14 juin 2013

Il veut une église pauvre, il l'aura

Sacré pape François! Depuis son élection, Jorge Mario Bergoglio bénéficie d'un capital de sympathie intact, succédant au timide Benoît XVI et multipliant les déclarations improvisées avec le plus grand naturel. Dernière saillie en date, adressée à un parterre de journalistes: "je voudrais une Eglise pauvre, pour les pauvres".

religion,pape françois,catholicismePareille musique plaît. Les médias adorent relayer les appels à une vie plus simple lancés depuis le fond du palais de tel ou tel milliardaire, vedette ou homme d'Etat ; c'est presque un passage obligé pour les membres de l'élite. L'hypocrisie est si répandue qu'elle en est devenue banale. Mais sortis de la bouche d'un pape, les mots prennent une autre dimension.

On ne devine que trop bien la lassitude du saint père face aux ors du Palais Saint-Pierre. Pour un homme habitué à un mode de vie frugal à Buenos Aires, cela n'a rien de surprenant. Il y a malgré tout une différence énorme entre le rejet du confort de son poste et l'appauvrissement systématique et généralisé de l'Église.

La charge soudaine du pape contre la richesse n'a rien d'un événement isolé ; quelques jours plus tard, il récidive dans son homélie en expliquant que "Saint Pierre n'avait pas de compte en banque":

"Saint Pierre n'avait pas de compte en banque", a déclaré mardi le pape François, dans un plaidoyer pour une Église pauvre qui n'agisse pas en "entrepreneur", à l'occasion de la messe quotidienne dans la résidence Sainte-Marthe au Vatican. "Quand nous voulons faire une Église riche, l'Église vieillit, n'a pas de vie." La pauvreté qui doit caractériser l'Église "nous sauve du risque de devenir des organisateurs, des entrepreneurs".


Les entrepreneurs, quelle horreur!

L'attitude affichée par le pape François est étonnante de la part d'un homme de foi qui aurait prétendument rejeté la fameuse "théorie de la libération", soit l'imprégnation du christianisme par l'idéologie marxiste. Il semble que le prélat ne soit pas sorti totalement indemne de cette subversion sud-américaine ; à moins que son attitude ne trouve ses sources dans un héritage franciscain où dénuement et pauvreté sont des vertus cardinales.

Dans la Curie, on temporise. "[Les paroles du pape] ne doivent donc pas être interprétées comme une injonction aux institutions de l'Église à fermer leurs comptes en banque ou à ne pas poursuivre leurs nombreuses oeuvres coûteuses en matière de santé, d'éducation, de secours aux pauvres à travers le monde", explique-t-on.

Il n'empêche. La pauvreté est tellement au coeur du projet du pape François qu'il s'est choisi son nouveau nom en rapport avec Saint-François d'Assise, le "saint des pauvres", mais aussi le descendant d'une riche famille marchande finalement déshérité à cause de ses excentricités. Quant à savoir si c'est une métaphore de la trajectoire du nouveau souverain pontife...

Jésus n'avait rien contre la richesse, mais rejetait la cupidité, ce qui n'est pas la même chose. Les premiers chrétiens - tout comme Saint-François d'Assise - vécurent largement de l'aumône ; comment auraient-ils pu détester les riches, alors que la générosité de ces derniers était souvent leur seule ressource?

La méfiance affichée par le pape à l'égard des entrepreneurs a quelque chose d'étonnant. Ces derniers vivent en proposant de nouveaux produits et services à des clients qui n'ont nulle obligation de les accepter, sauf à accroître leur satisfaction. Les entrepreneurs ne peuvent donc exister qu'en contribuant au bien-être général. Saint-Pierre n'avait peut-être pas de compte en banque, mais il n'avait pas non plus accès à l'hygiène dentaire, à l'ampoule avec interrupteur ni aux voyages en avion - autant de trouvailles qui ne furent ni de son fait ni de celui de son église, mais bien d'individus inventifs à travers les siècles. Eussent-elles existé à son époque, les aurait-il reniées?

Les pauvres dont les catholiques s'occupent seront-ils séduits par une église elle-même pauvre? S'inspireront-ils du modèle? Ce n'est pas certain. En sublimant la pauvreté, le pape fait aussi l'apologie de la soumission et de l'inaction. La pauvreté est une situation dont on ne peut s'extraire que par la volonté ; n'en déplaise au pape François, une église riche, généreuse et incitant ses ouailles à s'élever est peut-être préférable à une église pauvre n'ayant rien de mieux à partager qu'une pénurie larmoyante.

Par chance nous serons rapidement fixés sur l'ambiguité du message, car la pauvreté est un objectif extrêmement facile à atteindre. L'humanité se bat depuis qu'elle existe pour sortir de la misère et n'y arrive que modestement depuis un siècle. Parcourir le chemin inverse ne devrait pas prendre trop de temps.

10 juin 2013

Un lundi sans surprise

Suisse rouge ou Suisse verte? Ce matin, c'est un portrait monochrome du pays dont fait état la presse. Pour une fois, les éditorialistes ont passé un dimanche après-midi tranquille, sans devoir se creuser la cervelle au dernier moment pour expliquer l'étrange comportement des citoyens helvétiques.

Il faut dire que les sondages étaient si nets que la surprise semblait exclue.

votation du 9 juin 2013
L'élection du Conseil Fédéral par le peuple, sèchement rejetée.

L'élection du Conseil Fédéral par le peuple - sur laquelle j'ai pris position ici - est lourdement rejetée. Les contempteurs de l'UDC y voient la marque d'un échec du parti, d'autres au contraire une approbation de la politique actuelle. S'il est indéniable que l'UDC a perdu, la défaite est relativement peu conséquente, l'UDC s'étant elle-même fort peu engagée sur le sujet.

L'initiative était intéressante parce qu'elle aurait amené la touche finale à la démocratie helvétique. J'ai trop foi dans l'intelligence politique de mes concitoyens pour imaginer une seule seconde qu'ils seraient dans leur majorité tombé pour ces arguments absurdes à base de "campagne électorale permanente", de "quête de l'homme providentiel" ou "d'élection au plus offrant" ; les élections d'exécutif dans tous les Conseils d'Etat cantonaux suffisent à prouver le contraire, plutôt vingt-six fois qu'une. Mais l'initiative était mal née, conçue comme réponse face aux manoeuvres du Parlement, non comme une évolution des droits démocratiques ; l'eau a aussi coulé sous les ponts depuis la crise qui lui donna naissance.

Le peuple suisse a aussi pu préférer la stabilité à l'aventure insitutionnelle. Malheureusement, ce mode de pensée trouve ses limites. Si hier on défendait le statu-quo parce que tout allait bien et qu'il n'y avait pas de raison de remettre les choses à plat, aujourd'hui c'est parce qu'au nom de la crise le besoin de stabilité est absolu. Toujours des excuses pour ne rien faire, et en fin de compte rien ne change jamais.

La réforme des institutions n'est pas une fin en soi, mais prétendre que le Conseil Fédéral actuel est parfait tant dans sa composition politique que personnelle est difficilement défendable. Sur le plan de la criminalité, de la fiscalité, des attaques contre la prospérité helvétique, nous n'en sommes qu'au début ; il n'est pas certain que le Conseil Fédéral actuel ait la carrure suffisante pour mener la barque dans la tempête. A dire vrai, c'est une certitude.

 

votation du 9 juin 2013
La révision sur l'asile, plébiscitée.

L'approbation du "durcissement" de la loi sur l'asile était lui aussi attendu ; une fois encore, le Parlement donna un tour de vis législatif pour résoudre un faux problème sans fâcher personne. Faux problème? En effet! Selon les Accords de Dublin, les demandeurs d'asile devraient poser leur demande dans le premier pays sûr traversé, soit n'importe quel pays voisin de la Suisse pour qui s'y rend par voie terrestre. Il ne devrait donc y avoir aucun requérant d'asile en Suisse, sauf peut-être la poignée de ceux qui atterrissent à Kloten ou à l'aéroport de Genève sans mentir sur leur pays d'origine réel.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d'autres, on navigue donc en pleine novlangue. Plutôt que de reconnaître les criminels en goguette et les immigrants économiques pour ce qu'ils sont, on préfère durcir les conditions d'accueil de tous les requérants, les 1% de vrais comme les 99% de faux. On n'érige pas en principe la souveraineté du pays d'accueil. On ne met pas en place de véritables mécanismes d'intégration sur la base du parrainage et de l'accueil individuel, qui mettraient une bonne fois pour toute les partisans de l'asile à tout crin face à leur responsabilité ; à la place, on érige de nouvelles structures de moins en moins discernables d'une prison, où les nouveaux venus s'entasseront en se demandant de quelle façon ils pourront se livrer à des trafics illicites pour rembourser les dettes que leurs familles ont contractées auprès des passeurs.

Enfin, on met aussi un terme à la possibilité de demander l'accueil des réfugiés depuis une ambassade, alors que cette précieuse spécificité suisse avait tout son intérêt pour des personnalités sensibles et permettait de collecter l'identité réelle des demandeurs, in situ, avec empreintes génétiques à la clef.

Il est clair que le changement des lois sur l'asile rendra le pays moins attractif - l'est-il seulement encore pour les vrais réfugiés? - mais au prix d'une confusion bien regrettable entre vrais et faux demandeurs d'asile. Quant à l'accélération des procédures tant attendue, il faudra encore patienter.

Mais la plus mauvaise nouvelle de ce dimanche n'est pas dans un résultat sans surprise, mais bien dans la participation atteignant à peine 39%. Pour la conjonction de deux objets fédéraux - l'un correspondant à une demande démocratique lancinante depuis plus d'un siècle, l'autre à une des préoccupations majeures des Suisses aujourd'hui - c'est très faible, et très inquiétant.

06 juin 2013

Le diktat américain sera accepté

La salve de réactions négatives venue du peuple n'a pas suffit à faire trembler les élus à Berne - ils ont bien plus peur de déplaire aux managers des banques qu'à leur électeurs. Aussi, je peux déjà annoncer que le diktat américain sera accepté. La Suisse légifèrera en fonction de la volonté de l'Oncle Sam, lâchant clients, employés de banque, réputation et souveraineté dans l'aventure. Et le peuple n'aura même pas son mot à dire.

La session parlementaire venant de commencer, comment puis-je déjà dévoiler sa conclusion?

L'analyse paraît d'autant plus aberrante que le National vient apparemment d'infliger - aux dires des médias - une cinglante réponse au gouvernement et à la Conseillère Fédérale en charge du dossier, Evelyne Widmer-Schlumpf, en renvoyant le paquet en commission en début de semaine.

Hélas, il faut savoir lire entre les lignes.

La loi d'exception proposée au Parlement doit subir un examen accéléré pour être mise en application au premier juillet, selon la volonté américaine. Le Conseil Fédéral - dont on se demande qui il sert - met les bouchées doubles pour tenir le délai. Les Etat-Unis eux-mêmes ont refusé de dévoiler les détails du programme de collaboration qu'ils souhaitent proposer aux banques pour leur épargner des poursuites pénales ; on sait juste qu'il contreviendra lourdement au droit suisse en vigueur en termes de protection de la sphère privée et de secret bancaire, et sera assorti de fortes amendes.

nationalrat.jpgLe législatif helvétique est donc invité à ouvrir une "fenêtre" d'un an pendant laquelle les banques pourront fouler aux pieds la législation suisse pour se dépêtrer de leurs démêlés judiciaires outre-atlantique, sans garantie d'y mettre un point final d'ailleurs.

Il faut bien comprendre que l'exact détail de l'accord proposé aux banques concerne finalement assez peu les parlementaires. Il est à destination des banques elles-mêmes, qui peuvent l'accepter ou le refuser. Mais les élus helvètes ont d'autres motifs de rejet - l'un d'eux, et non le moindre, étant la procédure cavalière entamée par les Etats-Unis pour tordre le bras à la démocratie helvétique. L'administration américaine impose son agenda avec des délais sonnant comme autant d'ultimatums. Elle refuse les voies de coopération administrative et judiciaire signées entre les deux pays. Elle demande au pouvoir législatif suisse de mettre entre parenthèses ses propres lois pendant un an, afin que les établissements bancaire qu'elle a dans le collimateur puissent impunément les violer.

Et tout ce beau monde politique s'apprête à dire oui.

Lundi, le Conseil des Etats a accepté l'entrée en matière, inscrivant l'examen de la loi d'urgence à l'ordre du jour. Je ne m'attends à aucune résistance sérieuse de ce côté-là.

Mercredi, le Conseil National a lui aussi statué sur l'inscription de l'objet à son ordre du jour sous forme de loi d'urgence. Deux motions d'ordre se sont affrontées, une de l'UDC et une du PS. Elle n'avaient rien à voir entre elles et l'examen des arguments soulevés de part et d'autre est révélateur de la façon dont cet épisode se conclura.

La motion UDC demandait à ce que l'objet soit rayé de l'ordre du jour. En d'autres termes, l'UDC refusait le caractère urgent de la loi pour que le projet législatif suive son cours normal. Ce point est absolument crucial pour comprendre le dossier, parce qu'une loi urgente ne peut pas être combattue par référendum populaire. La proposition de l'UDC fut rejetée par 64 voix contre 57 et un nombre impressionnant d'abstentions.

En exprimant l'avis selon lequel le projet de loi ne devrait en aucun cas perdre son caractère d'urgence et donc risquer un éventuel passage devant le peuple - dont on ne devine que trop bien le sentiment - la grande majorité du Parlement a indiqué d'une nette façon ses opinions profondes. Un petit tiers (UDC et quelques voix éparses) refuse le diktat, un gros tiers (PLR et centre-gauche) l'approuve en l'état, et un gros tiers (la gauche) a décidé de l'accepter en affichant une réticence de façade.

La partie s'est jouée à ce moment. Le reste n'est plus que péripéties.

La motion PS finalement acceptée demanda par exemple que le projet repasse en commission pour l'obtention "d'éléments supplémentaires" ; pas, surtout pas, que la loi perde son caractère urgent. Cette motion correspond donc parfaitement aux manoeuvres destinées à faire spectacle sans rien changer au fond. L'approbation de la motion socialiste ne remet même pas en question le délai du premier juillet imposé par les autorités américaines, c'est dire.

De même, on apprend aujourd'hui que la commission de l'économie du Conseil des Etats a fait passer un sale quart d'heure à la Conseillère Fédérale et était "à deux doigts" de faire capoter l'ensemble ; une session plus tard, Evelyne Widmer-Schlumpf sortit de la réunion en affichant sa satisfaction et l'obtention d'une majorité.

Qu'ont donc obtenu les élus ce jeudi après-midi? La promesse d'informations "ultra-confidentielles" sur les modalités de coopération entre les banques et la justice américaine. En un mot: rien, mais un rien assorti d'une mise dans la confidence flatteuse pour nos Conseillers aux Etats, une simple caresse dans le sens du poil. Bénéfice supplémentaire, un élu refusant le projet "parce qu'il ne connaît pas assez le texte" mais le lisant en échange de la promesse expresse de garder le silence se verra ainsi promptement muselé!

Un tiers du Conseil National a affiché sa réticent à la loi urgente pour de simples raisons de transparence, sans refuser cette procédure impérialiste par principe. Il suffira donc au Conseil Fédéral d'acheter la complicité de ces Conseillers Nationaux en prétendant céder à leur curiosité. La seule carte qu'Evelyne Widmer-Schlumpf puisse jouer suffira amplement.

La colère populaire se fait entendre mais ne porte visiblement pas jusqu'à Berne. Rétrospectivement, les élus du Parlement ont bien raison de ne pas prendre l'indignation du souverain trop au sérieux: elle est sans conséquence. Preuve en sera donnée dimanche lorsque les citoyens helvétiques cocus et contents rejetteront l'élection du Conseil Fédéral par le peuple, marquant ainsi leur confiance renouvelée dans ces institutions qui défendent si bien le pays...

Mise à jour (12 juin): La Lex USA a passé la rampe du Conseil des Etats haut la main, comme je l'avais hélas prévu. Ce lien du Matin permet de voir quelques arguments échangés durant les débats, mais malgré le ton des uns et des autres c'est à une majorité très nette (24 voix contre 15 et 2 abstentions) que les Sénateurs menés par le PDC ont suivi le gouvenement. Que les Suisses s'en rappellent pour une fois...

Mise à jour (19 juin): La Lex USA a été sèchement rejetée au Conseil National. Certains (M. Darbellay pour ne pas le nommer) vont jusqu'à déclarer que le projet est "mort" ; la conclusion est précipitée à ce stade. Nous ne sommes qu'au début du processus législatif et cette bataille n'est pas la dernière. Pire, ce genre de posture ne pourrait bien être qu'un moyen comme un autre de faire pression, notamment sur le PLR.

Malgré toutes les concessions d'Evelyne Widmer-Schlumpft pour s'attirer les bonnes grâces des socialistes, ceux-ci ont fait capoter le texte ; sont-ils définitivement contre ou cherchent-ils seulement à faire encore monter les enchères? Nous ne le saurons que lorsque le texte aura été rejeté ou approuvé pour de bon.

Mise à jour (20 juin): La Lex USA est morte. Bien que le Conseil des Etats l'ai approuvée une seconde fois, le 2e refus du National hier en fin d'après-midi suffit à l'enterrer. Apparemment, ils ont pris les cadeaux de la Conseillère Fédérale mais sans lui donner leurs votes en échange.

Repensant au titre de ce billet, je n'ai jamais été aussi content de me tromper!

31 mai 2013

Contribuable, donc coupable

Semaine chargée pour Evelyne Widmer-Schlumpf. Le surlendemain de l'annonce du sabordage du secteur bancaire helvétique, sacrifice rédemptoire au fisc américain, la ministre des finances s'attaque au lien sensible entre le citoyen et l'Etat par le biais d'une révision de la loi fiscale pénale. Une réforme qui aura clairement pour effet de criminaliser les contribuables.

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En apparence, il ne s'agit que d'un ajustement mineur - la simple conséquence de l'adaptation aux standards de l’OCDE sur l’assistance administrative adoptée en 2009 et ayant entraîné l'abandon du secret bancaire pour les contribuables étrangers. Le Conseil Fédéral avance une sorte d'équité devant la loi, les services fiscaux de pays tiers disposant désormais de davantage de capacités d'investigation sur les comptes suisses que les propres services fiscaux des cantons (donnant au passage un aperçu du niveau d'abandon de souveraineté consenti ces dernières années).

En pratique, le droit pénal fiscal est entièrement revu. La soustraction fiscale portant sur des éléments imposables de plus de 600'000 CHF sera un crime punissable de cinq ans de prison. Toute infraction fiscale, aussi petite soit-elle, pourra entraîner la levée du secret bancaire.

Bien sûr, la révision est assortie de promesses: par exemple, les autorités jurent la main sur le coeur que la levée du secret bancaire ne sera demandée que pour les cas "graves", formulation dont la définition est laissée à l'appréciation de chacun. On annonce également que toute levée devra recevoir l’aval préalable du chef de l’administration fiscale locale, sans qu'on puisse comprendre en quoi pareille autorisation constituerait le moindre garde-fou.

En réalité, c'est une révolution, comme Alain Rebetez en fait l'analyse sur les ondes de la RTS:

Cette fameuse distinction entre la fraude et l'évasion fiscale - qui peut sembler quelque chose de très jésuitique, de juridique... - je crois même qu'on touche là à l'ADN du citoyen suisse. D'abord, c'est quand même une manière de tenir l'Etat à distance respectueuse. Et puis c'est une marque formidable de confiance envers le citoyen, envers sa vertu: inutile d'armer excessivement le fisc contre lui, puisqu'il est honnête! C'est un peu comme ces caissettes de journaux en libre accès qu'on trouve dans nos rues et qui étonnent tellement les visiteurs étrangers...

Ce secret bancaire là, il est quand même très différent de celui qui permettait à de riches étrangers de venir planquer leur fortune ici en Suisse. C'est un secret bancaire qui concerne chacun de nous, chaque citoyen, et sa relation à l'Etat. C'est pour cette raison que ce projet, autour de ces questions, va soulever de très fortes oppositions et que si au bout du compte il devait aboutir tel quel, en effet, ce serait un tabou brisé.


La distinction entre fraude et évasion fiscale est un fondement de la relation entre le citoyen et l'Etat. Le citoyen honnête peut faire une erreur, en toute bonne foi. Si le problème est repéré, l'errement est généralement puni d'une amende et d'un redressement. La fraude fiscale, elle, n'a rien à voir avec l'omission ; elle implique l'utilisation de faux documents et de manoeuvres financières spécifiquement destinées à diminuer le montant dû au fisc. Elle est susceptible de prison.

De l'aveu même du gouvernement, il n'y a pas péril en la demeure. L'évasion fiscale n'a pas augmenté. C'est bien un aspect idéologique qu'il s'agit de mettre en avant: "l’évasion doit être combattue de manière efficace. C’est aussi une question d’équité à l’égard de ceux qui paient leurs impôts sans tricher" explique Mme Widmer-Schlumpf.

Mais quel meilleur moyen de s'assurer que personne ne triche que de vérifier tout le monde? L'abandon de la distinction entre fraude et évasion fiscale revient à dire que tout est de la fraude. Toute erreur ou omission dans une déclaration d'impôt, si minime soit-elle, devient, de fait, un crime.

Les étrangers lisant ce texte doivent s'étonner, eux qui ont probablement l'habitude de se justifier de tout en triple exemplaire et d'envoyer la moindre missive en recommandé avec accusé de réception. Dans la plupart des pays, la méfiance règne entre l'Etat et le contribuable. L'Etat, qui tient le couteau par le manche, considère chaque citoyen comme un escroc et un fraudeur en puissance, qu'il s'agit de serrer au plus près. Si le moindre doute existe, il est forcément aux dépends du contribuable. Pratiquement partout dans le monde, la présomption d'innocence n'existe pas en matière fiscale ; c'est au citoyen examiné de faire la preuve de son innocence.

Tel n'est pas le cas en Suisse aujourd'hui. Particularité helvétique ancienne, signe d'une confiance réciproque entre des citoyens responsables et un Etat issu de la volonté des premiers, les services fiscaux partent du principe que leur interlocuteur est honnête et bien intentionné, comme le sont 99.5% des Suisses au moins.

Il faut avoir vécu en Suisse pour assister au spectacle hallucinant d'un différend avec l'administration fiscale réglé en quelques minutes par un simple coup de téléphone avec un fonctionnaire courtois. Dans bien des pays d'Europe, pareille résolution tient de la science-fiction.

Cette époque heureuse pourrait bien toucher à sa fin.

Les citoyens auraient tort de croire que la révision de la loi fiscale pénale mise en consultation par Evelyne Widmer-Schlumpf n'est qu'un ajustement mineur, ou qu'elle concerne des "riches" mais pas eux. C'est un basculement profond de l'équilibre entre le citoyen et l'Etat dont il est question ici. Il affectera tout le monde, même ceux qui ne s'acquittent d'aucun impôt ; car comment être sûr qu'une personne ne doive pas payer d'impôt sans le vérifier en profondeur?

Espérons que les citoyens comprennent l'enjeu avant que la modification soit acceptée, faute de quoi ils auront le plaisir de découvrir à brève échéance le changement de ton dans leur relation avec l'administration d'Etat, comme elle se pratique, hélas, dans la plupart des pays étrangers.

29 mai 2013

La Suisse saborde son secteur bancaire

A midi ce jour, Evelyne Widmer-Schlumpf a expliqué devant la presse en quoi consistait "l'accord" prévu par le Conseil Fédéral avec les Américains pour enterrer la guerre fiscale entre les deux pays.

Au vu du résultat, il n'y a guère de différence entre la solution proposée et un échec total.

Pendant des années, des banques helvétiques - mais pas seulement - ont prospecté sur le sol américain pour proposer des services d'évasion fiscale à des clients fortunés. Ces pratiques ont finalement été révélées au grand jour par Bradley Birkenfeld, un ancien conseiller à la clientèle de l'UBS devenu "repenti" en échange d'un substantiel intéressement pour sa collaboration. Depuis, les banques suisses, revenues dans le giron de la loi, n'ont de cesse de régler ces errements du passé.

fiscalité,justice,eveline widmer-schlumpf,secret bancaireBien que simple en surface, l'affaire est un peu plus compliquée qu'il n'y paraît, l'évasion fiscale n'étant qu'un délit en droit suisse, à l'inverse de la fraude fiscale impliquant la création et l'utilisation de faux documents. On peut aussi évoquer les procédures d'entraide administrative entre les deux pays pour gérer des enquêtes d'ordre fiscal, ou de veilles notions désuètes de droit comme la présomption d'innoncence. Mais en résumé, peu importe: l'Oncle Sam a besoin d'argent. La Suisse lui a offert un prétexte en or pour lui en réclamer.

Les Américains maintiennent donc depuis deux ans la pression sur la Suisse, menaçant les principaux établissements bancaires helvétiques de procès retentissant et d'amendes avec des montants comme seuls des Américains savent en écrire. Leur point de vue est défendable, mais il appartient au gouvernement helvétique de préserver la sécurité du droit et la souveraineté du pays face à ce qui ressemble furieusement à un diktat, et de faire en sorte que seuls les vrais coupables paient.

Nous avons le résultat de ces brillantes négociations aujourd'hui: les banques suisses pourront faire fi du secret bancaire et donner à l'IRS absolument toutes les informations qu'il réclame - en espérant que cela suffise: les Américains ont explicitement rejeté toute garantie en ce sens. "L'accord" permet aux banques de sacrifier tout le reste, à savoir leurs clients, et mêmes leurs anciens employés. Les cadres dirigeants ayant ordonné de telles pratiques, eux, semblent à l'abri de toute sanction.

Pour utiliser un parallèle criminel, c'est comme si on demandait au Parrain de la mafia de lâcher le nom de ses hommes de mains et des commerçants rançonnés pour qu'ils soient sévèrement punis, en échange de son impunité à lui. On marche sur la tête.

fiscalité,justice,eveline widmer-schlumpf,secret bancaireCe n'est pas tout: cette loi d'exception devrait être approuvée en urgence par le Parlement en juin sans que les modalités de la collaboration entre les banques et les services américains ne soient rendues publiques. Les parlementaires sont amenés à voter sur un projet au contenu secret!

La ministre des finances ose avancer que la solution trouvée est "bonne et pragmatique", voire même qu'elle "permettra de clore le chapitre". A ce niveau de responsabilité, pareille naïveté a quelque chose d'ahurissant. Tout indique que les informations récoltées par le fisc américain lui permettront de tirer encore et encore sur la même corde, et que d'autres pays (au hasard ceux de l'Union Européenne) s'empresseront de réclamer un traitement identique pour leurs propres services fiscaux. Tout client étranger des banques suisses deviendra un coupable en puissance, ceux qui ne fuiront pas devront justifier de leur innocence.

Le secteur bancaire helvétique sera dépecé.

Les réactions des parlementaires sont plutôt négatives mais la partie n'est pas jouée ; si certains s'indignent à droite comme à gauche, d'autres pourraient simplement appuyer le gouvernement par pur suivisme comme le PDC ou, à gauche, voir finalement un bon coup à jouer contre les banquiers, ennemis de classe désignés.

En conférence de presse, Evelyne Widmer-Schlumpf annonça sans honte que la Suisse avait participé aux discussions sur le contenu du programme "offert" par Washington et "pu faire valoir plusieurs points". Sachant que le projet présenté aujourd'hui n'est rien d'autre qu'une capitulation sans conditions face à toutes les exigences américaines, on se demande bien lesquels.

Pas un journaliste pour poser la question, naturellement.

28 mai 2013

Jihad 2.0

Le 22 mai, après avoir été percuté par un véhicule au sud-est de Londres, Lee Rigby, 25 ans, père d'un garçon de deux ans, se fit sauvagement assassiner par les occupants de celui-ci à coup de couteau et de hachoir.

La victime avait servi en Afghanistan en 2009. Elle pensait peut-être avoir traversé indemne la période la plus dangereuse de son existence ; c'était sans compter sur les sympathiques individus retrouvés au bercail. Si Lee Rigby en avait eu le temps, il se serait peut-être fait la réflexion: pour aller affronter des terroristes islamistes décérébrés, pas besoin d'un avion pour Kandahar. Le train de banlieue aurait suffit.

michael-adebolajo.jpg
Londres, 2013

Jamais avare de marketing, les médias vendirent un nouveau terme forgé pour l'occasion, les artisans terroristes, fleurant bon l'engrais naturel et la consommation locale. Bien entendu, on annonça comme d'habitude que l'agression était le fait de "loups solitaires" (notez le pluriel) contre lesquels les services de renseignements ne pouvaient rien, par définition. Et comme d'habitude encore, quelques jours plus tard, des complices furent découverts et arrêtés et les fameux services de renseignements avouèrent qu'en fait ils connaissaient déjà tout ce petit monde. Cela n'a rien d'étonnant, au vu du peu de discrétion dont firent preuvent les agresseurs dans leurs parcours:

[Michael Adebolajo, l'un des deux assassins,] aurait fréquenté [après sa conversion] l'organisation islamiste extrémiste al-Muhajiroun, interdite après les attentats de 2005 à Londres. En être membre devient passible de dix ans de prison. «Il était sur notre longueur d'ondes idéologique», raconte l'ancien leader de l'organisation, Anjem Choudary, qui fréquentait la même mosquée que lui. Selon ce dernier, Adebolajo aurait arrêté de participer aux réunions depuis deux ans. Il aurait été interpellé en route pour la Somalie où il voulait rejoindre les militants Shabaab. Il diffusait des prospectus de propagande islamiste dans les rues de Woolwich.


Mais pourquoi distribuer des tracts appelant à la guerre sainte lorsqu'on peut tuer soi-même? Les islamistes auraient tort de se priver, vu à quel point le milieu est favorable. Agresser n'importe qui à Kaboul implique une riposte immédiate à l'arme automatique ; agresser un non-musulman dans la banlieue de Londres n'amènera que des policiers cherchant à tout prix à préserver la vie de l'assassin, une ribambelle d'analystes, de journalistes, d'avocats, de sympathisants, et peut-être même la célébrité.

Sur le sol européen, un islamiste aux mains littéralement tachées de sang n'a vraiment rien à craindre des mesures de rétorsion contre lui ou sa famille, comme elles se pratiquent dans d'autres parties du monde. Au pire, il subira quelques années dans prison confortable où il pourra pratiquer sa religion dans le plus grand respect, les défenseurs des droits de l'homme y veilleront, et confier son mal-être à l'oreille bienveillante d'un psychiatre payé par les mécréants qu'il est venu combattre. Win-win, comme on dit.

Il faut le reconnaître, entre la douceur de ses peines et les aides sociales permettant de financer la lutte, le théâtre d'opération européen est un champ de bataille des plus accueillants.

Pendant qu'ils commettaient leur forfait, Michael Adebolajo et son complice Michael Adebowale exhortaient les passants à filmer leur boucherie. Mais l'épisode sanglant ne suscita aucun sentiment de terreur, seulement une navrante consternation. Une mère de famille passée par là, Ingrid Loyau-Kennett, parvint même a "dialoguer" avec les assassins en attendant la police:

«Je lui ai demandé pourquoi il a fait ça. Il a dit qu'il avait tué cet homme parce qu'il était un soldat britannique qui tuait des femmes musulmanes et des enfants en Irak et en Afghanistan», explique-t-elle. «Je lui ai demandé ce qu'il comptait faire ensuite car la police n'allait pas tarder. Il a répondu que c'était une guerre, qu'il allait les tuer. Je lui ai demandé si c'était une chose raisonnable à faire mais c'était clairement ce qu'il envisageait.»

 

Les deux Michael s'en sont probablement pris à la première cible venue, quasiment au hasard. Mais, quitte à "venger" la mort de musulmans innocents, ils auraient dû pousser leur réflexion plus loin. Ils se seraient alors peut-être demandés: la vie d'un musulman irakien ou afghan serait-elle plus précieuse que celle d'un musulman syrien, par exemple?

La question mérite de se poser. Si on savait depuis des années que les civils musulmans sont bien plus victimes de terroristes musulmans que d'un quelconque gouvernement occidental, les compteurs prennent une tournure effrayante dès lors qu'on ajoute la guerre civile syrienne dans l'équation.

Certes, dans le cas d'une guerre civile la frontière est floue entre opération militaire et terrorisme pur. Mais ce n'est pas la seule limite mal définie. On aurait tort d'opposer un Bachar el-Assad occidentalisé à des hordes dépenaillées. On aurait tort d'opposer un méchant dictateur à de gentils démocrates. On aurait tort d'accuser le régime d'employer des armes chimiques lorsque les rebelles font peut-être de même - et emploient en tous cas des kamikazes. On aurait tort, même, d'y voir un conflit limité à la seule Syrie.

Voilà une révélation pour ceux qui suivent l'affaire de loin: le Hezbollah libanais - et iranien - prête main-forte au régime de Bachar el-Assad depuis des mois. Le Hezbollah a tout du mouvement islamiste jusqu'à la caricature, saluts nazis compris. Autrement dit, dans le conflit syrien chaque camp a son stock d'islamistes revendicatifs à l'humeur explosive.

S'il faut tracer un front, il est bien plus entre Alaouites, Druzes, Kurdes et au-delà, entre les deux figures dominantes de l'islam régional, les Chiites et les Sunnites, qu'entre un quelconque régime et l'opposition. L'Iran est le bastion des premiers, l'Arabie Saoudite celui des seconds, mais ces pôles ne doivent pas masquer une mosaïque d'ethnies et de croyances traversant toutes les frontières régionales (un portrait de la population syrienne en 2012 donne un aperçu du côté inextricable de l'affaire.)

Pourquoi seuls les Américains et les Israéliens seraient l'ennemi? Pourquoi poser des bombes chez ces chiens d'infidèles occidentaux et s'abstenir d'en poser chez ces chiens de chiites ou sunnites du voisinage, qu'on exècre depuis des siècles? Si ça marche là-bas, cela devrait marcher ici, et réciproquement. Tout ceci est finalement de la plus grande cohérence.

De la Turquie au Yémen, du Sahelistan aux montagnes afghanes, le monde islamique bascule  progressivement - mais de plus en plus vite - dans le chaos généralisé. La Syrie n'en est que l'éruption la plus visible. Le concept de guerre contre l'Occident lancé par les théoricien du jihad a échappé à tout contrôle. Il devient peu à peu une guerre ouverte, totale, contre tous les ennemis que chacun se désigne en terre d'islam, et Dieu sait s'ils sont nombreux.

Et pour la plupart, musulmans.

En France, les guerres de religion s'étalèrent sur quelques dizaines d'années au XVIe siècle, entre protagonistes ne disposant pas de l'armement actuel et qui s'affrontaient au nom d'un dogme prônant malgré tout un message de paix et de tolérance. Peut-on penser qu'une guerre entre factions dissidentes de "vrais croyants de l'islam" trouve une issue paisible aussi vite et avec aussi peu de morts? Compte tenu de l'agressivité viscérale, de l'absence de compromis et de la propension à encourager la violence contenues dans cette religion, nous sommes plutôt partis pour une lutte fratricide de quelques siècles, qui pourrait provoquer quelques génocides à l'occasion.

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Bagdad, 2009

L'Occident n'est évidemment pas sorti d'affaire avec les islamistes qui pullulent dans ses banlieues. Mais c'est sans rapport avec l'énergie déployée par diverses factions pour faire exploser des voitures piégées dans les marchés de telle ou telle ville en terre d'islam. Aussi, au Moyen-Orient tout au moins, l'indignation de musulmans pour des motifs aussi triviaux que des caricatures de Mahomet dans un obscur journal danois à des milliers de kilomètre de chez eux semble appartenir au passé.

Oscillant entre misère et attentats aveugles, l'indignation envers un Occident amorphe sera bientôt le cadet des soucis des islamistes locaux - et les renverra aussi, paradoxalement, au souvenir d'une époque plus heureuse.

Les haines les plus tenaces se trouvent souvent entre membres d'une même famille.