16 mars 2012

Le Conseil d'Etat à la croisée des chemins

L'électeur vaudois sera confronté à un choix essentiel le 1er avril, lors du 2e tour de l'élection au Conseil d'Etat: faire rentrer l'UDC Claude-Alain Voiblet au gouvernement, ou subir pendant une législature un exécutif de gauche.

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L'affiche de campagne pour le second tour

Depuis mardi, nous connaissons les candidats pour le second tour: Anne-Catherine Lyon et Nuria Gorrite pour le Parti Socialiste, Béatrice Mettraux pour les Verts, Claude-Alain Voiblet pour l'UDC et Emmanuel Gétaz pour Vaud Libre.

Dès dimanche soir, quatre des sept sièges étaient attribués. Si les trois sortants libéraux-radicaux ont été réélus comme dans un fauteuil, le plébiscite revient au socialiste Pierre-Yves Maillard, en tête des suffrages. L'apparente faiblesse de la gauche avec un seul élu est donc trompeuse, d'autant plus que les seconds rangs sont bien fournis: à ce quatuor de tête succèdent dans l'ordre Béatrice Métraux (Verts), Anne-Catherine Lyon (PS), puis la syndique socialiste de Morges Nuria Gorrite (PS), et enfin Claude-Alain Voiblet (UDC). Les autres candidats ne font qu'une apparition anecdotique, le meilleur d'entre eux n'atteignant pas le quart des voix du dernier du groupe de tête.

A gauche, on se presse au portillon; à droite, il n'y a guère que la candidature de M. Voiblet pour sauver la majorité de droite à l'exécutif.

Depuis la disparition de Jean-Claude Mermoud, le canton de Vaud expérimente une curieuse cohabitation: un Parlement à droite et un Conseil d'Etat à gauche. C'est que l'UDC fait face ici comme ailleurs à un flot ininterrompu de polémiques. La représentativité, l'équilibre des forces et tous les beaux discours du même genre tombent à l'eau dès lors qu'on parle d'un modeste siège échu à l'UDC.

L'an dernier, le parti agrarien avait lancé Pierre-Yves Rapaz dans la course au Conseil d'Etat pour l'élection complémentaire. Mal lui en pris. Le syndic de Bex, député et chef du groupe UDC au Grand Conseil Vaudois, échoua sèchement. Les analystes rivalisèrent d'imagination pour expliquer le désaveu des électeurs; les plus optimistes se contentèrent de tabler sur la faible mobilisation lors de ce scrutin, le nouveau Conseiller d'Etat ne siégeant que pour six mois. Mais il devint clair pour tout le monde que le siège perdu ne serait pas facile à reprendre.

C'est donc en resserrant les rangs que l'UDC vaudoise choisit en janvier de lancer dans la course son meilleur candidat, Claude-Alain Voiblet, secrétaire du parti et coordinateur de l'UDC en Suisse romande. Sans même faire campagne, Claude-Alain Voiblet s'est naturellement imposé en interne. Pour ceux qui le connaissent, la décision de l'UDC relève de l'évidence. Claude-Alain Voiblet est un bourreau de travail. Ni "agrarien" ni "blochérien", juste pragmatique et loin des querelles de chapelle, il est largement responsable de la croissance de l'UDC vaudoise pendant ces dernières années. Ses convictions ne l'empêchent pas d'être à la ville un homme courtois et disponible, ouvert et apte au compromis - raisons pour lesquelles il a réussi à accéder à la présidence du Conseil Communal de la ville de Lausanne, notoirement à gauche.

Quoi qu'il advienne le 1er avril, je pense et je continuerai à penser que l'UDC a présenté le meilleur candidat issu de ses rangs, compte tenu des équilibres du canton, des compétences de chacun, et des valeurs de l'UDC. Et je ne suis pas le seul à avoir ce point de vue ; si aucun des "candidats à la candidature" devancés par Pierre-Yves Rapaz l'an dernier ne s'est représenté face à M. Voiblet en janvier, ce n'est pas que leur ambition se soit soudainement éteinte, mais simplement le résultat d'une analyse lucide de leur popularité face à ce candidat naturel.

Dans tous les partis, chacun fourbit donc ses armes pour le second tour. Pauvre Claude-Alain! Alors que même les délégués verts libéraux ont compris les enjeux et ont voté à 44 voix sur 49 en faveur du soutien au centre-droit, les Socialistes et les Ecologistes ne font pas mystère de leur stratégie: ils vont chercher à "diaboliser" Voiblet. Et ce sont ces gens qui parlent de remonter le niveau de la politique...

Le plus triste dans toute cette affaire est que l'élection du 1er avril ne concerne l'UDC que de très loin. Avec au mieux un siège de Conseiller d'Etat sur sept, peu de chances que celle-ci influe de façon démesurée sur la trajectoire du canton. Le véritable enjeu est tout autre, et les état-majors politiques l'ont bien compris: le risque consiste à subir une majorité de gauche à l'intérieur du Conseil d'Etat.

Si le centre-droit échoue, selon toute vraisemblance le Conseil d'Etat vaudois comptera 3 socialistes, 1 écologiste et 3 libéraux-radicaux. Outre le fait que les uns seront sur-représentés et les autres sous-représentés, le Conseil d'Etat sera en porte-à-faux continuel avec le Grand Conseil, et surtout, à gauche, ce qui lui permettra de dilapider sans retenue la bonne santé financière retrouvée que l'équipe sortante est parvenue à restaurer. Ne minimisons pas les capacités de gaspillage, de fiscalité et de nuisance que peut accomplir un exécutif de gauche, même face à un parlement vaudois de droite.

Les Démocrates du Centre jouent pour un siège; les Libéraux-Radicaux, pour le sens des trois qu'ils ont obtenus.

On comprend donc l'appétit des uns et l'inquiétude des autres...

Alors, le Conseil d'Etat vaudois basculera-t-il pour de bon à gauche le 1er avril? Rien n'est certain, même si le retard de Claude-Alain Voiblet semble difficile à rattraper. Il en va de 10'000 voix, c'est énorme. Libéraux-radicaux comprennent enfin le danger: il n'est plus question de tergiverser et de parler de l'UDC ou de ses candidats en tordant le nez, selon les bonnes vieilles habitudes. Il faut pour eux que Claude-Alain Voiblet accède au Château dans deux semaines, point. Il en va de bien plus que de la simple représentativité de l'UDC au Conseil d'Etat.

Les citoyens et les politiciens de centre-droit vaudois semblent découvrir que la présence de l'UDC est indispensable au maintien de leur propre majorité dans le canton.

Dommage que cette révélation survienne si tard.

12 mars 2012

Malheur aux Valaisans!

Des cinq objets fédéraux en votation ce dimanche, l'initiative de l'écologiste Franz Weber "pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires" est la seule grosse surprise, puisqu'elle passe la rampe avec 50.6% des voix.

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Le score des objets en votation (infographie Le Matin)

Revenons sur les objets soumis au vote.

Epargne-logement: le texte visait deux objectifs, encourager l'accession à la propriétée privée et les rénovations à but écologique. L'épargne-logement aurait permis à chaque foyer de constituer un fonds défiscalisé, rempli au maximum pendant dix ans à hauteur de 15'000 CHF par an, pour acquérir une résidence principale. L'initiative me laissait dubitatif, la cherté de l'immobilier en Suisse venant de la rareté de l'offre. Renforcer la demande dans ce contexte n'aurait fait que monter les prix d'autant. En fin de compte, seule la perspective de diminuer les prélèvements fiscaux avait un intérêt. Cette initiative a été rejetée par 55.8% des votants.

6 semaines de vacances: de tous les objets en votation, l'initiative de Travail.Suisse (abordée ici) était clairement le plus gros danger pour la santé de l'économie helvétique. Il ne s'est pas concrétisé, le peuple suisse refusant avec 66.5% de Non de céder aux sirènes de la facilité "à la française". On regardera avec plaisir l'hilarant reportage de la RTS sur le sujet, suivant les pérégrinations de Samah Soula, journaliste de France2, interdite devant ces Suisses qui aiment tant travailler...

Jeux d'argent: sous son nom officiel - Arrêté fédéral concernant la réglementation des jeux d'argent en faveur de l'utilité publique - l'objet donna lieu à peu de débats, tous les partis s'étant entendus pour le soutenir. Il a donc obtenu 87% de Oui, ce qui ne m'a jamais empêcher de le trouver aberrant. Le texte inscrit dans la Constitution des absurdités comme l'obligation pour les loteries et les paris sportifs de reverser leurs bénéfices à des activités publiques, culturelles, sociales ou sportives, garantissant un enterrement de première classe aux jeux d'argent locaux face à la concurrence d'Internet. Nous verrons un peu plus tard de quelle façon la Confédération mettra en place un flicage pour empêcher les aficionados de s'adonner aux paris en ligne...

Prix du Livre: le projet du Parlement visait à instaurer un prix fixe du livre dans toute la Suisse. J'avais également démoli l'absurdité de ce projet ici, ce qui n'a de loin pas empêché la Suisse romande de s'engouffrer dans la brèche. Les Suisses alémaniques eux, ont connu une politique de prix unique jusqu'en 2007 et savent à quoi s'en tenir... Bientôt un projet de prix unique du livre romand?

Résidences Secondaires: le gros écueil du jour vient bien sûr de l'acceptation de l'initiative "Pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires" de l'inénarrable Franz Weber. Elle est sensée réduire à 20% la part de résidences secondaires dans chaque commune de Suisse.

residences.gifOn a coutume de dire que la démocratie est parfois la dictature de la majorité; l'écologiste a su jouer de ce registre dans une opération politique qui restera un modèle du genre.

La carte des cantons montre bien cet état de fait. En vert, ceux qui ne sont pas concernés le moins du monde par le texte et qui ont largement approuvé l'initiative (qui ne voterait pas pour des montagnes jolies avec de paisibles vaches qui broutent?) et en rouge, ceux dont le modèle économique repose sur le tourisme, frappés de plein fouet, et qui l'ont donc massivement rejetée.

Vae victis, disait Brennos. Malheur aux vaincus. Vaincus aujourd'hui les Valaisans, dont l'emploi de milliers de travailleurs du milieu de la construction (et pour tout dire, un pan entier de l'économie) vient d'être jetés à bas par des citadins accrochés à une certaine image d'Epinal des montagnes helvétiques.

Cette initiative est dangereuse pour plusieurs raisons. Elle détruit le fédéralisme - à dessein - puisque l'aménagement du territoire est du ressort de chaque canton et de ses communes. Elle pose que le tourisme des résidences secondaires est quelque chose de nuisible et à combattre, et j'en attends encore la démonstration. Finalement, elle menace la sphère privée de façon inquiétante.

En effet, une maison est une maison, rien de plus. Le terme de "résidence principale" ou de "résidence secondaire" dépend seulement de l'usage qu'en fait son propriétaire. Cet usage peut varier au cours du temps, selon que l'heureux possesseur du bien immobilier soit actif ou à la retraite, par exemple. Elle peut changer au gré des propriétaires successifs de la maison. Il n'y a rien de figé.

Or, en plaçant une limite arbitraire sur le nombre de résidences secondaires que doit comporter une commune, l'initiative prétend régir l'utilisation qui est faite des biens immobiliers. Il va donc falloir établir cet usage. Cela veut dire, surveiller, questionner et interroger les propriétaires pour vérifier que untel ou untel "habite bien" dans sa demeure le temps qu'il faut lorsqu'il déclare que c'est sa résidence principale, ou lorsqu'il a déclaré acheter une maison pour un tel usage.

L'Autriche dispose d'une telle loi, fixant le taux de résidences secondaires à 8% dans certains villages. Résultat? Un jeu du chat et de la souris entre des propriétaires prétendant habiter dans leur logement en tant que résidence principale, et des autorités traquant la consommation d'eau et d'électricité et le remplissage de la boîte aux lettres sur la durée pour vérifier que l'habitant est bien là... Mais la guéguerre n'est pas très virulente, car absolument personne n'a envie de respecter la loi. Ni les propriétaires, qui payent assez cher leur logement de vacances pour supporter qu'on vienne leur chercher des poux, ni les autorités locales, qui se font fort de vivre de ces résidents saisonniers et du secteur de la construction.

En pratique, le texte a été complètement vidé de son sens.

C'est le destin que je devine pour le Valais et les autres sites touristiques de Suisse. Cette initiative est totalement inapplicable - et au lendemain de la votation avec champagne et cotillons, ça commence gentiment à se savoir.

C'est tout simple. Supposons, et c'est déjà difficile, que les chambres du Parlement parviennent à établir un projet de loi qui tienne à peu près la route. Que se passera-t-il? Son application sera nécessairement déléguée aux cantons et aux communes. La façon dont la loi sera rédigée rendra le corset plus ou moins serré, mais il ne faut pas s'y tromper: à moins d'une police fédérale qui reste à inventer, le contrôle de la qualification des logements en "résidence principale" ou "résidence secondaire" incombera nécessairement aux autorités locales.

Or, en refusant le texte à 73,8%, le Valais a clairement fait entendre son avis sur la question. J'en déduis que la traque aux résidences secondaires surnuméraires ne va pas être très intense. Ne minimisons pas pour autant les effets néfastes de la loi: désormais, la construction en Valais devra passer par encore plus de chicaneries administratives pour faire passer le projet comme "résidence principale". Mais pour qui veut vraiment son châlet, il y aura bien moyen. Et en attendant, M. Weber n'a fait qu'empirer la situation.

Nous sommes en 2012 et les Suisses, accrochés à une certaine idée de leurs montagnes, nous rejouent la ridicule Initiative des Alpes de 1994, vraisemblablement avec le même effet.

Il ne suffit pas de décréter et de voter pour que la réalité se plie et se soumette. Si MM. Weber et ses amis veulent que les montagnes restent immaculées, il n'ont qu'à s'en rendre propriétaire en achetant les terrains constructibles et en renonçant à y ériger quoi que ce soit. A cette seule solution réellement légitime, ils préfèreront dévoyer la démocratie en dictature de la majorité, dressant les régions de plaine contre celles de montagne.

07 mars 2012

Six semaines de chômage pour tous!

Selon toute vraisemblance, l'initiative "Pour 6 semaines de vacances" sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet - espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés - la mission de l'initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud: mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d'Etat.

Quel que soit le degré d'échec, des gens des deux camps seront là pour s'en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de "progrès social" (bientôt la redite avec "5 semaines de vacances pour tous", qui sait?). D'autres célèbreront le rejet d'une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d'un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l'initiative me demanda si j'allais voter selon "le coeur ou la raison".

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu'il entendait par là.

vacances_chomage.jpg- Eh bien, me répondit-il, le coeur, c'est l'envie, les sentiments... Et qui n'aurait pas envie de six semaines de congés par an? Six semaines! Ce serait chouette!

- Bon, d'accord, mais la raison?

- C'est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça... J'avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c'est du masochisme!

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J'ai repensé depuis à cette petite conversation sur le "coeur" et la "raison" au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d'une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l'administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n'auraient objectivement aucune raison rationnelle de s'opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l'initiative.

Egoïsme? Bien entendu. Car à l'autre bout de l'échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99.7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l'emploi ne font pas partie de leur quotidien; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s'en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage...

Si bien que j'en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l'initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l'altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d'un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d'autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu'on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu'on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu'on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l'échec de cette avancée dans le "progrès social". D'autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.

28 février 2012

La Dinde de Fer

La cérémonie des Oscars s'est achevée. Bien qu'au second plan face à l'agitation autour de l'Artiste Jean Dujardin, Meryl Streep a réussi à décrocher une statuette pour son interprétation de Margaret Thatcher - ou plutôt, pour une adaptation de la vie de Margaret Thatcher jugée plaisante auprès du jury d'Hollywood. La formulation est un peu ampoulée mais nettement plus proche de la vérité.

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Pour incarner Margaret Thatcher, le brushing ne fait pas tout.

Comme le dit Norman Tebbit, qui fut un des plus fervents supporters de Margaret Thatcher et un membre du cabinet entre 1981 et 1987:

Elle était toujours ouverte à la persuasion, mais seulement par des arguments et des faits convenablement rassemblés et présentés, et elle pouvait être rude - parfois même exagérément - envers des collègues qui n'atteignaient pas son niveau d'exigence. Mais, de ma propre expérience, elle n'a jamais été la femme à moitié hystérique, trop émotive et surjouant son rôle qu'incarne Meryl Streep.

 

Sans surprise, ni le réalisateur du film Phyllida Lloyd ni son scénariste Abi Morgan ne firent appel à lui pour le moindre conseil:

Vous auriez pu penser que si vous étiez en train de mettre en place un de ces "biopic" au sujet d'une figure politique dominante de la fin du 20e siècle, vos biographes auraient cherché à contacter ceux qui étaient le plus proche d'elle en ces années-là et leur demander. Je ne sais pas à qui ceux qui ont fait le film ont fait appel. (...) Certainement pas à moi.

 

L'ancien porte-parole de Margaret Thatcher Tim Bell défaussa lui aussi le film, le qualifiant de "non-événement". Il est vrai que pour quelqu'un cherchant à comprendre pourquoi Margaret Thatcher est passée à la postérité au point qu'on lui érige une statue au Parlement britannique, le film ne répond guère à la demande.

Les deux tiers du long-métrage s'appesantissent péniblement sur la période post-2003 (après la mort de son mari Dennis), longtemps après que la Dame de Fer a quitté le pouvoir. Elle traîne dans son appartement, parle à sa fille, souffre d'hallucinations...  Le spectateur est affligé de l'histoire ennuyeuse et pathétique d'une vieille femme à la santé mentale sur le déclin, ponctuée de flashbacks sur quelques événements qui ont donné forme à sa carrière. Que la vieille femme en question soit Margaret Thatcher semble presque un détail.

Les moments clés de son ministère à la tête de l'Etat anglais sont soit passés sous silence, soit réduits à leur plus simple expression. L'épisode de la poll tax résume cinq minutes du film, l'attentat de l'hôtel Brighton tout autant ; la grève des mineurs, moins de cinq ; le siège de l'Ambassade d'Iran n'est pas mentionné du tout; la Guerre des Malouines a droit à un quart d'heure et autant de répliques grotesques, alors qu'elle est si symbolique; la politique de privatisation est réduite à sa plus simple expression, et rien n'est dit de l'impact de sa personnalité sur l'état d'esprit du pays et la fierté qu'elle rendit à l'Angleterre... Et ne parlons même pas de son accession au pouvoir ou de ses années à l'université.

Les producteurs de cinéma ont apparemment décidé de faire un film sur la vieillesse plutôt que sur la vie de Margaret Thatcher. Bon choix pour ne pas rentrer dans les eaux mouvantes du film polémique - quoi que cela réussisse pour d'autres... - car certains positionnements passent mieux auprès des critiques professionnels, dira-t-on. Elle est ainsi passée à la moulinette du politiquement correct de gauche, réduite à une icône du féminisme (ce qu'elle n'a jamais voulu être), dépendante des autres, faible, vulnérable, et sur sa fin. A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore de son héritage politique?

Il y avait pourtant tellement à dire sur Margaret Thatcher! Les épisodes et les événements qui émaillèrent son passage au pouvoir furent si nombreux et si marquants qu'un seul film ne suffirait pas à tous les raconter. Mais sans tenter le récit exhaustif de son existence, il aurait été possible de se concentrer sur un ou deux instants cruciaux du personnage - un peu comme pour George VI - et insister sur le mode de pensée de celle qui reçut le surnom de Dame de Fer, une inflexibilité admirable qui, loin d'être inhumaine, se référait simplement à des principes moraux avec lesquels elle refusait de transiger. Comme le dit encore Norman Tebbit:

Je compris qu'il y avait deux fils dans ses pensées, le premier étant un patriotisme romantique profondément enraciné dans son passé loin des villes. Elle détestait le cynisme urbain envers son pays et son peuple, et cette attitude était renforcée par une croyance religieuse passée de mode et non-conformiste sur ce qui était bien et ce qui était mal. L'autre fil venait de son éducation scientifique et de sa vie professionnelle, non au sein d'une académie mais dans le laboratoire d'une société alimentaire. (...)

Je la trouvais sûre d'elle-même sur les principes de sa politique, mais ouverte quant aux tactiques (...) Jamais, cependant, elle ne sacrifia ses principes pour des motifs tactiques, pas plus qu'elle n'accepta d'aller le long de routes qu'elles qualifiait de façon méprisante de "trop malignes".

 

Même la version française (!) de Wikipedia arrive à résumer ses accomplissements en quelques phrases:

Attachée à ses convictions chrétiennes méthodistes, conservatrices et libérales, invoquant la souveraineté britannique, la protection de l'intérêt de ses administrés et les principes de droit, elle mena une politique étrangère marquée par l'opposition à l'URSS, la promotion de l'atlantisme, la guerre des Malouines en 1982 ou la promotion d'une Europe libre-échangiste au sein de la Communauté économique européenne. Sa politique économique, fortement influencée par les idées issues du libéralisme économique, fut marquée par d'importantes privatisations, par la baisse de la pression fiscale, la maîtrise de l'inflation et du déficit et l'affaiblissement des syndicats.

 

Margaret Thatcher se retrouva à la tête d'un pays ruiné et sclérosé. En 1976, le gouvernement travailliste fut contraint de solliciter l'aide du FMI à hauteur de 4 milliards de dollars, une somme colossale pour l'époque. En 1979, année de son accession au pouvoir, l'Angleterre perdit 30 millions de journées de travail en grèves. Toutes les embauches devaient recevoir l'aval des syndicats. La fiscalité était délirante: la tranche marginale d'imposition sur les revenus du capital atteignait alors 98%, celle sur les revenus de 83% (on est loin des modestes 75% proposés par le candidat Hollande!)

Elle brisa le pouvoir des oligopoles légaux, permis aux plus démunis d'acheter leur logement social, libéralisa l'emploi, réduisit le périmètre de l'Etat, donna à la City la liberté financière pour prendre son envol, restaura la crédibilité internationale du Royaume-Uni et sa place dans le concert des nations... Simplement en refusant de transiger sur ses valeurs et ce qu'elle trouvait juste - des valeurs si pertinentes qu'on baptisa de son nom sa doctrine politique. Et son héritage est encore salué aujourd'hui.

C'était peut-être un peu trop ambitieux pour Hollywood, finalement; mieux valait un film superficiel sur la déchéance mentale due à la vieillesse appliquée à une personnalité connue -  et un oscar à la clef pour Meryl Streep.

23 février 2012

La folie du planisme

Nous sommes dans les derniers jours de février, en l'an de grâce 2012. Après des mois de négociations laborieuses, à l'issue d'un n-ième sommet de la dernière chance, l'Union Européenne vient enfin d'arracher un accord avec la Grèce, les autres pays membres, le Fonds Monétaire International, la Banque Centrale Européenne et des représentants des créanciers du secteur privé.

Tout cela pour arriver à établir l'endettement grec à un niveau "soutenable" de 120,5% du PIB à l'horizon 2020.

Rien qu'en relisant la phrase précédente, on a un petit aperçu de l'absurdité totale dans laquelle s'est engouffrée l'Europe. Elle est absolue, abyssale, définitive. Mais les régimes socio-démocrates sont beaucoup trop le nez dans le guidon de leur course folle vers la faillite pour s'en apercevoir.

Dans quelques années, bien avant le dénouement d'un plan voué à l'échec, l'évidence de ce délire pathologique nous sautera aux yeux. Rétrospectivement, chacun se demandera comment un continent entier a pu ainsi basculer dans la crédulité collective face à une planification pareille, et lui accorder ne serait-ce qu'une once de crédit.

plan.pngDes politiciens professionnels probablement intelligents, grassement payés, conseillés par une armada d'experts de niveau international, abreuvés de dossiers, de résumés pour décideurs et d'une pléthore de diplomates et de techniciens oeuvrant en coulisse pour mettre au point des accords internationaux de la plus grande complexité - une armée de cerveaux, donc - prétendent définir l'avenir économique d'un pays entier sur une période de huit ans.

Supposons qu'ils soient nombreux, motivés, compétents mêmes. Malgré tout leur talent, comment pourraient-ils déterminer à si long terme le destin d'un pays de 10 millions d'habitants, dans un continent avec 500 millions d'Européens, sur une planète comportant 7 milliards d'êtres humains? Comment pourraient-ils prévoir la somme des comportements individuels d'autant d'acteurs économiques qui changent d'avis tous les jours? Et sur huit ans, qui décident de poursuivre leurs études ou non, de se marier, d'émigrer vers tel ou tel pays, de plonger dans la criminalité, de se livrer au travail au noir ou de fonder leur entreprise...

Et encore, nos élites se sont battues comme des lions pour que le score d'endettement soit de 120,5% du PIB et pas 121%, au lieu des 120% initialement prévus. On admire la précision!

On pourrait croire que c'est réglé au millimètre mais en réalité, c'est simplement grotesque. Un article du Point pudiquement intitulé La Grèce peut encore sombrer - quelle surprise! - fait la liste de quelques imprécisions et de leurs conséquences:

[Si] les Grecs dévient d'un seul de leurs objectifs, c'est la sortie de route assurée. Que l'excédent budgétaire primaire (avant déduction du paiement des intérêts de la dette) reste en dessous de 2,5 % du PIB, comme c'est le cas actuellement, et la dette ne cessera d'augmenter. Que les revenus des privatisations n'atteignent que 10 milliards d'euros en 2020, au lieu des 46 milliards escomptés, et la dette ne descendra qu'à 148 % du PIB ! Que la croissance économique soit inférieure à 1 % par an jusqu'en 2020 et elle resterait à 143 %. Que les taux d'intérêt d'emprunt du Fonds européen de stabilité financière (FESF), désormais chargé de lui prêter l'argent, augmentent de 100 points de base et la dette restera à 135 % en 2020...

Au final, l'option d'une sortie de la zone euro n'est pas totalement écartée.

 

"Pas totalement écartée", quelle heureuse tournure de phrase. Selon moi, les chances que la Grèce soit sortie d'affaire - enfin, si avoir un endettement du double des critères de Maastricht peut être considéré comme tel - et encore membre de la zone euro en 2020 sont très exactement de zéro.

Mais tout cela ne constitue que le hors-d'oeuvre, c'est-à-dire les causes internes d'échec du plan. Il en existe une multitude d'autres, liés à l'activité économique mondiale et à la situation géopolitique que traversera le continent.

Ont-ils considéré tous les résultats électoraux possibles en Grèce?

Ont-ils planifié la faillite prochaine du Portugal dans leurs équations?

Ont-ils estimé l'évolution probable des régimes issus du "printemps arabe" sur les huit prochaines années, leurs conséquences à l'échelle européenne sur quelques facteurs annexes comme l'islamisme, la sécurité, l'immigration?

Ont-ils intégré la prochaine guerre entre Israël et l'Iran, son effet sur les relations internationales ou le prix du pétrole? Quel mois cela tombe-t-il exactement? A moins que ces péripéties ne soient que des variables d'ajustement dans le Grand Plan?

L'URSS avait ses plans quinquennaux; l'Union Européenne fait beaucoup plus fort avec des plans sur huit ans. Ils ne fonctionneront pas davantage.

21 février 2012

Des Gripen bien grippés

Depuis que la Suisse a opté pour le Gripen pour remplacer les Tiger vieillissant de sa force aérienne, les manoeuvres politico-médiatiques vont bon train. Il s'agit de désavouer le choix du Conseil Fédéral, de s'attaquer à Ueli Maurer (unique représentant UDC au gouvernement) et, au passage, de jouer un bon tour à l'armée helvétique.

S'il fallait donner un point de départ à cette offensive, on pourrait évoquer, fin janvier, des lettres anonymes d'un mystérieux "groupe pour une armée crédible et intègre" mettant en cause les qualités techniques de l'avion suédois. Un article du Matin Dimanche du 11 février enfonce le clou; l'édition dominicale du journal romand annonce que l'appareil est non seulement inférieur à ses concurrents - l'Eurofighter européen et le Rafale français - mais qu'il en devient incapable d'accomplir ses missions, sur la base de documents confidentiels d'évaluation établis par l'armée.

Au lieu d'une flottille aérienne bon marché, l'armée suisse se retrouverait-elle avec des avions au rabais?

gripen-saab.jpgLes médias font ensuite leurs choux gras d'une réplique malheureuse d'Ueli Maurer avouant ne pas avoir eu connaissance des-dits rapports; en réalité, c'est une méprise de la part du conseiller fédéral. Comme il l'expliqua lui-même un peu plus tard, ce qu'il avait pris pour du matériau original révélé aux journalistes venait en fait de rapports périmés - remontant à 2009 et se référant seulement à la version C/D du Gripen, antérieure à la version E/F qui sera (peut-être!) livrée à l'armée suisse. L'état-major de l'armée fait bloc autour du choix du Gripen pour les forces aériennes helvétiques.

Parallèlement à cela - et toujours relaté dans le Matin Dimanche, décidément très actif sur le dossier - les parlementaires suisses reçoivent par courrier une lettre contenant une contre-offre du constructeur français Dassault, très compétitive face aux tarifs de l'avionneur suédois retenu par la Confédération... Contre-offre purement spéculative (un contrat officiel faisant plusieurs centaines de pages) mais ajoutant encore à la confusion ambiante.

Comme le résuma Alain Rebetez au journal de la TSR le 12 février:

Entre ceux qui ne veulent pas d'un avion de combat, ceux qui voudraient bien d'un avion mais qui ne veulent pas faire des économies ailleurs, et puis ceux qui veulent un avion mais le meilleur, c'est-à-dire le Rafale et pas un autre, eh bien, entre tous ces gens-là qui sont très différents, manifestement il y a une majorité pour faire couler le Gripen.

 

Depuis, non seulement les membres de la commission de politique de sécurité du Conseil national, mais le Parlement s'en sont mêlés, alors que le Conseil Fédéral continue d'estimer que le Gripen représente le meilleur compromis... Difficile de faire entendre sa voix dans le brouhaha de milliers d'intervenants autoproclamés experts en aéronautique militaire!

D'où viennent les attaques contre le choix du Gripen? Si on suit la bonne vieille technique consistant à dénicher "celui à qui profite le crime", Dassault semble bien placé. L'avionneur français a des amis dans la défense helvétique et tout à gagner d'une remise en cause du choix du Gripen. Le Rafale est le meilleur avion sur le plan technique et constituait vraisemblablement le deuxième meilleur choix. Quant aux méthodes de voyou employées pour faire avancer sa cause, eh bien, disons que le manque d'éthique commerciale est un reproche léger face à un fabricant d'armes...

Mais jouer la carte de l'instabilité est un pari dangereux. La classe politique helvétique s'est emparée du dossier non seulement pour se défouler à peu de frais contre le conseiller fédéral UDC Ueli Maurer, mais également contre l'idée même de dépenser de l'argent pour remplacer les avions actuels. Si le Gripen tombe, le Rafale ne ramassera pas forcément la mise.

Ceci dit, Dassault n'a pas grand-chose à perdre.

La Suisse a-t-elle besoin de nouveaux avions de combat?

La gauche antimilitariste pense évidemment que non, rejointe pour l'occasion par une bonne partie du PDC, qui n'est pas contre l'idée de nouveaux avions, mais contre les sacrifices que leur facture impliquera (beaucoup de circonvolutions pour en arriver au même point, comme souvent.)

En réalité, les avions que la Suisse souhaite acquérir - qu'il s'agisse de 18 Rafale ou de 22 Gripen - n'auront pas d'incidence militaire significative. Nos bonnes âmes pacifistes s'inquiètent pour rien: cela fait plus de dix ans que l'armée de l'air suisse a cessé d'exister sur le plan militaire.

La dizaine d'appareils que la Confédération envisage d'acheter ne peuvent pas servir à faire la guerre, ce qui rend caduques les pseudo-évaluations livrées par la presse. L'effectif est bien trop insuffisant, et il sera encore réduit si on tient compte de façon réaliste des immobilisations de matériel pour cause de révision et autres facteurs d'indisponibilité, réduisant le tout à une poignée d'appareils opérationnels à un instant donné.

De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable - mais simplement de faire face à une crise. Le 11 septembre 2001 donne une idée d'une telle situation: un moment clé où la surveillance du ciel doit être maximale pour réagir à tout comportement aérien suspect. Plus proche de nous, on pense aussi simplement à la police du ciel lors de rendez-vous internationaux comme le Forum de Davos.

Quel chef d'Etat étranger accepterait de se déplacer pour venir en Suisse si celle-ci n'était même pas capable d'assurer la sécurité aérienne de son propre territoire?

Pour ces raisons, on ne peut pas imaginer que la Suisse renonce totalement à l'armée de l'air. On ne peut pas non plus envisager une délégation de compétence à une puissance étrangère: non seulement ce serait un aveu de vulnérabilité stupéfiant, mais cela mettrait la Suisse en situation de dépendance inqualifiable vis-à-vis d'un partenaire étranger, sans parler de l'entorse à la neutralité.

Les Tiger ne sont pas les seuls appareils à renouveler. Les FA-18 sont encore opérationnels mais glissent gentiment vers leur fin de vie. Or, non seulement les coûts de maintenance des avions augmentent avec l'âge, mais ils finissent par être périmés sur plusieurs plans (usure des matériaux, compatibilité avec l'armement actuel, informatique embarquée obsolète...) ce qui rend leur remplacement inévitable.

Il ne faut pas se voiler la face: à moins de renoncer à un pan entier de sa souveraineté, la Suisse aura besoin de nouveaux avions. Ueli Maurer a choisi d'en prendre une poignée, et les moins chers; ses adversaires politiques rejettent le compromis sans réaliser que c'est sans doute le meilleur qu'ils puissent obtenir.

Abattre le Gripen, ou Ueli Maurer?

Derrière la polémique économico-militaire se profile une autre attaque plus sournoise en direction du conseiller fédéral UDC. Elle n'est pas sans rappeler l'Affaire des Mirages de 1962.

Cette année-là, en pleine guerre froide, la Suisse cherche à se doter de l'arme aérienne la plus crédible; celle-ci s'incarne dans le Mirage III de Dassault, le meilleur avion polyvalent de l'époque, en remplacement des vieux De Havilland Vampire dont elle dispose jusque-là. A la suite d'un long processus de sélection, une commande est passée pour 100 appareils (à comparer avec les effectifs d'aujourd'hui!) devant être intégralement construits sous licence en Suisse. Citant Wikipedia:

En attendant le lancement de la fabrication, un Mirage IIIC est acheté en 1962 et deux biplaces Mirage IIIBS en 1964. Cependant, les nombreuses modifications envisagées sur les exemplaires de série (Radar Hughes TARAN-18 à la place du Cyrano, modification du train d'atterrissage avant pour faciliter l'utilisation dans les installations souterraines, installation de canons de 30mm d'origine suisse, adaptation de fusées JATO d'assistance au décollage, etc...) et la mise à niveau des machines-outils nécessaire pour pouvoir usiner les pièces font exploser le budget prévu et provoquent un scandale national.

 

Le dépassement du crédit atteint 66%. On parle de tromperie. La première commission d'enquête de l'histoire du parlement est constituée. Elle poussera plusieurs militaires de haut rang et un conseiller fédéral, le vaudois Paul Chaudet, à la démission - et ce, même si en fin de compte les surcoûts se justifient aisément.

On ne voit que trop bien l'intérêt de certains à tenter de rejouer l'histoire. Cela explique tout autant la fébrilité de parlementaires UDC (je pense notamment à Yvan Perrin) à vérifier que tout a été fait dans les formes dans les moindre détails, justement pour éviter au conseiller fédéral Ueli Maurer le triste destin de M. Chaudet. Mais sachant le terrain miné sur lequel évolue M. Maurer depuis des années au sein du Conseil Fédéral, je serais le premier étonné qu'il ait commis une erreur si flagrante qu'elle mette son siège en danger.

Trois avions et un conseiller fédéral sont dans un bateau...

L'affaire des Gripen intéressera-t-elle encore le public pendant quelques mois? Peut-être remettra-t-on l'ensemble du dossier de sélection à plat pour repartir de zéro, ce qui repoussera de plusieurs années la livraison de nouveaux appareils et induira de nouvelles études administratives coûteuses. Peut-être que quelques joutes politiques opposeront en deuxième partie de soirée la ferveur de pacifistes en retard d'une utopie aux partisans guère plus réalistes d'une armée suisse chargée d'être la meilleure du monde avec des budgets sans cesse revus à la baisse.

Il y aura immanquablement un moment où tout cela finira par lasser, si ce n'est déjà fait. On s'en remettra donc enfin au seul organe à même de trancher, c'est-à-dire le peuple souverain. Tout comme Ueli Maurer, je n'ai pas de doute que celui-ci saura faire la part des choses. Le citoyen comprend infiniment mieux les risques géopolitiques pesant sur la Suisse dans les vingts prochaines années que nos doctes politiciens décrétant que l'Avenir Ne Sera Fait Que De Paix, et s'il se trompe, eh bien, il en assumera les conséquences. Reste à savoir quelle question on posera au peuple. Choisira-t-il lui-même le modèle d'avion devant équiper les forces aériennes helvétiques? Sélectionnera-t-il l'enveloppe budgétaire? Ou osera-t-on carrément lui poser la question d'abandonner l'armée de l'air?

Si en France tout se termine par des chansons, en Suisse tout se termine par des votations.