23 octobre 2013

Un douzième de bêtise, onze douzièmes de naïveté

Combien des jeunes socialistes à l'origine de l'initiative 1:12 visant à réglementer les hauts salaires en entreprise ont-ils eux-mêmes jamais travaillé dans le privé? Probablement pas beaucoup. Leur propre site délivre ses arguments en annonçant dissiper les malentendus... mais toute l'initiative est un gros malentendu.



Imaginons les perspectives d'un méchant cadre supérieur d'entreprise. Appelons-le Mister Greed. Mr Greed, la cinquantaine grisonnante, est un individu profiteur, cynique et manipulateur (ajoutez d'autres qualificatifs selon votre bon plaisir, ne reculez devant aucun cliché!) et naturellement, très très bien payé. Disons 1,2 millions par an, ce qui nous fait une somme rondelette de 100'000 CHF mensuels.

gordon-gekko.jpgL'entreprise pour laquelle Mr Greed travaille, EvilCorp™, une multinationale cotée en bourse, produit d'horribles OGM, extrait du pétrole, empoisonne l'humanité avec de l'huile de palme, vend des armes ou des médicaments hors de prix, peu importe. EvilCorp™ est présente dans 63 pays. En Suisse le plus bas salaire versé par l'entreprise est de 4'000 CHF mensuel, donc selon l'initiative le plafond salarial serait de 576'000 CHF annuels.

Mr Greed est sans scrupule - c'est dans la définition du poste - et lorgne d'un mauvais oeil le texte des jeunes socialistes dans un article de journal. Entre deux bouffées de cigare il pense tout haut: "Mmh, si ce disastrous project est accepté, comment vais-je faire pour continuer à toucher my jackpot?" Mais après un bon repas de caviar à la cantine le midi, Mr Greed est de bonne humeur: il a discuté avec d'autres requins collègues. Sur un ton mi-figue mi-raisin, l'un d'eux a suggéré le doublement de tous les bas salaires pour rentrer dans les clous de 1:12, provoquant l'hilarité générale. Lorsque les rires sont retombés, les cadres se sont penchés plus sérieusement sur diverses stratégies.

Première possibilité, déguiser son salaire. On échange simplement une partie de celui-ci contre des avantages équivalents en nature. Résidence de fonction, voiture de fonction, chauffeur de fonction, majordome de fonction, école privée de luxe de fonction pour les enfants: un grand nombre de prestations que Mr Greed paye de sa poche pourraient être pris en charge par l'entreprise, diminuant d'autant son salaire nominal. La ficelle semble grosse mais il y a bien des moyens de cacher l'origine des services...

Deuxième possibilité, délocaliser. De nombreux subalternes de Mr Greed pourraient bien voir leur emploi transféré en Roumanie ou en Chine. EvilCorp™ assurait jusqu'ici une partie de sa production en Suisse mais rien n'est gravé dans le marbre. Les justifications "médiatiquement acceptables" relèvent de la péripétie. L'éviction de ces employés permettra de dégager les bas salaires face à la loi suisse. Pour les collaborateurs de proximité, comme les anonymes chargés du nettoyage de son bureau ou du service à la cantine, Mr Greed prévoit tout simplement leur remplacement par une société de service. Ne resteront donc officiellement en Suisse que les hauts salaires. Le tour est joué.

Troisième possibilité, créer une structure ad-hoc. C'est extrêmement simple: le siège d'EvilCorp™ serait scindé en deux, avec d'un côté tous les employés jusqu'à 576'000 CHF de salaire annuel, et de l'autre, les salaires supérieurs (de 576'000 CHF à douze fois ce montant, soit 6'912'000 CHF), le tout chapeauté par une Holding ou une structure plus complexe si nécessaire. Les deux entités respecteraient scrupuleusement le ratio 1:12. Si des salaires réellement stratosphériques dépassaient les sept millions, il serait toujours possible de créer une troisième entité.

Quatrième possibilité, déménager le siège. Pourquoi travailler en Suisse? Mr Greed fait déjà de nombreux allers-retours à la City de Londres ou à Singapour. Il n'a pas d'attaches particulières pour ce pays (il parle à peine français) et le climat genevois lui réussit peu. Il estime que la Suisse est de moins en moins attractive par bien des aspects. Même le marché européen est atone. La direction évalue régulièrement les avantages et les inconvénients d'un déplacement du siège de l'entreprise ; il se pourrait que cette fois-ci la décision de changer d'horizon l'emporte.

D'autres suggestions ont fusé lors du déjeuner, comme se faire payer une partie de son salaire à l'étranger, devenir l'employé détaché en Suisse d'une filiale étrangère, passer le salaire en prime ou stock-options ou des montages plus astucieux encore, mais ce n'était qu'une phase exploratoire. EvilCorp™ a un département comptable entier cherchant sans cesse à optimiser les contributions fiscales de la société ; pour ces spécialistes, contourner l'initiative 1:12 sera un jeu d'enfant.

 



Désolé de refroidir l'enthousiasme des utopistes sous une bonne douche de réalisme mais l'idée que l'initiative des jeunes socialistes permette effectivement de contrôler les salaires élevés ne tient pas debout.

1_12.pngJe ne prétendrai à aucun moment que Mr Greed est un type bien, ni qu'il mérite chaque centime de son salaire. Il me paraît évident en revanche qu'il n'a aucunement l'intention de renoncer à celui-ci. Sachant en plus qu'il n'a aucune moralité, qu'il est bien conseillé et que son entreprise a les moyens, il n'est pas à court d'options. Il aura toujours une longueur d'avance sur ce que concocte le Parlement.

Paradoxalement, les 99,62 % d'entreprises non concernées par 1:12 subiront, elles, des tracasseries administratives inutiles puisque les services de l'Etat devront vérifier les salaires de tous, égalité de traitement oblige. La paperasserie augmentera d'autant plus que la loi d'application deviendra complexe dans le vain espoir d'attraper les gros poissons.

Faut-il pour autant renoncer devant les dérives salariales? Faut-il laisser dans certaines multinationales les cadres supérieurs en connivence avec la direction piller sans vergogne leur entreprise? Non! Les abus en termes de rémunération sont bien réels et il faut les combattre. Et c'est ce qu'a fait le peuple suisse - à travers l'initiative Minder en mars de cette année.

L'initiative Minder place les rémunérations sous le contrôle des seules personnes que les cadres dirigeants des grandes sociétés craignent vraiment, les actionnaires. Elle a été approuvée il y a six mois, pourquoi ne pas attendre qu'elle déploie ses effets?

L'Initiative 1:12 part d'un bon sentiment, mais la réalisation ne suit pas. Elle n'aura aucune conséquence sur les rémunérations qu'elle prétend encadrer, ne montera pas les salaires les plus bas, fera peser une charge administrative supplémentaire sur les PME helvétiques et risque bien de leur faire perdre de très gros clients.

La question des pertes fiscales occasionnées par l'initiative 1:12 est sujette à controverse ; l'Union Suisse des Arts et Métiers cite les chiffres désastreux d'une étude de l'Université de Saint-Gall, mais toute estimation est difficile. Il est néanmoins piquant de constater que la gauche accepte par avance la diminution des revenus fiscaux conséquente à sa propre initiative tout en brandissant l'épouvantail de cette même diminution pour des textes auxquels elle s'oppose, comme l'initiative sur les familles, en votation... Le même jour!

Soyons honnêtes: les prétendues pertes fiscales avancées par les uns ou par les autres sont très secondaires par rapport aux objectifs idéologiques qu'ils défendent. L'initiative 1:12 aura peut-être un petit effet, puisqu'elle vise à diminuer les salaires les plus imposés, mais comme la plupart des personnes visées lui échapperont... La perte d'attractivité du pays et le cortège de délocalisations qui s'ensuivra sont, en revanche, plus difficiles à estimer.

21 octobre 2013

Le PLR choisit d'être anodin

Les libéraux-radicaux sont sauvés! La reconquête est en marche! Comme l'indique l'ATS, le brillant président du parti Philipp Müller, successeur du non moins brillant Fulvio Pelli, dévoile ses ambitieux objectifs: devenir le deuxième plus grand parti de Suisse lors des élections fédérales de 2015.

Comment compte-t-il y parvenir?

Le PLR veut "développer un profil écologique" (...), déclare son président Philipp Müller dans une interview parue dans la "SonntagsZeitung". De nouvelles centrales nucléaires ne sont "à long terme réalisables ni économiquement ni politiquement."

Le PLR s'était montré moins catégorique dans son papier de position sur la Stratégie énergétique 2050, présenté en novembre 2012. Il n'y rejetait la construction de nouvelles centrales que si celles-ci n'étaient bâties "qu'avec la technologie aujourd'hui à disposition".

Une réforme fiscale écologique fait par ailleurs figure d'instrument d'économie de marché envisageable. Son introduction devrait cependant être assortie de "certaines conditions", ajoute [le conseiller national].

"Il est pertinent d'augmenter l'imposition de l'énergie et de diminuer celle du travail. Mais il est obligatoire que l'enveloppe totale provenant des taxes et des impôts ne soient pas revue à la hausse et que les subventions soient en parallèle massivement réduites.", déclare le président du PLR.


facepalm.pngA ce stade, chers lecteurs, c'est une obligation, il me faut introduire un facepalm qui sert, comme l'explique Wikipedia, à illustrer "honte, embarras, incrédulité, exaspération, dégoût ou malheur" - ou, comme face à la nouvelle posture du PLR, tout cela à la fois.

Entendons-nous bien: je n'ai rien contre le PLR, seul parti national majeur à considérer l'UDC comme un interlocuteur vaguement fréquentable. C'est aussi avec l'UDC la réserve naturelle des libéraux du pays, sur le papier en tous cas.

Je leur souhaite, sincèrement, le succès.

C'est donc avec une tristesse infinie que j'assiste à cette déclaration stratégique pitoyable, qui annonce à l'évidence la poursuite du déclin du parti. Aucune discussion de fond n'a lieu sur les valeurs de base, d'où devrait découler un programme ; par exemple, des libéraux auraient pu demander la mise à plat économique de tous les modes de production d'énergie, sans coûts cachés, et appeler ensuite à laisser faire le marché. Mais non, à la place le PLR choisit d'interdire et de taxer et finalement de suivre... La mode.

Philipp Müller n'a probablement pas l'esprit rebelle, c'est un fait. Mais il n'est pas seul dans la capitainerie et même l'équipe dont il est entouré ne fait pas mieux. Se déclarer préoccupé par l'écologie et anti-nucléaire en 2013, quelle idée originale pour se démarquer! Quelle audace! Et proposer des taxes! A part les verts, les socialistes, les démocrates-chrétiens, les verts-libéraux et les bourgeois-démocrates, personne n'a eu l'idée. Remarquez, l'UDC est bien absente de cette longue liste, mais même elle peut se targuer d'être l'authentique parti des paysans. La nature, il y a ceux qui en parlent et ceux qui la vivent.

Malheureusement pour ses électeurs en proie au doute, la stratégie du PLR suisse ne se limite pas à cela ; dans ses autres décisions fortes, le parti a aussi décidé de soutenir la proposition du conseiller fédéral Didier Burkhalter de laisser le soin à la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) d'interpréter le droit de l'UE en cas de différend, et continue de soutenir à bout de bras une liberté de circulation des personnes absolue et aveugle dont nul ne veut plus.

A l'aune de ces déclarations visionnaires, je doute fort de l'émergence du PLR comme deuxième plus grand parti de Suisse en 2015, ni même à n'importe quelle date d'ailleurs. Je suis prêt à parier quelque argent là-dessus contre M. Müller, s'il lit ces lignes. Avant de prôner des objectifs pompeux, il faudrait encore voir l'adéquation entre les valeurs fondamentales du parti - inintelligible depuis le mariage catastrophique entre les frères ennemis radicaux et libéraux - et son programme, entre le message et les attentes de la population.

Les dirigeants successifs du PLR sont tous de brillants stratèges, paraît-il. Visiblement, ils ne sont pas jugés sur leurs résultats.

18 octobre 2013

Haro sur la famille!

Nous approchons petit à petit du 24 novembre où se jouera le sort d'un certain nombre d'objets fédéraux d'importance, parmi lesquels l'initiative pour les familles de l'UDC.

Le sens de l'initiative est extrêmement simple: que cessent les discriminations fiscales selon le mode de garde que les familles choisissent pour leurs enfants. Que les familles qui choisissent elles-mêmes de s'occuper de leurs enfants bénéficient des mêmes avantages fiscaux que celles qui les confient à des tiers. Les déductions fiscales seraient donc liées à la présence de l'enfant et non à son mode de garde.

votation du 14 novembre 2013,prise de positionOn comprend mal la hargne des adversaires du texte.

Entendons-nous bien: le débat est souhaitable. Il est même indispensable pour permettre aux citoyens de décider en leur âme et conscience, de peser le pour et le contre, de mettre en avant les défauts oubliés par chaque camp. Pourtant, sur cette initiative toute simple, les bornes ont été dépassées dans les grandes largeurs pour rentrer dans le terrain fangeux du mensonge.

Par l'intermédiaire de ses contributeurs, le site LesObservateurs.ch tient une comptabilité involontaire, mais effarante, du barrage de contre-vérités tiré par les médias pour nuire à l'initiative. Il y a bien entendu les passages obligés comme le pseudo-débat sur Infrarouge (émission dont le nom illustre finalement assez bien la couleur politique) la propagande du gouvernement ou les articles orientés, mais aussi d'autres plus sournois comme la manipulation des chiffres autour de prétendues pertes fiscales et les accusations sexistes ou même... l'encouragement de l'immigration. Il ne manque que le réchauffement climatique mais on trouvera certainement un lien d'ici le 24 novembre!

Je ne crois pas qu'il s'agisse d'un débat sain, et je pense qu'il est sali délibérément par des arguments fallacieux pour deux raisons: d'une part, les adversaires du texte pensent qu'il ne peuvent pas l'emporter à la régulière, et d'autre part, les perspectives ouvertes par l'initiative les terrifient.

Mais qu'y a-t-il de terrifiant à avoir le libre choix de la garde d'un enfant?

A priori, pas grand-chose. L'initiative valorise le métier de parent en le reconnaissant fiscalement. Elle simplifie la bureaucratie et lève les ambiguïtés sur le rôle semi-professionnel de tiers impliqués dans la garde (oncle et tantes, grand-parents, amis dans un groupe de garde alternée...) Elle rend la liberté de choix aux familles. Et ce faisant, elle fait reculer l’immixtion de l'Etat dans la cellule familiale. Voilà le crime impardonnable.

La garde d'enfant subventionnée est une industrie ; une industrie gérée par l'Etat, c'est-à-dire ubuesque, inefficace et coûteuse. Dans ce milieu, tout est réglementé, des calories des repas à la surface au sol. Face aux diplômes décernés par des écoles spécialisées à des éducatrices sans enfants, les postulants qui auraient élevé eux-mêmes quelques bambins ne se voient offrir aucune forme d'équivalence professionnelle. Et bien entendu, qui dit crèche dit déficit à éponger.

Devant toute cette mécanique - et tous ceux qui en vivent - l'idée de laisser les familles choisir sans les pousser dans les rouages du "service public" s'apparente à une hérésie. Ils en ont peur, parce que c'est un duel dont ils ne sont pas sûrs de sortir vainqueurs.

Beaucoup de gens ont leurs raisons de s'opposer au texte: les socialistes, parce que le culte de l'Etat pourrait en pâtir ; les idéologues, parce que l'initiative vient de l'abominable UDC ; les féministes, parce que l'idée que les femmes puissent choisir et décident délibérément de s'occuper de leurs enfants les fait hurler ; les ingénieurs sociaux, parce qu'à leurs yeux la seule éducation valable est celle distillée par l'administration ; les membres du PLR, parce qu'une fois de plus le sujet révèle leurs dissensions internes et laissera des traces.

Mais au bout du compte, beaucoup de ces gens sont aussi des parents. L'expérience vécue, les compromis avec le temps partiel, la difficulté à trouver des solutions de garde et les tarifs de crèche ont vite fait d'emporter l'adhésion.

Aujourd'hui, on apprend par la RTS que l'initiative est en bonne voie à quelques semaines de la votation:

sondage_famille.png

Il ne faut pas vendre la peau de l'ours, mais le succès paraît possible. Seul bémol, le sondage va provoquer une intensification de la propagande... La dernière ligne droite va être pénible.

16 octobre 2013

Vent mauvais sur l'UMPS

Pauvres stratèges du PS et de l'UMP! La vague Marine Le Pen déferle sur l'Hexagone et les digues tombent les unes après les autres. Dernière en date: la popularité. Marine Le Pen obtient 42% d'opinions favorables dans un sondage, soit sept points de plus que le président en exercice.

Cette popularité n'est pas seulement personnelle, c'est aussi celle de son parti. Selon un autre sondage pour les élections européennes cette fois-ci, le Front National serait le premier parti de France avec 24% d'intentions de vote. L'UMP arriverait deuxième avec 22% et le PS ensuite avec 19%.

france,marine le pen,électionsCertes, on sait ce que valent les sondages. En France l'habitude a longtemps été de les manipuler pour masquer l'influence du FN. Mais alors, comment expliquer ces nouveaux scores? Soit les sondeurs ont changé leur fusil d'épaule, soit même les maquillages éhontés ne suffisent plus. Je penche plutôt pour la deuxième hypothèse, sachant que le FN a gagné un test électoral grandeur nature à Brignoles.

Brignoles ne représentait qu'une élection cantonale partielle - le genre d'élection dont les Français se contrefichent éperdument d'habitude. Mais il n'y avait aucun "ténor" à la barre pour aucun parti et l'enjeu n'était d'aucune importance stratégique: c'est ce qui donne à ce scrutin une valeur de test. Le FN l'a emporté haut la main. Contrairement aux idées reçues, la participation n'était même pas mauvaise, 45,26% au second tour, en en hausse de près de 12 points par rapport au premier. D'où l'horrible vérité se faisant jour peu à peu dans les états-majors parisiens: les électeurs se sont mobilisés pour faire gagner le Front National.

Quand j'écrivais il y a quelques mois le Front National avait le vent en poupe, je ne pensais pas que nous en aurions une démonstration aussi rapide.

Évidemment, dans le camp d'en face, c'est la consternation: les vieilles recettes façon "Le Front National Çay Le Mal" ne fonctionnent plus depuis belle lurette. Malheureusement, ils n'ont aucune autre idée. Les manipulations électorales habituelles sur la base de triangulaires, de découpage de circonscription ou de pourcentage à atteindre pour le second tour ne marcheront plus: le FN est tout simplement trop haut. Pire, ces mécanismes sont en train de se retourner gentiment contre leurs instigateurs et promettent un brutal retour de balancier.

Certains s'inquiètent du Retour de la Bête Immonde au Ventre Fécond Des Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire (selon la formule parodique de H16), dans une panique où le Grand-Guignol le dispute au ridicule. La palme revient sans doute à Mathieu Géniole sur le Nouvel Observateur:

Eh bien je vais le dire haut et fort : le Front national, sa "montée", son appartenance évidente à l'extrême droite, je m'en fous complètement. J'en suis même arrivé à couper le son de ma télé quand on en parle, à ne plus lire les articles sur le sujet. Bref, je fais une cure 0% FN et je m'en porte très bien. (...)

[Malgré un carton aux prochaines élections], le succès attendu du FN n'aura strictement aucune portée. Expédions les européennes: c'est une élection vraiment à part, le Front y réalisera un score élevé qui repose sur le rejet de l'institution européenne plus que sur l'adhésion aux idées du parti. (...)

Allez-y, élisez vos candidats FN dans vos campagnes, qu'est ce que ça va bien pouvoir faire? Vous croyez qu'ils vont appliquer la préférence nationale dans des bleds paumés qui ne comptent pas le moindre immigré? Qu'ils vont sortir de l'euro à l'échelle communale et frapper une monnaie locale bleu-blanc-rouge? Qu'ils rétabliront la peine de mort dans les fermes? (...)

Marine Le Pen ne gagnera jamais – JAMAIS ! – l'élection présidentielle. Quand bien même elle arriverait au second tour, aucun électeur de gauche et même de droite (si, si) n'est prêt à abandonner son pays à cette femme. (...)

Même si, par miracle, Marine Le Pen devait accéder à la fonction suprême, elle ne pourrait rien faire : la Constitution ne lui donne pas quasiment aucun pouvoir sans le parlement. (...)


Sans même s'en rendre compte, le pauvret nous fait un magistral remake du célèbre sketch de la chauve-souris enragée de Jean-Marie Bigard. Mais au milieu de la prose sereine et décontractée glissent tout de même quelques sourdes menaces : "vos villes dirigées par un maire FN seront totalement abandonnées par l'État, et vous n'aurez plus que vos larmes pour pleurer lorsqu'une catastrophe s'y abattra." L'idée sous-jacente est limpide, les électeurs du Front National ne sont pas vraiment humains et mériteraient le pire - quitte à écraser au passage les minorités locales qui n'ont pas voté pour le Front National. Tuez-les tous, le Socialisme reconnaîtra les siens! On applaudit l'humaniste!

Le Front National monte dans des proportions encore jamais vues en France. Qu'en ressortira-t-il?

Sur le plan pratique, pas grand-chose. Certains aspects de la Charte du Front National pour les candidats aux municipales - refuser toute augmentation de fiscalité pendant la durée du mandat, par exemple - sonneront avec douceur aux oreilles de tous les matraqués fiscaux français, mais il est trop tôt pour juger. Du reste, les recettes du Front sont, comme pour le reste de l'échiquier politique français, percluses d'étatisme. C'est une condition sine qua non pour se faire élire en France, prétendre que la solution, que toute solution, passe par l'Etat. On ne reconnaîtra pas le profil de l'UDC Suisse dans le Front National français ; les parallèles avec le Mouvement Citoyen Genevois, en revanche, sont frappants.

Je pense qu'une bonne partie de l'électorat FN n'espère même pas des miracles. En revanche, ils sont en colère et veulent éliminer les partis obsolètes PS et UMP de l'équation. Rebelles par la force des circonstances, ils refusent de tomber dans le piège de l'opposition de façade entre les socialistes et le Front de Gauche.

Le vrai changement est d'ordre plus profond, ontologique. Les Français s'émancipent des médias officiels méprisants et partiaux. Ils rejettent la prétendue alternance sans saveur en place depuis des décennies. Ils n'ont plus peur de démontrer une volonté de changement. Ils acceptent de donner leur chance à des gens porteurs d'approches différentes, fussent-ils dépeints comme des parias et leurs solutions non démontrées. Les tabous sont tombés. Certains, incapables de changer, continueront à tenter la tactique de l'anathème et du mépris ; incapables de s'adapter, ils disparaîtront tels les dinosaures politiques qu'ils sont devenus.

Le Front National a une belle lancée devant lui principalement parce que ses adversaires s'effondrent - coupables pêle-mêle de leurs carences, de leur incapacité à débattre des idées, de leur usure au pouvoir, de leur manque de crédibilité, de leur refus d'aborder les vrais problèmes des Français et de leur pratique sans retenue d'une langue de bois en chêne massif. C'est une victoire annoncée, mais une victoire par défaut.

Les doctes analystes clament sans démonstration que le "vote protestataire" est par nature limité à une frange de la population mais on ne voit pas pourquoi cette frange toujours plus nombreuse ne pourrait pas, à terme, constituer une majorité.

12 octobre 2013

L'Autre Musée du Grand N'importe Quoi

L'offensive est en marche: Renens aura son "Autre Musée". Ne riez pas, le nom est l'intitulé exact du projet mené par la Municipalité dont on a pu découvrir le contour dans un des premiers préavis en rapport:

« L’Autre Musée » est un projet qui s’inscrit dans la volonté de la Municipalité de mettre à disposition du public un lieu culturel ambitieux.


Découvrons cette ambition au travers d'un autre paragraphe avec un peu plus de sauce:

Avec le projet de l’Autre Musée, la Ville de Renens souhaite (...) une culture à la fois exigeante et de proximité. Exigeante par la qualité des expositions et des manifestations; de proximité par les liens que les responsables de l’Autre Musée entendent tisser avec la population renanaise. En effet, ce projet se veut à l’image de Renens, ville où le croisement des cultures et le métissage des populations sont considérés comme de véritables atouts. Cette diversité sera la signature de l’Autre Musée, qui se distinguera par sa volonté de favoriser échanges et complicités entre des milieux peu enclins d’ordinaire à se côtoyer.


Comme lorsqu'on vient de remplir sa grille de Bullshit Bingo, difficile de contenir une irrésistible envie de crier "Foutaises!". Mais en la matière vous n'avez encore rien vu.

Le musée est sensé prendre place dans la Ferme des Tilleuls, un ancien bâtiment historique racheté en 2008 aux CFF.  Le projet devisé à plus de 6 millions de francs - sachons vivre! - est hors de portée de la bourse de Renens. La gauche au pouvoir n'en a cure: elle s'endettera jusqu'au cou et plus encore.

Bien que la bâtisse soit ruinée et squattée, les manœuvres sont en marche ; ça se concrétise, claironne 24Heures. Il est temps d'agir, en effet, pour respecter le calendrier. L'inauguration de l'Autre Musée est prévue début 2016, c'est-à-dire la veille des élections communales. Le hasard fait décidément bien les choses.

Il y a quelques semaines, les Renanais ont donc eu le plaisir de découvrir les contours de l'Autre Musée à travers de grandes affiches rigides déployées sur la place du marché. Pas trop longtemps tout de même, des fois que le chaland se pose des questions. Fort heureusement, le descriptif du projet reste disponible sur son site web.

baleine-metal.jpg
Les baleines en ferraille rouillée s'échoueront peut-être sur une nouvelle grève.

Et là, mesdames et messieurs, permettez-moi de vous le dire, c'est un festival. Morceaux choisis:

[L'Autre Musée] est un projet culturel qui se rêve autrement qu'une institution muséale.

C'est un projet exigeant, mais pas hermétique, avec l'envie de s'inspirer de la richesse du métissage qu'offrent Renens et l'Ouest lausannois et de notre réseau international.

C'est un projet qui veut favoriser les échanges et la complicité entre des milieux peu enclins, à se rencontrer, à se côtoyer.


Outre une définition schizophrénique et une ambition galactique, on retrouve déjà une phrase de l'avant-projet: l'implication de la Municipalité est évidente. Au-delà des échanges et des complicités, ça va sérieusement choquer du bourgeois.

C'est un projet qui grandira de ses racines et d'une volonté de produire des événements ancrés dans notre époque.

C'est un projet qui rendra visible par des expositions, des aménagements, des installations, bricolées ou savantes, les démarches de ceux qui inventent, qui créent de nouvelles visions, d'autres points de vue.


(A l'inverse des musées traditionnels qui ne présentent que des choses banales et convenues comme chacun sait.)

C'est un projet qui invitera les écoles et les jeunes à prendre part aux activités de création.


Les écoliers renanais n'y couperont pas. Cher public captif! Mais la description s'emballe et passe alors au délire complet:

C'est un projet différent, parce qu'il n'est pas conditionné par des programmations figées des années à l'avance, privilégiant les découvertes spontanées et l'imprévisible.

C'est un projet qui donnera corps à nos rencontres, que nous prolongerons en offrant des résidences à des artistes et des créateurs du monde entier.(...) Aux systèmes et aux grilles, préférons les réseaux et les constellations, les synergies et les passerelles, l'impromptu et les regards décalés. explorons les terrains à défricher, mais restons simples et engageons-nous dans le faire.

À l'heure où les frontières temporelles, économiques et culturelles s'estompent au profit d'un monde interconnecté et d'une E-culture mondiale des flux et des réseaux, l'Autre Musée se positionne comme laboratoire.

Il cultivera un intérêt pour la création isolée et populaire, en passant par les nouvelles technologies et l'art contemporain.

À l'image des encyclopédies participatives, la configuration et la substance de l'Autre Musée seront en constante évolution.

 
Etc. Que de verbiage transcendantal pour qualifier l'Autre Musée de ce qu'il sera vraiment: un café, des locaux administratifs pour quelques postes de complaisance, un appartement colocatif où pourront loger deux ou trois copains artistes, le tout encadrant un espace d'exposition rempli de rébellion convenue et, probablement, vide de tout spectateur. On se réjouit de découvrir les chiffres de la billetterie.

Il n'en reste pas moins que les délires verbaux ampoulés autour du projet ne sont pas sans rappeler Les Inconnus, qui avaient tout inventé en 1992 déjà:

 

Mais tu dis
Que le bonheur est irréductible
Et je dis
Que ton espoir n´est pas si désespéré
A condition d'analyser
Que l'absolu ne doit pas être annihilé
Par l'illusoire précarité de nos amours
Et qu'il ne faut pas cautionner l'irréalité
Sous les aspérités absentes et désenchantées
De nos pensées iconoclastes et désoxydées
De nos désirs excommuniées de la fatalité
Destituée
Et vice et versa


Ils auraient pu chanter l'Autre Musée.

07 octobre 2013

Leçons de Lampedusa

L'espoir fait vivre, dit-on, mais parfois, comme à Lampedusa, il tue. Des centaines d'immigrants clandestins embarqués pour l'Europe l'ont appris à leurs dépens en coulant à quelques centaines de mètres de la côte de l'île. Combien sont morts, nul ne le sait. La mer continue à relâcher des cadavres et de nombreuses victimes pourraient encore se trouver dans l'épave à quarante mètres de fond. Les dernières estimations font état de 450 à 500 personnes embarquées dans le navire, dont au moins 130 auraient trouvé la mort. 200 seraient encore portées disparues.

lampedusa,italie,immigrationFace à la catastrophe, la réponse se limite à une assourdissante cacophonie. Le pire y côtoie le meilleur. Prenez le pape François, par exemple. Sans hésiter à égrener les pires poncifs, le bon pape s'empressa de fustiger "l'indifférence à l'égard de ceux qui fuient l'esclavage, la faim pour trouver la liberté, et trouvent la mort" et décréta dans la foulée une journée des pleurs. Si l'église brandit sa supériorité morale comme un étendard, au chapitre des solutions concrètes le silence est assourdissant.

Le Vatican n'est pas le seul acteur à manquer de sens commun. Si les pêcheurs de Lampedusa ont su faire preuve de sang-froid, ils sauvent l'honneur d'une Italie en perdition. Car la polémique enfle: les garde-côtes italiens n'aurait pas fait preuve de toute la diligence requise, pour le moins...

Un pêcheur a déclaré qu'il avait fallu environ 45 minutes aux garde-côtes pour arriver sur place, alors que le naufrage avait eu lieu à environ cinq cents mètres de la côte de Lampedusa. (...) Par ailleurs, ce pêcheur a indiqué que lorsque son bateau est rentré au port de Lampedusa avec 47 survivants, il a été empêché de repartir en mer parce que les garde-côtes lui auraient indiqué qu'ils devaient obtenir une autorisation officielle pour le faire.

"J'aurais pu sauver plus de naufragés si les secours étaient arrivés à temps et s'ils nous avaient permis de ressortir plutôt que d'attendre la permission de Rome", a-t-il déclaré samedi. (...)

De plus, le maire de Lampedusa, Giusi Nicolini, a estimé qu'une loi italienne très controversée pourrait avoir dissuadé certains citoyens de se porter au secours des naufragés. Cette loi réprime les personnes considérées comme ayant facilité une immigration illégale. "Le gouvernement doit changer ces normes inhumaines", a déclaré Mme Nicolini.

 
Eh oui: les pêcheurs ont simplement appliqué les traditionnelles lois de la mer, c'est-à-dire l'obligation de porter secours à des personnes et des navires en difficultés. L'administration italienne considère, elle, qu'ils encouragent l'immigration illégale. Ils sont donc passibles de prison et de la saisie de leur navire! Face à la polémique, les gardes-côtes restent stoïques: ils affirment être arrivés sur les lieux "seulement" 20 minutes après un premier appel de détresse et n'ont bien sûr jamais cherché à empêcher le courageux sauveteur à reprendre la mer - juste à coordonner les secours "pour éviter le chaos", bien entendu. Des sauveteurs portant librement assistance à des naufragés, et puis quoi encore?!

Si l'île compte 6'000 Italiens, elle supporte aussi 2'000 requérants d'asile dans un camp destiné à en accueillir 800. Depuis le funeste naufrage, les survivants reprennent leurs esprits en attendant d'être transféré ailleurs. Où? C'est toute la question.

Les politiques gardent l’ambigüité: à l'humanisme d'une situation critique s'oppose une immigration illégale dont personne ne veut. Qu'on estime que les survivants du naufrage aient gagné leur entrée parce qu'ils ont assez souffert et tous les prochains boat-people à destination de l'Europe couleront à leur tour à cinq cent mètres des côtes, surnage qui peut. Et personne pour poursuivre les politiciens au nom de l'encouragement à l'immigration illégale...

L'Europe définit simplement quel est le prix du ticket et les modalités de paiement.  Il est facile - populiste même, pour employer un terme à la mode - de plaider la clémence et l'ouverture, mais cela ne fera que provoquer un appel d'air. Comme le répondit le président Deng Xiaoping à des journalistes américains s'inquiétant de l'impossibilité pour les Chinois de quitter leur pays:

"Mais qu'à cela ne tienne, combien de millions en voulez-vous?"


Les donneurs de leçon se tinrent coi. Les journalistes de l'époque avaient plus de jugeote que les humanistes de la nôtre.

Combien de millions en voulons-nous?

Et lesquels voulons-nous?

Entrer en Europe aujourd'hui n'implique pas d'être en règle avec les autorités, instruit ni porteur de talents. Pas besoin non plus de respecter la société occidentale, puisque le voyage implique de violer dès son arrivée les lois du pays d'accueil. Il faut simplement s'arranger avec des passeurs.

D'innombrables familles se privent ou empruntent à des individus peu recommandables un budget pour un aller simple vers l'Europe. S'ils survivent, les candidats au voyage auront une dette auprès des mafias. Comme ils auront rarement des compétences à faire valoir, ils se cantonneront à des travaux au noir, de petits trafics ou la criminalité pure et simple - une vie entièrement aux dépens de la société.

Pour entrer en Europe aujourd'hui il faut être sans scrupule et bon nageur. Pas besoin d'être devin pour se douter que cette "immigration choisie" n'est pas la meilleure.

On se prend à rêver à ce que pourrait être une immigration au mérite où les familles candidates soucieuses de s'intégrer investiraient dans les compétences de leurs enfants, où elles auraient le droit de venir en Europe par la grande porte après avoir passé un concours, plutôt qu'à payer des réseaux de passeurs comme maintenant. On pourrait imaginer une immigration au parrainage où les hôtes se porteraient garant de leurs invités étrangers, y compris sur le plan financier. On pourrait imaginer des solutions créatives et constructives.

Mais il est apparemment plus facile de criminaliser les pêcheurs portant secours et de décréter une journée des pleurs que d'avoir un discours cohérent sur l'immigration, pour le plus grand malheur des prochains noyés.