09 juillet 2012

Tout-va-bien à Renens

Régulièrement en contact avec des journalistes au sujet de la politique locale, on me demande parfois mon sentiment sur la situation de Renens, notamment en matière de sécurité, de propreté, de civisme.

"Renens a mauvaise réputation, mais les choses s'arrangent, non?" suggèrent sempiternellement mes interlocuteurs.

cambriolage.jpgHélas, non, je n'ai guère l'impression que les choses s'arrangent. On peut clairement admirer la réussite de la Municipalité pour avoir réussi à faire rentrer cette opinion au sein de la classe journalistique, fruits d'un travail de fond et de longue haleine.

Mais au vu de la réalité du terrain, l'effort de communication n'est pas près de se relâcher.

Pour les habitants de Renens, la perception des choses est légèrement différente, comme le serait celle des journalistes s'ils se donnaient la peine de faire une petite recherche dans les articles de leurs propres publications - sans compter que bien des affaires ne suscitent pas l'intérêt médiatique, tel le cambriolage banal d'une boutique de téléphone portable rue de la Mèbre, ci-contre.

Il faut que le crime sorte de l'ordinaire pour que les médias s'y intéressent. Les habitants, eux, contemplent chaque matin les murs taggués et les vitrines brisées avec une belle régularité, et encore ne s'agit-il que de la partie visible des nuisances et de l'insécurité.

La lassitude n'atteint pas que la population: la Municipalité a ainsi "courageusement" choisi de murer avec des cloisons en bois les vitrines du passage sous-gare (trop souvent défoncées) et de retirer divers éléments de mobilier urbain près de la gare, comme les cendriers (trop souvent vandalisés). Mais tout est affaire de communication, car il faut maintenir les apparences.

incendie_gare2.jpg
La gare de Renens, victime d'un incendie (probablement criminel) au mois de mai.
Une chance qu'il n'y ait pas eu les caméras, elles auraient brûlé...

Ce n'est pas chose facile tant les stigmates de l'insécurité renanaise sont visibles. Par insécurité, je n'entends pas forcément des gangs organisés ou des réseaux semi-professionnels allant du cambrioleur au receleur, mais un mélange complexe de haine, de mal-être, de drogue et d'alcoolisme, de manque d'éducation, de jalousie et de désoeuvrement frappant un certain nombre de ses habitants, et qui fait des ravages en termes de relations de voisinage et de criminalité.

Il est facile de défausser le constat sous le fallacieux prétexte du sentiment d'insécurité, mais celle-ci recouvre des faits très concrets, dûment enregistrés dans les statistiques de Polouest, la police régionale de l'ouest lausannois. Les méthodes de calcul ont évolué avec le temps mais le chapitre adéquat du rapport de gestion 2011 (page 38 et suivantes) permet un bon aperçu de la criminalité renanaise, tant au vu de son évolution sur les années précédentes qu'en comparaison avec les autres communes à proximité.

Entre 2008 et 2011, le nombre d'interventions de la police sur la commune de Renens est passé de 3'712 à 5'241 (+41%), soit plus d'une intervention annuelle pour quatre habitants! Le phénomène de hausse n'est pas circonscrit au chef-lieu du district, mais prend une saveur particulière associée au total des interpellations et arrestations (auteurs de délits), qui est passé de 56 à 116 (+107%). Les vols de toute sorte sont passés de 246 à 374 (+52%) tandis que les nuisances sonores et autres troubles à la tranquillité, délits mineurs mais qui n'ont pas leur pareil pour pourrir la vie des habitants, sont passés de 296 à 634 (+114%).

On pourra interpréter ces statistiques de diverses manières, bien entendu: en les comparant avec les chiffres des autres communes de l'ouest lausannois, qui "rattrapent" le chef-lieu - et il n'y a guère lieu de s'en réjouir - ou en bottant en touche, expliquant que Renens n'est pas la pire des villes du canton, la palme en revenant incontestablement à Lausanne où les seringues le disputent aux arracheurs de colliers, sans parler de la vie nocturne.

Toujours est-il que lorsqu'on me pose la question, non, je ne peux décemment pas répondre que "les choses s'arrangent".

Facile de critiquer, me rétorquera-t-on. Peut-être est-ce vrai, mais cette description critique de Renens fait partie, je crois, du travail d'opposition d'une minorité politique au Conseil Communal. Si le rôle d'un politicien local consiste juste à chanter les louanges de la ville en se tapant sur le ventre, pétri d'autosatisfaction, la majorité en place n'a besoin de personne.

Quant au chapitre des solutions, on les connaît: appliquer simplement les lois et les règlements en vigueur (sur l'ivresse publique notamment), sans passe-droit ni régime de faveur, parce qu'aucune politique de réhabilitation ne saurait se passer d'incitation répressive ; et évidemment, installer des caméras de surveillance comme les habitants de Renens l'ont eux-même décidé en votation. Mais c'est beaucoup demander à une majorité de gauche totalement incapable de rigueur et freinant des quatre fers pour appliquer une décision sortie des urnes, lorsqu'elle ne correspond pas à la doxa bien-pensante.

Autant dire que non seulement la situation n'est guère reluisante, mais qu'elle ne va pas aller en s'améliorant. Je m'efforcerai donc à travers le mot-clé tout-va-bien de répertorier plus ou moins régulièrement les faits divers qui frappent notre malheureuse commune, histoire de retrouver facilement des exemples de la situation rélle de Renens, la ville où tout s'arrange, selon l'opinion de journalistes conquis.

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Un homme endormi à même le sol de la nouvelle place du marché, au petit matin.

03 juillet 2012

Gothard: qu'importe le tunnel pourvu qu'on ait le péage

Le feuilleton du 2e tube du Tunnel du Gothard vient de s'enrichir d'un chapitre supplémentaire alors que la Conseillère Fédérale Doris Leuthard envisage d'y instaurer un péage - un revirement de situation qui ne manque pas de piquant.

Lorsqu'en 1980, la Suisse perce le tunnel routier du Saint-Gothard, elle relie davantage qu'Uri au Tessin: c'est une porte ouverte entre toute l'Europe du nord et l'Italie. Le succès de l'ouvrage de 16,9 km est immédiat - au grand désespoir des habitants d'Uri, qui voient se succéder les camions sur les routes de leur canton.

Déjà, les engagements pris entre la Suisse et la Communauté Européenne ne laissent plus à la première le contrôle du transit sur ses routes.

gothard_0.jpgLa réponse des citoyens suisses est maladroite. En 1994, un petit comité lance l'initiative dite "des Alpes" visant à protéger les régions alpines contre le trafic transfrontalier. Elle souhaite limiter les capacités routières et forcer le transfert de marchandises de la route au rail. Malgré l'opposition d'un gouvernement ne tenant pas à se faire mal voir de ses interlocuteurs internationaux, le peuple approuve. Malheureusement, les résultats sont plus que mitigés: comme partout où on tente de le mettre en application, le transfert de la route au rail, séduisant sur le papier, s'avère décevant une fois mis en oeuvre. Il ne se décrète tout simplement pas, et ce n'est pas faute de subventions.

En revanche, le succès de l'axe routier du Gothard ne se dément pas. Pourtant, la traversée reste dangereuse. Deux pistes de circulation en sens opposé se côtoient au sein de l'unique tube de l'ouvrage. Le matin du 24 octobre 2001, un chauffeur turc sous l'emprise de l'alcool fait dévier son véhicule, entraînant une collision frontale avec un camion italien roulant en sens opposé. Onze personnes trouvent la mort à cause des flammes et de la fumée dans l'incendie qui suit l'accident.

Les travaux d'aménagement et les restrictions toujours plus poussées à la traversée du tunnel, amenant régulièrement d'énormes files d'attente de part et d'autre, ne suffisent plus. L'ouvrage a montré ses limite. Paradoxalement, c'est la recherche de la sécurité qui fera déborder le vase. D'après le Conseil Fédéral, une réfection "de fond" du tunnel devrait survenir d'ici 2025, entraînant la fermeture totale de l'ouvrage pendant 900 jours, ou partielle pendant trois ans et demi. Le plan a pour effet de pratiquement couper le Tessin du reste du territoire helvétique!

Le calendrier de la réfection de l'unique tube du Gothard aurait pu en rester là - le Conseil Fédéral a une longue expérience lorsqu'il s'agit d'ignorer superbement des revendications tessinoises - mais une initiative inattendue change la donne en février 2012.

partenariat_public_privé.pngA cette date, economiesuisse publie un document à l'écho retentissant, une proposition de partenariat public-privé pour le percement d'un second tube au Gothard. Cette variante financée par un péage modeste (20.- pour les voitures de tourisme) ne coûterait pas un seul centime au contribuable. Le rôle de l'Etat se limiterait à donner des autorisations. Mieux encore: au bout des cinquante ans d'exploitation, il se verrait gratuitement remettre l'ouvrage!

A la simple évocation du secteur privé - le diable, au bas mot - beaucoup se signent ou tournent de l'oeil. Pourtant, et contrairement à ce que claironnent les adversaires du projet de partenariat, economiesuisse ne propose même pas de revenir sur l'Initiative des Alpes. Après le percement et les travaux de réfection, le débit en véhicule serait identique. Le second tube aurait tout de même le mérite de ne pas couper le Tessin du reste de la Suisse pendant la réfection du premier, et donnerait à terme un ouvrage où chaque sens de circulation aurait droit à un tube propre, diminuant drastiquement les risques d'accident.

Depuis qu'economiesuisse a fait bouger les lignes, le Conseil Fédéral s'évertue à trouver un moyen de détourner le concept vers ses propres buts. Pourquoi laisser à des investisseurs l'opportunité de creuser un tunnel rentable quand une gestion publique permet d'appliquer à un projet les recettes de gestion usuelles - retards de livraison homériques et dépassements budgétaires monstrueux, le tout payé par des taxes supplémentaires imposées à la collectivité?

On pourrait croire à une mauvaise plaisanterie, mais il n'en est rien. Si le gouvernement veut désormais un 2e tube, il refuse obstinément d'en laisser l'initiative au secteur privé.

On peut légitimement se poser la question de cette opposition aussi résolue qu'irrationnelle. La rhétorique officielle "ne-laissons-pas-l'axe-stratégique-du-Gothard-aux-mains-de-l'abominable-secteur-privé" ne convainc personne tant elle paraît cousue de gros fil. L'explication est sans doute plutôt à chercher du côté de l'article de la Constitution Fédérale stipulant explicitement que les péages sont interdits sur les routes publiques.

Si le deuxième tube du Gothard est percé par une société privée, même dans le cadre d'un partenariat public-privé, le tunnel lui appartiendra. Cette route pourra donc s'agrémenter d'un péage au bénéfice des investisseurs.

Mais si un deuxième tube du Gothard est percé par la Confédération, le financement par péage obligera à réviser la Constitution pour en assurer la légalité. Pas de péage sans modification de la Constitution. Donc, puisque seule l'option publique est envisagée, pas de deuxième tube sans droit de péage... L'idée d'un deuxième tube au Gothard semblant populaire, c'est le moment d'en profiter!

Car l'objectif du gouvernement n'est pas de financer le deuxième tube, mais bien de pouvoir établir des péages sur les routes...

Toutes les routes!

Une fois la Constitution révisée, la boîte de Pandore sera ouverte. La Confédération aura désormais la possibilité de taxer les automobilistes sur des tronçons routiers helvétiques, et elle ne va pas s'en priver. Le texte soumis au peuple n'est pas écrit que les politiciens salivent déjà. Traversée de la Rade à Genève, péages urbains, tout sera motif à de nouvelles ponctions des automobilistes. On les habillera juste des prétextes habituels: lutte contre particules fines ou les embouteillages, promotion de la mobilité douce, désengorgement des centre-villes... ou simplement, comme trop souvent, la haine aveugle à l'encontre la mobilité individuelle.

Sur ce genre de sujet, l'imagination de l'administration est sans limite!

Une fois éclairée de cette façon, la polémique actuelle autour du financement du deuxième tube du Gothard prend une toute autre allure. Il ne s'agit pas d'améliorer la sécurité routière, de désenclaver le Tessin, de trouver le meilleur équilibre entre financement public et privé ou de mettre au point un compromis entre travaux et circulation.

Il s'agit seulement d'instrumentaliser la question du Gothard pour réformer la Constitution à dessein, et se donner les mains libres pour généraliser le péage automobile un peu partout en Suisse.

Dommage pour la population tessinoise, prise en otage dans les manoeuvres politiques de Berne.

29 juin 2012

Obamacare, victoire à la Pyrrhus

La nouvelle est célébrée comme il se doit par tous les médias européens: la Cour Suprême Américaine vient de "valider" l'Obamacare, la réforme de santé promulguée par Barack Obama en début de mandat. Joie et félicité! Obama est triomphant! Victoire!

ObamacareSupporters.jpgEntre deux lancers de cotillons, le fêtard pourra tout de même se poser la question: qu'est-ce que la Cour Suprême vient faire là-dedans? Et puis, s'éloignant pour creuser un peu plus profodément la question (ce qui n'est jamais bon pour l'ambiance de fête) il pourrait réaliser que le verdict de la Cour Suprême a tout du baiser empoisonné. Voire, qu'il risque d'enfoncer les chances de réélection du président démocrate en novembre...

Les oppositions au projet ont été innombrables depuis sa conception et ont porté sur de multiples aspects du texte. La Cour Suprême a été amenée à se prononcer sur la constitutionnalité du projet parce qu'elle a été saisie par les procureurs généraux de pas moins de vingt-neuf Etats américains opposés à la réforme!

Leur objection? L'Obamacare (de son vrai nom le Patient Protection and Affordable Care Act ou PPACA), monstre législatif de 2'700 pages, obligerait les Américains non couverts par une assurance-maladie liée à leur employeur ou à un mécanisme gouvernemental existant à souscrire à une assurance-maladie privée, sous peine d'amende. Or, cette disposition est contraire à la Constitution des Etats-Unis par au moins deux aspects:

  • Elle octroie à l'Etat Fédéral une nouvelle prérogative en matière de santé publique. Cependant, le Dixième Amendement stipule que seules les dispositions explicites de la Constitution dépendent du gouvernement fédéral. L'assurance-maladie n'en fait clairement pas partie. Si des mécanismes de santé publique peuvent être mis en place dans un Etat ou un autre - comme ne s'est pas privé de le faire le très républicain Mitt Romney au Massachusetts - de tels sujets ne sont pas du ressort du gouvernement de Washington.

supreme-court-2011.jpgCes réserves ne sont pas théoriques. Elles ont amené plusieurs cours de justice intermédiaires à décréter inconstitutionnelle la réforme de la santé. De recours en recours, l'affaire a naturellement été portée au-devant de la Cour Suprême, qui vient de valider le projet à travers un vote 5-4 très disputé. Mais contrairement à ce qu'affirment les médias, la Cour Suprême n'a pas validé Obamacare en totalité: la partie de la loi qui donnait accès au programme Medicaid à des millions de gens pas assez pauvres pour l'avoir actuellement mais incapables de se payer une assurance a été abrogée. Quant à la constitutionnalité de la réforme, la Cour a estimé qu'Obamacare pouvait être légale dans la mesure où il s'agirait d'une... taxe.

Voilà qui vient quelque peut contredire la communication de Barack Obama et de son camp, qui prétendent depuis le début que la réforme n'est pas une taxe - en plus d'avoir clamé qu'impôts et prélèvements n'augmenteraient pas, bien entendu.

Et cet aspect des conclusions de la Cour Suprême va singulièrement compliquer les affaires du président sortant.

Si plus aucun obstacle juridique ne s'oppose à la réforme, ses principaux effets se déploieront dès 2014. A cette date, des millions d'Américains devront souscrire à une assurance-maladie obligatoire. Et non seulement la vente forcée est très mal vue aux Etats-Unis, pays où la responsabilité individuelle n'est pas un vain mot, mais les Américains se rendront très vite compte qu'ils ne sont pas assez pauvres pour bénéficier du système payé par la collectivité, et qu'un mécanisme acceptant n'importe quel client à un tarif unique au nom de la solidarité ne peut que s'effondrer sous son propre poids (la classe moyenne suisse fait l'expérience didactique de cet étranglement progressif depuis 1996 et la mise en place de la LAMal par la gauche.)

Sans même parier sur l'évidente dérive financière du système, la pilule sera dure à avaler, et ce dès la première année. Selon les chiffres avancés par Le Figaro, le coût pour la couverture de 70% des frais médicaux serait estimé à 5'200 dollars par individu et par an, 14'100 dollars par famille. Dans un pays où les salariés sont habituellement couverts par le biais de leur employeur, ces primes frapperont de plein fouet les Américains au chômage - au moment même où celui-ci est historiquement élevé.

Pas sûr que ces gens-là auront très envie de glisser à nouveau un bulletin Obama dans les urnes en novembre.

Car c'est le deuxième écromney-obamacare.jpgueil sur lequel vient de se fracasser la réforme de la santé: en validant sous certaines réserves sa légalité, la Cour Suprême vient de déplacer l'opposition contre Obamacare du terrain constitutionnel au terrain politique. Mitt Romney ne s'y est pas trompé. Le candidat républicain à l'élection présidentielle de novembre a ainsi déclaré que sa première mesure en tant que président élu serait d'abroger la réforme.

Peut-être ne s'agit-il que de rhétorique de campagne, mais le fait est là: la réforme Obamacare a été électoralement désastreuse pour les Démocrates. Poussée au forceps dans les chambres du Congrès selon un clivage partisan, elle a mené le parti à la déroute dans les élections de mi-mandat jusque dans ses fiefs historiques.

Si Barack Obama a été porté au pouvoir en 2008 par une foule enthousiaste, ce n'était vraisemblablement pas à cause de ses projets de refonte de la couverture de santé. Des années après le début des travaux, Obamacare reste impopulaire auprès d'une majorité d'Américains. Le président sortant devra garder cela à l'esprit alors même que les principales mesures de son projet ne sont pas encore entrées en vigueur.

21 juin 2012

La justice française forcée de définir le fascisme

L'affrontement entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon dans la circonscription de Hénin-Beaumont aura été un des points d'orgue des législatives françaises.

face_a_face.jpg

Après une campagne donnant lieu à bien des excès de part et d'autre, la fumée du champ de bataille s'est dissipée, laissant les deux prétendants sur le carreau. Ceux-ci ne sont pas prêt à rendre les armes pour autant: les amertumes accumulées sont trop grandes. Ils semblent décidés à porter la lutte jusque devant les tribunaux, chacun accusant son adversaire de diverses ignominies. Mais ce qui ne mériterait peut-être qu'un entrefilet dans la rubrique judiciaire pourrait avoir des conséquences pour le moins inattendues...

Ainsi, dans un des derniers épisodes de l'histoire, le Front National prend l'offensive en traînant Jean-Luc Mélenchon devant les tribunaux, pour reprendre la formule subtile du Matin. Le motif? Le leader du Front de Gauche a publiquement affirmé que Marine Le Pen était "fasciste":

Interrogé sur des sondages plaçant Marine Le Pen en tête du premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon avait lancé: "Pourquoi voulez-vous que le peuple français soit le seul peuple qui ait envie d’avoir un fasciste à sa tête, pourquoi ils seraient comme ça les Français?".

La candidate du FN avait dans la foulée saisi le doyen des juges d’instruction de Paris d’une plainte pour "injures publiques", reprochant à M. Mélenchon d’avoir utilisé le terme "fasciste" pour la caractériser.

 

Un communiste s'offusquera rarement qu'on le traite de communiste, puisque pour lui le terme n'aura rien d'une insulte. Ici, Marine Le Pen prend assez mal le qualificatif employé par M. Mélenchon ; il y a donc visiblement une divergence sur le sens qu'on lui donne.

La seule possibilité pour M. Mélenchon d'éviter une condamnation infâmante (fusse-t-elle d'un euro symbolique) sera d'affirmer qu'il n'a rien dit d'autre que la vérité. La ligne de défense prise par son avocate, Me Raquel Garrido, semble aller dans ce sens: "Pour nous, le terme fasciste n’est pas une insulte mais une caractérisation politique".

Par voie de conséquence, la justice française sera amenée à trancher les points suivants:

  • Le qualificatif de "fasciste" est-il une insulte?
  • Quelles sont les caractéristiques d'un mouvement politique ou d'une personnalité "fasciste"?
  • Marine Le Pen correspond-t-elle à cette définition?

A supposer que la plainte soit recevable, elle pourrait amener des développements intéressants. Si la Cour évacue le dossier en estimant que le qualificatif de "fasciste" n'est pas une insulte, nous resterons sur notre faim. Cela contribuera juste à rendre le terme encore plus galvaudé qu'il n'est aujourd'hui.

Mais si la justice s'attarde sur le sens du mot fascisme, nous verrons alors pour la première fois une définition juridique du terme. D'après wikipédia (pour ce que ça vaut) le fascisme "générique" s'étend à tout mouvement politique ou organisation s'appuyant sur un pouvoir fort au service d'une classe humaine dominante, la persécution d'une classe ennemie chargée de tous les maux, l'exaltation du sentiment nationaliste, le rejet des institutions démocratiques et libérales, la répression de l'opposition et un contrôle politique extensif de la société civile. L'analyse de la justice française sera-t-elle différente?

Une fois le fascisme défini, on saura si Marine Le Pen correspond à ses critères. S'ils sont assez ouverts pour inclure le Front National, on verra d'ailleurs à quels autres mouvements politiques - au hasard, le Front de Gauche - ils pourraient aussi s'appliquer. Remplacez "immigrés" par "riches bourgeois" ou "finance juive apatride" et vous obtenez facilement quelques variantes...

Et si Marine Le Pen est lavée de l'accusation de fascisme devant la justice, Jean-Luc Mélenchon aura bien des raisons de s'étrangler: grâce à ses déclarations permettant à une cour de justice de statuer noir sur blanc que Marine Le Pen n'est pas fasciste, il aura contribué plus que quiconque à la banalisation du Front National au sein de la vie politique française!

Quelle que soit la conclusion du volet judiciaire de l'affaire, Marine Le Pen et le Front National semblent avoir tout à gagner de ce procès.

Mise à jour: Jean-Luc Mélenchon est formellement inculpé pour injure. Fidèle à sa ligne de défense, il donne une définition plus précise du fascisme à ses yeux:

"Fasciste n'est pas une injure, c'est une caractérisation politique (...) qui est une description d'un processus, d'une identité politique caractérisée par des faits extrêmement précis" a répliqué jeudi Jean-Luc Mélenchon après sa mise en examen, citant notamment "la haine et le refus des mouvements ouvriers organisés"

"C'est très typique de l'attitude du Front national qui ne cesse de dénoncer les syndicats comme corrompus, comme vendus au patronat", a-t-il poursuivi.

"Deuxièmement, c'est une vision de l'organisation de la société par corporation. Voilà ce qu'est le fascisme historiquement". "J'estime donc que personne n'a à se sentir injurié dès lors qu'il est l'objet d'une caractérisation", a-t-il poursuivi, en accusant son adversaire lors de la présidentielle et des législatives dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais (Hénin-Beaumont) d'instrumentaliser la justice.

18 juin 2012

Non, non et non!

Alors que la Grèce jouait à se faire peur et que la France absorbait la vague rose, la Suisse votait également ce week-end. Trois objets fédéraux furent sèchement rejetés, comme le montre le tableau suivant:

votations_juin_2012.png
Les résultats (basés sur une infographie du Matin)

Epargne-logement: une fois de plus et sans surprise, le peuple suisse a rejeté l'épargne-logement, sur le principe du "ça profiterait plus à d'autres qu'à moi". Dans les autres arguments en faveur du non, on pourrait indifféremment inclure:

  • Les effets de seuil introduits par la législation ;
  • Le fait que dans un marché étranglé par les interdictions de construire comme en Suisse, une augmentation de l'offre ne peut se traduire que par une augmentation du prix moyen ;
  • Une complexité fiscale accrue et une orientation fiscale injuste de l'épargne (pourquoi favoriser davantage l'épargne pour l'acquisition d'un logement plutôt que celle visant à rassembler le capital de départ d'une entreprise, les études de ses enfants ou un projet d'école en Inde?)

...Mais honnêtement, pour rationnels soient-ils, je doute que ces arguments- aient vraiment touché. Pour atteindre un refus aussi net il faut susciter des sentiments ; et l'idée qu'un voisin, un collègue de travail ou un autre membre de sa propre famille puisse se voir faciliter sous certaines condition le financement d'un projet d'acquisition de logement a dû être proprement insupportable à une bonne partie des électeurs.

Initiative de l'ASIN "La Parole au Peuple": l'Asin visait à renforcer les droits du souverain face à des accords internationaux en obligeant à soumettre à référendum tout traités portant sur des "domaines importants", entraînant une nouvelle dépense de plus d’un milliard ou des frais récurrents de plus de 100 millions de francs. Comme j'ai pu l'expliquer par ailleurs, nous avons assisté à une lutte du haut contre le bas, la classe politique suisse défendant bec et ongles ses prérogatives en matière de droit international.

Ne nous leurrons pas, l'initiative n'avait aucune chance de passer la rampe. Elle était beaucoup trop abstraite pour mobiliser les foules, même si son échec aurait pu être moins net. Le seul fait marquant de la campagne aura été de révéler l'engagement d'economiesuisse contre la démocratie directe. L'organisation faîtière du patronat - en fait phagocytée par quelques grands comptes internationaux - aura montré sa défiance vis-à-vis de cette spécificité suisse: il est vrai que la fréquence accrue de votes du souverain sur tel ou tel accord international aurait ajouté quelque incertitude à la marche des affaires ; mais l'intensité de l'implication de l'organisation dans une votation qui ne la concernait pas directement est quelque chose de nouveau.

Réseaux de Soin: dans l'objectif de réduire les coûts de la santé, la réforme obligeait les assurés à souscrire à un mécanisme de "réseau de soin" sous peine de pénalités financières. Mal fagotée, mal vendue, bureaucratique et donnant trop de pouvoir aux assurances maladie, la réforme a été promptement balayée. Seul vainqueur du jour, le socialiste Alain Berset, conseiller fédéral de l'intérieur en charge de faire passer un projet de loi dont il avait hérité de son prédécesseur et auquel il s'était opposé comme simple parlementaire. Franc comme un âne qui recule, il se contenta de défendre le projet avec un maximum de mollesse pour le voir gentiment couler... Mission accomplie.

Toute réforme libérale de la santé étant exclue (la-santé-n'est-pas-une-marchandise, n'est-ce pas!) la voie est désormais toute tracée pour la prochaine offensive de la gauche en la matière, une belle grosse caisse assurance unique gérée par l'Etat. Miam!

Voilà, c'était donc un petit week-end de votation sans suspense. Il est vrai qu'avec des taux de rejet dépassant allègrement les 60%, on ne peut pas dire que l'expression des citoyens a donné lieu à la moindre surprise.

Prochaines votations fédérales le 23 septembre.

15 juin 2012

Le faux problème de l'Asile

Sale ambiance dans les rangs du Parti Libéral-Radical. "Il y a des lâches, des opportunistes et ceux qui n'ont rien compris!" s'énerve Claude Ruey dans la presse romande. Pour l'ancien conseiller national libéral, aujourd'hui président de l'Entraide protestante suisse, toute réforme visant à encadrer un tant soit peu les procédures d'asile s'apparente à une insulte à la tradition humanitaire helvétique. Aujourd'hui, son collègue de parti le genevois Christian Lüscher lui répond:

On garantit tout ce qu’on peut garantir à un requérant: de l’argent mais pas trop, un logement, des assurances, de la nourriture, de l’assistance juridique gratuite. En clair il s’agit d’éviter que des jeunes hommes qui viennent en tant que réfugiés économiques (c’est le cas de 80% d’entre eux) puissent dépenser l’argent de la collectivité pour des téléphones portables et envoyer de l’argent à leurs familles.

 

Voilà qui contraste singulièrement avec les propos indignés du premier:

Les gens ne viennent pas chez nous en fonction de nos lois, mais en fonction de l’actualité chez eux: les guerres civiles, les menaces ou tout simplement à cause de la détresse économique. Un homme qui est mis contre un mur en Syrie se fiche de la législation suisse. Il a envie de partir le plus vite possible.

 

Les deux hommes appartiennent au même courant politique, mais aussi proches soient-ils - ce qui permet d'écarter les incompatibilités idéologiques -  leur perception des demandeurs d'asile change du tout au tout. Ils illustrent ainsi très bien le fossé sur les questions liées à l'asile au sein de la population suisse.

La lecture de l'article "Asile, trop c'est trop" du sociologue Uli Windisch sur le site LesObservateurs.ch est instructive, puisqu'elle permet de remettre l'église au milieu du village: le problème de l'asile n'existe pas.

Oui, il y a des personnes qui ont besoin de l’asile mais il est vrai aussi que la filière de l’asile est devenue l’une des voies choisie par ceux qui cherchent simplement du travail et un avenir meilleur dans un pays comme le nôtre, pays qui donne encore, par  son laxisme, une image d’eldorado.(...) Ensuite, et c’est évidemment le pire, la voie de l’asile est devenue  une filière de la criminalité, et cette dernière n’est pas mineure; en fait elle est de plus en plus importante, organisée et dangereuse. Et c’est le cas depuis longtemps.

 

Depuis des années, le mécanisme de l'asile a été déformé et perverti pour devenir une filière alternative d'immigration pour les étrangers extra-européens, court-circuitant complètement la législation suisse en la matière. Reste-t-il seulement de vrais demandeurs d'asile dans le flot, que la Suisse devrait accueillir? A supposer que 20% d'entre eux soient d'authentiques réfugiés dans le besoin, comme l'estime Christian Lüscher, ce n'est pas sûr.

asile-europe.jpgIl ne s'agit même pas d'une exagération. La Suisse est signataire des Accords de Dublin. Ceux-ci prévoient que la demande d'asile déposée par un requérant soit traitée dans le premier pays signataire traversé - ce mécanisme ayant pour but d'empêcher la multiplication des demandes dans divers pays, et maintient dans une certaine mesure les demandeurs d'asile au plus près des régions qu'ils ont quitté afin de faciliter leur éventuel retour.

De fait, aucun demandeur d'asile ne peut parvenir par voie terrestre en Suisse, au centre de l'Europe, sans avoir traversé la France, l'Allemagne, l'Italie ou n'importe quel pays avec lequel la Suisse partage des frontières, et qui devrait donc traiter sa demande d'asile. Les Italiens, exposés au flot d'immigrés en provenance d'Afrique du nord, ont trouvé le bon moyen de résoudre leur problème d'afflux: ils renoncent à enregistrer les empreintes des demandeurs et se contentent de leur dire d'aller voir ailleurs! Voilà de quelle façon des requérants d'asile inconnus au bataillon apparaîssent en Suisse comme surgis de nulle part! Quant à ceux dont la provenance est clairement identifiée, elle se contente de refuser de les reprendre...

Il n'y a pas que la voie terrestre. On peut aussi très simplement atterrir à Kloten, l'aéroport de Zurich, à travers un vol international, et détruire son passeport à l'arrivée, puis clamer auprès des autorités qu'on vient de tel ou tel pays en guerre ou qu'on est apparenté à telle ou telle ethnie malmenée (hélas, le choix est vaste). A charge des autorités helvétiques de démêler le vrai du faux... La Suisse est donc assaillie de "Kurdes" en provenance de Turquie, "d'Erythréens" réfractaires au service militaire, et ainsi de suite.

Peut-être certains considèreront que pareilles astuces sont de bonne guerre lorsqu'il s'agit de contourner les lois sur l'immigration d'un pays, jugées trop restrictives? Mais cette bienveillance a des conséquences. D'abord, la facilité déconcertante avec laquelle il est possible d'exploiter les procédures décourage tout simplement les candidats à l'immigration légale. Ensuite, le taux de criminalité est très élevé au sein des faux demandeurs d'asile, ce qui n'est guère surprenant: difficile d'espérer un solide respect de la loi de la part de gens qui choisissent de la violer le jour même de leur arrivée, en abusant du principe de l'asile et en mentant aux autorités. Enfin, la population suisse devient de plus en plus hostile au principe de l'asile en tant que tel et semble presque décidée à fermer la porte à tout le monde, vrais et faux réfugiés mêlés.

Pour sauver l'asile, la réforme est indispensable.

Si on veut préserver le principe de l'accueil, il est donc plus que nécessaire de démêler les demandes authentiques des autres. Les modifications récemment adoptées par le Parlement sur la législation de l'asile vont plutôt dans le bon sens. Elles diminuent l'attractivité (notamment financière) de la Suisse pour de faux requérants d'asile. Elles accélèrent le traitement des demandes. Elles font preuve de pragmatisme et suivent enfin la volonté que semble exprimer la population helvétique.

Les vrais requérants d'asile, eux, se moqueront bien de savoir que la Suisse leur accorde X ou Y francs par jour - ils cherchent avant tout leur propre sécurité, et cela n'a pas de prix. Imagine-t-on un leader de l'opposition syrienne à la tête mise à prix par le régime de Bachar el-Assad refusant de saisir l'opportunité de se réfugier en Suisse, au prétexte qu'il n'aurait pas assez d'argent de poche une fois là-bas?

Il y a donc du progrès, mais il manque encore des accords de réadmission pour renvoyer les requérants déboutés. On continue d'entrer en matière pour un individu refusant de coopérer avec les autorités - il encourt juste une amende en cas de fausse déclaration. Et surtout, les agissements criminels qu'un requérant commet en Suisse n'éteignent même pas ses prétentions à l'asile!

La Suisse doit clairement faire la part des choses entre le droit d'asile et l'immigration extra-européenne. Il ne faut plus faire passer l'un pour l'autre. Enfin, toute politique d'immigration crédible se doit aussi de tenir compte des intérêts de la population autochtone.

Comme on voit, il reste encore beaucoup à faire.