10 décembre 2011

La mort annoncée de la concordance

Le 14 décembre verra l'élection du nouveau Conseil Fédéral helvétique pour la législature 2011-2015. Revenons sur les enjeux de ce scrutin crucial et les défis qui attendent les partis du centre et de droite lors de cette échéance.

Le déclin viril du PLR

A entendre les éditorialistes, le mieux serait que le Parti Libéral-Radical (PLR) cède un de ses deux sièges à l'Union Démocratique du Centre (UDC). Convenons-en, si la droite se mettait d'accord pour perdre une place au Conseil Fédéral, tout serait plus simple!

Mais le PLR n'est pas d'aplr.jpgccord pour céder un de ses sièges - pas plus que le PDC ne l'était en 2003 avec 14,4% des suffrages. Le PLR et l'UDC sont des alliés politiques naturels: l'UDC, pas plus que le PLR, ne peuvent accepter de se dévorer l'un l'autre sous les encouragements de leurs adversaires communs.

C'est peut-être le scénario que jouera l'Assemblée Fédérale le 14 décembre. Il pourrait d'ailleurs y avoir quelques surprises; quitte à remplacer un PLR par un UDC, pas sûr que le seul siège alémanique soit en ligne de mire. Mais il est compréhensible que l'UDC ne participe pas à la manoeuvre. Il en va de la bonne entente entre les deux formations. Cette façon de procéder poignarderait la concordance traditionnelle (deux sièges pour les trois partis les plus importants et un strapontin pour le quatrième) mais la question n'a pas grande importance: on saura bien avant la réélection du premier siège PLR si la concordance aura disparu, car tout se jouera lors de l'élection du siège d'Eveline Widmer-Schlumpf, en deuxième position...

Mais avant de comprendre de quoi il retourne, faisons un détour par la droite du parlement.

L'affaire Zuppiger

Sachant à quel point ses adversaires lui chercheraient la petite bête, l'UDC s'est longuement mise en quête des candidats les plus acceptables pour les autres partis, pour finalement présenter le fribourgeois Jean-François Rime et le zurichois Bruno Zuppiger. Patatras! Voilà qu'une semaine avant le scrutin, la candidature de l'alémanique est démolie de façon spectaculaire par les révélations de la Weltwoche, expliquant qu'il pourrait être coupable de gestion déloyale dans une affaire d'héritage. Les faits remontent à plusieurs années et n'ont donné lieu à aucune plainte, mais peu importe: la réputation d'un Conseiller Fédéral doit être sans tache.

Bien sûr la presse s'en donne à coeur-joie: l'occasion est trop belle de tirer à boulets rouges sur la direction de l'UDC, accusée de tous les maux. On oublie qu'une heure avant le scandale, M. Zuppiger était encore apprécié de tous, jusque dans les rangs socialistes. Il s'est construit une longue carrière politique dont l'accession à la tête de l'Union suisse des arts et métiers n'était qu'un des multiples aboutissements.

zuppiger.jpgBruno Zuppiger s'est excusé et retiré de la course au Conseil Fédéral. Est-il coupable d'abus de confiance ou de malversations? Mérite-t-il d'être déchu de tous ses postes et de clore sa carrière politique, ou au contraire, est-on en train de monter en épingle une erreur sans conséquences? Il est trop tôt pour le dire. Nous en saurons sans doute davantage dans quelque temps, car selon un journaliste de la TSR, les faits reprochés dans la Weltwoche pourraient être poursuivis d'office, même si les parties impliquées ont trouvé un accord.

Quelle que soit la conclusion de l'affaire, et même s'il est lavé de tous soupçons, l'élection du Conseil Fédéral se jouera sans lui.

Il est regrettable que cet épisode compromette l'ensemble du ticket UDC. Pour une bonne partie de la classe politique hors UDC, la candidature de Jean-François Rime semble compter pour rien. L'entrepreneur fribourgeois est pourtant un politicien tout à fait acceptable, qui s'est déjà lancé à l'assaut du Conseil Fédéral. Les conditions du retrait de M. Zuppiger ne lui retirent aucune qualité.

En réalité, la classe politique helvétique s'apprête à utiliser le prétexte de l'éviction dramatique de Bruno Zuppiger pour refuser son second siège à l'UDC. C'est une erreur à double titre. D'une part, même si elle devait perdre encore des plumes électoralement, l'UDC est toujours le premier parti de Suisse, et de loin, et mérite donc deux sièges. La légitimité du Conseil Fédéral est à ce prix, à moins de basculer définitivement dans un système majorité-opposition. D'autre par, le remplacement de M. Zuppiger par M. Hansjörg Walter, patron des paysans suisses et président du Conseil national, donne à l'Assemblée Fédérale l'opportunité de choisir un des UDC les plus modérés qui soient s'il faut absolument choisir un alémanique - une configuration assez exceptionnelle pour être soulignée.

Les politiciens sauront-ils saisir leur chance?

Eveline Widmer-Schlumpf et le PDC, ou l'impasse grisonne

L'affaire Zuppiger a fait passer au second plan un dilemme subi par le leader du Parti Démocrate-Chrétien (PDC), Christophe Darbellay: faut-il ou ne faut-il pas réélire Eveline Widmer-Schlumpf?

Si on écoute les médias et les principaux intéressés, l'affaire serait entendue: le PDC s'alignera et soutiendra la réélection de la Grisonne. Mais ce n'est pas si simple.

Eveline_Widmer-Schlumpf,_2009.jpgAvec 12,3% des suffrages au National, le PDC a atteint en 2011 un plus bas historique. Même s'il continue à régner sur le Conseil des Etats avec 11 sièges sur 46, la représentation du parti cache une fragilité inquiétante, comme une tour aux charpentes vermoulues. Si l'hémorragie électorale continue, ne serait-ce que de quelques pourcents, le PDC pourrait bien subir un recul spectaculaire en nombre de sièges dès les prochaines élections.

Le PDC essaye de gérer au mieux l'érosion par des stratégies de rapprochements et d'alliances, se définissant comme "le Plus Grand Parti du Centre". C'est vrai, mais c'est aussi le seul en perte de vitesse. Si les Verts Libéraux et le Parti Bourgeois Démocrate (PBD) commencent modestement, ils bénéficient d'une belle dynamique.

Trouvant, non sans raison, que le PBD est le parti avec lequel le PDC a le plus d'affinités, Christophe Darbellay a entamé de longues négociations avec le jeune mouvement, avec en point de mire la réélection d'Eveline Widmer-Schlumpf et la perspective d'une fusion à long terme... Proposition d'alliance à laquelle le PBD a répondu par un refus poli mais ferme. Il n'y aura même pas de groupe parlementaire conjoint.

Issu d'une scission avec l'UDC, le PBD est un mouvement centriste - classé plus à gauche que le PLR - et dont l'existence médiatique ne vaut pratiquement que par sa conseillère fédérale. Mais c'est aussi un parti avec un bon départ, et il chasse sur les terres du PDC. La fusion aurait grandement profité aux Démocrates-Chrétiens: ils y auraient gagné des électeurs, des sièges, une deuxième conseillère fédérale, et la direction du tout... A contrario, l'absence de fusion s'avère catastrophique. Le PDC s'est enfermé dans la nasse, piégé par sa propre propagande demandant la réélection à tout prix de la conseillère fédérale grisonne, telle une demie-PDC.

darbellay.jpgLe PDC a tenté le Grand Chelem, mais il a perdu. Il a fait campagne pour son plus grand rival au centre.

S'il fait évincer Eveline Widmer-Schlumpf, il portera probablement un coup fatal au PBD, mais aussi, à court terme, à tout espoir d'un second siège au Conseil Fédéral et à toute perspective de coalition centriste.

S'il fait réélire Eveline Widmer-Schlumpf, il permettra au PBD de continuer à se développer à ses dépens - alors que le centre de l'échiquier politique, surpeuplé, n'a certainement pas les moyens d'une guerre fratricide.

Christophe Darbellay a mené son parti dans une ornière dont il ne sortira pas indemne.

La belle mort de la Formule Magique

Sacrée Formule Magique - invoquée telle les mânes des ancêtres, et jamais définie! Est-ce une concordance politique? Mathématique? Linguistique? Philosophique, peut-être?

On ne saura jamais, sauf une chose: elle sera probablement morte pour de bon ce 14 décembre, malgré l'attachement à celle-ci affiché par les uns et les autres. Les politicien l'auront tuée en pleurant leurs larmes de crocodiles.

La formule magique n'a pas disparu en 2007. Si l'éviction de Christoph Blocher était indéniablement une manoeuvre politique, il a été remplacé par une conseillère nationale Eveline Widmer-Schlumpf portant à l'époque l'étiquette UDC. Avec deux UDC, deux PLR, deux PS et un PDC, la bonne vieille formule était respectée, au moins à la lettre.

La création du PBD et le rattachement d'Eveline Widmer-Schlumpf à cette formation changent la donne en 2011. Les 5,4% du PBD ne lui donnent aucune légitimité pour une place au Conseil Fédéral, point. La posture de "candidate du centre" avancé par le PDC n'est qu'un slogan vide de sens, Doris Leuthard étant déjà la candidate centriste, et le centre n'existant pas en tant qu'entité politique, entre autres à cause de l'échec du rapprochement PDC-PBD.

L'UDC cherche toujours à conquérir un deuxième siège. L'éviction surprise de son premier candidat M. Zuppiger ne change finalement rien: c'est toujours le premier parti de Suisse, aux dernières nouvelles, et son ticket Walter-Rime est le mieux que le parlement puisse obtenir d'elle.

PLR et PDC sont au coude-à-coude, chacun avec 41 sièges dans l'Assemblée Fédérale.

L'UDC est sous-représentée.

Tout le monde réclame la concordance.

La situation est inextricable.

chimie.pngLes électeurs portent une part de responsabilité dans ce sac de noeuds, en ayant élu au parlement un assemblage aussi équilibré de forces politiques antagonistes. Mais c'est oublier un peu vite que le désordre d'aujourd'hui vient en grande partie de la naissance du PBD, lui-même issu des manoeuvres politiques d'il y a quatre ans - et par les mêmes acteurs qui siègent aujourd'hui.

Comme d'habitude, il y a peu de raisons d'espérer une solution de ceux-là mêmes qui ont instauré le chaos. Bien malin qui peut prévoir la composition du Conseil Fédéral le 14 décembre à midi - un comble, quand on sait l'importance de ce collège au vu d'une situation internationale dramatique.

La classe politique helvétique aura une lourde responsabilité dans les quatre ans à venir. L'élection du Conseil Fédéral sera son premier test, elle qui devra diriger la Suisse pendant l'effondrement financier de l'Europe dans les quatre ans qui viennent.

La concordance helvétique mourra-t-elle le 14 décembre? Tout porte à le croire. Si nous ne sommes pas à l'abri d'une surprise, elle s'apparente au coup de théâtre sauvant un condamné sur l'échafaud: possible, mais très improbable.

03 décembre 2011

Breivik ou l'échec de la justice

L'analyse psychiatrique d'Anders Breivik a laissé pantois plus d'un observateur. Elle interroge sur le sens de la justice dans le système "humaniste" norvégien.

Anders Breivik est en cours de jugement pour l'attaque qu'il a commis en juillet 2011 à Oslo et sur l'île d'Utoya. A Oslo, une explosion massive préparée par Breivik près d'un ministère provoque la mort de huit personnes. Puis il se rend à l'île d'Utoya et y massacre par balles pendant plus d'une heure des jeunes travaillistes réunis en camp d'été, provoquant encore 69 victimes. Cette journée noire est l'aboutissement d'un plan froidement mûri pendant des années.

Picture-of-Norway-gunman.jpgDans la préface d'un manifeste qu'il envoie à plus de mille personnes juste avant les attaques, Breivik affirme avoir consacré neuf ans de sa vie à écrire son livre, dont les trois dernières années à plein temps. Il a lancé une fausse affaire d'exploitation agricole dans le seul but d'avoir un alibi pour acquérir les grandes quantités d'engrais nécessaires à la préparation de ses explosifs.

Breivik est pourtant déclaré "pénalement irresponsable" selon les experts psychiatriques norvégiens.

D'une certaine façon, la folie de l'individu est évidente: il n'est pas "normal" de chercher à tuer par dizaines de parfaits inconnus sur la base de leur appartenance politique présumée. Pourtant, sur le plan du respect de la vie humaine, Breivik ne se distingue en rien d'innombrables mouvements terroristes (communistes, écologistes, religieux, racistes) niant le droit à la vie de leurs adversaires. Au contraire, Breivik se distingue par le sang-froid de ses gestes, son calcul, sa planification, sa rationalité. Lorsque la police a finalement accosté sur l'île, il s'est immédiatement rendu de façon à préserver sa vie. Il est aux antipodes du kamikaze islamiste - nécessairement "fou" lui aussi, puisque suicidaire - cherchant frénétiquement à se faire exploser au milieu du plus grand rassemblement de civils possible.

Certains trouvent rassurant qu'Anders Breivik soit mentalement dérangé, d'autres pensent l'idée absurde. Le parti FrP, formation anti-immigration à laquelle le tueur d'Utyota a appartenu un temps, ne croit pas à l'hypothèse de la schizophrénie paranoïde et a réclamé une nouvelle expertise. Selon Per Sandberg, le numéro deux du parti, "c'est complètement incompréhensible et surprenant qu'un individu qui a planifié ces actions dans le détail et s'est montré capable de les exécuter soit déclaré irresponsable". Breivik lui-même, pour ce que ça vaut, conteste le diagnostic. Quant aux Norvégiens, ils sont partagés:

Un sondage réalisé "sur le chaud" pour la radio-télévision NRK montre que 36% des Norvégiens estiment qu'un internement psychiatrique serait une réponse judiciaire appropriée contre 48% qui pensent le contraire.

 

Fou, pas fou? En fait le débat pourrait être moins médical que juridique.

L'affaire Breivik a révélé les terribles manquements de la Norvège en matière de justice: devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime.

Depuis son arrestations, les autorités norvégiennes cherchent toutes les astuces que permet leur système légal afin d'infliger le traitement le plus sévère possible au prisonnier. Ainsi, l'isolement forcé auquel il a été astreint sans que rien ne le justifie (depuis son arrestation il collabore pleinement avec la police) et qu'il a dénoncé comme une "torture sadique". Si ces péripéties semblent des punitions bien faibles eu égard au nombre de ses victimes, elles fleurent bon l'hypocrisie. Breivik-le-criminel encourt jusqu'à 21 ans de prison; Breivik-le-schizophrène-paranoïaque pourrait être puni d'une peine effective de perpétuité. D'où l'intérêt soudain pour le psychisme du personnage.

Cette différence dans les sanctions potentielles explique largement l'insistance avec laquelle les autorités norvégiennes cherchent à faire passer le terroriste pour un fou. Une fois désigné comme tel, on pourra le "soigner" en l'enfermant dans une cellule de clinique psychiatrique et jeter la clé.

A la TSR, l'entretien de Philippe Jaffé, professeur de l'institut universitaire Kurt Bösch par le présentateur Darius Rochebin lui fait avouer le mécanisme malgré lui. Voici l'extrait:

tsr.jpg

Darius Rochebin: Est-ce qu'il n'y a pas chez vous, experts, une part d'arbitraire? On dit "il est fou", bon mais... Les fanatiques on peut tous les qualifier de fous, les terroristes du 11 septembre, on aurait aussi pu dire que c'était des fous, non?

Philippe Jaffé: On pourrait et dans le langage populaire on s'exprime comme ça, mais la psychiatrie et la psychologie étudient des phénomènes qui sont plutôt objectifs, et cet homme, probablement, je fais confiance aux experts dans ce cas, ont probablement détectés un délire tout à fait évident.

DR: Est-ce qu'il faudrait leur faire confiance aussi si dans trois ans ils disent "il est guéri"? Le libérer, c'est possible? C'est techniquement possible?

PJ: C'est techniquement possible, tous les trois ans il sera évalué... Je doute qu'il y [ait] une commission qui osera le laisser sortir... Je pense que là, la population aura son mot à dire...

DR: Mais vous dites la chose "qui osera", ça veut dire [que] c'est la pression politique comme en Suisse avec le Sadique de Romont, un cas très connu... Ils n'osent pas, par pression.

PJ: Bien sûr oui.

 

Il faut faire confiance à "l'objectivité" des psychiatres pour envoyer Breivik en hôpital plutôt qu'en cellule, mais, simultanément, exercer assez de pression pour eux afin que la même "objectivité" ne les amène jamais, ô grand jamais, à décréter que le tueur d'Utoya est guéri!

Anders Breivik est un assassin abominable ayant provoqué la mort de 77 innocents, la plupart abattus de sang-froid de sa main. Sous des latitudes plus en phase avec la réalité, pareilles exactions auraient amplement méritées la peine de mort; mais en Norvège, la logique la plus élémentaire n'a plus court. Plutôt que de remettre en question l'inanité du code pénal, on préfère décréter qu'un criminel est fou pour le punir par des voies indirectes, tout en donnant plus de pouvoir à des psychiatres qu'à des juges.

Lorsque Breivik aura été enfermé dans un asile pour de bon, l'humanisme d'un traitement psychiatrique de la criminalité aura été pleinement dévoyé afin de fournir une peine de substitution.

Sans l'avoir voulu, Anders Breivik aura permis de mettre au jour de façon lumineuse l'hypocrisie et l'absurdité du prétendu "humanisme" de la justice norvégienne - un système kafkaïen où les fous en délire peuvent être punis plus durement que des assassins responsables de leurs actes.

29 novembre 2011

Renens opte pour la dette XXL

Ayant l'insigne honneur d'être membre de la Commission des Finances de la ville, j'ai assisté à la séance concernant le plafond d'endettement de la Municipalité pour la législature 2011-2016 fixé à 200 millions.

Le spectacle était hallucinant.

Je l'ai découvert en avance; la première aura lieu lors de la séance du conseil communal de décembre. Les représentations se poursuivront sur les trente prochaines années, le temps de payer les traites.

L'ambiance risque d'être plus maussade.

Le plafond d'endettement correspond aux sommes que la Municipalité marquée à gauche prévoit de d'emprunter pour mener à bien ses différents projets. Et en la matière, c'est une véritable boulimie. Comptons entre autres une ligne de tram, une nouvelle gare, une ligne de Bus à Haut Niveau de Service, un musée, une participation dans une société de chauffage à distance... L'imagination des élus n'a pas de limite!

Certes, le plafond d'endettement est un maximum. Rien ne force la Municipalité à le dépenser dans son intégralité, comme lors de la législature 2006-2011. Mais cette fois-ci l'espoir est maigre. L'ambition en matière de dépenses est clairement affichée, la Municipalité refusant de reconduire le plafond de 140 millions de la législature précédente - trop modeste, sans doute. Après tout, ce n'est pas parce qu'un type prend son pistolet, glisse une balle dans la chambre, arme, enlève la sécurité et met en joue sa cible qu'il va forcément tirer, n'est-ce pas? Pour le plafond d'endettement, il nous reste le même genre d'espoir...

La planification d'endettement proprement dite permet de dégager quelques chiffres:

TABLEAU SYNTHETIQUE (en milliers de CHF)
  2011 2012 2013 2014 2015 2016
Investissements 12'790 9'474 22'476 28'725 18'410 18'730
Marges d'autofinancement 145 573 300 -1'000 -1'500 -2'000
Emprunts à long terme 60'200 69'100 91'300 121'000 140'900 161'600
Endettement net
par habitant (en CHF)
1'630 2'063 3'147 4'592 5'432 6'286
 
RATIOS
Indicateurs 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Quotité de la
dette brute
82.01% 89.95% 116.06% 151.17% 172.91% 195.30%
  Bon Bon Acceptable Mauvais Mauvais Mauvais
Quotité de la
charge d'intérêts
-0.39% -0.87% -0.24% 0.84% 1.77% 2.57%
  Pas de charge Pas de charge Pas de charge Faible charge Charge moyenne Charge moyenne
Endettement net
par habitant
Moyen Moyen Elevé Elevé Très élevé Très élevé

Ce tableau est une fidèle reproduction de la page 7 du préavis n° 5-2011 - Plafond d'Endettement de la législature, agrémenté de quelques couleurs. Les qualificatifs "mauvais", "très élevé" et autres ne sortent pas de l'imagination fébrile de votre humble serviteur, mais des échelles cantonales d'évaluation de l'endettement définies dans l'annexe n° 2 - Indicateurs financiers du dit préavis.

La quotité de la dette brute représente le rapport entre la dette et le budget. Pour reprendre des termes très en vogue ces temps-ci à l'échelle internationale, c'est l'endettement rapporté au PIB de la commune. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

La marge d'autofinancement représente le résultat net annuel de Renens. S'il est positif, cela signifie que la commune gagne de l'argent; s'il est négatif, la commune s'endette mécaniquement, par la simple hémorragie de la balance de ses comptes courants. Nous y arriverons dès 2014 en perdant un million de francs, la somme passant à deux millions en 2016. Renens se sera enferrée dans la situation inextricable d'emprunter pour payer ses dépenses courantes, sans compter l'entretien de tout ce qui aura été construit.

Difficile à croire, mais les chiffres du tableau pèchent par optimisme; ils ne tiennent compte ni de l'accroissement continu des charges de fonctionnement de la ville, ni de la réduction des recettes à cause du ralentissement de la conjoncture.

Si le plafond d'endettement est atteint, la situation de Renens sera gravissime.  Ce n'est pas là encore une vue de l'esprit, mais les risques très réels de défaut de paiement énoncés devant la Commission des Finances par le boursier communal. En effet, non seulement les niveaux d'endettement atteints par la ville la rapprocheront dangereusement de la mise sous tutelle d'office, mais Renens aura aussi le plus grand mal à renouveler ses prêts en cours de législature.

Dans le climat économique actuel, est-on certain que les banques ouvriront leurs bourses en grand pour financer les projets pharaoniques d'une ville socialo-communiste endettée à mort?

C'est en tous cas le pari effrayant de la Municipalité.

Bien sûr, je ne prône pas le rejet de toute dépense. Mais refuser l'abstinence n'oblige pas à renoncer à toute prudence. Nous traversons une période de grande incertitude; la moindre des choses serait de faire la liste des projets par ordre de priorité et de ne lancer que ceux que la ville peut s'offrir, en suivant les règles de bonne gestion sans cesse répétées par le boursier communal: au moins 50% des coûts d'un investissement, quel qu'il soit, devraient être couvert par l'autofinancement.

Comme pour tout un chacun, quand on n'a pas les moyens, on retarde, on renonce ou on essaye une alternative plus abordable.

Mais ce serait demander trop de bon sens à une Municipalité assoiffée de prix d'architecture. La facture sera pour ses successeurs, ainsi que pour les habitants de Renens, naturellement.

Les forces politiques de Renens étant ce qu'elles sont, l'adoption de ce plafond d'endettement au Conseil Communal par la majorité rouge-rose-verte tient de la formalité. Si quelqu'un a la patience de suivre les débats, je parie que les arguments fallacieux suivants fuseront:

  • "Renens est une ville et il lui faut des équipements en rapport" - non sequitur par excellence. Aux dernières nouvelles, le taux d'occupation était aussi tendu que pour n'importe quelle commune de l'arc lémanique. Renens est parvenue à dépasser vingt mille habitants sans avoir de tram ou de chauffage à distance. Et c'est maintenant qu'il faudrait ces équipements dispendieux pour faire grandir la ville?
  • "Lausanne fait pire" - c'est indéniablement vrai, mais en quoi est-ce une excuse ou même une justification? La dette de Lausanne dépasse celle du canton de Vaud. La Municipalité viserait-elle la palme de la commune la plus mal gérée de Suisse?
  • "Ces investissements sont nécessaires" - je mets au défi quiconque d'en faire la démonstration. Un besoin vital d'un Bus à Haut Niveau de Service? D'un musée de la photographie? Je demande à voir!

Je ne sais pas si la syndique de Renens Marianne Huguenin envisage de se lancer dans un nouveau mandat en 2016, mais au vu de la situation de la commune prévue à cette date, j'en doute. Qui souhaiterait diriger une ville percluse de dettes, à deux doigts de la mise sous tutelle et avec une marge de manoeuvre financière réduite à zéro? C'est la tactique de la terre brûlée d'une gauche en perte de vitesse.

Rendons-lui tout de même hommage, Mme Huguenin aura réussi sa sortie - un véritable feu d'artifice de dépenses dont l'ardoise se payera sur des décennies.

Et tout le monde le sait.

Comme le résuma un conseiller communal amer:

"On sait qu'on va droit dans le mur, on discute juste de la date."

 

Vous seriez surpris de la couleur politique du monsieur.

24 novembre 2011

L'insoluble contradiction de la Cour Pénale Internationale

Seif al-Islam, le dernier fils en fuite du colonel vaincu, a été capturé le 19 novembre. Il est poursuivi pour crimes contre l'Humanité, mais les suites de l'arrestation ont donné lieu à une humiliation en règle de la Cour Pénale Internationale. C'est moins la faute des Libyens que de la contradiction fondamentale de cette institution.

Revensaif.jpgons sur la gifle monumentale que la justice internationale s'est prise il y a deux jours:

Le ministre libyen de la Justice et des droits de l'Homme, Mohamed Allagui, a affirmé mardi que les autorités libyennes ne remettraient pas Seif al-Islam, fils de l'ex-dirigeant Mouammar Kadhafi, à la Cour pénale internationale (CPI), au moment où le procureur entamait une visite à Tripoli.

A son arrivé à un hôtel de la capitale en compagnie de M. Allagui, le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, a affirmé de son côté qu'il n'avait pas l'intention de rencontrer Seif al-Islam, détenu depuis samedi dans la ville de Zenten, à 170 km au sud-ouest de Tripoli après son arrestation.

A la question de savoir si Seif al-Islam sera remis à la CPI, M. Allagui a déclaré: En un seul mot, nous n'allons pas le remettre.

Le jugement de Seif al-Islam est du ressort de la justice libyenne. C'est une question relevant de notre souveraineté sur notre territoire et nos citoyens, a-t-il déclaré à des journalistes. (...) Le ministre de la Justice et des droits de l'Homme, a répondu que les autorités libyennes étaient prêtes à organiser une rencontre avec Seif al-Islam si M. Ocampo le demande.

 

L'arrivée du procureur argentin de la CPI à Tripoli, Luis Moreno-Ocampo, et de son procureur adjoint, Fatou Bensouda, ne relève évidemment pas de la visite de courtoisie. Les émissaires de la CPI étaient venus récupérer les survivants du régime déchu. Mais ils repartiront déçus. Un article du Matin donne un aperçu de la tension sur la question du cadre juridique dans lequel aura lieu le procès des prisonniers:

Le procureur Moreno-Ocampo [a déclaré dans un communiqué:] "Ce sont les juges qui décideront en dernier ressort. (...) Il y a des principes juridiques auxquels nul ne saurait déroger".

"Seif al-Islam Kadhafi et [de l'ancien chef des services de renseignement libyens] Abdallah Al-Senoussi doivent être traduits en justice. La question de savoir où les procès devront se tenir doit être tranchée en consultation avec la Cour".

"L'arrestation de ces deux hommes est une étape cruciale dans le jugement des principaux responsables des crimes commis en Libye. Il ne s'agit pas d'une question d'ordre militaire ou politique mais bien d'une nécessité juridique".

 

Nécessité juridique peut-être, mais les deux homme repartiront les mains vides. On pourrait se plaindre que la justice internationale incarnée par la CPI ne fasse pas le poids contre le Conseil National de Transition libyen, malgré la dette de celui-ci envers les instances internationales. Mais ce serait aller un peu vite en besogne.

D'une part, le pouvoir du CNT est fragile, et celui-ci passe déjà pour une marionnette à la solde des occidentaux. Céder à la CPI ne fera que renforcer ce sentiment.

D'autre part, derrière derrière la nécessité juridique se cache un autre besoin autrement plus crucial aux yeux du peuple libyen, le besoin de justice - un aspect que les médias européens laissent largement de côté, et qui est pourtant central dans la position du Conseil National de Transition.

Personne ne sait si le CNT tiendra parole et sera capable d'instruire un procès équitable du fils Kadhafi. Mais le fait est qu'un tribunal libyen sera capable, éventuellement, de punir ses crimes infects par la peine de mort - une peine que la CPI est de son côté incapable d'infliger:

La Cour peut prononcer une peine d'emprisonnement maximal de 30 ans ou une peine d'emprisonnement à perpétuité « si l'extrême gravité du crime et la situation personnelle du condamné le justifient ». (...) La peine de mort n'a pas été retenue, tout comme pour les tribunaux internationaux de l'après Seconde Guerre mondiale (le TPIY, le TPIR et le TSSL).

 

La Cour Pénale Internationale se veut le tribunal ultime, en charge de juger les actes les plus barbares, inhumains, abjects qui soient. Des crimes tellement horribles qu'ils ont eu droit à leur propre dénomination: les crimes contre l'humanité.

Mais cette cour n'est même pas capable de prononcer la peine capitale.

De part la gravité des cas dont elle est saisie, la CPI devrait être, de tous les tribunaux du monde, la cour de justice dans laquelle la peine de mort est la sanction la plus défendable. Elle en est dépourvue. C'est de l'idéalisme. Ce n'est pas de la justice.

Les Libyens rechignent à livrer Kadhafi à ce tribunal édenté, et c'est bien compréhensible. Avec leur budget annuel de plus de 100 millions d'euros, les 800 fonctionnaires de l'institution ne sont pas dans le besoin; ils trouveront sans doute de quoi s'occuper. Mais tant qu'ils ne comprendront pas cette contradiction fondamentale, les politiciens à l'origine de la CPI pourront se plaindre encore longtemps du peu de progrès accomplis par la justice internationale.

19 novembre 2011

Europe: Dure sera la chute

La crise de la dette publique monopolise l'actualité financière et politique du continent depuis des mois. Et je continue à penser que nous n'en sommes qu'au début. Aux balbutiements, même.

Actualités aidant, le message que j'ai toujours tenu en faveur d'un Etat économe et léger tombe désormais dans des oreilles beaucoup plus attentives. De même, les analyses pessimistes sur la dérive de la zone euro et la possible faillite de tel ou tel pays ne demandent plus guère d'efforts de persuasion. Sans l'avoir voulu, me voilà bombardé mainstream.

A un certain stade de la conversation, lorsque le diagnostic ne fait plus aucun doute, une question finit toujours par survenir: "Mais que va-t-il se passer, alors?"

Voici ma petite idée.

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09 novembre 2011

La Boîte de Pandore islamique

Les régimes autocratiques d'Afrique du nord étaient violents, corrompus et dangereux. Les pseudo-démocraties qui leurs succèdent ont peu de chances d'être meilleures.

Si la crise de la zone euro monopolise l'actualité, la terre n'arrête pas de tourner pour autant. Un flot de nouvelles surgit en parallèle et permet d'éclairer les révolutions du printemps arabe et leur contexte.

Il y a tout d'abord la sortie aujourd'hui du nouvel ouvrage de Bernard-Henri Lévy La guerre sans l'aimer. Le livre raconte comment l'individu a mis en pratique la devise en bannière de son site "L'art de la philosophie ne vaut que s'il est un art de la guerre..." et impliqué la France dans l'insurrection libyenne. Les compte-rendus sont dithyrambiques: le philosophe s'est lui-même mis en scène dans un spectacle magnifique.

Et surtout, il tutoie Nicolas Sarkozy au téléphone.

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Martine en Libye

Bernard-Henri Lévy ne vit pas dans le même monde que le commun des mortels - et surtout pas dans celui des révolutionnaires islamistes qui ont mis à bas le régime de Muammar Kadhafi. D'où une analyse de la situation que d'aucuns qualifieraient de surréaliste:

[Bernard-Henri Lévy] se dit aussi optimiste quant à l'avenir de la Libye. Arguant qu'il connaît "bien" Moustafa Abdeljelil, il assure que celui-ci n'a pas réellement l'intention d'appliquer la charia. Les Libyens "sont en train de démontrer qu'on peut être à la fois un musulman pieux et s'inscrire dans la liberté d'expression, la démocratie, l'égalité des sexes ; et, ça, c'est un événement capital !" s'enthousiasme-t-il.

 

L'égalité des sexes... Peut-être le philosophe était-il occupé à vider une coupe de champagne lorsque l'individu qu'il connaît "bien" annonçait le retour de la polygamie?

C'est vrai, je ne connais pas personnellement Moustafa Abdeljelil, chef du Conseil National de Transition. Croyons BHL sur parole ; peut-être que c'est un chic type. Ou peut-être pas. L'ami de notre philosophe de combat était président de la Cour d’appel de Tripoli en 2007, lorsqu'elle confirma par deux fois la condamnation à mort des infirmières bulgares. Rares sont ceux qui se rappellent ces détails pré-révolutionnaires qui ternissent quelque peu l'image du grand démocrate. D'un autre côté, c'est sans grande importance, parce qu'il ne contrôle rien. Ses déclarations sur le retour de la charia n'étaient pas destinées aux Occidentaux mais aux véritables maîtres de la Libye, les milices islamistes. Bernard Lugan nous présente les joyeux drilles:

[Le CNT sait] qu’il porte un péché originel : celui d’avoir été mis en place par l’Otan, donc par les « impérialistes » et les « mécréants ». Ses lendemains vont donc être difficiles. D’autant que ses principaux dirigeants, tous d’anciens très hauts responsables de l’ancien régime et donc des « résistants de la dernière heure », commencent à être mis en accusation par certains de ces chefs de guerre qui détiennent désormais les vrais pouvoirs. (...)

[A Tripoli le] TMC (Tripoli Military Council) [englobe] plusieurs milices islamistes pouvant mobiliser entre 8'000 et 10'000 combattants. Le chef du TMC, originaire de Tripoli, est Abd el-Hakim Belhaj dit Abu Abdullah Assadaq. Ayant combattu en Afghanistan, ce partisan du califat supra frontalier fonda le Libyan Islamic Fighting Group dans les années 1990. Ayant fui la répression anti islamique du régime Kadhafi, il retourna en Afghanistan où il fut arrêté en 2004 puis remis à la police libyenne avant d’être libéré au mois de mars 2010, à la veille de l’insurrection de Benghazi. (...)

A Misrata, les milices se considèrent comme l’élite des révolutionnaires et leur prestige est immense depuis qu’elles ont capturé le colonel Kadhafi. Ce furent certains de leurs hommes, gentils démocrates si chers aux médias français, qui lynchèrent et sodomisèrent vivant l’ancien guide et qui, comme « trophée », emportèrent son corps dans leur ville.

Autre zone ayant échappé au contrôle du CNT, le pays berbère de Zentan avec sa puissante milice ancrée sur djebel Nefuza. (...)
Zentan  est contrôlée par le Zentan Military Council (ZMC), dont les milices arborent le drapeau amazigh. Militairement, les milices berbères sont les mieux formées de toute la Libye, leurs cadres étant d’anciens officiers libyens. Les deux principales unités berbères sont la Zentan Brigade commandée par Muktar al-Akdhar et la Kekaa Brigade, chacune forte d’environ 1'000 combattants. Ces milices ont refusé de quitter Tripoli en dépit des ordres du CNT, ce qui provoqua de graves tensions. Le 3 octobre, après un ultimatum du CNT, la Brigade Kekaa se livra même à une véritable tentative d’intimidation, paradant dans Tripoli et attirant la réplique des islamistes. La guerre civile fut alors évitée de justesse, mais ce n’est que partie remise.

Ceux qui, poussés par BHL, décidèrent d’intervenir en Libye et de s’immiscer dans une guerre civile qui ne concernait en rien la France, vont désormais porter la très lourde responsabilité des évènements dramatiques qui s’annoncent et qui vont se dérouler à quelques heures de navigation de nos côtes.

 

A quelques heures de navigation de nos côtes? Si seulement! Mais la modeste Méditerranée a été franchie depuis longtemps. Pas spécialement par les Chebabs libyens, c'est vrai, mais par d'autres populations géographiquement proches, et aux accointances idéologiques et religieuses identiques.

Prenons les Tunisiens immigrés en France, par exemple. Amenés à bâtir à distance la Tunisie de demain, lors des premières élections libres de leur pays, ils attribuent 40% des suffrages au parti islamiste Ennahda. La Suisse est à peine mieux lotie avec 34% des votes. Les Tunisiens d'Europe ne sont donc ni plus ni moins islamistes que leurs frères restés au pays, qui ont crédité Ennahda de 40% des sièges. Les efforts d'intégration ont porté leurs fruits, visiblement...

Le leader d’Ennahada, Rachid Ghannouchi, n'a jamais dissimulé sa sympathie active pour la doctrine de Hassan el-Banna, le fondateur égyptien des Frères musulmans; habile transition vers l'Egypte, dont on attend avec impatience le choix populaire lorsque des élections seront enfin organisées.

Comme s'empresseront de le faire remarquer les bien-pensants, islam n'est pas islamisme n'est pas terrorisme n'est pas extrémisme, voyons mon bon monsieur! Pourtant, dans le monde réel, les frontières sont floues. Les dessinateurs de Charlie Hebdo ont pu en faire l'amère expérience. Le journal satirique pensait faire rire en se moquant des ambiguités de la "charia molle" des "islamistes modérés", ses locaux ont été détruits par une bombe incendiaire. Un acte isolé, clameront les mêmes par réflexe. Mais alors, comment expliquer le déferlement de commentaires soutenant l'acte terroriste sur la page Facebook du journal?

En Suisse, selon le célèbre avocat Marc Bonnant, toute critique de l'Islam est devenue impossible. Il explique pourquoi il faudrait pourtant oser:

L’islam est viril, non seulement par le sort détestable qu’il réserve aux femmes, mais parce qu’il est conquérant, dominateur, arrogant, expansionniste et prosélyte. Autant de raisons d’armer notre résistance.

 

Ironie révélatrice, la rédaction du Matin a jugé préférable de fermer l'article à tout commentaire.

Si le Genevois au verbe élégant s'amuse à placer psittacisme en mot compte triple et verse dans la vieille lune des racines musulmanes de l'Occident - il n'a visiblement pas lu Aristote au Mont Saint-Michel - son discours a un fond de vérité indéniable: dans les pays européens si fiers de leur liberté d'expression, critiquer l'islam revient à traverser un champ de mine. Le moindre faux-pas est terriblement risqué. Physiquement. Les effets d'une trop grande modération religieuse de la part de musulmans bien intégrés au sein de notre société libre, sans aucun doute.

Avec l'arrivée au pouvoir des islamistes dans les futurs Etats tunisiens, libyens et égyptiens, les choses ne vont pas s'arranger. A la moindre incartade, l'incident diplomatique s'ajoutera désormais aux cris de colère de la rue arabe de part et d'autre de la Méditerranée.

L'histoire est cruelle. Alors même que les révolutions du printemps arabe ouvraient la porte à des élections libres, des peuples sans culture politique ont naïvement offert le pouvoir aux plus grands ennemis de la démocratie. Pire encore, ce pouvoir n'est pas celui d'un simple parlement mais celui d'une assemblée constituante, organisme chargé d'écrire une nouvelle constitution et de façonner le destin du pays pour des décennies.

Le printemps arabe a gelé sur place avant même de fleurir, terrassé par le rude hiver de l'islam.

Notre civilisation occidentale est trop épuisée, ruinée et rongée par le doute pour s'impliquer en Afrique du Nord plus qu'en lâchant quelques bombes. C'est regrettable. C'est aussi périlleux: nul ne sait quel régime va émerger à court ou moyen terme. Les premiers tests ne sont pas bons.

Certes, il reste toujours l'espoir que les peuples d'Afrique du Nord rejettent d'eux-même les islamistes qu'ils viennent de porter au pouvoir, ouvrant les yeux sur les désastreuses conséquences de ces gouvernements sur la prospérité et les libertés individuelles. Mais les régimes islamistes se renforcent souvent lorsque l'environnement économique se désagrège, telle une communauté cherchant la pénitence. Et comme l'opposition politique se réduit elle-même à différentes variétés de socialisme, on n'est pas sorti de l'auberge.

Personne ne pleurera les régimes despotiques disparus et surtout pas moi. Mais en suivant le mouvement en retard, de loin et du bout des lèvres, l'Europe a renoncé à modeler le printemps arabe d'une façon qui puisse lui être favorable. Par faiblesse et par manque de vision, elle a ainsi offert à différents mouvements islamiques le sésame le plus précieux dont ils pouvaient rêver, la légitimité populaire.

Il ne tient qu'à eux de s'en servir et de mettre en oeuvre leur programme électoral - charia à l'intérieur, jihad à l'extérieur - tout en sachant qu'ils seront soutenus par des millions de musulmans déjà présents en Europe.

Et alors, tutoyer Nicolas Sarkozy au téléphone risque de ne plus suffire.