22 août 2013

Le mauvais débat de la redevance

Face à la redevance, nombreux sont ceux qui tiennent un discours limpide: chacun devrait payer pour ce qu'il consomme. On regarde les chaînes publiques, on écoute la radio, on paye, on ne les regarde pas et on ne les écoute pas, on ne paye rien. C'est l'évidence même. Mais payer pour ce qu'on consomme - la vraie justice finalement - revient à payer pour soi! C'est l'horreur individualiste! La fin de la redistribution et de ceux qui l'organisent! La fin du clientélisme! La fin de la coercition fiscale! La fin du socialisme! La fin des haricots! La fin de tout!

L'enjeu dépasse la simple notionredevance,médias,eric felley de redevance. Face à un exemple qui pourrait faire tache, les politiciens débattent. Dans les travées du Parlement, la Commission des transports et des télécommunications (CTT) du Conseil national décide de ne pas suivre l'avis du Conseil Fédéral et de créer une exception à l’obligation générale. Question de principe. Les rares individus à ne posséder ni télévision, ni radio, ni connexion Internet ni smartphone (les personnes kidnappées?) auraient le droit de signer une déclaration de non-possession les libérant de l'obligation de payer.

C'est une étape comme une autre dans un débat qui ne fait que commencer, le nouveau projet de redevance devant voir le jour en 2015. Mais sur le sujet, le chroniqueur Eric Felley se fend d'un commentaire valant le détour dans un article du Matin. Il donne un bon aperçu de la soif d'étatisme qui imprègne le milieu de la presse. On y lit ainsi ce morceau de bravoure collectiviste:

En Suisse, indirectement, tout le monde paie pour les CFF, même ceux qui ne prennent pas le train. Tout le monde paie pour les routes, même ceux qui n’ont pas de voiture. Dans la même logique, tout le monde devrait payer pour le service public audiovisuel, mais plus sous la forme anachronique de la redevance, qui frappe le milliardaire comme l’employé.


Quelle logique? La logique de l'injustice? Invoquer l'automobile - le diable incarné - est une figure de style convenue pour attirer l'adhésion, mais notre journaliste fait erreur. Les automobilistes payent bien plus de taxes qu'ils ne coûtent à la collectivité. Ce n'est pas la même chose des transports publics, trains en tête (et recevant d'ailleurs une bonne partie de la manne soutirée aux automobilistes) pour lesquels les Suisses payent même sans acheter de billet.

Admirons la dernière phrase, l'anachronisme décerné par le visionnaire. Le milliardaire vs. l'employé! Le riche nabab contre l'humble travailleur, il faut sacrifier l'un d'eux, choisissez! Quelle vision moderne en effet! Mais quid de la durée passée par les uns ou les autres devant la télévision? Emporté dans la lutte des classes, Eric Felley - "le jazzman, le peintre, l'écrivain, le poète, accidentellement devenu journaliste mais sûr de ses talents, se sentant investi d'une mission: celle de vivre la grande aventure de l'intérieur, d'occuper l'écran pour laisser s'épanouir son génie naturel" disait de lui Le Temps - perd le sens de la réalité, et probablement tout contact avec le sol.

Et arrive au paragraphe sur les solutions:

Supprimer la redevance, soit. Mais par quoi la remplacer? La TVA est déjà tellement sollicitée qu’à Berne on préfère la garder pour autre chose. Le mieux, pour assurer l’avenir de la SSR, serait de lier le financement du service public à l’impôt fédéral direct. Cette solution serait non seulement plus populaire mais surtout nettement plus égalitaire.


Aïe. Quel manque d'imagination! Le commentaire s'intitulait pourtant "Il faut supprimer la redevance!", mais les meilleurs titres cachent parfois des navets... Car le problème est moins dans le financement des réseaux publics que dans leur légitimité.

Bien qu'il ait ses adeptes, l'impôt et ses variantes, comme la conscription ou les taxes, sont des mécanismes coercitifs profondément injustes. On répète régulièrement que ces maux sont un sacrifice nécessaire à la vie en société ; il n'en reste pas moins que pour rester vivables, les douleurs doivent être réduites au minimum. Quelle est exactement la mission de service public de la Société suisse de radiodiffusion et télévision? Diffuser les Experts en prime-time? Les matchs de foot internationaux déjà disponibles sur d'autres chaînes?

Au mois de mai, dans le cadre de sa politique des médias, l'UDC avait déjà interpellé le Conseil Fédéral sur ce point essentiel: encaisser 1,2 milliards de francs par an de redevances pour entretenir vingt chaînes de radio et de télévision diffusant du divertissement en permanence est-il vraiment indispensable? Si oui, fermez le ban et payez votre redevance avec le sourire, cet argent vient de vos poches.

En se concentrant sur les meilleurs moyens de faire payer les autres plutôt que sur la justification de la facture, Eric Felley se trompe de débat ; à sa décharge, il n'est pas le seul. Pour prendre le problème par le bon bout, il faut commencer par décider précisément de la mission de service public de la SSR. La redevance ne doit payer que cela. Le reste de la grille des programmes relève de l'argent que la régie parvient à collecter au travers de ses recettes publicitaires.

On devine que cette approche diminuera bien plus l'addition que le désir secret de faire payer les autres sur des prétextes hypocrites. Il n'y a pas assez de riches en Suisse pour s'acquitter d'une redevance annuelle de 1,2 milliards de francs. Mais les étatistes sont nombreux à Berne, tous partis confondus. On peut donc s'attendre à des discussions sur les moyens de faire payer la facture plutôt qu'une remise en question du montant de celle-ci. Hélas.

Personne n'aime payer la redevance mais elle a au moins un mérite: réveiller le libéral qui sommeille en chacun de nous!

19 août 2013

La pseudo-affaire Legrix

Sale ambiance à La Chaux-de-Fonds: Jean-Charles Legrix, membre de la Municipalité de la commune neuchâteloise, a été destitué vendredi par décision de ses quatre collègues de l'exécutif. Cette mesure aurait été prise à la suite d'un audit demandé sur le fonctionnement du dicastère dont l'élu avait la charge.

jean-charles legrix,manoeuvres politiques,la chaux-de-fondsDepuis, c'est un déferlement médiatique préalable au lynchage politique de l'individu. Dernier épisode en date aujourd'hui avec Le Matin s'interrogeant sur le salaire qu'il peut théoriquement encore recevoir tout en état démis de ses fonctions: "payé pour ne rien faire", résume, lapidaire, le quotidien. A croire qu'il aurait lui-même choisi d'être destitué pour mieux profiter de la vie! Mais l'homme est sonné, profitons-en...

Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage, dit le proverbe. Pourtant nous avons ici un dossier mentionnant des éléments accablants pour un responsable dans quelque milieu professionnel que ce soit: "harcèlement sur le lieu de travail", "comportement attentatoire", "humiliations publiques", voire "terreur"! Alors, assistons-nous à une manoeuvre politique ou à l'incarnation de l'antéchrist? Nous ne saurons les tenants et aboutissants que lorsque l'ensemble du dossier aura filtré, ce qui ne saurait tarder, mais quelques éléments font douter de la version officielle.

La première tient dans la rapidité de la réaction. Il semble que sitôt les conclusions du rapport de 90 pages connues le poste de M. Legrix a été promptement dépecé. La réaction semble trop immédiate pour ne pas éveiller de soupçons. L'audit en question n'a même pas été livré à la presse, ce qui aurait pu expliquer un emballement de la réaction communale à défaut de la justifier.

Quand une "affaire" survient au sein d'une hiérarchie, il y a toujours un certain temps de réaction, des tentatives de concertation et d'ajustement, des avertissements - souvent au grand dam des lanceurs d'alerte. L'inertie et d'incrédulité sont propres à toutes les organisations ; c'est encore plus vrai dans le secteur public. Ici au contraire tout s'est fait en un temps record, au milieu des vacances d'été. Les autorités de La Chaux-de-Fonds donnent franchement l'impression d'avoir préparé la mise à l'écart de M. Legrix de longue date.

La seconde tient justement aux accusations portées. M. Legrix menait un dicastère de 240 employés ; il dit que l'audit portait sur 47 personnes, certaines ne travaillant même pas à la commune. Pierre-André Monnard, nouveau président de La Chaux-de-Fonds, n'hésite pas à charger son collègue: "30 se sont dits apeurés et 10 terrorisés". Mais harceler, humilier et malmener une quarantaine de personnes en même temps tient de l'exploit. Tous ceux qui ont été en contact avec un chef tyrannique (et ils sont nombreux) savent que même les pires psychopathes ont leurs "têtes", celles qu'ils manipulent et celles qu'ils torturent... Et surtout, qu'ils agissent discrètement et isolent leurs victimes. Des méthodes très loin d'un responsable politique parvenant apparemment à se mettre une foule entière à dos.

Se pourrait-il que les causes réelles soient ailleurs? Contre toute attente, alors que l'audit était en cours d'élaboration des employés de la voirie tenaient à soutenir leur chef auprès des journalistes:

"Le malaise réside dans le fait, qu'enfin, après des années de laxisme, Monsieur Legrix demande à ses contremaîtres de lui rendre des comptes: les beaux jours sont terminés, l'heure est venue de se mettre à la tâche, et il est bien évidemment difficile pour certains de le faire: soit ils ne le veulent pas, soit leur incompétence les en empêche."


Mis en cause, le chef du service de la voirie Joseph Mucaria ne commentera pas. En début de semaine, c'est le communiste Jean-Pierre Veya qui s'y colle sur les ondes de la RTS: M. Legrix aurait monté un dossier à l'insu d'un collaborateur "avec des moyens douteux", clamé qu'un autre serait incompétent voire un escroc, "contraint" des collaborateurs à s'aligner devant le sapin de Noël pour chanter une chanson... Rien de bien reluisant, en effet, mais de là à parler de terreur? Vraiment?

Comme toujours lorsque les relations professionnelles s'enveniment, il y a probablement des torts de chaque côté - un manque de tact certain de la part de M. Legrix dans la conduite de son dicastère, dont on ne voit bien sûr que la partie émergée de l'iceberg (car il va de soi que tous les collaborateurs ne sauraient être que parfaits, intègres et compétents) ; et de la part de l'exécutif de La Chaux-de-Fonds, une sensibilité à fleur de peau permettant d'écarter un rival gênant sur un prétexte.

jean-charles legrix,manoeuvres politiques,la chaux-de-fondsLa Chaux-de-Fonds est un bastion historique de l'extrême gauche depuis un siècle. Les structures du pouvoir reflètent cette histoire, comme par exemple les royales indemnités mensuelles de 15'000.- accordées à chaque membre de l'exécutif. Du coup, les procédures mises en place contre M. Legrix viennent de mettre à jour un bon potentiel d'économie! Car après tout, si ses collègues se répartissent si aimablement sa charge de travail, ce cinquième municipal est-il tellement indispensable?

Quelqu'un devrait suggérer aux Chaux-de-fonniers de réduire la taille de leur exécutif, définitivement. Ils arrivent visiblement à s'en sortir de cette façon et économiseraient ainsi près de deux cent mille francs annuels.

15 août 2013

L'Egypte au pied du mur

Après l'assaut sanglant de l'armée pour déloger les manifestants pro-Morsi de deux places du Caire, les Egyptiens doivent plus que jamais prendre leur destin en main.

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Pauvre Mohamed el-Baradei! En s'associant au régime "transitoire" du président Adly Mansour et du général Abdel Fattah al-Sissi, l'ancien inspecteur en armement de l'ONU ne réussit qu'à salir son image de Prix Nobel de la Paix. Bonne idée pour un ambitieux de se présenter comme caution morale du régime afin de se faire connaître, mauvaise idée de démissionner une fois les morgues et les hôpitaux pleins en prétendant qu'il ne savait pas.

"Je déplore les morts parce que je crois qu’elles auraient pu être évitées. Malheureusement, ceux qui vont tirer profit de ce qui s’est passé aujourd’hui sont ceux qui appellent à la violence et à la terreur, les groupes extrémistes" analyse Mohamed el-Baradei. Ce n'est pas complètement faux: les islamistes passent désormais pour des victimes dans les médias internationaux, les seuls à avoir du poids aux yeux de l'ex-diplomate.

Localement, les avis ne sont pas aussi tranchés envers les malheureux pro-Morsi. Ceux-ci ne se sont d'ailleurs pas mal défendus. Si on met entre parenthèses les chiffres hystériques lancés par les Frères Musulmans, les autorités faisaient état de 278 morts hier, dont 43 policiers. Pour des professionnels ouvrant le feu sur une foule désarmée, il y eut pas mal de répondant.

Certains manifestants savaient d'autant plus qu'il y aurait des morts que c'était l'effet recherché. Depuis qu'ils ont été chassés du pouvoir, les Frères Musulmans font tout pour embraser la contestation, faisant par exemple tirer leurs agents sur des militaires depuis la foule. La carte de la guerre civile a peu de chances de redonner le pouvoir aux islamistes, mais ils la joueront sans aucune hésitation.

Hicham Kassem, un journaliste avec vingt ans de lutte contre Moubarak au compteur, soupire de sa propre crédulité: "Nous avions tissé une relation de confiance. Mais au pouvoir, [les Frères Musulmans] ont révélé leur vrai visage. A partir de la déclaration constitutionnelle, ils ont voulu éliminer tous les contre-pouvoirs, même ceux existant sous Moubarak." Et d'appuyer sans réserve la répression récemment opérée par l'armée: "Sans son intervention, nous avions le choix entre un Etat failli, comme la Libye, ou une théocratie à la manière du Hamas. Le monde arabe, traversé par les clivages ethniques et religieux, est dans un état de fragilité sans précédent. L'Egypte s’enfonçait dans la violence et l’anarchie. Heureusement, l’armée a rétabli l'état de droit."

L'armée, rétablir l'état de droit en écrasant dans le sang des manifestations? Nous ne sommes plus à une aberration sémantique près. En Egypte, personne ne sait ce que signifie la démocratie mais chacun s'en réclame. A balles réelles.

Au milieu du tumulte, la colère des pro-Morsi est la plus sincère. Ils ne peuvent pourtant s'en prendre qu'à eux-mêmes. Au lieu d'islamiser par petites touches façon Tayyip Erdogan en Turquie - une loi inspirée de la Charia par-ci, un noyautage de l'état-major militaire par là - Morsi et ses compères se laissèrent emporter par la force illusoire de leur victoire électorale. Le paradis islamique tant convoité semblait à portée de main, mais dans leur précipitation ils se prirent les babouches dans le tapis.

L'armée a resserré son poing de fer mais ne souhaite guère régner, et pour cause: pas plus les militaires que les Frères Musulmans n'ont le pouvoir de remplir les estomacs vides. L'Etat égyptien vit sur l'emprunt. Le secteur privé est à l'agonie. L'Egypte, principalement rurale, n'arrive même pas à se nourrir. Elle importe des denrées alimentaires, ce qui va s'avérer rapidement problématique pour une population vivant pour plus de la moitié avec moins de deux dollars par jour.

Les affrontements entre l'armée, les islamistes et les socialistes n'ont en réalité qu'une importance secondaire. Le fond du problème vient des faiblesses d'une grande partie de la population égyptienne elle-même - son absence d'instruction, sa foi aveugle, son conservatisme intolérant. On oublie trop vite que les Frères Musulmans ont été élus parce qu'ils correspondaient aux aspirations locales ; ils n'ont même pas eu besoin de bourrer les urnes. Le résultat? Dans l'Egypte libérée d'aujourd'hui, il est impossible pour une femme de marcher seule dans les rues du Caire sans prendre le risque de se faire violer. Selon les Nations Unies, 91% des Egyptiennes souffrent de mutilations génitales. Celles-ci n'ont pas été infligées par des sbires de Moubarak mais par leurs propres familles.

Il n'est pas facile pour une population de s'adonner à ces caprices sans les revenus réguliers d'une manne pétrolière. Si elle veut survivre, l'Egypte doit changer, et très vite.

Entre les Etats-Unis d'Obama qui rivalisent de veulerie pour continuer de subventionner une junte militaire peu importe ses massacres et une Europe se contentant d'envoyer l'argent en fermant les yeux, on ne peut pas dire que les bonnes fées occidentales se soient penchées avec beaucoup de compétence sur le berceau du printemps arabe égyptien. C'est une erreur bien dramatique, mais qui n'est que le reflet de la déliquescence morale dans laquelle l'Occident se trouve lui-même. Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tout le monde. L'Oncle Sam peut se permettre d'être médiocre, il est loin. L'Europe, elle, va rapidement se retrouver avec à sa porte un problème à 80 millions d'habitants.

09 août 2013

Le grand malentendu démocratique

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Personne aujourd'hui n'oserait remettre en cause la notion de démocratie, perçue par le plus grand nombre comme la meilleure organisation politique possible. Peu de ces gens, pourtant, accepteraient de vivre dans un régime réellement démocratique.

L'essence de la démocratie est le pouvoir sans limite de la majorité. C'est la notion même d'absence de contraintes sur le gouvernement, tant que son comportement est validé par la majorité des votes. La démocratie incarne l'idée selon laquelle la fonction de l'Etat est de mettre en place "la volonté du peuple".

La majorité politique peut-elle tout se permettre? Spolier la minorité des fruits de son travail? De son patrimoine? De sa vie, même? "Absurde", répondriez-vous, vaguement inquiet tout de même, "aucune majorité ne serait assez folle pour réclamer de telles choses." Dans l'imaginaire collectif, le grand nombre ne saurait avoir que des positions modérées.

Nombreux sont les esprits sages à avoir déchanté lorsque le Hezbollah, en guerre permanente contre Israël et les Etats-Unis, a été tout à fait démocratiquement porté au pouvoir au Liban en 2006. L'accident de parcours s'est répété avec le Hamas en Palestine. Puis a suivi le printemps arabe amenant dans bien d'autres pays des islamistes prêts à tout rejeter en faveur d'un retour au moyen-âge de la Charia. Majorité modérée, disiez-vous?

Il est dramatique que la confusion autour du sens de la démocratie permette l'accès au pouvoir de mouvements totalitaires, leur offrant sur un plateau ce qu'ils n'auraient jamais pu s'offrir autrement - la légitimité populaire. Mais lorsqu'une majorité politique s'estime en mesure d'imposer sa vue à l'ensemble d'une population peu importe les conséquences, la guerre civile n'est plus très loin.

Pour la rendre vivable, la démocratie est tempérée par la notion d'Etat de droit. Le pouvoir politique doit se plier lui-même à ses propres règles, dont une Constitution définissant le périmètre de l'action publique. Mais ces garde-fous n'en sont pas. La Constitution est amendable ; en Suisse, par un simple passage devant le peuple. La France n'en a même pas besoin. Mieux, elle a inventé des notions telles que le "droit administratif" (les privilèges de l'administration) ou "l'abus de droit" (permettant de punir ceux qui respectent trop bien les lois en place) pour s'affranchir définitivement de toute contrainte et entrer résolument dans les limbes discrétionnaires.

La démocratie n'est pas le système d'organisation le plus élevé, seulement celui qui offre une forme de défense contre l'arbitraire - temporairement et de bien piètre façon en se reposant sur le nombre.

Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie. De nombreux mécanismes de blocage permettent de couper ses ailes à une majorité. Le pouvoir de l'Etat est limité par des droits fondamentaux. Aux Etats-Unis, chacun peut critiquer ses voisins, la société, le gouvernement, peu importe combien de gens souhaitent censurer ces discours. On peut posséder une propriété, peu importe la taille de la foule souhaitant s'en emparer. Dans un régime proprement "démocratique", personne ne pourrait bénéficier de tels droits - seulement de privilèges temporaires accordés ou révoqués selon l'humeur du moment de la population. La tyrannie de la majorité est tout aussi maléfique que la tyrannie d'un monarque absolu.

Le vote n'est pas un signe de liberté. Même les dictatures tiennent des élections officielles. Mais seule la liberté acquise et entretenue à travers des droits inaliénables justifie et donne un sens au bulletin de vote. Malheureusement, dans la plupart de nos pays prétendument libres, la démocratie a été pervertie pour permettre de contrevenir aux droits de l'individu. Sous couvert de concepts vides de sens, on offre aux citoyens des tickets pour détruire leurs propres droits.

Il est facile de pointer du doigt et de dénoncer les errements des populations du Moyen-Orient ou du Maghreb, inexpérimentées dans l'art de la joute politique. Mais que penser alors de la Confédération Helvétique, une des plus anciennes démocraties du monde, lorsqu'elle approuve la spoliation de propriétaires valaisans au nom de fumeux principes de protection du paysage? Que penser d'elle lorsqu'elle tente de briser le modèle d'affaire du canton de Vaud en rejetant le principe du forfait fiscal au nom d'un égalitarisme déplacé?

Comme le rétorquait le communiste français George Marchais à un contradicteur avec un sens inégalé de la formule: "Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire". On ne saurait mieux résumer le fragile équilibre entre l'Etat de droit et la démocratie. Celui-ci chancelle partout dans le monde, y compris en Suisse.

Vivre et laisser vivre est une époque révolue. Grâce à une démocratie dévoyée, le vote est devenu l'arme de tous contre tous ; plus aucun abri n'existe qui ne puisse être balayé par une majorité. En Suisse, cette dégénérescence prend la forme d'un centralisme toujours plus poussé, brisant sous ses coups de boutoir l'autonomie cantonale, et en fin de compte la diversité et la liberté que permettait un fédéralisme limité.

Conférer les pleins pouvoirs à des tyrans démocratiquement élus est plus parlant qu'utiliser la démocratie pour miner les droits individuels, mais ces deux approches nuisent chacune à la cause de la liberté. Nous devons mettre un terme à la confusion entre démocratie et liberté. La politique doit cesser d'avoir pour  principe fondateur le pouvoir sans limite de la majorité, pour lui préférer les droits inaliénables de l'individu.

Article original publié sur Les Observateurs.

04 août 2013

Bienvenue dans le monde multipolaire

En accordant finalement l'asile politique à Edward Snowden, Moscou a donc fâché Washington. Tout rouge. Au point de remettre en question le tête-à-tête Obama-Poutine prévu en septembre en marge du sommet du G20 à Saint-Pétersbourg, rendez-vous compte!

Il paraît qu'en apprenant la nouvelle, certains diplomates n'ont pas pu finir leur homard.

Edward Snowden est un héros, le vrai lanceur d'alertes désintéressé. Le genre de type dont auraient rêvé tous les défenseurs de whistleblowers de par le monde. Sauf qu'en appelant à la création de lois pour les protéger, ceux-ci imaginaient plutôt le déballage de noirs secrets de multinationales agro-alimentaires. En dénonçant les dérives inacceptables du gouvernement américain, le chevalier blanc providentiel est subitement devenu embarrassant pour tout le monde. La plupart des politiciens souhaitant clouer au pilori de méprisables compagnies privées ont soudainement eu peur pour leurs propres dossiers.

Combien de Snowden errent dans les couloirs des bureaucraties mondiales? Réponse: pas assez. Espérons qu'il suscite des vocations. Mais la petite histoire rejoint la grande. Le destin d'un homme parfaitement inconnu il y a quelque mois influence désormais l'ambiance géopolitique mondiale. Rappelons la pantalonnade du voyage de retour d'Evo Morales, l'avion du président bolivien interdit de vol et même fouillé - au mépris de toutes les règles diplomatiques - au prétexte qu'il aurait pu abriter Edward Snowden! De tels épisodes influent durablement sur les relations entre les peuples...

Obama pourrait ne pas aller en Russie, finalement - ce qui donnerait encore plus d'importance au transfuge des services secrets américains. Les Russes pourraient aussi choisir en représailles de se ficher comme d'une guigne de l'absence d'Obama voire de s'en moquer, ce qui serait une humiliation supplémentaire pour les Américains. La péripétie Obama-Poutinesque n'est qu'un épisode parmi d'autres.

Toujours à propos de l'espionnage de ses alliés par l'Oncle Sam, l'Allemagne a décidé samedi de mettre un terme à l'accord de surveillance conjointe de son territoire avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Un geste symbolique sur un accord remontant à la Guerre Froide.

Le fait est qu'aujourd'hui, beaucoup de pays n'ont plus peur de se fâcher avec les Etats-Unis et ne s'en privent pas. Pour un pays qui imposait à l'ONU son plan d'invasion de l'Irak il y a dix ans, la dégringolade est colossale.

Nous sommes entrés dans l'ère du monde multipolaire.

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Après l'effondrement de l'Union Soviétique sous ses propres mensonges, les Etats-Unis manquèrent l'opportunité historique de réduire un arsenal militaire obsolète faute d'adversaire. Cela aurait été trop demander à un Clinton pétri d'interventionnisme comme tout bon Démocrate, préférant à la place une Amérique-gendarme-du-monde - totalement incompétente, à l'usage, à s'acquitter de cette tâche.

Son successeur eut beau être élu sur un programme isolationniste, il était trop tard: la déclaration de guerre du 11 septembre lança les Etats-Unis dans un cycle de représailles sans victoire décisive possible puisque livré contre un concept, le "terrorisme international".

Une décennie plus tard, les Etats-Unis font moins peur que jamais. Les missiles pleuvent toujours sur le Pakistan et l'Afghanistan mais le géant est fatigué, mais aussi ruiné par son virage socialiste. Ce n'est pas un hasard si la défiance survient avant tout chez ceux qui se sentent financièrement solides - l'Allemagne ou la Russie - quand d'autres se font plus discrets.

Dans un monde multipolaire, la notion de havre de paix est toute relative. Edward Snowden doit fuir les tentacules de l'appareil d'Etat américain en se réfugiant en Russie. Entre la Chine, le Japon et Taïwan, les rivalités territoriales sont exacerbées parce qu'elles deviennent possibles. Les guérillas refleurissent. L'Iran nucléaire semble quasiment inévitable. Les instances internationales ont encore moins de sens qu'avant, chaque participant se faisant un plaisir de poignarder les vagues consensus à l'aune d'intérêts particuliers. Les principes sont émoussés et le cortège des nations ne parvient à s'entendre que sur ce qui leur profite à tous, comme la fiscalité transfrontalière. Et, bien sûr, alors que les cartes sont redistribuées, nombre de nations prétendent passer au premier plan.

La Suisse a un rôle à jouer dans ce nouveau paradigme, permettant par ses bons offices de perpétuer le dialogue entre des pays qui ne se comprennent plus. Modeste contrepartie d'un monde devenu terriblement dangereux.

31 juillet 2013

Tout-va-très-bien à Renens

Il y a un an, lassé par le décalage continuel entre la situation réelle de Renens et sa présentation par une presse amie sinon complice, j'écrivais un petit billet ironique intitulé Tout-va-bien à Renens. Rien de compliqué: il suffisait de récolter quelques dépêches ayant trait à l'actualité locale - la partie que la Municipalité aimerait cacher - et de saupoudrer de quelques statistiques officielles de la police pour brosser un portrait moins flatteur, mais ô combien réaliste, de la commune.

Un an plus tard, où en sommes-nous?

Eh bien, la commune de Renens continue d'honorer brillamment son titre de chef-lieu du district de l'Ouest Lausannois... Sur le plan de la criminalité.

Bien sûr, des drames touchent régulièrement Renens. Un jour, c'est un père qui percute son fils dans le toboggan de la piscine municipale (les lumières autorisant le départ étaient "déréglées", mais ne vous en faites pas, la facture en dommages et intérêts de ce simple dysfonctionnement sera payée par le contribuable). Un autre, c'est le meurtre d'un bébé d'un an par son père congolais dans une dispute avec sa compagne portugaise autour du droit de garde, le tout saupoudré d'une intervention des forces spéciales. Ce sont des choses qui arrivent dans-n'importe-quelle-ville, n'est-ce pas? N'est-ce pas?

Mais ces nouvelles saillantes et spectaculaires - rendons grâce au talent de nos amis journalistes pour informer régulièrement le lecteur avec des variantes quotidiennes sur le thème du fait divers - cachent mal la criminalité de base, celle qui imprègne la vie des Renanais. De fait, des événements tout aussi dramatiques mais moins originaux ne donnent lieu qu'à un entrefilet dans la presse. Triste époque où même le quart d'heure de gloire est âprement disputé!

On rapportera par exemple d'une façon bien lapidaire la mort d'une mule avec sa boulette de cocaïne, un plutôt l'une des 24 avalée. La situation pleine d'exotisme de ce ressortissant de Guinée-Bissau de 29 ans en possession d'une carte de résident espagnol aurait pourtant mérité une petite enquête. De même que les habitudes culinaires de ces gens qui, tout d'un coup, décident de leur propre initiative de s'enfiler deux douzaines de boulettes de poison surgies de nulle part...

Officiellement il n'y a pas de marché de la drogue à Renens, bien entendu, même si on y arrête quelquefois un bout de réseau. Un Albanais de 27 ans en séjour illégal en Suisse payait une chambre avec de la drogue. La crise du logement oblige à faire des choses pas croyables, Monsieur le Juge.

On a aussi droit à du tristement banal, comme l'attaque à main armée d'un kiosque en ville par deux individus "d'origine africaine", selon une victime suffisamment choquée pour en perdre temporairement ses notions de vivrensemble ; ou l'incivilité fatale d'un adolescent fauché par un train en traversant des voies de chemin de fer un samedi soir. Ne pas respecter les règles, parfois, tue.

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Vandalisme banal dans le banal couloir sous-gare (sans caméras de surveillance, bien entendu)

La jeunesse bouge à Renens. En meute. Et elle attaque des policiers - démonstrations de force parfois nécessaire pour que les pandores comprennent qui est le maître. Une fois, au mois de mars, le niveau de violence atteint et les mesures engagées - 3 patrouilles de la Police de l'Ouest lausannois, 5 de la Gendarmerie vaudoise, 2 de la Police ferroviaire, pour un total de 20 policiers et deux chiens - firent sauter la chape de plomb médiatique. Ce soir-là, on parla de Renens jusque sur le plateau du journal de la RTS. Renens rayonna!

Mais vous devinez bien qu'en tant qu'élu UDC au Conseil Communal je ne peux avoir qu'un point de vue exagérément négatif sur la situation idyllique d'une ville tout en sourires et en cordialité. Tenez, ça tombe bien, l'été est l'occasion de compulser des rapports de toute sorte, comme celui de la Police de l'Ouest lausannois et les statistiques qui vont avec (page 36 et suivantes). On y lit des chiffres intéressants, en voilà quelques-uns:

  • Entre 2011 et 2012 les interventions de la police locale ont baissé dans toutes les communes de plus de 1'000 habitants du district. Sauf à Renens.
  • Sur Renens, les vols de toutes sortes ayant généré une intervention de la police sont passés de 374 à 712 (+96% en un an).
  • Les bagarres et violences corporelles sont passées de 99 à 137 (+38%).
  • Les infractions à la loi sur les étrangers sont passées de 47 à 70 (+49%).

Le nombre d'interpellations et d'arrestations est quant à lui passé de 116 à 174 (+50%). Maigre consolation, au vu de la facilité avec laquelle la justice helvétique relâche des criminels.

Renens, officiellement autoproclamée "carrefour d'idées", est en réalité le carrefour de bien plus de choses. Les idées qui s'y croisent, quant à elles, ne se valent pas toutes. Ainsi, en guise de réponse à une criminalité galopante, la municipalité et le conseil communal (lourdement à gauche) ne laissent passer que les expérimentations les plus farfelues, pour peu qu'elles impliquent des animateurs de rue, de dispendieuses campagnes de propagande, et qu'elles soient outrageusement inefficaces.

Pour lutter contre la criminalité, Renens a par exemple décidé de... L'observer. Un Observatoire de la sécurité, quelle brillante idée! Au vu des mesures prises, les malfrats tremblent déjà. A moins que, outre les jetons de présence, cette structure bureaucratique ne soit réellement un observatoire? Vous savez, un de ces immenses télescopes permettant d'apercevoir des choses si lointaines... Ici, en l'occurrence, la sécurité!

On devine au vu de ces initiatives courageuses et efficaces que les criminels de Renens n'ont qu'à bien se tenir. Les habitants inquiets se réjouissent déjà de découvrir les statistiques de l'année prochaine.