06 janvier 2014

Un paradis communiste pour personne

Tout a été dit, semble-t-il, sur la Corée du Nord. 24 millions d'habitants survivant sous le joug de Kim Jong-un, dernier avatar despotique de la dynastie régnante de cette contrée dévastée, vivant dans un univers kafkaïen où le moindre faux-pas peut emporter une famille dans la déportation et la mort. Le mélange de totalitarisme orwellien et de despotisme soviétique semble imperméable au passage du temps ; seule les frasques du nouvel héritier brisent la chape de silence recouvrant le pays, récoltant une attention médiatique démesurée.

Il est sans doute choquant d'affirmer que la Corée du Nord soit à la mode, bien que ce soit le cas. On s'intéresse à elle, à son parfum d'exotisme rance, à son totalitarisme maîtrisé. La Corée du Nord, pour le touriste occidental, c'est le frisson du danger contenu, l'univers parallèle à portée de main, le parc d'attraction paléo-communiste où on essaye de voler quelques images du réel et de tourner en bourrique son accompagnateur assigné en lui faisant avouer l'absurdité de son environnement.

C'est très amusant.

Les Nord-coréens ne le vivent probablement pas de cette façon. Pour eux, la vie n'existe pas ; il n'y a que la survie. Marcher droit. Ne pas se faire remarquer. Essayer d'avoir de quoi manger. Se méfier absolument de tout, les espions à la solde du régime étant partout. La sincérité est un concept totalement impensable pour un Nord-coréen, même dans un cadre familial. Derrière le touriste occidental apprenant maladroitement la cérémonie de dépôt de fleur devant les statues gigantesques de Kim Il-sung et Kim Jong-il sur la colline Mansu qui domine Pyongyang, se cache peut-être un agent chargé de vérifier la sincérité du guide envers le régime. Comment le savoir?

Statues_of_Kim_Il-Sung_and_Kim_Jong-Il_on_Mansudae_Hill.jpg
Les chers grands leaders du passé.

L'idée selon laquelle les Nord-Coréens croient au discours officiel est absurde, même si elle a la vie dure. L'exemple de la Corée du Nord permet de démonter une deuxième idée fausse, encore plus répandue: la perspective d'une nomenklatura vivant confortablement à l'abri des misères du petit peuple. Ne prenons pas cette hypothèse à la légère, elle a conduit sur le chemin du communisme des générations d'intellectuels persuadés qu'ils intègreraient l'élite du nouveau régime qu'ils appelaient de leurs vœux. Le terme d'idiot utile a été spécialement inventé pour eux - des gens contribuant volontairement et délibérément à l'émergence d'un Etat voué à les broyer.

Il existe bien entendu des gens à l'abri du besoin en Corée du Nord, jouant de leur pouvoir pour s'assurer une existence matérielle confortable. Pourtant, ils sont loin, très loin du bonheur.

Nous en avons un aperçu à travers la polémique médiatique du moment. Les médias s'interrogent: Kim Jong-un a-t-il fait liquider son oncle Jang Sung-taek par une meute de 120 chiens affamés, ou non? Pourtant, cette question est totalement sans importance. Numéro deux du régime et tuteur du dictateur en place, il était probablement une crapule de la pire espèce méritant chaque seconde de son supplice. Mais là encore, ce n'est pas l'essentiel. Pour comprendre vraiment de quoi il retourne il suffit d'examiner une petite photo prise lors des funérailles de Kim Jong-il:

5_sur7.jpg
Un enterrement en toute intimité

Prise le 28 décembre 2011, elle montre la tête du cortège funéraire. Entourant le corbillard, le nouveau venu Kim Jong-un et le "gang des sept", soit les sept plus haut dirigeants du pays. Qu'est-il advenu d'eux en deux ans?

  • Jang Sung-taek, officieux numéro deux du régime et oncle de Kim Jong-un, a été publiquement arrêté avant d'être exécuté, peut-être dévoré par des chiens.
  • Kim Yong-chun, vice-maréchal de l'armée, a été dégradé avant de disparaître.
  • Kim Jong-gak, ministre des forces armées, a été limogé avant de disparaître.
  • U Tong-chuk, chef de la sécurité de l'état, a disparu.

Restent toujours en place Kim Ki-nam, chef de la propagande, et Choe Tae-bok, président fantoche de l'assemblée populaire. On dit qu'ils ont des difficultés à trouver le sommeil.

La Corée du Nord montre le vrai visage de l'élite dans un pays authentiquement communiste: chacun complote à son niveau et place les pions qu'il peut avant de se faire physiquement éliminer à son tour et de voir son réseau démantelé par des purges, jusque dans les ambassades à l'étranger.

Rappelons pour mémoire que même Kim Jong-il, le père du dirigeant actuel, n'eut d'autre choix que de mettre son fils à l'abri en Suisse sous une fausse identité, ce qui en dit long sur sa sérénité relative. Kim Jong-un est paraît-il le père d'une petite fille, Ju-Ae ; osera-t-il la laisser grandir au pays?

Nul être sain d'esprit ne saurait vivre heureux dans un pays communiste, quelle que soit sa place dans la pyramide du pouvoir. Même au sommet.

Le paradis communiste n'existe pas, pour personne.

27 décembre 2013

Une prospérité en trompe-l'oeil

La Suisse va bien, paraît-il. Tellement bien qu'il y a quelques jours France 2 lui a consacré une série de reportages sur le "miracle" suisse, car il va de soi que la réussite helvétique ne peut être que le résultat de l'intervention irrationnelle de quelque force supérieure...

immigration,mensonges,classe moyenne

Hélas non, le succès de la Suisse n'a rien d'un miracle. Une économie ouverte, un système scolaire où le milieu académique méprise un peu moins le monde professionnel qu'ailleurs, un Etat limité par la démocratie et la subsidiarité, voilà quelques recettes fondamentales pour expliquer pourquoi la Suisse s'en sort si bien face à des voisins qui s'en sortent si mal. Mais faire comprendre à un gouvernement socialiste français - exemple au hasard - que le salut vient du retrait de l'Etat, de la baisse des impôts et du recul de la réglementation revient à enseigner la danse classique à un tronc d'arbre. Toute transmission d'information est impossible ; au mieux n'assistera-t-on qu'à un intérêt poli et des rires sincères face à la perspective d'appliquer ici les mêmes recettes que là-bas.

La difficulté à exporter un "modèle suisse" où que ce soit ne vient pas que de l'étroitesse d'esprit d'éventuels auditeurs, mais aussi de la faiblesse des élites du pays à le comprendre - quand elles ne cherchent pas carrément à le détruire. Demandez donc à un socialiste, suisse cette fois, les raisons du succès de son pays: s'il daigne vous répondre, vous aurez droit à un galimatias d'explications confuses dont les rares éléments reconnaissables seront ostensiblement méprisés car en opposition frontale avec le programme de son parti.

Cette attitude recouvre une bonne partie du spectre politique. Centralisation, uniformisation, étatisme, contrôles, fiscalité, plans de relance, grands travaux, dilution des institutions et du peuple dans d'autres ensembles plus grands: le programme de l'establishment politique (et par extension de la proportion importante du corps électoral qui le soutient) ne correspond guère à ce qui fait le succès de la Suisse.

Leur réussite est au rendez-vous puisque la Suisse va de moins en moins bien.

Après le sentiment d'insécurité, le sentiment d'appauvrissement

Bien entendu, médiatiquement, tout est parfait ; en témoigne cette dépêche s'évertuant à marteler que rien n'a changé depuis une dizaine d'années pour la classe moyenne suisse.

Les statistiques ne confirment pas les craintes d'une érosion progressive de la classe moyenne en Suisse. Les groupes de la population à revenus moyens sont restés en grande partie stables entre 1998 et 2011, selon l'Office fédéral de la statistique (OFS).

D'après la définition de l'OFS, faisaient par exemple partie de la classe moyenne en 2011 les personnes vivant seules qui disposaient d'un revenu brut mensuel compris entre 3719 et 7968 francs ou les couples ayant deux enfants de moins de 14 ans dont le revenu brut s'échelonnait entre 7809 et 16'734 francs.

Dans l'ensemble, la part de la population appartenant aux groupes à revenus moyens est restée stable au cours des années 1998 à 2011, communique l'OFS mardi. Elle était la plus grande (61% de la population) en 2009, et la plus faible (57%) en 1998. En 2011, la part était de 58%. (...)

Pour l'OFS, ces résultats montrent qu'il y a un certain décalage entre le discours public et la réalité des faits. Même si l'on observe une baisse de la part des ménages familiaux traditionnels dans le groupe des revenus moyens, les chiffres ne confirment pas les craintes d'une érosion de la classe moyenne.


Un organisme public se livrant à un peu de complaisance, quelle surprise! Ainsi, le "ressenti" des gens quant à une baisse de leur niveau de vie ne serait qu'une illusion. On nous ressort la vieille martingale du sentiment d'insécurité, appliqué cette fois-ci à la classe moyenne.

Tous ceux vivant en Suisse depuis ces dix dernières années auront sans doute une opinion différente. L'OFS se concentre sur les revenus, pas le revenu disponible ou le pouvoir d'achat. Ce n'est pas innocent.

La classe moyenne laminée

Depuis dix ans, le coût de la vie en Suisse a explosé alors qu'il était déjà très élevé au départ.

Si l'indice des prix à la consommation et l'inflation sont restés raisonnables sur la durée - ainsi que les salaires - les autres facteurs ont augmenté parfois dramatiquement. Taxes sur l'essence et sur l'énergie, taxe-poubelle, prix de l'abonnement général pour les transports publics... Prenons le cas emblématique de l'assurance-maladie, qu'on ne pourra pas discuter puisqu'elle est obligatoire: d'une base 100 en 1999, elle est passée à 183.1 en 2013 d'après les données de l'OFS.

Rapportée graphiquement pour le seul canton de Vaud, l'évolution n'est pas aussi radicale mais suit franchement une courbe ascendante:

immigration,mensonges
Evolution des primes d'assurance-maladie jusqu'à 2013
pour le canton de Vaud, base 100 en 1999

D'après l'ASLOCA (association de défense des locataires, clairement affiliée à gauche) le prix mensuel des loyers en moyenne nationale se montait, pour un trois-pièces, à 976 francs en 2000 contre 1216 francs pour 2010, soit une majoration de 24,6% en dix ans. Mieux, l'association fait clairement le lien entre la pression sur les loyers et l'immigration:

De manière diplomatique tous s’accordent à dire que l’afflux migratoire impacte le niveau des loyers.

«La hausse néanmoins persistante des loyers reflète une demande qui demeure excédentaire. Celle-ci est stimulée par l’afflux de personnel hautement qualifié qui reste important. (…) Les données fondamentales ne devraient pas changer en 2013.» -- Homegate.ch 16.1.2013

«Par contre, les loyers des nouveaux baux sont en hausse constante depuis 2005.(…) L’immigration de l’étranger, principal moteur de la demande de surfaces locatives, est restée constante et à haut niveau pendant l’année 2012. Ces prochains mois, cette dynamique devrait rester inchangée.» -- Wuest & Partner, 2013/2

«L’immigration en Suisse se concentre essentiellement sur les cantons du centre. Avec environ 15 000 personnes, Zurich enregistre le plus grand nombre d’immigrés, suivi par le canton de Vaud (10 000), celui de Genève (5800) et celui de Berne (5200). La pénurie de logements dans l’arc lémanique entraîne aussi un fort taux d’immigration dans les cantons de Fribourg et du Valais, essentiellement constitués d’agglomérations.» -- Credit Suisse, Research News, 29 avril 2013


Les Suisses payent leur énergie, leurs déplacements, leur loyer, leurs déchets, leur assurance-maladie plus chers. Et fort logiquement ils partent moins souvent en vacances et s'inquiètent du chômage, et pendant ce temps la facture sociale explose.

Mais on vous expliquera que tout cela n'est que vue de l'esprit.

A la recherche d'une explication

Si les journalistes de France 2 sont à la recherche de solutions que la France en crise s'empressera d'ignorer, le point de vue idyllique posé par la classe politique et les médias suisses sur la situation du pays obéit selon moi à une toute autre logique: il s'agit de préserver la dynamique, c'est-à-dire la libre-circulation des personnes, la disparition des frontières et la dilution progressive de la Suisse au sein de l'Union Européenne.

Ainsi, la sous-enchère salariale, la pression sur les infrastructures, la criminalité galopante, la pénurie du marché du logement... Tous ces maux n'existent pas. Des illusions. Des "sentiments", tout au plus. Par tous les moyens, le grand public doit avoir l'impression que la Suisse s'en sort mieux que ses voisins, qu'elle est sur la bonne voie et qu'il faut donc continuer le long de cette voie.

En 2014 auront lieu de nombreuses échéances électorales cruciales: l'initiative de l'UDC contre l'immigration de masse, l'initiative Ecopop, l'extension des accords de libre-circulation avec la Croatie, autant d'obstacles possibles sur la voie de la fusion dans l'Union Européenne.

Ces épreuves seront vraisemblablement les dernières. Une fois ces écueils passés, entre l'asservissement de la démocratie directe au droit international ou la suprématie du droit européen sur le droit suisse, on voit mal comment la Suisse pourrait revenir en arrière, même si la crise en Europe continue d'empirer. Il n'y aura plus qu'à briser quelques initiatives populaires gênantes (interdiction des minarets, renvoi des criminels étrangers) par la Cour Européenne des Droits de l'Homme et c'en sera fini du "miracle helvétique": le petit pays au centre du continent sera un pays européen comme les autres, en proie aux mêmes problèmes et gouverné par les mêmes élites.

Le particularisme suisse se terminera dans l'indifférence générale et le soulagement de voisins peu enclins à goûter le succès d'un pays fonctionnant sur d'autres bases.

23 décembre 2013

Voyage voyage

Il arrive parfois que les journalistes helvétiques se livrent à un peu de journalisme ; le résultat est tout de suite étonnant. Nous en avons un exemple à travers un article du Matin Dimanche indiquant que le directeur de l'Office fédéral de l'environnement Bruno Oberle a parcouru l'équivalent de dix fois le tour de la terre en trois ans de voyages de fonction...

En 2010, il s’est rendu à Madrid, à Bali, Bilbao, Montevideo en Uruguay, Copenhague, trois fois Bruxelles, Nairobi, New York, Tokyo, Pékin, Mexico et Cancun. En 2011 et 2012, le programme était tout aussi chargé.

La fièvre voyageuse du chef de l’Office fédéral de l’environnement pourrait sembler anecdotique. Mais depuis plusieurs années, sous l’impulsion de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), l’administration fédérale s’échine à limiter son empreinte carbone. Seulement voilà, l’OFEV a vu ses voyages en avion augmenter de 40% entre 2006 et 2012.


Et l'hebdomadaire de se gausser - fort respectueusement - de l'échec de l'Office à réduire ses émissions de CO2. Cela ne change bien entendu rien à l'arnaque du réchauffement climatique, mais il reste piquant de constater que le département le plus à cheval dans la lutte chimérique contre les émissions de carbone échoue lamentablement à atteindre ses propres objectifs. Pire, avec -3,4% en 2012 il fait encore moins bien que la moyenne de l'administration à -17%. Ne vous inquiétez pas d'un éventuel licenciement de M. Oberle pour incompétence ; entre gens raisonnables de la haute administration pareille éventualité ne se discute même pas.

Si l'Office fédéral de l'environnement prône sans vergogne le "faites ce que je dis et pas ce que je fais" la leçon mérite d'être étendue à tous les départements fédéraux et aux voyages qu'ils entreprennent, car il n'y a pas que la lutte contre le dioxyde de carbone. Dans une époque où les Suisses sont constamment invités à se serrer la ceinture et où le poids de l'Etat pèse toujours davantage sur la société civile suisse, la frénésie de voyages des fonctionnaires semble franchement déplacée.

Frénésie? Le mot n'est pas trop fort. Sur la base des propres données de l'administration, Le Matin Dimanche a créé une application mapbox appelée admintrips.ch et permettant une représentation visuelle des déplacements, dont on espère qu'elle sera régulièrement mise à jour.

voyage.png
Confédération, agences de voyage, même combat.

Loin de moi l'idée d'une Suisse cloîtrée sur elle-même où la notion de voyage est taboue ; certains déplacements professionnels sont justifiés, c'est une évidence.

Mais le sont-ils tous?

Un certain nombre de pays sort du lot: la France et l'Allemagne bien entendu - nos proches voisins et des pays très importants pour la Suisse ; Bruxelles, où nos élites vienne régulièrement rendre hommage à l'Union Européenne ; les Etats-Unis ou la Chine, des partenaires commerciaux privilégiés ; la Suède dont on admire la social-démocratie sans limite, etc... Et puis il y a les autres.

Saviez-vous par exemple qu'entre 2010 et 2012, la Confédération a envoyé 277 représentants au Kenya? Peut-être est-ce un pays qui a sans doute bien besoin d'être aidé, à l'inverse de l'Ethiopie voisine - 91 voyages seulement - ou de la Somalie - 2 voyages, mais à 7'500.- pièce tout de même. Et je ne parviens toujours pas à imaginer quelle est la justification des 138 voyages en Mongolie. Ni de celui à Ibiza...

Non, rassurons-nous, la Suisse n'est décidément pas refermée sur elle-même dès lors qu'il s'agit de voyager aux frais du contribuable. Des compléments d'information viendront peut-être éclaircir les motifs de ces voyages, mais pour l'instant ils ne sautent pas aux yeux, dira-t-on.

La mise en ligne publique des informations par les journalistes pourrait amener les fonctionnaires à faire preuve d'une retenue salutaire. En ce sens, la transparence est sans doute un meilleur moyen de contrôle du gouvernement que toutes les interventions parlementaires du monde, ou que la prétendue sauvegarde de la planète à travers la réduction des émissions de CO2.

Aux journalistes de poursuivre sur cette voie, il y a probablement encore quelques cailloux à soulever.

18 décembre 2013

Une histoire de quenelle

Pour le commun des mortels, la quenelle est une spécialité culinaire lyonnaise savoureuse à base de semoule de blé dur ou de farine, de beurre, d’œufs, de lait et d'autres assaisonnements.

quenelle.jpg
La quenelle, avant.

Malheureusement, depuis quelques temps la quenelle est devenue tout autre chose, un geste antisémite lancé par un certain M. Dieudonné, prétendument humoriste, lui-même courroie de transmission d'Alain Soral, prétendument intellectuel. Les adeptes de la gastronomie lyonnaise leur en voudront éternellement, ne serait-ce qu'à cause de la confusion.

A ce stade une première interrogation saisit le lecteur: la quenelle, antisémite?

Selon Alain Soral, la "quenelle" de Dieudonné n'a rien d'antisémite. Elle n'est que le symbole de ralliement, potache et subversif, servant à dire "merde au système" (j'avais prévenu, nous naviguons dans les hautes sphères de la pensée). MM. Soral et Dieudonné ont donné une forme visuelle à leur expression, qui consiste à avoir un bras tendu vers le bas et à placer son autre main sur l'épaule. Une forme de salut nazi détourné ou de bras d'honneur modifié, selon les interprétations.

Ont ainsi commencé à fleurir sur les réseaux sociaux une ribambelle de photos en situation où divers individus se livrent le plus joyeusement du monde à des "quenelles" ici ou là (dont beaucoup par des agents de la force publique, des pompiers ou d'autres fonctionnaires, ce qui rend assez piquante leur dénonciation d'un "système" dans lequel ils s'ébattent avec délice).

Mais ces images donnent aussi lieu à pas mal de dérapages, dirons-nous pudiquement. Une quenelle devant une synagogue par des militaires français du plan Vigipirate? Devant un musée de la Shoah? Devant un panneau de la Rue "Dufour"? Un blog répertorie les clichés de ce genre par dizaines. Tous ceux qui se livrent à des quenelles ne sont pas des antisémites patentés, mais on ne peut pas dire non plus de la quenelle qu'elle soit totalement neutre, ceux qui l'ont inventée n'étant pas vraiment au-dessus de tout soupçon.

soralberlin.jpg
Quenelle d'Alain Soral, du parti Egalité & Réconciliation (sic), au mémorial de la « Shoah » à Berlin.
Pure coïncidence.

Dieudonné lui-même posait fièrement en faisant une quenelle sur l'affiche de son parti antisioniste...

Il n'en fallait pas plus pour que la LICRA (Ligue contre le Racisme et l'Antisémitisme) ne s'empare de l'affaire et ne s'indigne par le biais de son président Alain Jakubowicz. Nous sommes en France: la liberté de pensée n'existe pas, et la liberté d'expression encore moins. La quenelle aurait pu finir par s'étioler et disparaître comme n'importe quel buzz idiot qu'Internet suscite chaque mois, mais non, la vigilante surveillance des gardiens du temple garantit au phénomène un écho retentissant. La quenelle est décrétée antisémite, accomplir une quenelle vaut donc un aller simple vers l'enfer (ou au moins quelques soucis professionnels).

De leur côté, les partisans de la quenelle n'hésitent pas à monter en épingle ces cas pour prouver que le "système" s'évertue à diaboliser et nazifier la quenelle, précisément pour mieux étouffer et délégitimer ceux qui le remettent en cause. Je fais la quenelle, on m'opprime, donc la quenelle gêne! Donc j'ai raison!

La quenelle n'a rien d'anodin. Je pense qu'il y a beaucoup moins de "quenelleurs" ignorant l'aspect antisémite de leur geste qu'on veut bien le dire ; on se rebelle à peu de frais contre un système, mais aussi un peu les juifs sur les bords.

Pourtant, l'attitude consistant à essayer d'interdire la quenelle est tout aussi grotesque. Outre l'impossibilité de faire respecter une telle interdiction, les adeptes de la force légale estiment-ils vraiment qu'empêcher les gens d'exprimer un geste antisémite supprimera leurs pensées antisémites du même coup? C'est d'une naïveté touchante!

La société française est percluse d'antisémitisme. L'épisode pétainiste de la seconde guerre mondiale et l'horreur face aux crimes nazis mirent un frein à l'expression de telles opinions en public, mais une bonne partie des Français continua d'en penser pas moins. Depuis quelques années, l'antisémitisme musulman décomplexé des immigrés et de leurs descendants a donné un nouveau souffle à ce sentiment, s'alliant à merveille à celui des élites institutionnelles à l'encontre d'Israël.

Islam, conflit israélo-palestinien, finance apatride, système politico-économique soit-disant dominé par des groupes occultes, fronde anti-gouvernementale, tout est en place pour une bonne manifestation de quenelles.

Utilisant les menaces et la censure comme un oreiller de paresse, la LICRA et le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France) se lancent dans un combat qu'ils ne peuvent gagner. On ne peut pas interdire la quenelle; la censure, toujours et partout, renforce la cible en la faisant passer pour une victime (même les adeptes de la censure anti-nazie feraient bien de s'en rappeler). A la place il faut expliquer, discuter et convaincre. Cela réclame plus d'efforts, c'est certain. Compte tenu du niveau du débat en France, il n'est même pas sûr que cela soit encore possible.

Alors, les quenelleurs continueront à queneller dans la joie et l'impunité, tout émoustillés par le sentiment grisant - et parfaitement illusoire - de défier le monde. Heureusement qu'en France il n'y ait rien de plus urgent.

12 décembre 2013

Un remboursement avorté

Les votations du 9 février verront le peuple suisse décider ou non de suivre l'initiative "Financer l'avortement est une affaire privée". Au nom de celle-ci, les initiants demandent que le financement des avortements soit radié de la liste des prestations de l’assurance obligatoire. Leur argumentation tient en une formule limpide, la grossesse n'est pas une maladie.

Face à cette évidence, la contre-attaque est virulente. L'initiative est accusée de nier les droits des femmes sur leur corps, de ressusciter les faiseuses d'ange du passé, de propulser la Suisse des décennies en arrière...

L'indignation est peut-être un peu exagérée mais l'argumentation tombe pas complètement à plat. Les promoteurs de l'initiative penchent clairement du côté "pro-life". Alors, l'initiative a-t-elle pour but de mettre chacun en face de ses responsabilités financières ou de réduire la quantité nette d'IVG pratiquées dans le pays?

L'ambigüité du projet est rendue encore plus opaque par un argumentaire utilitariste. A l'idée de ne pas payer pour une "non-maladie" on oppose que les IGV ne représentent que 0,03% des coûts annuels de la santé. A l'idée de diminuer le nombre global d'IVG en Suisse d'environ mille par an, on oppose la charge pour la société de familles déstructurées ou d'enfants laissés à l'abandon par des mères qui ne voulaient pas d'eux... Sans qu'on puisse présager ce qu'ils deviendront!

Si les promoteurs de l'initiative semblent avoir des motifs inavoués, leurs détracteurs ne sont pas en reste sur le plan de la mauvaise foi. Ainsi, l'IVG pourrait tout aussi bien être couverte par une assurance-complémentaire d'un prix modique. Il ne s'agit pas d'interdire l'IVG mais de faire en sorte que les mères qui suppriment leur enfant en assument aussi la responsabilité financière. Si cela augmentera sans doute la facture pour une poignée de familles imprévoyantes, peut-on réellement penser que des mères choisiront "l'économie" d'une IVG pour garder leur enfant à la place? L'argument d'avortements illégaux tombe lui aussi dès lors qu'on considère l'Autriche où depuis 40 ans celle qui a recours à un avortement doit payer de sa poche, sans que les offres illégales n'y fleurissent. De plus, l'initiative pourrait mettre un terme à certaines dérives, comme le fait qu'il soit possible aujourd'hui que des adolescentes de 16 ans ou moins subissent un avortement sans même que leurs parents ne soient mis au courant.

Il est impossible de connaître l'ensemble des comportements individuels et encore moins de prétendre définir l'intérêt de la société dans cette affaire. La question de l'avortement revient finalement à quelque chose de très personnel.

votation du 9 février 2013,avortementDe façon étonnante, les libéraux sont partagés sur ce vieux débat. Ils opposent le droit de propriété de la mère sur son propre corps à celui du fœtus sur sa propre vie. La méthode antique de détermination - l'enfant ne devenait un individu à part entière qu'au moment de la naissance - n'a plus de sens aujourd'hui où même de grands prématurés ont des chances de survie sans séquelles. On ne peut pas non plus extrapoler que le moindre amas de cellules soit un "humain" au sens plein et entier du terme. Pourtant, si on le laisse se développer, il le deviendra.

Si nombre de femmes déclarent que l'avortement est un traumatisme, celui qu'elles subissent (incluant un risque non nul de ne jamais plus pouvoir enfanter) reste négligeable par rapport à ce qui attend l'être avorté... Le "droit de chacun à disposer de son corps" est un argument que l'on peut retourner pour refuser la mise à mort d'un être humain à naître à un moment où il est innocent de façon indiscutable.

Si le libéralisme est la défense absolue du droit de propriété de chacun, dont le droit de propriété sur son propre corps, alors il n'y a aucune raison de choisir systématiquement celui de la mère contre celui de l'enfant à venir, celui du fort contre celui du faible!

Par un heureux hasard, la Suisse a répondu à ces questions ouvertes en plébiscitant le "régime des délais" en 2002. Dans les 12 premières semaines, l'interruption de grossesse revient à la femme concernée. Dès la 13e semaine, il faut un avis médical démontrant que l'IVG est nécessaire pour écarter le danger d'une atteinte grave à l'intégrité physique ou un état de détresse profonde de la femme enceinte. On peut donc considérer que la distinction entre un "amas de cellules humaines" et un "être humain en devenir" intervient à la douzième semaine, ce qui est à peu près la limite définie entre les périodes embryonnaires et fœtales. Le compromis est forcément discutable mais a le mérite d'exister.

Mais si les libéraux sont divisés sur la question de l'avortement, tous sont en revanche unanimes sur un fait: l'Etat n'a pas à forcer les gens à payer pour l'avortement d'autrui par le biais d'une cotisation obligatoire. C'est pourquoi je soutiens cette initiative, tout en sachant qu'elle sera certainement balayée!

08 décembre 2013

Afrique du Sud et vision du réel

La mort de Nelson Mandela donne l'occasion à tous les médias de livrer leur panégyrique au père fondateur de l'Afrique du Sud moderne - "arc-en-ciel" entend-t-on parfois - au mépris de la réalité du pays.

S'il est des mythes utiles à une unité nationale, et les Suisses en savent quelque chose avec Guillaume Tell, il n'est en revanche pas adéquat de noyer la réalité sous un déluge de bons sentiments et de propagande. La RTS nous a donné hier un aperçu de cette mauvaise façon de faire à travers deux reportages ; si le premier, lié à l'émotion soulevée par la disparition de Madiba, semble relever d'une information du public, le second cherche lourdement à faire passer un message:

La transition démocratique a été une réussite en matière politique mais le bilan économique est plus sombre... Quelques chiffres, plus de vingt ans après la fin de l'apartheid les blancs ont un revenu moyen six fois plus élevé que les noirs. Le chômage touche 40% des noirs et seulement 5% des blancs.


Le reportage s'appesantit sur les tristes conditions de vie de deux habitants des bidonvilles (pourtant tous deux employés, l'un comme serveur l'autre à la poste):

Ephraim Tladi: pour nous les noirs les conditions sont pires que jamais... ça ne s'améliore pas sauf pour quelques noirs au sommet et sauf pour la majorité des blancs qui ont tout ce qu'il leur faut.


La voix off de la journaliste égrène impitoyablement: "l'écart avec les blancs reste considérable" ou encore, "si noirs et blancs sont égaux en droit ils ne le sont pas sur le marché du travail, à compétence égale les salaires sont toujours plus élevés pour les blancs." On oublie fort opportunément que nombre de blancs sud-africains vivent dans la misère. De plus, même l'envieux Tladi admet que ce n'est pas la faute de l'apartheid:

C'est le gouvernement général qu'il faut condamner. Ça fait 19 ans qu'ils sont là, on ne peut plus dire "l'apartheid ceci" ou "l'apartheid cela", l'apartheid a été neutralisé.


La journaliste ne rappellera pas que les blancs ne sont que 9,2 % de la population totale. S'ils disparaissaient tous d'Afrique du Sud - admettons - et si tous les emplois qu'ils occupent étaient soudainement occupés par des noirs tout aussi performants qu'eux - admettons encore - le taux de chômage des noirs passerait juste de 40 à 39%.

Du reste, même la journaliste concède que la situation des noirs s'est grandement améliorée, les ménages noirs ayant vu leurs revenus augmenter de 170% en une dizaine d'années. Mais ils sont aussi victimes d'une natalité affolante. La moitié des 53 millions d'habitants n'a pas encore 25 ans. Comment un pays pourrait-il générer suffisamment de richesses pour amener la prospérité à une population qui double en une seule génération?

Alors oui, l'écart entre les noirs et les blancs reste considérable en Afrique du Sud, mais pas plus qu'entre des noirs sud-africains et des Danois ou des Japonais... Ou des Suisses. La comparaison a l'air absurde mais ne l'est pas car même au sein de l'Afrique du Sud les communautés ne se côtoient guère que dans un milieu strictement professionnel, comme si différentes nations vivaient dans le même espace géographique sans se mêler.

Selon une enquête publiée en décembre 2009, seuls environ 50% de Sud-africains estiment que les relations entre les différents groupes raciaux dans le pays sont meilleures que durant l'apartheid et 46% des Sud-africains affirment n'avoir jamais eu de rapport sociaux avec des personnes de race différente que ce soit dans leur propre maison ou chez des amis. Ainsi, les cérémonies privées (mariage, baptême ou obsèques) continuent de s'effectuer à l'intérieur d'un même groupe racial.

Clamer que les noirs gagnent moins que les autres à compétence égale est évidemment un mensonge, puisque si c'était vrai ce serait un avantage comparatif évident qui amènerait les employeurs à les recruter en priorité - même qualité et coûts salariaux moindres! Le fait est que "l'équivalence" n'est peut-être pas aussi flagrante que l'affirme la journaliste, pour d'évidentes questions culturelles. Pour le comprendre, il faut sortir du discours convenu tenu en ville (et dans les bidonvilles). L'histoire d'un couple de marcheurs traversant l'Afrique permet d'avoir un point de vue plus réaliste sur les relations raciales en Afrique du Sud post apartheid:

“Vous entrez dans des régions où il n’y a ni justice, ni police. Tout peut arriver. Il y a quelques années, trois types ont tué mon cousin d’une balle dans la tête sous mes yeux. On venait de les surprendre en train de violer sa fiancée… Beaucoup de fermes isolées se font attaquer : nous sommes des proies faciles. Depuis, j’ai toujours sur moi un petit Beretta.”

Ce fermier n’a pourtant rien d’un militant radical : “Nous avons été les premiers à crier de joie quand Vervoed a été assassiné au Parlement par un Grec [l’idéologue et inspirateur de l’apartheid, le régime de séparation des Noirs et des Blancs qui a eu cours jusqu’en 1992]… Vous imaginiez en Europe que nous étions tous racistes ? Même si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu l’être. Quand nous étions injustes et que nous nous comportions mal avec nos gens, nous nous réveillions avec la moitié de notre cheptel décapité… Pendant l’apartheid, nous nous occupions de nos employés, nous leur procurions des habits, nous les emmenions chez le médecin, nous nous occupions de leurs écoles, nous les logions, chaque année, nous les emmenions au bord de la mer. C’était très paternaliste, mais tout le monde était content. Pas de criminalité ou de problème de violence et de racisme, tout le monde vivait heureux sur la ferme. Aujourd’hui, ils n’ont plus rien… Est-ce que vous voudriez aller vous entasser dans ces horribles cases alignées hors des villes, ces nouveaux ghettos que le gouvernement leur construit sans leur donner le moindre espoir de travail ?… Quant à moi, je ne peux pas quitter cette ferme. Dès que je m’en vais, il y a un drame : on est cambriolé par les ouvriers des voisins, ils s’entretuent. La semaine dernière, nous sommes partis un vendredi soir pour un mariage à Grahamstown, et au retour, une de mes ouvrières avait défoncé le crâne de son mari avec une brique. C’est pas de l’idéologie, ça, c’est du réel ! Et qui a fait cinq heures de route pour le conduire à l’hôpital de Port Elizabeth ? Qui a payé l’opération ? Qu’est-ce que je vais raconter à mon assureur ? Qu’il est tombé du tracteur ? Si je ne fais pas ça, ils vont tous témoigner et dire que c’est moi qui ai donné le coup de brique. Qui va-t-on croire ?  Depuis, mon gars est en arrêt de travail, mais sa femme est quand même venue chercher son salaire. Je vous le dis, nous marchons sur des œufs ici, et qu’on ne vienne pas nous dire que nous sommes racistes, ce sont des grands mots des gens de la ville. Moi, j’ai été élevé avec ces gens, nourri au sein de ma nounou, j’ai appris le xhosa avant l’anglais, je fais davantage partie de leur famille que de celle des donneurs de leçons qui se gargarise d’antiracisme mais qui sont verts quand leur fille épouse un Noir.”


Abandonnés et méprisés quand ils ne sont pas simplement assassinés, les blancs se savent sans avenir dans l'Afrique du Sud "post-raciale". Selon Wikipedia, la démographie du pays prend une tournure inquiétante:

En octobre 2006, selon un rapport de la SAIRR (institut sud-africain des relations raciales), environ 900 000 blancs, soit 1/5 de la population blanche, ont quitté le pays depuis 1994. Ces départs massifs, surtout de jeunes Sud-Africains diplômés, ont été dénoncés par l'opposition qui a attaqué l'ANC sur ces trop nombreux départs. Basé sur une analyse des Enquêtes Statistiques des Ménages d’Afrique du Sud, l'auteur du rapport, Frans Cronjé, nota que les raisons principales de cette forte émigration blanche résultait du taux élevé de criminalité et de la politique de discrimination positive (affirmative action).


La population blanche résidente vieillit, ce qui signifie que les contribuables blancs contribuent de moins en moins à l’économie.

Depuis des décennies, les noirs dominent sans partage la vie politique du pays. L'excuse de l'apartheid est usée jusqu'à la corde, et même celle de la minorité blanche s'étiole. Il n'est pas politiquement correct d'affirmer que les blancs maintiennent à flot l'activité économique de l'Afrique du Sud, mais si les tendances démographiques se poursuivent, cette théorie sera bientôt mise à l'épreuve.

Que feront les Sud-Africains quand ils seront à court de boucs-émissaires?