02 octobre 2015

Les délires de l'Ofrou

Face au logiciel antipollution truqué de Volkswagen l'Office Fédéral des Routes (Ofrou) ne sait comment réagir. Un reportage de la RTS du 29 septembre résume fort bien ces atermoiements:

Le particulier propriétaire d'une voiture au moteur trafiqué par Volkswagen peut-il continuer à rouler avec en Suisse? Peut-il la revendre sur le marché de l'occasion? Le flottement s'installe ; les communiqués contradictoires se succèdent.

  • Vendredi 25 septembre, 19h00: "L'Office Fédéral des Routes prépare des mesures pour retirer l'autorisation [de circulation] des véhicules concernés, à titre de précaution (...) Cette mesure ne concerne pas les véhicules déjà en circulation."
  • Samedi 26 septembre, 14h41: "L'Office Fédéral des Routes supprime provisoirement l'autorisation [de circulation] des véhicules des marques Audi, Seat, Skoda, et Volkswagen des années 2009 à 2014, version Euro 5. (...) Les véhicules neufs comme d'occasion sont concernés."
  • Lundi 28 septembre, 19h38: "Les véhicules suisses d'occasion et tous les véhicules déjà immatriculés en Suisse (...) peuvent continuer de circuler ou être mis en vente sur le marché de l'occasion."

Guido Bielmann, porte-parole de l'Office Fédéral des Routes et visiblement mal à l'aise à l'antenne, tente une explication qui fleure bon la langue de bois:

Il y avait de la pression de partout alors l'Office Fédéral des Routes [a] pris la décision et maintenant on est sur le bon chemin. (...) C'était une évolution de la solution du problème alors maintenant on est dans un état correct...

 
Pour le grand public, ces hésitations bureaucratiques sont sans doute distrayantes, mais pour les propriétaires des véhicules concernés, elles ont été dramatiques. Quel week-end ont-ils du passer avec une voiture dont la valeur marchande a soudainement été réduite à zéro par décision administrative! De samedi à lundi, ils ne pouvaient plus ni rouler avec votre véhicule ni le revendre. Il ne leur restait plus guère qu'à louer une dépanneuse pour l'emmener à la casse...

Même aujourd'hui, les dégâts financiers restent très concrets. Le moindre acheteur sera méfiant et on le serait à moins. Acquérir un véhicule d'occasion Volkswagen Euro 5 représente un risque réel - non vis-à-vis de son éventuel niveau de pollution, mais à cause de décisions arbitraires que l'Ofrou peut sortir de sa poche du jour au lendemain.

Quelle mouche a piqué le département fédéral? L'explication d'une "pression venue de partout" ne tient pas une seconde. Aucun pays au monde n'est allé aussi loin que réclamer l'interdiction de circuler des véhicules incriminés. Sur ce dossier, la Suisse s'est au contraire fait remarquer dans plusieurs médias internationaux par l'extrémisme de son administration.

De même, sans minimiser les manipulations malhonnêtes de Volkswagen, la pollution engendrée par les véhicules trafiqués n'a rien d'abominable. Le trucage des tests antipollution a duré des années sans que personne ne se rende compte de quoi que ce soit. Lorsqu'un particulier suisse porte plainte hier contre la marque et que ses avocats lui suggèrent d'invoquer carrément l'homicide au nom de la "santé publique", le sommet de l'hystérie est définitivement atteint. On attendra avec impatience la démonstration expliquant de façon irréfutable que la pollution excessive sortie du pot d'échappement d'une Volkswagen aura tué quelqu'un...

Les réactions excessives sont monnaie courante, mais on attend une meilleure tenue des administrations publiques. Si l'Ofrou s'est fait remarquer de si piètre manière, c'est selon moi parce qu'il est bourré de fonctionnaires politiquement engagés. Travaillant habituellement contre la mobilité individuelle - pensons à son enthousiasme face à Via Sicura, un délire législatif où un délit de chauffard est plus grave qu’un homicide par négligence - ces gens-là ont vu l'opportunité de porter un coup terrible à des milliers de propriétaires de véhicule sous couvert de la meilleure excuse du moment, la lutte contre la pollution.

Depuis le sommet de leur tour d'ivoire, ils ont donc décrété que tous les véhicules Audi, Seat, Skoda, et Volkswagen des années 2009 à 2014 version Euro 5 devaient rester au garage, même si ces modèles roulaient normalement la veille, même si pas un seul de ces bureaucrates ne saurait distinguer un diesel trafiqué d'un diesel normal, même si les malheureux propriétaires de ces voitures ne sont pour rien dans ce qui leur arrive.

Et puis, avec le week-end, quelque chef haut placé a réfléchi un peu (peut-être Mme Leuthard?) et s'est rappelé que ces véhicules étaient nombreux en Suisse - 126'000 en tout. Donc autant de propriétaires. Autant de familles. Autant d'électeurs, en fait.

Et que nous étions à moins de trois semaines des élections fédérales.

Alors, le rétropédalage a eu lieu, accouchant d'une nouvelle directive tardive le lundi soir.

Je ne peux prouver cette hypothèse, bien sûr, mais elle me paraît plus plausible que toute autre explication entendue jusqu'à aujourd'hui. Beaucoup de conducteurs ont eu chaud: si le scandale avait éclaté à un autre moment, il n'est pas certain qu'ils auraient bénéficié de cet étonnant revirement des fonctionnaires de l'Ofrou. Nul ne sait non plus ce qu'ils choisiront de faire, finalement, une fois les échéances électorales derrière nous.

29 septembre 2015

Les libéraux face à l'immigration

Le libéralisme n'est pas une doctrine ; les libéraux sont divisés sur un certain nombre de sujets, comme la peine de mort ou de droit à l'avortement.

La crise des migrants vient d'ajouter l'immigration à cette liste. Il suffit de voir l'orage que traverse le site Contrepoints face à sa propre communauté ; suivant la ligne éditoriale choisie par les propriétaires du site, les articles pro-migrants s'enchaînent et se ressemblent, mais donnent lieu à de vastes empoignades dans les commentaires jusqu'à ce que ceux-ci soient modérés et fermés. Les avertissements pleuvent.
 
Il est triste de voir une publication "nivelant par le haut" tomber dans les travers habituellement reprochés à la presse mainstream - une prise de position venue d'en haut, ne tolérant les avis dissonants qu'au compte-goutte dans les commentaires. Sans compter que la partition jouée ressemble furieusement à celle des médias officiels pour lesquels l'immigration de masse est une "chance"...

Frontiere_hongroise.png
Frontière hongroise - un Syrien exprime son respectueux rejet des lois sur
l'immigration en lapidant copieusement des tiers
.

La crise des migrants n'en est évidemment qu'à ses débuts et plus le temps passe, plus le grand public a du mal à croire en la fable de migrants désespérés, en danger de mort et venus en Europe pour travailler. Ce n'est pas faute de matraquage.

Oublions un instant le pieux mensonge vendu au grand public depuis des mois pour nous attarder sur cette opinion fermement enracinée dans l'esprit de certains libéraux: pourquoi faudrait-il coûte que coûte accueillir en Europe tous les immigrants qui le souhaitent?

Analyse théorique

Au détour d'innombrables productions libérales sur ce thème, un article sort du lot: L'immigration dans une société libre, par Pascal Salin, sur le site de l'Institut Coppet. Ce texte volumineux n'est rien d'autre qu'un chapitre entier de son livre Libéralisme publié en 2000 aux éditions Odile Jacob, ressorti pour l'occasion. Quinze ans plus tard, le décalage avec la réalité n'en est que plus affligeant. Le livre n'a pas aussi bien vieilli que Le Camp des Saints de Jean Raspail. Face à une déferlante migratoire largement hors de contrôle, devant laquelle les pitoyables frontières extérieures de l'Espace Schengen ressemblent davantage à une passoire qu'aux murailles d'une forteresse, plaider pour l'immigration-richesse, pour encore moins de frontières et de contrôle de l'immigration, est une manœuvre pour le moins osée, dirons-nous pudiquement.

Reste que ce texte est une des rares tentatives de théorisation de l'immigration libre à laquelle se raccrochent bien des libéraux, dont la rédaction de Contrepoints. Pourtant, dès ma première lecture de l'ouvrage ce chapitre me semblait un des plus faibles du livre avec des failles déjà évidentes: M. Salin construit son raisonnement sur des bases erronées. Faisons un rapide inventaire à travers quelques extraits.

Comment pourrait-on défendre le libre-échange, c’est-à-dire la libre circulation des marchandises et s’opposer par la force au libre mouvement des hommes?


La première erreur est de considérer l'être humain comme une marchandise. Une marchandise n'est pas dotée d'un libre-arbitre, ne se reproduit pas, n'a pas de revendications ni de droits. Le comportement d'une marchandise inerte est prévisible dans une mesure incomparable avec celui d'un être humain vivant et doué de conscience.

Une marchandise est donc aux antipodes (et c'est heureux) d'un humain agissant de sa propre volonté pour se rendre où il le souhaite pour accomplir quelque dessein qu'il est le seul à connaître. Il ne s'agit pas de reprendre à son compte le vieux slogan gauchiste bien connu, mais de pointer du doigt l'erreur ontologique à la base du raisonnement. En présentant la libre-circulation des personnes comme une extension de celle des marchandises, tout le raisonnement part sur des bases fausses.

Alors qu'une marchandise ne peut franchir une frontière qu'à la faveur d'une transaction dans laquelle un acheteur et un vendeur trouvent leur compte, un migrant comme ceux que rencontre l'Europe aujourd'hui agit de son propre chef, sans correspondre à une transaction (hormis auprès des mafias de passeurs) ni à un besoin (hormis le sien). Or, il n'existe pas de liberté fondamentale de se déplacer ; ce droit serait d'ailleurs en opposition frontale avec le droit de propriété, qui est dans ses fondements même un droit d'exclure. Le seul domaine où pareille liberté puisse exister est paradoxalement dans un domaine public dont nombre de libéraux réfutent la validité.

Passons à l'erreur suivante, l'utilisation de l'utopie dans une démonstration:

Dans un système de propriété privée, les droits de chacun sont conditionnels: on entre dans la propriété d’autrui à condition d’en respecter les règles et de payer le prix éventuellement demandé. (...) L’utopie libertarienne constitue à cet égard un modèle de référence indispensable.

 
M. Salin, pas tombé de la dernière pluie, écrit noir sur blanc que l'utopie libertarienne n'est pas vraiment réalisable. Il y fait malgré tout appel pour "apporter à la réflexion les bornes utiles dont elle a besoin". Malheureusement, il emploie cette image bien au-delà d'une asymptote théorique, faisant de longues descriptions de la vie et de l'immigration comme il les imagine dans un régime d'utopie libertarienne.

Si l'utopie est un argument recevable dans une démonstration, alors on peut décréter avec la même validité que le communisme fonctionne pour peu que toute la population y "adhère vraiment". Beaucoup de communistes le plaident encore. Il existe suffisamment d'exemples (et de charniers...) dans le monde réel pour comprendre que cette façon de raisonner pose problème.

Quant à l'utopie libertarienne, il y a tant de façon de démontrer son absurdité que c'en est presque trop facile. Histoire de varier les plaisirs, voilà une réfutation élégante: elle est impossible parce que le libéralisme a une infinité de variations. Il n'y a pas de libéralisme unique dans lequel chaque libéral pourrait se reconnaître. Chacun d'entre eux aura donc sa vision toute personnelle de ce que pourrait être une utopie libertarienne, naturellement incompatible avec celle de son voisin persuadé d'être tout aussi libéral que lui. Laissez-en deux aborder le sujet ensemble et vous obtiendrez assez vite des gens fâchés - le cas s'est présenté plusieurs fois dans l'histoire.

La dernière erreur de M. Salin est de renoncer à définir les concepts de nation et d’État pour ensuite dénoncer leur amalgame:

[L'usage indistinct du terme État-nation] a un rôle bien précis. Il finit par induire l’idée non seulement qu’il y a assimilation entre l’État et la nation, mais même que la nation « appartient » à l’État, qui possède donc tout naturellement le droit de gérer le territoire national. À partir de là naît alors le mythe des biens publics, que nous dénonçons par ailleurs.


Si Pascal Salin s'essaye à définir la Nation il esquive celle de l'État ce qui lui donne une certaine latitude pour mieux la démolir ensuite. Eut-il décidé de se reposer sur une définition de ce dernier couramment admise même au sein des libéraux - le monopole de la violence légitime - et toutes ces confusions disparaîtraient d'elles-mêmes. Ne resterait plus qu'à dénoncer l'instrumentalisation de l'État au-delà de son rôle de base par les étatistes, au lieu de s'attaquer (vainement) à un concept inhérent à toute société humaine...

Non, la nation n'appartient pas à l’État, mais l’État y exerce sa loi, nuance. Une nuance fondamentale.

L’État, cet inconnu

La définition formelle de l’État est si importante que nous devons nous y attarder. Le "monopole de la violence légitime" est une expression puissante mais tellement synthétique qu'elle en est souvent mal comprise.

L'État est un concept, une facette de la vie sociale humaine, celle qui a trait aux règles encadrant l'usage de la violence - la "ritualisant", si on devait reprendre les termes propres aux sociétés primitives. Qu'il s'agisse d'une superpuissance, d'un chef de tribu esclavagiste, ou même des règles de vie que s'imposent Robinson Crusoé et Vendredi sur leur île, l’État est inhérent à tout groupe humain se pliant à un comportement social.

Un degré supérieur de sophistication de l'État fait apparaître des règles qui permettent de comprendre et de prévoir son action - la Loi.

L’État en tant que phénomène propre aux sociétés humaines n'est pas intrinsèquement bon ou mauvais ; en tous lieux et toutes époques, il l'est autant que le sont les règles qui le régissent et les hommes qui le dirigent.

De même, il existe une incompréhension répandue autour de la notion de "monopole de la violence", beaucoup imaginant alors une espèce de caste de surhommes légaux - des fonctionnaires de police par exemple - se livrant en toute impunité à diverses exactions contre une population réduite à l'impuissance. Ce cauchemar est une méprise. L’État peut parfaitement déléguer l'usage de la violence légitime à n'importe qui sur son territoire, comme il le fait d'ailleurs au travers des lois sur la légitime défense, ou sur l'armée de milice.

En réalité, le terme de "monopole de la violence" renvoie simplement à l'impossibilité pour deux systèmes légaux différents de coexister sur un même territoire. Si pareille situation survient, alors il arrivera forcément un moment où un acte sera jugé comme illégal par l'un mais pas par l'autre - l'usage en réponse de la "violence légitime" du premier sera alors perçue comme une agression par le second. D'où un inévitable conflit.

Pour résoudre ce problème trivial, les humains ont trouvé la solution depuis des temps immémoriaux: des frontières. Un pays représente donc davantage que la somme des propriétés privées qui le composent ; il les réunit toutes dans un système légal commun. Les frontières ne divisent pas le monde entre propriétés mais entre systèmes légaux. A l'intérieur de ses frontières, un État exerce le monopole de sa loi.

Répétons-le, il n'est pas question de porter un jugement de valeur sur un État en particulier ; il existe des régimes terribles et meurtriers, et d'autres passablement incompétents, endettés ou boursouflés bien au-delà de leurs fonctions premières pour se mêler de tout. Mais tous obéissent à la même définition: le monopole de la violence légitime sur le territoire qu'ils contrôlent.

L'immigration dans le monde réel

Les libéraux se distinguent par leur attitude non doctrinale et l'observation de la réalité pour élaborer leurs preuves, et leur capacité à élaborer des systèmes respectueux de la nature humaine. En théorie, tout au moins.

Une approche libérale de l'immigration devrait donc obéir à minima à un ensemble de critères de plausibilité: le pays qui l'adopte a des frontières avec d'autres pays, comprend sur son sol une population diversement éveillée à la cause de la liberté, et se voit confronté à une immigration toute aussi variée que le sont les immigrés eux-mêmes. Si un libéral n'admet même pas ces axiomes, passez votre chemin, sauf si vous vous sentez d'humeur à débattre dans les sphères éthérées de l'utopie.

L'existence d’États voisins implique une défense extérieure pour maintenir l'intégrité territoriale du "monopole de la violence légitime". L'existence d'une population disparate implique des moyens intérieurs de faire respecter l'ordre et d'empêcher l'émergence d'enclaves rebelles. Le plus souvent, on appelle ces deux systèmes armée et police respectivement, ce qui est un abus de langage car il enferme le raisonnement dans leurs incarnations actuelles alors que d'autres mécanismes sont possibles ; mais pour les besoins de cet article nous nous contenterons de cette simplification.

L'existence d'une population autochtone disparate implique que toute politique soit le résultat d'un compromis - par exemple les lois autorisant le passage de la frontière pour ajouter de nouveaux individus à ceux qui vivent déjà sur le territoire local. De même, l'existence d'une population allochtone disparate implique que tout candidat à l'immigration ne suscite pas un intérêt identique de la part du pays d'accueil. Il existera donc de nombreux individus tout à fait indésirables dont l'accès devrait être refusé.

Vous l'aurez compris, la seule politique à la fois réaliste et libérale de l'immigration se ramène donc à l'immigration choisie, assortie d'un vigilant contrôle des frontières. Ce n'est pas un hasard si certains pays parfois présentés comme des exemples par les libéraux, comme le Canada ou la Nouvelle-Zélande, pratiquent ce type d'immigration.

On peut discuter à l'infini de la validité des critères. C'est de bonne guerre et ceux-ci n'ont d'ailleurs pas vocation à être gravés dans le marbre. La population d'un pays ne saurait être unanime et comme je l'ai écrit plus haut, toute loi sur l'accès à un territoire ne peut être que le résultat d'un compromis. Mais pour qu'une politique migratoire ait le moindre sens, la seule immigration possible doit être l'immigration choisie, l'immigration illégale devant quant à elle être réduite à zéro. Cela s'inscrit parfaitement dans les fonctions régaliennes de l’État.

Le devoir d'urgence et autres faux-semblants

Il existe de nombreuses façons de mettre en place une immigration choisie - les critères administratifs n'étant que l'une d'entre elles. Parmi d'autres pistes, citons rapidement l'exclusion de tout programme social pendant x mois, obligeant le nouveau venu à ne compter que sur ses économies et son travail pour s'intégrer ou se voir renvoyé en cas d'échec ; ou des mécanismes de parrainage où un citoyen local se porterait caution sur ses propres biens du comportement et des frais engendrés par un nouvel arrivant.

Mais quels que soient les critères, ils n'ont de sens qu'assortis à une surveillance vigilante des frontières pour empêcher de force l'entrée de quiconque refuse de se plier aux règles locales sur l'immigration. Il ne sert à rien de bâtir des systèmes astucieux s'ils peuvent être contournés simplement en s'introduisant en douce.

L'idée que les frontières servent à quelque chose irrite parfois des libéraux, lesquels ignorent les aspects juridiques pour raisonner encore selon les réfutations des bons vieux mécanismes protectionnistes liés au transport de marchandises. Ils ont du mal à se mettre dans la tête que les hommes sont d'une variété différente et d'une diversité infinie, et peuvent donc représenter tout autant un atout incroyable qu'un danger mortel pour les sociétés qui les accueillent.

Refusant d'avoir le courage de trier, ils essayent alors de jeter le bébé avec l'eau du bain. Ils réfutent une politique migratoire "trop restrictive" (on aimerait savoir quel pays occidental la pratique !) et plaident pour une immigration la plus vaste possible, à l'aide de deux sophismes:

  • l'argument de "l'urgence vitale" ;
  • l'argument des "lois iniques".

Le premier de ces arguments, l'urgence vitale, largement employé dans la presse mainstream, justifie l'immigration illégale et massive en expliquant que les migrants sont face à une situation de vie ou de mort. Cette description ne correspond évidemment pas à la réalité, puisque des Syriens en fuite, pour prendre cet exemple, ne sont plus en danger de mort dès lors qu'ils ont quitté la Syrie. La démonstration a été présentée ici même. Lorsqu'il quittent la Turquie pour aller en Grèce, puis en Serbie, puis en Croatie, etc., à chaque fois ils franchissent des frontières sans être menacés de mort dans le pays qu'ils viennent de quitter.

On peut comprendre leur désir humain d'une vie plus agréable dans un pays de leur choix, et en discuter, mais on ne peut pas se présenter comme quelqu'un d'honnête en prétendant qu'à chaque étape de leur voyage ils sont toujours face à une situation de vie ou de mort. L'argument de l'urgence vitale, fallacieux, est utilisé comme prétexte pour contourner les lois sur l'immigration.

Le second argument, encore plus brutal, excuse les flux migratoires en décrétant que les lois sur l'immigration sont "iniques" et qu'à ce titre elles n'ont pas à être respectées. On s'étonne de trouver des libéraux prêts à défendre un sophisme digne du premier saccageur d'OGM venu. Suivant le même raisonnement, un cambrioleur pourrait s'introduire chez vous pour vous dérober vos biens en décrétant qu'il estime que les lois sur la propriété sont iniques et repartir avec l'argenterie en vous lançant "la propriété c'est le vol" de Proudhon. Pratique!

Évidemment, un libéral expliquera que les lois sur l'immigration sont vraiment iniques selon lui, à l'inverse des lois sur la propriété privée ou sur la liberté d'expression, et il sera peut-être plus convaincant que le faucheur d'OGM ou le cambrioleur usant de la même technique à leur profit. Mais si discuter d'une loi et du besoin de la réformer est tout à fait honorable, appeler à la violer ne l'est pas. Il est plus commode de plaider pour la désobéissance civile que de s'atteler à convaincre une majorité. En attendant une hypothétique réforme, la loi - imparfaite - s'applique toujours.

Peut-on choisir de n'appliquer que certaines lois? Bien entendu! Il y a même un nom pour cela - l'arbitraire. Il amène en général des sociétés beaucoup moins enviables que celles où règne un semblant d'égalité dans l'exercice de la loi ; des sociétés rongées par la corruption où la position sociale et la proximité avec le pouvoir valent mieux que toute l'innocence du monde.

Un libéral n'admettra probablement jamais qu'il plaide en faveur d'un monde corrompu et injuste, celui-ci étant aux antipodes du libéralisme où la responsabilité, la justice et l'équité sont des valeurs cardinales. Pourtant, en plaidant pour une application discrétionnaire des lois existantes, il pousse précisément la société dans cette direction.

L’État n'est pas (ou en tout cas ne devrait pas) être un menu dans lequel chacun pioche les lois qui lui plaisent en décrétant que les autres sont bonnes pour la poubelle. L'anarchie est au bout de ce chemin.

Conclusion

La vision de l'humanité est au cœur du débat. Pour les uns, elle n'est qu'enchantement et enrichissement, génie créatif, générosité et volonté de créer. Beaucoup de libéraux ont en eux cette vision positive et un brin naïve, apparentée à Rousseau et son mythe du Bon Sauvage. Pour d'autres, l'humain est avant tout un animal social facilement égoïste, hypocrite et dangereux, dont le comportement se recouvre d'un vernis de civilisation ; il suffit de peu pour que la nature profonde et malsaine ne s'éveille à nouveau. Face à ce danger la vigilance doit rester permanente et l'attitude, résolue.

L'immigration choisie selon des critères démocratiques et assortie d'un sévère contrôle des frontières n'est peut-être pas aussi enthousiasmante qu'un Imagine All the People de John Lennon, mais c'est la seule qui soit à la fois réaliste, praticable, et compatible avec une humanité où le respect de la vie et de la propriété d'autrui est loin d'être la norme. Il faudra beaucoup de temps pour que ce message de raison, de modération et de réalisme parvienne à faire son chemin dans l'esprit de nombre de libéraux.

Selon moi, tout pays qui considère l'immigration du seul point de vue de l'immigré, sans prendre en compte les désirs et les réserves de la population autochtone, se condamne. La crise migratoire qui se déroule sous nos yeux en Europe est un véritable laboratoire. Nous aurons à brève échéance l'occasion de découvrir quelles politiques permettent la survie d'un pays, et quelles sont celles qui mènent à l'effondrement, à la misère et à la guerre civile.

25 septembre 2015

Uli Maurer prend un tacle

Hormis un accessit assez ridicule, l'affaire anti-UDC de cette semaine concerne cette fois-ci Ueli Maurer - dans la rubrique football de 24Heures, ça ne s'invente pas - à la suite d'un voyage au Brésil.

Un voyage à 200'000 francs.

ueli maurer,élections du 18 octobre 2015,médias,manoeuvres politiquesCris, scandale, glapissements: pour se prendre au Brésil pendant la coupe du monde 2014 afin d'assister au match de la Nati contre l'Equateur (match que l'équipe nationale remporta 2-1) le Ministre du sport a fait le voyage dans un jet privé.

Le Blick, d'où vient l'information de première main, explique:

Ueli Maurer et ses deux accompagnants n'ont pas pris un vol de ligne habituel mais un jet privé, relate le journal, qui a pu voir un document de la Confédération présentant une facture de 202'100 francs rien que pour le vol. Le jet, un Falcon 7X, appartient à la famille Schindler - celle des fameux ascenseurs - qui le loue à des clients fortunés, équipage compris.


Et de poser l'inévitable question: "Pourquoi n'avoir pas pris un vol de ligne, qui aurait coûté 10 fois moins cher, même en première classe?" Contactés par le journal, les services d'Ueli Maurer et la Chancellerie fédérale expliquent que le seul jet approprié était à l'inspection à ce moment-là et qu'ils n'avaient pas eu de temps pour les démarches officielles.

Jet en panne, urgence, solution de rechange hors de prix: tout était en place pour un joli scandale et les invités obligatoires des médias se font plaisir. En bon centriste, Christophe Darbellay du PDC "salue le déplacement" d'un côté mais trouve son coût "totalement disproportionné" de l'autre. Christian Levrat, président du PS, a davantage le sens de la répartie: pour lui c'est carrément le billet de match "le plus cher de tous les temps" - une formule pieusement reprise par 20 minutes pour renommer son article. Et l'homme de gauche de prendre le temps de la réflexion:

"J'aurais attendu que l'on recherche une solution plus économique ou alors que l'on renonce à ce voyage."


Mamma mia! Un socialiste soucieux de la bonne utilisation des deniers publics! Muet devant l'affaire Carlos, silencieux le jour où le Parlement décide d'offrir des avocats gratuits aux migrants entrés illégalement sur notre sol, Christian Levrat découvre la bonne gestion! Espérons pour lui qu'il n'apprenne jamais l'existence de prix décernés aux pires gaspillages de l'administration, ni le site web carrément mis en place pour suivre les innombrables voyages douteux des fonctionnaires helvétiques!

Je salue évidemment cette soudaine prise de conscience, mais si je m'écoutais j'aurais l'impression que 200'000 francs ne deviennent un problème que lorsqu'ils concernent M. Maurer.

D'ailleurs, que diable M. Maurer est-il allé faire au Brésil dans un voyage si coûteux? Eh bien, il s'est trouvé embarqué à la suite d'un désistement, car l'hôte d'honneur du match Suisse-Equateur devait à l'origine être nul autre que le président annuel d'alors, Didier Burkhalter, qui eut un empêchement de dernière minute. Le Conseil fédéral aurait alors décidé d'envoyer le ministre des Sports à sa place. C'est donc bien à son corps défendant que M. Maurer serait parti pour un aller-retour au Brésil - le genre de voyage qu'il déteste.

L'information est écrite noir sur blanc dans les articles, bien entendu. Mais qui lit encore les articles lorsqu'on peut simplifier l'histoire avec de si belles manchettes? Seuls les titres resteront dans les esprits à plus long terme alors les médias s'en donnent à cœur-joie:

  • Le voyage à 200'000 francs d'Ueli Maurer au Brésil, dans le Matin du 24 septembre, identique dans 24 Heures et la Tribune de Genève ;
  • Maurer et le "billet le plus cher de tous les temps", dans le 20 minutes du même jour ;
  • Le voyage d'Ueli Maurer pour le Mondial au Brésil aurait coûté 200'000 francs, article sur le site de la RTS.

Et je vous épargne la presse alémanique. Y aurait-il eu pareil scandale si le voyageur avait été M. Burkhalter, comme prévu?

Obéissant à un Conseil Fédéral l'envoyant comme remplaçant à l'autre bout du monde, réduit au silence par la collégialité, M. Maurer fait donc l'objet d'un tir de barrage assez unanime... Plus d'un an après les faits, et à un mois des élections fédérales.

Cela ne peut être que l’œuvre du hasard. La glorieuse incertitude du sport, sans doute.

24 septembre 2015

De la grandeur du Conseil des Droits de l'Homme

Il y a deux jours de cela, vous n'aviez probablement jamais entendu parler d'Ali Mohammed al-Nimr. Le portrait du jeune Saoudien s'affiche désormais partout. Les médias font leur travail, mais un peu tard: cela fait un an déjà qu'il a été condamné à mort. Son dernier appel vient d'être rejeté. Il peut donc être exécuté à tout moment. Et pas de n'importe quelle façon:

Le condamné sera décapité. Son corps sera ensuite monté sur une croix et exposé publiquement jusqu'au pourrissement de ses chairs.


ali mohammed al-nimr,arabie saoudite,justice,onuEn réparation de quoi la justice d'un pays peut exiger cette débauche de barbarie? De quel crime inqualifiable Ali Mohammed al-Nimr s'est-il rendu coupable?

Il a manifesté.

Il aurait - le conditionnel est de rigueur - participé à une manifestation en 2012 dans la région de Qatif et, employant toujours le conditionnel, aurait lancé des projectiles en direction des policiers. Il est difficile de savoir avec exactitude de quoi il retourne malgré ses aveux complets, ceux-ci lui ayant été extorqués sous la torture.

Ali Mohammed al-Nimr était mineur au moment des faits. Il était encore mineur lorsqu'il fut torturé par les autorités du royaume pour lui faire avouer tout ce que ses geôliers voulaient entendre.

Dire qu'il suffit de contempler l'Arabie Saoudite pour se retrouver au Moyen-Âge serait une insulte vis-à-vis du Moyen-Âge. Il y a une explication derrière la sévérité de la sentence à l'encontre du jeune homme: il est le neveu d'un des plus fervents opposants au régime, le dignitaire religieux Nimr Baqer Al-Nimr. Comme ce dernier, Ali Mohammed est chiite, une minorité bien peu tolérée au pays du sunnisme absolu. Il s'agit donc de tuer le neveu pour frapper l'oncle. En Arabie Saoudite, on ne fait pas dans la dentelle.

Peut-être verrons-nous des manifestations spontanées de part le monde pour tenter de sauver la vie d'Ali Mohammed al-Nimr, mais je n'y crois pas trop ; d'expérience - et sans même effleurer l'à-propos du verdict dans cette affaire - les manifestants contre la peine de mort se font plutôt rares lorsque le pays désigné n'est pas les Etats-Unis. Les Saoudiens ont pourtant le sabre leste: depuis le début de l'année, le royaume a déjà exécuté 134 condamnés.

Tout au plus voyons-nous quelques manifestations de mauvaise humeur surgies de certains officiels des Nations unies, à Genève. Le timing choisi par la justice saoudienne est mauvais: le lundi, on nomine l'Arabie Saoudite à la tête d'un groupe stratégique du Conseil des droits de l’homme, et le jeudi de la même semaine, on décapite et on crucifie jusqu'au pourrissement des chairs. Quel agenda chargé!

Notez bien que depuis la première condamnation du jeune Ali Mohammed, les vaillants diplomates de nos instances internationales auraient pu se pencher davantage sur le royaume des Al Saoud. Ils savaient très bien ce qui s'y passait. Quelques-unes des 2'208 victimes de la peine de mort depuis 1985 - parmi lesquelles plus d'un millier d’étrangers, de mineurs et de handicapés mentaux - auraient pu amener une petite enquête. Même récemment nos bureaucrates ont des piqûres de rappel sur les droits de l'homme, comme les 10 ans de prison et les mille coups de fouet infligés à Raif Badawi, un abominable blogueur.

Ils n'ont rien fait.

Et ils ne feront rien.

C'est pour cela et nulle autre chose que le hasard de la date de la décision de justice saoudienne déplaît en haut lieu: une coïncidence de l'actualité met sous le feu des projecteurs l'inaction et la corruption si caractéristiques des organisations internationales. Voilà ce qui les dérange et rien d'autre - et certainement pas ce qu'il adviendra d'Ali Mohammed al-Nimr.

Alors, faites-vous bien à cette idée: l'Arabie Saoudite est membre de plein droit du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, comme 46 autres pays, comme le Pakistan qui prodiguait récemment encore ses bons conseils à la Suisse. Et non seulement un membre de plein droit mais un membre respecté, puisque désormais à la présidence du comité qui nomme ses experts. Trois fois rien en somme!

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On avait dit "Droits de l'Homme", alors pour le reste on verra plus tard.

Il paraît qu'il y a encore des gens pour avoir la foi dans les nids de vipères que sont les institutions internationales. On en trouve de grands fans jusque dans le gouvernement helvétique. Ils pensent que ces bureaucraties supranationales sont l'avenir de l'humanité. Suivant ce qui leur tient lieu de logique, leur suggestion la plus appropriée pour sauver Ali Mohammed al-Nimr aujourd'hui serait probablement... De convoquer le Conseil des droits de l'homme.

21 septembre 2015

Grèce: une élection pour rien

Largement disparue des écrans radars face à une actualité concentrée sur les problèmes migratoires, la Grèce n'en continue pas moins d'exister - et votait ce week-end pour renouveler son Parlement après la convocation de nouvelles élections par son Premier Ministre Alexis Tsipras.

Pour comprendre le sens de ce scrutin, il faut le remettre dans son contexte du mois de juillet: malgré le succès de son référendum anti-austérité remporté haut la main, mis au pied du mur face à une expulsion de la zone euro, Alexis Tsipras avait finalement accepté absolument toutes les conditions articulées par la Troïka.

Cédant sur l'ensemble de son programme, il amena à la Grèce des contraintes bien pires que celles qu'il avait demandé aux citoyens grecs de repousser par référendum en premier lieu. L'effondrement des positions de M. Tsipras face aux revendications européennes et le déni démocratique du référendum amenèrent une frange importante des députés de Syriza à entrer en rébellion ouverte contre leur Premier Ministre. Cela n'empêcha certes pas les réformes réclamées par la Troïka de commencer à être votées (l'opposition pro-européenne suppléant les rebelles du bloc gouvernemental pour constituer une nouvelle majorité) mais posait la question de la continuité du gouvernement Tsipras sur le long terme.

Plutôt que d'attendre une motion de censure qui finirait immanquablement par passer, Alexis Tsipras choisit donc la voie des urnes pour réaffirmer (ou non) sa majorité.

L'homme a brillamment remporté son pari:

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Les scores des élections grecques et la progression des partis politiques depuis janvier
(cliquez pour agrandir)

La victoire d'Alexis Tsipras laisse malgré tout un goût amer chez les Grecs, qui n'ont guère manifesté de joie à l'issue d'un scrutin finalement dénué de surprise. Parmi les autres aspects du vote, la progression régulière d'Aube Dorée, désormais troisième force politique du pays, et un taux d'abstention de 43.45% alors que le vote est sensé être obligatoire. Les Grecs - et en particulier les jeunes - semblent renoncer à l'idée d'un changement par les urnes ; au vu du résultat il est difficile de penser autrement.

Les nombreux citoyens grecs déçus par le spectaculaire revirements du politicien avaient deux choix pour le sanctionner. Premier choix, soutenir les dissidents de Syriza, qui préféraient respecter le référendum de juillet quitte à sortir la Grèce de la zone euro. Las! Leur nouveau parti, Unité Populaire (LAE ci-dessus) ne parvient même pas à dépasser le quorum des 3% pour entrer au Parlement.

Tant qu'à se soumettre à la Troïka, le second choix revenait quant à lui à opter pour n'importe quel autre parti pro-européen aux ordres de Bruxelles que compte le pays, Syriza ne se distinguant plus guère de ce groupe depuis juillet. Las encore! Le poulain le plus probable, Nouvelle Démocratie, ne gagne qu'un maigre 0.3% des suffrages depuis les élections du début de l'année.

En fin de compte, les électeurs grecs ayant choisi de se déplacer ont montré qu'ils préféraient l'inconstant Tsipras et ses manœuvres indéchiffrables à toute autre alternative. Mieux vaut un diable qu'on connaît...

La démocratie grecque en sort malgré tout affaiblie. En déroulant le tapis rouge à un élu qui les a ouvertement bernés, les Grecs ont montré qu'on pouvait se jouer de leur opinion et revenir deux mois plus tard aux affaires par la grande porte. Comment être encore pris au sérieux par les politiciens après cela?

18 septembre 2015

Tamedia mobilise (certains) des électeurs

Avec les élections fédérales du 18 octobre en point de mire, l'éditeur de presse Tamedia s'est lancé dans une campagne globale visant à augmenter la participation des citoyens dans les urnes. Dans un bel exemple de circularité, d'autres médias s'en font l'écho:

Les rédactions ont anticipé et imaginé les gros titres qui pourraient prendre place en Une des journaux le 18 septembre 2018, trois ans après les élections fédérales. Elles ont mis en avant les dossiers politiques que pourraient traiter les membres nouvellement élus au Conseil National et au Conseil des Etats. Les rédactions du plus grand groupe de médias suisse ont opté pour des thématiques aussi bien nationales que régionales, telles que l'acquisition d'avions de chasse, une autoroute à huit voies entre Lausanne et Genève, un Conseiller fédéral tessinois intégré d'office au gouvernement ou une caserne réaffectée à Berne.


Rien de bien méchant semble-t-il. Le problème devient plus apparent lorsqu'on a un aperçu des différentes thématiques choisies, qui semblent conçues en particulier pour mobiliser l'électorat de gauche.

Attardons-nous sur la plus importante de ces fausses couvertures, celle du quotidien gratuit 20 minutes, qui est la publication avec le plus fort tirage. Tous les Suisses - romands, alémaniques et tessinois - ont donc pu découvrir ce matin la même fausse couverture du 18 septembre 2018, chacun dans sa propre langue:

20min_18sept2018.jpg
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Voyons voir quels sont les thèmes abordés:

  • "Oui à l'achat de 30 avions de combat": la photo de la une ramène inévitablement au référendum contre le Gripen de mai 2014 qui opposa dans un fort clivage la gauche au reste de l'échiquier politique, et qui se traduit par une victoire de la première. L'idée que les avions de combat reviennent en douce par voie parlementaire provoquera une irritation certaine auprès de ceux qui ont lutté contre l'acquisition de ces appareils. Le message en filigrane est limpide: pour éviter que le futur Parlement achète des avions de combat, votez à gauche.
  • "Le cannabis en vente libre dans tout le pays": ici encore nous avons une revendication de longue date de la gauche, la dépénalisation des stupéfiants. A nouveau, l'appel du pied à l'électorat pro-cannabis ne fait pas dans la subtilité: si vous voulez pouvoir un jour profiter du cannabis en toute liberté, votez à gauche.
  • "Prime maladie réduite pour les végétariens": un dernier sucre adressé cette fois-ci à l'attention du public écologiste. Oui, avec un Parlement suffisamment à gauche, prenons-nous à rêver d'une assurance-maladie moins chère pour le culte de Gaïa! La solidarité entre les assurés, fondement de l'assurance-maladie obligatoire martelé par la gauche, passe pour l'occasion à la trappe...

Il serait trop long d'analyser toutes les fausses Unes de ce mardi 18 septembre 2018, mais qu'il s'agisse de thèmes inspirant la gauche (l'arrêt des centrales nucléaires) ou de sujets repoussoirs de la droite (une autoroute huit pistes entre Lausanne et Genève!) l'ambiance générale de ces Unes ne fait guère de doute: avec un Parlement plus à gauche, tout irait drôlement mieux.

Quand Pietro Supino, éditeur de Tamedia, affirme que "nos médias permettent à leurs lectrices et lecteurs de se forger leur propre opinion", il ne pensait pas forcément à l'opinion des lectrices et lecteurs sur l'entreprise Tamedia elle-même.

La campagne a été conçue et réalisée par l'agence zurichoise Rod Kommunikation dont le panel de référence fait une bonne part à l'Etat et ses diverses régies publiques ou semi-publiques (Mobility, Love Life, CFF...). On imagine mal un publicitaire mordant la main qui le nourrit, ces gens-là ont aussi le sens des réalités! Toutefois, comme la rédaction de chaque quotidien a aussi été impliquée dans la composition de sa fausse Une, il est difficile de pointer les responsabilités avec exactitude.

Mais la communication suscite un certain malaise. Pourquoi avoir choisi 2018? Pourquoi pas 2015 ou 2016 déjà? L'actualité récente ne donne-t-elle pas assez de sujets cruciaux pour la Suisse, qu'il s'agisse de la répartition des sièges au Conseil Fédéral, de la gestion de la vague migratoire ou des relations entre la Suisse et l'Union Européenne?

Bienheureux le pays qui devra décider en 2018 de modeler les primes d'assurance-maladie obligatoire selon le régime alimentaire! Si la vie nous porte jusque-là, je parie que les sujets traités alors seront tout autres, et bien plus cruciaux pour le destin de la Suisse.

Les chemins pris par cette campagne sont tortueux mais j'en partage malgré tout les conclusions: il est important que nous, Suissesses et Suisses, fassions usage de nos droits et que nous votions.

La divergence tient dans les bulletins que nous mettrons dans les urnes.