appelant les lecteurs à faire preuve de circonspection.
(cliquez pour agrandir)

Les informations sont reprises tantôt par tous les grands réseaux, CNN étant la première chaîne à ouvrir le bal. Les maigres garde-fous mentionnés par BuzzFeed sont jetés aux orties - une charge anti-Trump pareille ne peut pas attendre.

Et tous les médias, comme un seul homme, plongent dans le précipice...

Aux racines du canular

Comme souvent, Internet est bien plus rapide que les professionnels de l'information. Alors que les rédactions en sont encore à se demander comment elles pourront donner un maximum d'impact à ces révélations salaces, des internautes s'interrogent face à des détails croustillants et invraisemblables ("Au cours d'une orgie à Moscou Donald Trump aurait fait uriner des prostituées sur le lit où aurait dormi Barack Obama lorsqu'il était venu dans la capitale russe" - le tout filmé, bien évidemment) qui leur rappellent une histoire évoquée sur le forum 4chan quelques mois plus tôt.

Pour ceux qui l'ignorent, 4chan est selon Wikipedia un forum anonyme anglophone, constitué d'un réseau de diffusion d'images. Remontant aux débuts anarchiques d'Internet, il ne connaît quasiment pas de modération, ce qui en fait un joyeux bazar où "le pire côtoie le meilleur", d'autant plus que les utilisateurs ne sont absolument pas identifiés ni identifiables. Émanation de cette culture, le mouvement Anonymous serait d'ailleurs né sur le site.

Des conversations mentionnent même l'auteur (anonymisé) du délire de départ sur le canal /pol/acks:

4chan_sextape_orgy.jpg(cliquez pour agrandir)

- Alors ils ont pris ce que j'ai raconté à Rick Wilson et ils ont rajouté une sauce d'espionnage russe par-dessus. Ils y croient encore. Les gars, je crois qu'ils sont putain de désespérés - il n'y a plus le moindre scandale sur Trump qui soit encore crédible.
- C'est cette histoire de sextape d'une orgie? Comment qui que ce soit peut même croire un truc pareil?


Notez la date: le premier novembre 2016. Déjà à l'époque 4chan discutait d'une histoire rocambolesque inventée par un contributeur du site et s'étonnant qu'on le prenne au sérieux. Il n'imaginait pas l'ampleur que prendrait le fantasque récit issu de son imagination enfiévrée...

Autopsie d'une montée en puissance

La discussion du premier novembre évoque un homme, Rick Wilson. Rick Wilson est un consultant du Parti Républicain. Néo-conservateur, il affiche fièrement son hashtag #NeverTrump sur Twitter. Et surtout, il prend comme argent comptant la fable qu'un compère anonyme de 4chan, apparemment anti-Trump lui aussi, lui a inventé pour lui faire plaisir.

Mais l'affaire s'emballe lorsque Rick Wilson fait part de cette histoire à un proche, accessoirement ancien officier du renseignement, Evan McMullin. M. McMullin est lui aussi néo-conservateur et tout aussi opposé à Trump, utilisant lui aussi le hashtag #NeverTrump. Il est également anti-Russe, ça ne mange pas de pain dans ce milieu. Tous les ingrédients de l'histoire sont en place.

Le dossier passe ainsi de mains en mains, augmenté à chaque étape. Le gros du travail est écrit par un ex-agent du MI6 britannique, Christopher Steele, directeur of d'une société de "business intelligence" basée à Londres (attention aux recherches sur Internet, c'est aussi l'homonyme d'un acteur porno gay...)

Alors que son "dossier" se constitue peu à peu M. Steele décide d'en informer un responsable politique. Et qui de mieux que John McCain, un des républicains les plus opposés à Trump? Néo-conservateur, anti-Trump et anti-Russe, il semble l'interlocuteur parfait pour amener le dossier dans les sphères du gouvernement. Sitôt dit, sitôt fait.

Avec entre les mains une bombe qui concrétise ses fantasmes anti-Trump les plus fous, le sénateur John McCain hésite peu avant de transmettre le dossier aux agences de renseignement américaines avec lesquelles il partage des liens. L'information commence à circuler entre les différents groupes de travail officiels. Mais sans que le moindre recoupement ne soit effectué (qui montrerait entre autres choses que les dates et les lieux ne correspondent absolument pas à la présence des protagonistes sur sol russe, encore moins dans l'hôtel dont il est question) le dossier contamine d'autres documents secrets composés en urgence, comme l'implication des Russes dans l'élection américaine, puis "fuite" évidemment en intégralité vers des journalistes amis de BuzzFeed... Lesquels s'empressent de répandre l'information sur leur site.

Si ça vient des services de renseignement cela vaut la peine d'être publié, n'est-ce pas? Les Américains seront seuls juges...

Un aveuglement consternant

Depuis une journée, les médias du monde entier s'empêtrent dans leur propre désinformation en diffusant un scandale monté de toute pièce contre Donald Trump. Le soufflé promet de retomber assez vite (sauf chez les individus les plus lobotomisés) mais l'affaire est tout bonnement affligeante, considérant la récente campagne lancée comme un seul homme par tous les médias pour lutter contre les "fausses nouvelles". Et quid de tous les médias européens qui ont repris la nouvelle à l'unisson alors que le 10 janvier au soir - heure européenne - la baudruche avait déjà éclaté?

La recherche de l'audience mêlée à une inextinguible soif de scandale anti-Trump aura fini d'emporter le peu de crédibilité qu'il restait encore à nos médias. Comme le résume tristement un autre utilisateur de 4chan:

4chan_conclusion.jpgRécapitulons ce qui est arrivé:
- /pol/acks envoya par mail une fiction à l'éditorialiste anti-Trump Rick Wilson à propos de Trump faisant pisser des gens sur un lit dans lequel aurait dormi Obama
- Il a pensé que c'était vrai et l'a donné à la CIA
- La CIA, Agence Centrale de Renseignement des États-Unis d'Amérique, mit cela dans son rapport de renseignement classifié sur l'implication russe dans les élections
- Donald Trump et Barack Obama ont tous deux lu cette fiction de /pol/acks
- La CIA a conclu que les Russes envisageaient de faire chanter Trump avec cette histoire que nous avons inventé
Laissons tout cela couler
Que sommes-nous devenus


Donald Trump aura une tâche ardue: dans son combat pour remettre l'Amérique sur les rails, il devra aussi sérieusement nettoyer des services de renseignement visiblement en roue libre, sans parler de ses "amis" du Parti Républicain. Les médias, eux, semblent au-delà de tout espoir.

Mise à jour (12 janvier): petite clarification du chemin de l'histoire entre 4chan et la CIA alors que les informations remontent. Pour l'heure aucun démenti notable dans les médias. On admirera au contraire la posture goulue du journal de référence autoproclamé Le Temps face aux "révélations" du dossier faisandé...

10 janvier 2017

Le grand retour du protectionnisme

"Un vent glacial souffle sur le libre-échange", s'inquiète la RTS. Bigre! Le commerce mondial s'est-il effondré? Les marchandises pourrissent-elles au soleil face à des douaniers intraitables? Les commandes par Internet ne passent plus? Les gens sont-ils cloisonnés dans des frontières nationales devenues hermétiques à toute circulation de personnes?

Nous n'en sommes pas là. Un rapide souvenir de la douane de Bardonnex - guère plus qu'un dos d'âne à l'heure actuelle - permet de dissiper le cauchemar. Mais le libre-échange affronte bel et bien des vents contraires, comme s'en émeut ensuite Charles Wyplosz dans une longue interview consécutive au sujet.

L'accélération du monde

Mais le débat est piégé. Même le terme de libre-échange est galvaudé. Initialement, il représentait la libre circulation des marchandises, c'est-à-dire le commerce transfrontalier. Sur cette base historique légitime et paisible du commerce entre sociétés humaines, les apôtres de la disparition des états-nations l'ont étendu à celle des capitaux, des services, des personnes. À une échelle quasiment atomique, tout est devenu équivalent à tout et réciproquement. La rentabilité horaire de l'ouvrier qualifié, qu'il s'éreinte en Inde ou au Brésil. Le prix livré de la tonne d'acier, coulée en France ou en Chine. Le rendement d'un placement dans une compagnie américaine ou japonaise.

Certains se savent hors-course et en conçoivent de l'amertume. D'autres se réjouissent d'être les vainqueurs d'aujourd'hui tout en s'inquiétant de le rester demain. La migration des affaires est source d'incertitude. Entre deux crises financières la turbine économique tourne en surrégime, créant autant de vagues de protestation dans son sillage. Les médias s'attardent avec complaisance sur les groupuscules de casseurs communistes en maraude dans les centres-villes, mais les perdants de la mondialisation sont ailleurs, et bien réels. Les paysans au mode de vie ancestral, les salariés sans qualification, les entrepreneurs prisonniers de législations absurdes ou de la corruption des autorités, les working poors écrasés par l'effet des taxes sur le coût de la vie. Ils ne font pas la une des journaux. Les rares fois où ils sont évoqués, c'est pour donner la parole aux politiciens responsables de leur malheur.

Au capitalisme apatride et fier de l'être s'oppose un courant conservateur rejetant la réduction de l'homme à un agent économique. L'homme n'est pas aussi volage que le capital qui l'emploie ni les produits qu'il conçoit. Il s'inscrit dans une culture, une famille, un héritage, des valeurs. Il ne les sacrifie que rarement au nom de sa prospérité matérielle.

Les libéraux désarmés

Cet aspect du débat sème le trouble au sein des libéraux. Ils ratent le sujet en ne se concentrant trop souvent que sur sa seule dimension économique. Or, chacun n'a pas les ressources, la volonté ou même l'ouverture d'esprit pour se conformer à la nouvelle donne - et encore moins celles de changer son propre pays ou de le quitter. Comme le dit un sage, "Si vous vous affairez à calmer les plaintes d'un affamé en lui expliquant le recul de la faim dans le monde, vous réussirez juste à le rendre furieux."

Les théoriciens libéraux du passé ont apporté des solutions économiques à un monde dans lequel ces problèmes ne se posaient pas. Les délocalisations brutales, les revendications communautaristes, l'assaut migratoire sur les systèmes sociaux n'existaient pas à l'époque de Frédéric Bastiat. Ils sont absents de ses raisonnements élégants mais bien présents de nos jours.

Les libéraux se retrouvent privés d'arguments, ne sachant souvent articuler que des réponses économiques à des problèmes sociaux. Les postulats de base de l'humain libéral doué de raison sont battus en brèche par l'obscurantisme, le prosélytisme, le communautarisme. Face à ces comportements, les libéraux se contentent souvent de prôner la tolérance la plus absolue en fermant les yeux sur l'usage qui en est fait pour détruire la société hôte. Comment s'étonner que le libéralisme perde en influence?

Le protectionnisme, ce vieux compagnon de route

douane_bandeau.jpgL'inanité économique du protectionnisme a été maintes fois démontrée, il faut le répéter. L'explication est fort simple: les taxes ne sont jamais payées par les producteurs mais in fine par les consommateurs locaux. Les prix surfaits dont ils s'acquittent les prive d'argent pour d'autres activités, d'autres consommations. Les habitants "protégés" par le protectionnisme s'appauvrissent.

En revanche, et c'est aussi avéré, le protectionnisme permet la survie d'entreprises locales qui ne seraient pas économiquement rentables sinon, et avec elles les emplois et les impôts que payent leurs salariés au lieu de les faire pointer au chômage.

Le score entre libre-échange et protectionnisme n'est donc pas si net qu'il y paraît. De nombreux pays comme la Suisse ou le Japon ont d'ailleurs atteint de hauts niveaux de prospérité tout en étant très protectionnistes sur de nombreuses catégories de marchandises, comme les produits alimentaires.

Bien qu'on annonce aujourd'hui son retour, le protectionnisme n'est jamais vraiment parti de nos contrées ; sous les assauts de l'OMC, il s'est déguisé en "normes de qualité" et autres certifications nécessaires à l'importation, l'objectif étant toujours de barrer la route aux produits fabriqués à l'étranger. Dans les mœurs, il est resté fortement ancré sous le prétexte de "consommer local" et "de saison", peu importe la compétitivité des denrées étrangères sur les étals. Même des gouvernements modernes se sont lancés sans vergogne dans le "patriotisme économique".

Les autres aspects du libre-échange moderne ne sont pas en reste: les populations sont violemment hostiles à la concurrence transfrontalière des services. Diverses affaires d'imposition impliquant de grandes entreprises ont éclairé sous un jour négatif l'optimisation fiscale, pour légale soit-elle. Enfin, la crise migratoire européenne a détruit pour de bon toute illusion d'une prospérité basée sur une immigration incontrôlée, au point que plus personne de sérieux n'ose la plaider. Il y a effectivement un mouvement de balancier.

Retour sous les projecteurs

Aujourd'hui, l'élection d'un candidat ouvertement protectionniste comme Donald Trump à la tête d'un pays comme les États-Unis libère aussi la parole sur cet aspect: le bon vieux protectionnisme ressort du bois. Est-ce une mauvaise chose? "Oui", crieront en chœur tous les libéraux. Mais la réponse ne jaillit-elle pas un peu trop vite?

Posons le problème. On le sait, à niveau de prélèvement égal, certains impôts sont plus destructeurs que d'autres, plus nuisibles à l'activité économique en quelque sorte. Qu'en est-il du protectionnisme? Après tout, en quoi un milliard soutiré aux consommateurs à travers des taxes douanières serait pire, ou meilleur, qu'un milliard soutiré aux consommateurs à travers la TVA? L'impôt sur le revenu? Les droits de succession?

Si on élimine le sophisme de base qui a tant servi le protectionnisme en acceptant de l'appeler pour ce qu'il est - un impôt - en quoi ce prélèvement serait-il plus grave que n'importe laquelle des myriades de taxes directes et indirectes que les consommateurs sont appelés à payer dès qu'ils achètent quelque chose? Voilà un thème de recherche passionnant, et bien peu défriché.

Aux États-Unis, Donald Trump promet de baisser les impôts des personnes physiques et morales mais aussi sans doute d'instaurer des taxes d'importation. La combinaison de ces deux changements pourrait durablement changer la physionomie de l'économie américaine sans modifier fondamentalement le niveau des recettes de l'État. L'expérience revêt donc un intérêt colossal pour le monde entier. Son slogan de campagne Make America Great Again dépendra largement de la réussite ou de l'échec de cette réforme fiscale.

05 janvier 2017

L'étrange bataille d'Alep

Alep, ville martyre, promettait de devenir la nouvelle bataille de Leningrad du XXIe siècle, l'autel sur lequel seraient sacrifiées en vain d'innombrables victimes innocentes. L'offensive de Bachar el-Assad et de ses alliés contre Alep la rebelle était un "assaut contre l’humanité" en novembre, notre "Guernica" en décembre...

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Hormis sans doute les présidentielles américaines, rarement événement géopolitique donna lieu à pareille surenchère médiatique. Alep devint le cimetière de bien davantage de que des civils et des combattants: L'Europe, l'ONU et le droit moururent à Alep. En fait, la Communauté Internationale toute entière mourut à Alep. Sur un ton plus léger, les espoirs de percée électorale du candidat libertarien américain Gary Johnson moururent aussi à Alep. Ainsi que les derniers restes de crédibilité de Hollande, qui ne voyait avec sa clairvoyance habituelle qu'une solution politique pour sortir de la crise.

La désinformation sur Alep battait son plein, les voix lucides se faisant bien rares. Parmi elles, Éric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), qui eut doit à quelques minutes d'antenne absolument limpides - à trois jours de Noël, à minuit moins vingt...

Ce faisant, il rappela quelques vérités contextuelles sur l'apocalyptique bataille d'Alep:

"On est à mon sens sur une falsification de l'information qui est énorme. Bien sûr qu'il y a sur une guerre civile en Syrie, mais ça ne concerne que 30% d'Alep, ce sont soit des civils qui sont pris en otage par des djihadistes, soit des gens qui refusent de quitter les quartiers parce qu'ils soutiennent ces mêmes djihadistes. On ne vous parle pas de tout ce qui se passe ailleurs en Syrie. On se fait rouler dans la farine avec Alep. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de victimes innocentes qui périssent (...) Seul 1/3 d'Alep est victime des bombardements, et j'insiste, c'est 1/3 de la ville dans lequel des djihadistes dangereux sont présents qui depuis des années tirent sur les quartiers chrétiens et le reste de la ville, ce dont on ne parle jamais.


Plus ignoble encore, il rappela à quel point une "crise humanitaire" est un merveilleux outil pour éviter que les regards ne se perdent sur d'autres théâtres d'opérations:

On ne parle pas non plus du massacre humanitaire que conduisent les Saoudiens aujourd'hui au Yémen où systématiquement des hôpitaux sont ciblés, des sites archéologiques détruits. Un de nos contacts qui est rentré du terrain l'autre jour nous disait qu'en Syrie, il y a des tas d'endroits où les choses se passent bien où on peut dîner dans la rue le soir dans les quartiers de Damas, aller au bord de la mer, donc le pays n'est pas à feu et à sang [à méditer face au prochain débarquement de "réfugiés syriens", NdA]. Au Yémen, c'est totalement différent, il n'y a quasiment pas 1 km² qui ne soit pas bombardé par les Saoudiens, et on ne parle pas de cela. Dans les années 90, dans une ancienne colonie française (belge NDLR), le Congo, une guerre civile a fait 400 000 morts sur 4M d'habitants, soit 10% de la population. On n'en parle pas non plus. Aujourd'hui, le focus qui est mis sur la Syrie d'une part et sur Alep avec les désinformations qui les accompagnent est une falsification complète de la réalité, ce qui ne veut pas dire qu'on défende Bachar el-Assad, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de victimes civiles qui disparaissent, mais il y a quelque chose d'extrêmement dangereux : pour un jeune islamiste aujourd'hui, la façon dont les médias occidentaux présentent la crise d'Alep est une motivation pour passer à l'action.


Il y avait quelque chose de franchement indécent dans la façon dont les médias couvraient l'offensive du régime syrien à Alep. Si des massacres eurent lieu, ils ne furent pas forcément imputables aux méchants désignés, le régime de Damas et ses alliés russes et iraniens, mais bien aux défenseurs d'Alep, ces charmants rebelles dont les médias occidentaux pleuraient la future disparition et qui utilisaient les civils comme otages et boucliers humains.

Quelque chose ne collait pas. Les forces du régime syrien n'avaient aucun avantage à laisser des poches de population au milieu des combats. Ils laissèrent d'ailleurs volontiers les civils fuir lors du reste de la libération de la ville. Les civils d'Alep-Est eux-mêmes n'avaient aucune raison de rester sur place pendant l'affrontement. Beaucoup prirent de grands risques pour partir, menacé de mort par nos rebelles "humanistes". Mais beaucoup d'autres choisirent de rester. Lâchons enfin l'explication: parce qu'Alep-Est était un fief de l'État Islamique et les "civils" d'Alep-Est, les familles des combattants.

Alep-Est était le dernier bastion d'une capitale administrative de l'État islamique gérée en tant que telle. Les civils d'Alep-Est n'étaient pour beaucoup que des Aleppins de fraîche date. Ils vinrent simplement comme une seconde vague de nouveaux occupants lorsque les milices de l'EI déferlèrent sur la ville en juillet 2012, chassant les habitants historiques de leurs foyers avec la violence coutumière des djihadistes.

La couverture de la bataille d'Alep par les médias occidentaux est plus qu'indécente ; elle relève de la collaboration directe avec le pire ennemi de l'Occident. La même chose vaut pour l'ONU et les organisations non-gouvernementales qui prirent fait et cause pour préserver sous des prétextes humanitaires la dernière enclave de l'EI dans cette grande ville de Syrie. Leur opiniâtreté finit par payer ; Damas et Moscou accordèrent des couloirs d'évacuation pour les combattants de l'EI et leurs familles. Le 22 décembre, les Suisses purent ainsi découvrir un reportage hallucinant de l'évacuation "humanitaire" d'Alep: cinq mille partisans de l'EI, dont seuls 20% de civils (parmi lesquels un nombre indistinct de futures bombes humaines) bénéficièrent sous la supervision d’observateurs de l'ONU d'une évacuation vers des zones contrôlées par l'EI.

Ce jour-là, le mythe des "rebelles modérés" s'effondra enfin.

Depuis, Alep reprend vie ; on y fête Noël ; les habitants reviennent ; on pense à la reconstruction ; et on découvre chaque jour de nouvelles horreurs témoignant de la brutalité de l'occupation islamiste. Selon toute vraisemblance, la reconquête d'Alep est une bonne chose. On tentait d'effrayer le bon peuple avec la chute d'Alep, alors qu'il s'agissait d'une libération. Maintenant que les faits leur ont donné tort, les grands de ce monde ne s'attardent plus guère sur le sort de cette ville.

01 janvier 2017

Un référendum pour rien

Les médias se sont abondamment fait l'écho ces derniers jours de la démarche d'un politologue de l'Université de Lucerne, Nenad Stojanovic, qui veut lancer un référendum contre la loi d'application de l'initiative anti-immigration de masse approuvée il y a trois semaines par le Parlement. Même la RTS y consacra un sujet au journal télévisé du soir.

Stojanovic.jpgRien n'interdit bien sûr un individu de se lancer dans une campagne référendaire, mais celle-ci est intéressante parce qu'elle met mal à l'aise tout l'échiquier politique pour des raisons bien distinctes selon l'appartenance de chacun.

Écartons d'emblée tout malentendu: Nenad Stojanovic vient des rangs de la gauche tessinoise. Il n'a rien d'un partisan aigri par le traitement proprement scandaleux de l'initiative contre l'immigration de masse par le Parlement helvétique - une loi d'application si honteuse qu'un constitutionnaliste de l'Université de Genève la qualifia de violation inouïe de la Constitution.

Si M. Stojanovic souhaiterait redonner la parole au peuple sur ce sujet, selon ses termes, c'est pour des objectifs bien différents:

Je pense que c'est absolument nécessaire que le peuple puisse se prononcer sur la loi d'application du 9 février parce que nous [ne] pouvons pas laisser pendant des mois et des années le champ libre à l'UDC de monopoliser ce qui est la volonté du peuple et de dire ce que le peuple veut.


L'objectif de la démarche se résume donc en une phrase: empêcher l'UDC de s'appuyer sur la trahison de la volonté du peuple comme argument de campagne. Dans ses raisons, M. Stojanovic n'évoque même pas le thème de l'immigration.

Pile je gagne, face tu perds

Puisqu'il est prétendument hors-parti, Nenad Stojanovic aura besoin de toute l'aide possible pour parvenir à récolter ses 50'000 signatures. Mais le coup de pouce des médias n'a rien de désintéressé - pas plus que les dénégations de façade offertes par les socialistes institutionnels interviewés par les journalistes. Bien que ces derniers aient travaillé avec succès à dénaturer l'initiative du 9 février, un référendum sur le projet de loi représenterait le dernier clou dans le cercueil du contrôle de l'immigration par la Suisse.

Si la récolte de signature aboutit, la question posée sera des plus simples, quelque chose comme "approuvez-vous la loi d'application de l'initiative contre l'immigration de masse". Il y aura sans doute de beaux arguments avancés de part et d'autre et une prise de position convenue du Conseil Fédéral, mais de la même façon que tous les chemins mènent à Rome, toutes les réponses conduiront au même résultat.

Si le Oui l'emporte, le peuple aura officiellement validé la trahison de la Constitution opérée par le Conseil Fédéral et les chambres du Parlement.

De l'initiative du 9 février qui entendait redonner le contrôle de l'immigration à la Suisse, seule subsistera une "préférence nationale ultra-light", tellement light et non contraignante qu'elle aura probablement été élaborée avec l'aide de Bruxelles. L'UDC sera effectivement privée de tout argument contestataire puisque la majorité populaire aura finalement approuvé le projet de loi d'application. Sous les vivats des élites et des médias, la parenthèse de l'initiative contre l'immigration de masse sera officiellement refermée.

Si le Non l'emporte, le peuple notifiera son rejet de l'application de l'initiative du 9 février par les institutions. Gageons que les analyses post-mortem opérée quelques semaines plus tard par l'institut de sondage gfs.bern montreront bien que certains citoyens auront ainsi exprimé une certaine colère, mais ces gens-là seront bien mal servi par leurs interprètes dans les médias: on expliquera au contraire que les gens auront changé d'avis sur le contrôle de l'immigration, qu'ils ne veulent pas prendre le risque de remettre en cause les bilatérales. Le socialiste Nenad Stojanovic sera propulsé héros du jour et fera les grands titres des médias, qui lui tresseront des lauriers pendant qu'il expliquera tout le mal qu'il pense de cette loi d'application qui était selon lui encore trop sévère.

En fin de compte, et c'est la magie de cette option, le processus législatif en restera là. Il n'y aura finalement même pas cette "préférence nationale ultra-light" murmurée par l'Union Européenne. Il n'y aura rien. Rien du tout. Sous les vivats des élites et des médias, la parenthèse de l'initiative contre l'immigration de masse sera officiellement refermée.

Vote toujours, tu m'intéresses

De nombreux citoyens suisse, jusqu'à des sympathisants de l'UDC, n'ont pas compris que celle-ci ne lance pas de référendum contre la farce que représente la loi d'application de l'initiative contre l'immigration de masse. Ils auraient aimé, et c'est compréhensible, exprimer dans les urnes toute leur indignation contre cette pantalonnade de leurs élites, cette sinistre comédie législative prétendant transcrire ce qu'ils exprimèrent en 2014. Mais un référendum ne peut finir cette histoire qu'en queue de poisson, comme l'explique le paragraphe précédent.

Les Suisses ne doivent jamais oublier qu'ils ne tiennent pas le micro, en particulier lorsqu'il s'agit d'expliquer subtilement quelque chose d'aussi monolithique qu'un vote binaire Oui ou Non. Les médias et leurs cohortes d'analystes s'en chargeront à leur place, désignant les vainqueurs du jour. Dans ce sens, on peut regretter que le référendum soit lancé par un socialiste plutôt que par l'UDC, puisqu'en cas de "victoire" il sera l'interlocuteur privilégié pour placer ses explications et ne s'en privera pas. Mais du point de vue législatif, le résultat sera le même.

La clef de cette situation inextricable vient des mécanismes de la démocratie, qui ne permettent pas d'exprimer des réponses nuancées dans les urnes. En l'occurrence, le référendum ne permet pas de dire qu'on aimerait une loi d'application différente. Le référendum permet de mettre une loi à la poubelle, pas de la renvoyer en cuisine. Seule une nouvelle initiative permet de se rapprocher de ce résultat - mais là encore, la décision finale vient du pouvoir législatif incarné par le Parlement.

Avec son initiative pour le renvoi des criminels étrangers, l'UDC fut aux premières loges de ce jeu politique permettant aux élites de dénaturer une initiative dérangeante. Elle tenta de s'y opposer avec l'initiative de "mise en œuvre", dont l'échec cinglant démontra que le peuple n'était pas prêt, et de loin, à assumer ses responsabilités face à un Parlement défaillant.

Les Suisses sont de plus en plus nombreux, mais encore bien trop peu nombreux, à réaliser que le pouvoir laissé au citoyen dans le régime de la démocratie directe n'est en fin de compte qu'une illusion. Ce pouvoir n'existe que tant qu'on ne s'en sert pas. Dans le cas contraire, quelles que soient les façons de voter, de lancer des initiatives ou des référendums, les véritables décisions reviennent toujours aux incontournables politiciens du National et des États, jusqu'à la nomination des esprits faibles du gouvernement.

Le référendum lancé par M. Stojanovic permet de lever un pan de voile supplémentaire sur le théâtre d'ombres du pouvoir en Suisse ; mais il faudra encore attendre beaucoup de souffrance du peuple helvétique pour qu'il accepte enfin de mettre un terme à la comédie. Il n'est d'ailleurs pas exclu que l'apathie l'emporte avant.