27 décembre 2011

La prospective militaire et ses ennemis

Revenons sur une campagne de diffamation d'ampleur, orchestrée en Suisse romande par Le Matin en mars 2010, à l'encontre du chef de l'armée André Blattmann. Le quotidien avait fait ses choux gras avec des manchettes incroyablement hostiles contre André Blattmann, telles "André Blattmann croit la Suisse entourée d'ennemis", "André Blattman a peur de tout", et, conclusion logique, "André Blattmann doit-il démissionner?"

Quelles horreurs le chef de l'armée avait-il commis? Juste un peu de prospective, résumée dans l'infographie ci-dessous:

ArmeeGrand.jpg
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

D'après ce document, révélé par Sonntag, les pays qui connaissent des désordres sociaux, des attentats terroristes ou des déficits budgétaires tels qu'ils risquent d'être exclus de l'Union européenne (UE) vont engendrer "des situations que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd'hui", d'après le chef de l'armée. Dans ce contexte, on découvre l'Espagne, le Portugal, mais aussi l'Italie et la France.

 

Grèce, Portugal, Espagne, Italie, et France - non pas prises de velléités hostiles à l'encontre de la Suisse, mais juste en proie à des troubles intérieurs sociaux et économiques assez sérieux pour représenter une crise aux frontières du pays.

Vingt-et-un mois après cette estimation, on voit à quel point le commandement helvétique avait "tout faux".

Les réactions des politiciens cités dans les articles vaut aujourd'hui son pesant de cacahuètes en termes de clairvoyance de nos élites. Florilège.

[Selon] les bribes de conversations rapportées par les parlementaires, Micheline Calmy-Rey est catastrophée (...)

Le sang méditerranéen du parlementaire [Josef Zisyadis] n'a fait qu'un tour. Et il demande désormais la démission d'André Blattmann.

Christian Levrat, le président suisse du Parti socialiste, n'en pense pas moins: «L'invasion grecque est une idiotie sans nom. André Blattmann a clairement dérapé, il doit s'excuser.»

Pour Ueli Leuenberger, conseiller national genevois et président des Verts, l'armée fait joujou avec des fantasmes d'une autre époque. «Ces cartes nous plongent en pleine guerre froide. Ce n'est pas si étonnant: des militaires comme Blattmann ne font que reproduire les schémas qu'ils ont appris quand ils ont commencé leur service militaire.»

 

Parlant de fantasme d'une autre époque, le socialiste argovien Max Chopard-Acklin, vice-président de la Commission de la Politique de Sécurité, fit très fort:

"Nous vivons en 2010, mais ce climat dans lequel nous plonge le chef de l'armée nous rappelle les années 1920 et 1930, quand l'armée a tiré sur les grévistes à Genève et à Zurich."

 

Si l'offensive de la gauche contre tout ce qui porte uniforme n'a rien de surprenant, les politiciens de droite perdirent aussi un bonne occasion de se taire. "Tout le monde a droit à un joker, André Blattmann vient de jouer le sien" expliqua ainsi l'UDC Vaudois Guy Parmelin, qui sur ce coup-là venait aussi de perdre un joker... Quant à l'UDC zurichois Christoph Mörgeli, il rigola au téléphone: "Disons que le chef de l'armée fait preuve d'une étonnante maladresse! Un flux migratoire en provenance de la Grèce? Ce n'est pas crédible."

Ouille.

L'occasion était trop belle pour ne pas donner le micro aux voix discordantes à l'intérieur de l'armée - la dispute des chefs en public étant toujours un excellent moyen de détruire leur autorité:

Le lieutenant-colonel bâlois Peter Malama (PLR), membre de la CPS et de l'état-major, critique vertement son supérieur: «Si déjà on planche sur des scénarios, ce qui est le cas, la pression imaginée vient d'Afrique du Nord, du Maghreb. Mais certainement pas de la Grèce.»

 

C'est vrai, André Blattmann l'admettra plus tard, il n'avait pas envisagé le "printemps arabe". Que ceux qui l'avaient prévu lèvent le doigt... Et les changements en cours en Afrique du nord et dans la péninsule arabique n'enlèvent strictement rien à la justesses des perspectives de risque pour le continent européen.

Pour l'anecdote, on appréciera aussi la réaction d'Achilles Paparsenos, de la Mission onusienne grecque à Genève:

Notre gouvernement a pris des mesures d'économie contre la crise qui ont été saluées par nos partenaires de l'UE et des Etats-Unis. Nous ne croyons pas que ces peurs se basent sur une réalité.

 

Un an et demi plus tard, vu comme la Grèce semble tirée d'affaire, ces propos font sourire.

L'armée de milice est une composante essentielle de la neutralité suisse. A ce titre, ceux qui visent à démanteler cette neutralité placent l'armée très haut sur la liste des institutions à abattre. Faute de pouvoir la supprimer directement, ils cherchent constamment à l'affaiblir afin qu'elle ne représente plus la moindre forme de défense crédible du territoire helvétique. Réduction des effectifs, diminution des crédits, refus de renouveler les équipements vieillissants et désarmement des soldats de milice sont différentes pistes exploitées simultanément pour saper au mieux toute efficacité militaire.

Les attaques intérieures contre le système de défense helvétique ne portent pas seulement sur des aspects financiers. Les mêmes qui haïssent l'armée s'improvisent experts militaires et décrètent son inutilité, arguant qu'il n'y a aucune possibilité de guerre terrestre en Europe contre la Suisse, qui serait "entourée d'amis" et qu'aucune crise ne menace à l'horizon. Mais d'autres offensives, plus perverses, visent la hiérarchie militaire elle-même, telle cette campagne de dénigrement contre son chef d'état-major.

Certes, les hordes dépenaillées de réfugiés grecs ne sont pas encore à nos portes. Pour l'instant, ce sont les Portugais que les médias remarquent, mais en Grèce la jeunesse choisit clairement l'exil - et nous sommes encore loin du paroxysme de la crise de la dette publique.

Personne ne sait comment les choses vont évoluer, mais les perspectives ne sont pas bonnes. Et n'en déplaise aux journalistes avides de monter un dossier contre le chef de l'armée, André Blattmann mériterait aujourd'hui d'être salué pour la clairvoyance de son analyse de mars 2010.

17 décembre 2011

La fin sans gloire de l'urgence climatique

Peut-être avez-vous suivi en début de semaine la conclusion des pérégrinations tragico-comiques des délégations diplomatiques internationales réunies à Durban, Afrique du Sud? Elles essayaient de donner un second souffle à la Lutte Contre le Réchauffement Climatique d'Origine Anthropique à travers un nouveau traité international remplaçant le Protocole de Kyoto.

Ou peut-être pas.

Entre la guerre civile en Syrie, lDurban.jpges gesticulations en vue des élections présidentielles françaises (ou celle du conseil fédéral ici-bas) ou la crise de la dette publique en zone euro, les négociations très difficiles menées par les délégués dans les salles de congrès des hôtels de luxe de la station balnéaire sud-africaine sont passées au second plan. Les reportages n'ont guère suscités l'empathie, coincés comme ils étaient entre la chronique sportive et la météo.

Cela vaut peut-être mieux, dans la mesure où le réchauffement climatique a officiellement cessé d'être un problème.

Ce n'est pas exactement de cette façon que l'information a été rapportée, c'est vrai. Le sommet de Durban s'est naturellement soldé par un "succès", comme tous les sommets avant lui - guillemets inclus. Il en va de la flamme de l'alarmisme militant: si elle n'est pas convenablement entretenue avec un zeste d'optimisme, elle risque de s'éteindre. Mais en réalité, trois jours de discussions non-stop n'ont permis d'aboutir sur rien. L'accord semble être sur la table...

Tous les pays, c'est-à-dire aussi la Chine et l'Inde, qui, après les Etats-Unis, ont donc fini par se rallier à la feuille de route défendue par l'Union européenne. Les trois principales « puissances émettrices » de gaz à effet de serre vont s'asseoir à la même table de négociation que les autres pays pour tenter de s'entendre en 2015 sur un accord global de réduction.

 

...Mais il est vide de sens:

Le futur traité global de réduction doit en effet entrer en vigueur « à partir de 2020 ». Une formulation qui exclut toute date ferme et ne revêt pas une réalité très contraignante (...) Il s'agira d'ici à 2020 de parvenir à « un protocole, un autre instrument légal ou une solution légale ayant une force légale ».

Durban se solde enfin par la mise en place du mécanisme de fonctionnement du Fonds vert. Annoncé l'an dernier à la conférence de Cancun, cet instrument doit aider financièrement les pays en développement à faire face au changement climatique. Il doit être alimenté de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020. Pour l'instant il reste une coquille vide.

 

En 2020, on reviendra à la table des négociations et on signera quelque chose. Eventuellement. Et il faudra le ratifier après. Si on a envie.

Signe des temps, les ONG présentes sur place sont loin de partager le sentiment de succès propagé par les médias: "Les pollueurs ont gagné, les peuples ont perdu", s'indigne Greenpeace Africa. Oxfam regrette que "les décisions prises dimanche matin [soient] bien en-deçà de ce qu'exige l'urgence climatique..."

Ah, oui, l'urgence climatique. On a failli l'oublier. Oxfam prévoit que le monde avance "comme un somnambule" vers un réchauffement de +4° à l'horizon 2100. D'autres annoncent entre +3,5° et +6°, à la louche. Toujours la même précision millimétrique. Alors que si les textes avaient été approuvés et signés, comme par magie la température mondiale n'aurait augmenté que de 2° en 2100, promis, juré!

Ces gens-là ne doutent de rien. Ils ignorent que la science progresse lentement et que les incertitudes sur les modèles climatiques sont abyssales. Enfermés dans leur délire, ils sont prêts à croire que la signature d'un diplomate au bas d'une feuille de papier aura une influence sur la température du monde. A moins qu'il ne s'agisse d'autre chose?

Luboš Motl, physicien tchèque, nous rapporte un éclairage particulier sur les valeurs de la "lutte contre le réchauffement" au travers de son examen d'un brouillon envoyé par Marc Morano, en discussion pour la dix-septième session de négociations:

Le document entier est une sorte de plaidoyer pro-marxiste. Tout ce qui est important dans ce document concerne la lutte des classes. Le monde entier est divisé entre [pays] riches et pauvres. Ces deux groupes sont traités de façon totalement opposée: le CO2 est un composé chimique différent dans différentes parties du monde. Le mot "développé" apparaît 236 fois (!) dans le document. Vous trouverez aussi quatre références à la "dette climatique". Quelle construction théorique! Vous pourriez aussi en apprendre sur les "Droits de la Terre-Mère", les "Droits de la Nature", et les "Droits des Peuples Indigènes" (cinq fois dans le texte.) Les droits de l'homme sont "en particulier" les droits des femmes, des enfants, des immigrés, et des peuples indigènes. Désolé les hommes!

 

Luboš Motl explique que Richard Feynman aurait pu participer à Durban 2011, tant ses écrits rappellent les problèmes fondamentaux inhérents à ces conférences:

J'ai commencé par dire que l'idée de tout distribuer équitablement est basé sur une théorie où il n'y a qu'une quantité fixe de ressources dans le monde, qu'en premier lieu nous l'aurions d'une façon ou d'une autre dérobé aux pays les plus pauvres, et que nous devrions leur rendre. Mais cette théorie ne prend pas en compte les raisons réelles des différences entre les pays - c'est-à-dire, la mise au point de nouvelles techniques d'agriculture, l'utilisation de machines pour l'agriculture et pour faire d'autres choses, et le fait que cette mécanisation requiert la concentration de capital. Ce n'est pas la ressource qui est importante, mais la capacité d'en produire. Mais je réalise maintenant que ces gens n'étaient pas dans la science; ils ne la comprenaient pas. Ils ne comprenaient pas la notion de technologie; ils ne comprenaient pas leur époque.

 

La lutte contre le réchauffement climatique d'origine humaine, nouvelle réincarnation de la doctrine tiers-mondiste? Cette vision expliquerait bien des choses; notamment, pourquoi le cycle des traités internationaux sauce Kyoto est arrivé à son terme.

En 2007, la Chine est devenue le premier pollueur mondial en valeur absolue, devant les Etats-Unis. Les autres pays en développement n'en sont pas encore là, mais l'accroissement rapide de leur niveau de richesse s'accompagne d'une augmentation de la production de CO2, assimilé à un polluant selon la vulgate réchauffiste.

Ces pays devraient logiquement passer de "victimes" à "coupables", mais n'en ont nullement envie. A l'inverse des Européens, ils ne veulent pas compromettre leur prospérité pour des chimères comme un prétendu réchauffement climatique à l'horizon 2100, soit quatre générations, selon des modèles climatiques incomplets et une science pétrie de mauvaise foi.

Le réalisme aura enterré le processus international, et aucune négociation-marathon ne le ressuscitera.

La prolongation du protocole de Kyoto en est paradoxalement la preuve la plus éclatante. Le Canada l'a officiellement abandonné il y a quelques jours. Les Etats-Unis ne l'ont jamais ratifié. La Chine, l'Inde, le Brésil, la Russie et toute une ribambelle de pays en voie de développement ne sont tout simplement pas concernés par la restriction des émissions. Leur adhésion au protocole est donc aussi enthousiaste que dénuée de responsabilités.

Seule l'Europe, enferrée dans les pires délires idéologiques, subit Kyoto de plein fouet. Mais le protocole de Kyoto proprement dit n'encadre plus que 15% des émissions de CO2 à l'échelle mondiale.

Quelle efficacité a un barrage obstruant 15% d'une rivière?

L'Europe fait cavalier seul, lancée telle Don Quichotte contre les moulins du réchauffement climatique d'origine humaine, persuadée que le monde entier charge avec elle.

Les délégués européens qui ont vanté la "réussite" de Durban croient-ils vraiment que les efforts européens en matière d'émission vont changer quoi que ce soit pour la planète Terre? On ne peut pas l'exclure entièrement, aussi grotesque l'hypothèse soit-elle. Mais je pense plutôt que la prolongation du protocole de Kyoto est une excuse pour perpétuer en Europe même la débauche de dirigisme et de clientélisme qu'implique la lutte bureaucratique contre le réchauffement climatique - un ensemble pléthorique de subventions pour des sources d'énergie non rentables, d'emplois verts dont chacun coûte en moyenne 3.7 postes dans l'économie privée, de taxes sur l'énergie, ou de cohortes de fonctionnaires chargés de toutes ces réglementations.

La gabegie continuera tant que les dirigeants européens auront assez de ressources à sacrifier à cette cause illusoire. La crise de la dette publique européenne mettra un terme au spectacle ; le dénouement surviendra bien avant 2020 et le nouveau traité.

Le soutien populaire à une cause martelée par les médias n'y change strictement rien et s'évanouira rapidement, si ce n'est déjà fait. Lorsque le chômage tutoie allègrement les 20%, que votre frigo est vide, que votre gouvernement vous écrase chaque semaine sous de nouveaux plans de rigueur et que l'économie entre en récession, la perspective de la température du globe en 2100 vous paraît lointaine, très lointaine. Les Espagnols se sentent-ils concernés par le réchauffement climatique? Les Grecs? Même la Suisse n'a pas les moyens.

A chaque génération son combat. Le nôtre n'est pas la température terrestre dans 90 ans, mais la faillite du modèle social-démocrate. Le défi nous occupera bien assez longtemps - et il est loin d'être gagné.

14 décembre 2011

Quand 5,4% égalent 26,6%

Ca y est, le nouveau Conseil Fédéral est sous toit. Il a quatre jours, j'écrivais que les politiciens tueraient la concordance en pleurant leurs larmes de crocodiles: le déroulement de ce matin correspond entièrement à ce scénario.

Le révélateur est venu de l'élection d'Eveline Widmer-Schlumpf; élue au premier tour avec 131 voix sur 245, l'Assemblée Fédérale a fait preuve d'une belle unité dans l'hypocrisie. On aime et on respecte la concordance, tout en allouant autant de sièges à un parti qui a récolté 5,4% des suffrages face à l'UDC, premier parti de Suisse, avec plus d'un quart de l'électorat.

palais.jpg5,4% égalent donc 26,6% aux yeux du Parlement. Un conseiller fédéral chacun.

Le reste de la matinée n'est pas brillant. L'UDC, respectant le choix du candidat-président du Conseil Hansjörg Walter de se retirer de la course en cas d'échec contre Eveline Widmer-Schlumpf, a lancé son candidat Jean-François Rime contre les deux derniers sièges en jeu; c'était inutile vis-à-vis du PS, qui a bétonné sa place dans un gouvernement désormais ouvertement de centre-gauche, et du PLR, qui a fait de son mieux pour soutenir l'UDC et qui ne méritait pas cette hostilité aussi gratuite que stérile. Certes, nul n'est certain que 100% des élus PLR aient bien joué leur partition, mais c'est humain. De plus, comme dès hier soir le PS avait annoncé (avec des prétextes cousus de gros fil) qu'il ne soutiendrait pas une attaque de l'UDC contre le PLR, l'affaire était entendue.

On passera sur le duel Berset-Maillard ennuyeux au possible - comme si le syndicaliste vaudois avait eu la moindre chance face à un Conseiller aux Etats membre du sérail.

La Suisse vient de changer de système politique. Elle vient de passer d'un système de concordance à un système de coalition.

Le changement de paradigme était pressenti depuis 1999 déjà, lorsque la classe politique commençait à chercher des moyens de refuser à l'UDC une représentation en rapport avec sa force politique. Il aura fallu douze ans de gestation et de manoeuvres avant que le nouveau mode de fonctionnement du Conseil Fédéral ne soit enfin entériné. Officiellement.

Tout est à rebâtir. Passant sur les péripéties de ce matin, l'UDC va peut-être devoir s'ouvrir à son allié traditionnel, le PLR, pour arriver ensemble à former la base d'une future majorité de droite ou de centre-droit. A moins que le PLR ne se complaise de ses strapontins dans un gouvernement où les socialistes tirent clairement les ficelles? A chaud, difficile d'analyser tout ce qui nous attend. J'ai du mal à imaginer que l'UDC accepte de rester dans un pareil gouvernement, mais cela ne dépend pas de moi.

Et que va donner désormais l'initiative de l'élection du Conseil Fédéral par le peuple? Nul doute qu'elle vient de prendre un bon petit coup de fouet ce mercredi...

Beaucoup de chemins sont possibles. A la veille de la tempête de la crise de la dette publique déferlant sur l'Europe, le choix de l'instabilité politique n'était pas forcément le plus judicieux; mais le vin est tiré, il faut le boire.

10 décembre 2011

La mort annoncée de la concordance

Le 14 décembre verra l'élection du nouveau Conseil Fédéral helvétique pour la législature 2011-2015. Revenons sur les enjeux de ce scrutin crucial et les défis qui attendent les partis du centre et de droite lors de cette échéance.

Le déclin viril du PLR

A entendre les éditorialistes, le mieux serait que le Parti Libéral-Radical (PLR) cède un de ses deux sièges à l'Union Démocratique du Centre (UDC). Convenons-en, si la droite se mettait d'accord pour perdre une place au Conseil Fédéral, tout serait plus simple!

Mais le PLR n'est pas d'aplr.jpgccord pour céder un de ses sièges - pas plus que le PDC ne l'était en 2003 avec 14,4% des suffrages. Le PLR et l'UDC sont des alliés politiques naturels: l'UDC, pas plus que le PLR, ne peuvent accepter de se dévorer l'un l'autre sous les encouragements de leurs adversaires communs.

C'est peut-être le scénario que jouera l'Assemblée Fédérale le 14 décembre. Il pourrait d'ailleurs y avoir quelques surprises; quitte à remplacer un PLR par un UDC, pas sûr que le seul siège alémanique soit en ligne de mire. Mais il est compréhensible que l'UDC ne participe pas à la manoeuvre. Il en va de la bonne entente entre les deux formations. Cette façon de procéder poignarderait la concordance traditionnelle (deux sièges pour les trois partis les plus importants et un strapontin pour le quatrième) mais la question n'a pas grande importance: on saura bien avant la réélection du premier siège PLR si la concordance aura disparu, car tout se jouera lors de l'élection du siège d'Eveline Widmer-Schlumpf, en deuxième position...

Mais avant de comprendre de quoi il retourne, faisons un détour par la droite du parlement.

L'affaire Zuppiger

Sachant à quel point ses adversaires lui chercheraient la petite bête, l'UDC s'est longuement mise en quête des candidats les plus acceptables pour les autres partis, pour finalement présenter le fribourgeois Jean-François Rime et le zurichois Bruno Zuppiger. Patatras! Voilà qu'une semaine avant le scrutin, la candidature de l'alémanique est démolie de façon spectaculaire par les révélations de la Weltwoche, expliquant qu'il pourrait être coupable de gestion déloyale dans une affaire d'héritage. Les faits remontent à plusieurs années et n'ont donné lieu à aucune plainte, mais peu importe: la réputation d'un Conseiller Fédéral doit être sans tache.

Bien sûr la presse s'en donne à coeur-joie: l'occasion est trop belle de tirer à boulets rouges sur la direction de l'UDC, accusée de tous les maux. On oublie qu'une heure avant le scandale, M. Zuppiger était encore apprécié de tous, jusque dans les rangs socialistes. Il s'est construit une longue carrière politique dont l'accession à la tête de l'Union suisse des arts et métiers n'était qu'un des multiples aboutissements.

zuppiger.jpgBruno Zuppiger s'est excusé et retiré de la course au Conseil Fédéral. Est-il coupable d'abus de confiance ou de malversations? Mérite-t-il d'être déchu de tous ses postes et de clore sa carrière politique, ou au contraire, est-on en train de monter en épingle une erreur sans conséquences? Il est trop tôt pour le dire. Nous en saurons sans doute davantage dans quelque temps, car selon un journaliste de la TSR, les faits reprochés dans la Weltwoche pourraient être poursuivis d'office, même si les parties impliquées ont trouvé un accord.

Quelle que soit la conclusion de l'affaire, et même s'il est lavé de tous soupçons, l'élection du Conseil Fédéral se jouera sans lui.

Il est regrettable que cet épisode compromette l'ensemble du ticket UDC. Pour une bonne partie de la classe politique hors UDC, la candidature de Jean-François Rime semble compter pour rien. L'entrepreneur fribourgeois est pourtant un politicien tout à fait acceptable, qui s'est déjà lancé à l'assaut du Conseil Fédéral. Les conditions du retrait de M. Zuppiger ne lui retirent aucune qualité.

En réalité, la classe politique helvétique s'apprête à utiliser le prétexte de l'éviction dramatique de Bruno Zuppiger pour refuser son second siège à l'UDC. C'est une erreur à double titre. D'une part, même si elle devait perdre encore des plumes électoralement, l'UDC est toujours le premier parti de Suisse, et de loin, et mérite donc deux sièges. La légitimité du Conseil Fédéral est à ce prix, à moins de basculer définitivement dans un système majorité-opposition. D'autre par, le remplacement de M. Zuppiger par M. Hansjörg Walter, patron des paysans suisses et président du Conseil national, donne à l'Assemblée Fédérale l'opportunité de choisir un des UDC les plus modérés qui soient s'il faut absolument choisir un alémanique - une configuration assez exceptionnelle pour être soulignée.

Les politiciens sauront-ils saisir leur chance?

Eveline Widmer-Schlumpf et le PDC, ou l'impasse grisonne

L'affaire Zuppiger a fait passer au second plan un dilemme subi par le leader du Parti Démocrate-Chrétien (PDC), Christophe Darbellay: faut-il ou ne faut-il pas réélire Eveline Widmer-Schlumpf?

Si on écoute les médias et les principaux intéressés, l'affaire serait entendue: le PDC s'alignera et soutiendra la réélection de la Grisonne. Mais ce n'est pas si simple.

Eveline_Widmer-Schlumpf,_2009.jpgAvec 12,3% des suffrages au National, le PDC a atteint en 2011 un plus bas historique. Même s'il continue à régner sur le Conseil des Etats avec 11 sièges sur 46, la représentation du parti cache une fragilité inquiétante, comme une tour aux charpentes vermoulues. Si l'hémorragie électorale continue, ne serait-ce que de quelques pourcents, le PDC pourrait bien subir un recul spectaculaire en nombre de sièges dès les prochaines élections.

Le PDC essaye de gérer au mieux l'érosion par des stratégies de rapprochements et d'alliances, se définissant comme "le Plus Grand Parti du Centre". C'est vrai, mais c'est aussi le seul en perte de vitesse. Si les Verts Libéraux et le Parti Bourgeois Démocrate (PBD) commencent modestement, ils bénéficient d'une belle dynamique.

Trouvant, non sans raison, que le PBD est le parti avec lequel le PDC a le plus d'affinités, Christophe Darbellay a entamé de longues négociations avec le jeune mouvement, avec en point de mire la réélection d'Eveline Widmer-Schlumpf et la perspective d'une fusion à long terme... Proposition d'alliance à laquelle le PBD a répondu par un refus poli mais ferme. Il n'y aura même pas de groupe parlementaire conjoint.

Issu d'une scission avec l'UDC, le PBD est un mouvement centriste - classé plus à gauche que le PLR - et dont l'existence médiatique ne vaut pratiquement que par sa conseillère fédérale. Mais c'est aussi un parti avec un bon départ, et il chasse sur les terres du PDC. La fusion aurait grandement profité aux Démocrates-Chrétiens: ils y auraient gagné des électeurs, des sièges, une deuxième conseillère fédérale, et la direction du tout... A contrario, l'absence de fusion s'avère catastrophique. Le PDC s'est enfermé dans la nasse, piégé par sa propre propagande demandant la réélection à tout prix de la conseillère fédérale grisonne, telle une demie-PDC.

darbellay.jpgLe PDC a tenté le Grand Chelem, mais il a perdu. Il a fait campagne pour son plus grand rival au centre.

S'il fait évincer Eveline Widmer-Schlumpf, il portera probablement un coup fatal au PBD, mais aussi, à court terme, à tout espoir d'un second siège au Conseil Fédéral et à toute perspective de coalition centriste.

S'il fait réélire Eveline Widmer-Schlumpf, il permettra au PBD de continuer à se développer à ses dépens - alors que le centre de l'échiquier politique, surpeuplé, n'a certainement pas les moyens d'une guerre fratricide.

Christophe Darbellay a mené son parti dans une ornière dont il ne sortira pas indemne.

La belle mort de la Formule Magique

Sacrée Formule Magique - invoquée telle les mânes des ancêtres, et jamais définie! Est-ce une concordance politique? Mathématique? Linguistique? Philosophique, peut-être?

On ne saura jamais, sauf une chose: elle sera probablement morte pour de bon ce 14 décembre, malgré l'attachement à celle-ci affiché par les uns et les autres. Les politicien l'auront tuée en pleurant leurs larmes de crocodiles.

La formule magique n'a pas disparu en 2007. Si l'éviction de Christoph Blocher était indéniablement une manoeuvre politique, il a été remplacé par une conseillère nationale Eveline Widmer-Schlumpf portant à l'époque l'étiquette UDC. Avec deux UDC, deux PLR, deux PS et un PDC, la bonne vieille formule était respectée, au moins à la lettre.

La création du PBD et le rattachement d'Eveline Widmer-Schlumpf à cette formation changent la donne en 2011. Les 5,4% du PBD ne lui donnent aucune légitimité pour une place au Conseil Fédéral, point. La posture de "candidate du centre" avancé par le PDC n'est qu'un slogan vide de sens, Doris Leuthard étant déjà la candidate centriste, et le centre n'existant pas en tant qu'entité politique, entre autres à cause de l'échec du rapprochement PDC-PBD.

L'UDC cherche toujours à conquérir un deuxième siège. L'éviction surprise de son premier candidat M. Zuppiger ne change finalement rien: c'est toujours le premier parti de Suisse, aux dernières nouvelles, et son ticket Walter-Rime est le mieux que le parlement puisse obtenir d'elle.

PLR et PDC sont au coude-à-coude, chacun avec 41 sièges dans l'Assemblée Fédérale.

L'UDC est sous-représentée.

Tout le monde réclame la concordance.

La situation est inextricable.

chimie.pngLes électeurs portent une part de responsabilité dans ce sac de noeuds, en ayant élu au parlement un assemblage aussi équilibré de forces politiques antagonistes. Mais c'est oublier un peu vite que le désordre d'aujourd'hui vient en grande partie de la naissance du PBD, lui-même issu des manoeuvres politiques d'il y a quatre ans - et par les mêmes acteurs qui siègent aujourd'hui.

Comme d'habitude, il y a peu de raisons d'espérer une solution de ceux-là mêmes qui ont instauré le chaos. Bien malin qui peut prévoir la composition du Conseil Fédéral le 14 décembre à midi - un comble, quand on sait l'importance de ce collège au vu d'une situation internationale dramatique.

La classe politique helvétique aura une lourde responsabilité dans les quatre ans à venir. L'élection du Conseil Fédéral sera son premier test, elle qui devra diriger la Suisse pendant l'effondrement financier de l'Europe dans les quatre ans qui viennent.

La concordance helvétique mourra-t-elle le 14 décembre? Tout porte à le croire. Si nous ne sommes pas à l'abri d'une surprise, elle s'apparente au coup de théâtre sauvant un condamné sur l'échafaud: possible, mais très improbable.

03 décembre 2011

Breivik ou l'échec de la justice

L'analyse psychiatrique d'Anders Breivik a laissé pantois plus d'un observateur. Elle interroge sur le sens de la justice dans le système "humaniste" norvégien.

Anders Breivik est en cours de jugement pour l'attaque qu'il a commis en juillet 2011 à Oslo et sur l'île d'Utoya. A Oslo, une explosion massive préparée par Breivik près d'un ministère provoque la mort de huit personnes. Puis il se rend à l'île d'Utoya et y massacre par balles pendant plus d'une heure des jeunes travaillistes réunis en camp d'été, provoquant encore 69 victimes. Cette journée noire est l'aboutissement d'un plan froidement mûri pendant des années.

Picture-of-Norway-gunman.jpgDans la préface d'un manifeste qu'il envoie à plus de mille personnes juste avant les attaques, Breivik affirme avoir consacré neuf ans de sa vie à écrire son livre, dont les trois dernières années à plein temps. Il a lancé une fausse affaire d'exploitation agricole dans le seul but d'avoir un alibi pour acquérir les grandes quantités d'engrais nécessaires à la préparation de ses explosifs.

Breivik est pourtant déclaré "pénalement irresponsable" selon les experts psychiatriques norvégiens.

D'une certaine façon, la folie de l'individu est évidente: il n'est pas "normal" de chercher à tuer par dizaines de parfaits inconnus sur la base de leur appartenance politique présumée. Pourtant, sur le plan du respect de la vie humaine, Breivik ne se distingue en rien d'innombrables mouvements terroristes (communistes, écologistes, religieux, racistes) niant le droit à la vie de leurs adversaires. Au contraire, Breivik se distingue par le sang-froid de ses gestes, son calcul, sa planification, sa rationalité. Lorsque la police a finalement accosté sur l'île, il s'est immédiatement rendu de façon à préserver sa vie. Il est aux antipodes du kamikaze islamiste - nécessairement "fou" lui aussi, puisque suicidaire - cherchant frénétiquement à se faire exploser au milieu du plus grand rassemblement de civils possible.

Certains trouvent rassurant qu'Anders Breivik soit mentalement dérangé, d'autres pensent l'idée absurde. Le parti FrP, formation anti-immigration à laquelle le tueur d'Utyota a appartenu un temps, ne croit pas à l'hypothèse de la schizophrénie paranoïde et a réclamé une nouvelle expertise. Selon Per Sandberg, le numéro deux du parti, "c'est complètement incompréhensible et surprenant qu'un individu qui a planifié ces actions dans le détail et s'est montré capable de les exécuter soit déclaré irresponsable". Breivik lui-même, pour ce que ça vaut, conteste le diagnostic. Quant aux Norvégiens, ils sont partagés:

Un sondage réalisé "sur le chaud" pour la radio-télévision NRK montre que 36% des Norvégiens estiment qu'un internement psychiatrique serait une réponse judiciaire appropriée contre 48% qui pensent le contraire.

 

Fou, pas fou? En fait le débat pourrait être moins médical que juridique.

L'affaire Breivik a révélé les terribles manquements de la Norvège en matière de justice: devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime.

Depuis son arrestations, les autorités norvégiennes cherchent toutes les astuces que permet leur système légal afin d'infliger le traitement le plus sévère possible au prisonnier. Ainsi, l'isolement forcé auquel il a été astreint sans que rien ne le justifie (depuis son arrestation il collabore pleinement avec la police) et qu'il a dénoncé comme une "torture sadique". Si ces péripéties semblent des punitions bien faibles eu égard au nombre de ses victimes, elles fleurent bon l'hypocrisie. Breivik-le-criminel encourt jusqu'à 21 ans de prison; Breivik-le-schizophrène-paranoïaque pourrait être puni d'une peine effective de perpétuité. D'où l'intérêt soudain pour le psychisme du personnage.

Cette différence dans les sanctions potentielles explique largement l'insistance avec laquelle les autorités norvégiennes cherchent à faire passer le terroriste pour un fou. Une fois désigné comme tel, on pourra le "soigner" en l'enfermant dans une cellule de clinique psychiatrique et jeter la clé.

A la TSR, l'entretien de Philippe Jaffé, professeur de l'institut universitaire Kurt Bösch par le présentateur Darius Rochebin lui fait avouer le mécanisme malgré lui. Voici l'extrait:

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Darius Rochebin: Est-ce qu'il n'y a pas chez vous, experts, une part d'arbitraire? On dit "il est fou", bon mais... Les fanatiques on peut tous les qualifier de fous, les terroristes du 11 septembre, on aurait aussi pu dire que c'était des fous, non?

Philippe Jaffé: On pourrait et dans le langage populaire on s'exprime comme ça, mais la psychiatrie et la psychologie étudient des phénomènes qui sont plutôt objectifs, et cet homme, probablement, je fais confiance aux experts dans ce cas, ont probablement détectés un délire tout à fait évident.

DR: Est-ce qu'il faudrait leur faire confiance aussi si dans trois ans ils disent "il est guéri"? Le libérer, c'est possible? C'est techniquement possible?

PJ: C'est techniquement possible, tous les trois ans il sera évalué... Je doute qu'il y [ait] une commission qui osera le laisser sortir... Je pense que là, la population aura son mot à dire...

DR: Mais vous dites la chose "qui osera", ça veut dire [que] c'est la pression politique comme en Suisse avec le Sadique de Romont, un cas très connu... Ils n'osent pas, par pression.

PJ: Bien sûr oui.

 

Il faut faire confiance à "l'objectivité" des psychiatres pour envoyer Breivik en hôpital plutôt qu'en cellule, mais, simultanément, exercer assez de pression pour eux afin que la même "objectivité" ne les amène jamais, ô grand jamais, à décréter que le tueur d'Utoya est guéri!

Anders Breivik est un assassin abominable ayant provoqué la mort de 77 innocents, la plupart abattus de sang-froid de sa main. Sous des latitudes plus en phase avec la réalité, pareilles exactions auraient amplement méritées la peine de mort; mais en Norvège, la logique la plus élémentaire n'a plus court. Plutôt que de remettre en question l'inanité du code pénal, on préfère décréter qu'un criminel est fou pour le punir par des voies indirectes, tout en donnant plus de pouvoir à des psychiatres qu'à des juges.

Lorsque Breivik aura été enfermé dans un asile pour de bon, l'humanisme d'un traitement psychiatrique de la criminalité aura été pleinement dévoyé afin de fournir une peine de substitution.

Sans l'avoir voulu, Anders Breivik aura permis de mettre au jour de façon lumineuse l'hypocrisie et l'absurdité du prétendu "humanisme" de la justice norvégienne - un système kafkaïen où les fous en délire peuvent être punis plus durement que des assassins responsables de leurs actes.

29 novembre 2011

Renens opte pour la dette XXL

Ayant l'insigne honneur d'être membre de la Commission des Finances de la ville, j'ai assisté à la séance concernant le plafond d'endettement de la Municipalité pour la législature 2011-2016 fixé à 200 millions.

Le spectacle était hallucinant.

Je l'ai découvert en avance; la première aura lieu lors de la séance du conseil communal de décembre. Les représentations se poursuivront sur les trente prochaines années, le temps de payer les traites.

L'ambiance risque d'être plus maussade.

Le plafond d'endettement correspond aux sommes que la Municipalité marquée à gauche prévoit de d'emprunter pour mener à bien ses différents projets. Et en la matière, c'est une véritable boulimie. Comptons entre autres une ligne de tram, une nouvelle gare, une ligne de Bus à Haut Niveau de Service, un musée, une participation dans une société de chauffage à distance... L'imagination des élus n'a pas de limite!

Certes, le plafond d'endettement est un maximum. Rien ne force la Municipalité à le dépenser dans son intégralité, comme lors de la législature 2006-2011. Mais cette fois-ci l'espoir est maigre. L'ambition en matière de dépenses est clairement affichée, la Municipalité refusant de reconduire le plafond de 140 millions de la législature précédente - trop modeste, sans doute. Après tout, ce n'est pas parce qu'un type prend son pistolet, glisse une balle dans la chambre, arme, enlève la sécurité et met en joue sa cible qu'il va forcément tirer, n'est-ce pas? Pour le plafond d'endettement, il nous reste le même genre d'espoir...

La planification d'endettement proprement dite permet de dégager quelques chiffres:

TABLEAU SYNTHETIQUE (en milliers de CHF)
  2011 2012 2013 2014 2015 2016
Investissements 12'790 9'474 22'476 28'725 18'410 18'730
Marges d'autofinancement 145 573 300 -1'000 -1'500 -2'000
Emprunts à long terme 60'200 69'100 91'300 121'000 140'900 161'600
Endettement net
par habitant (en CHF)
1'630 2'063 3'147 4'592 5'432 6'286
 
RATIOS
Indicateurs 2011 2012 2013 2014 2015 2016
Quotité de la
dette brute
82.01% 89.95% 116.06% 151.17% 172.91% 195.30%
  Bon Bon Acceptable Mauvais Mauvais Mauvais
Quotité de la
charge d'intérêts
-0.39% -0.87% -0.24% 0.84% 1.77% 2.57%
  Pas de charge Pas de charge Pas de charge Faible charge Charge moyenne Charge moyenne
Endettement net
par habitant
Moyen Moyen Elevé Elevé Très élevé Très élevé

Ce tableau est une fidèle reproduction de la page 7 du préavis n° 5-2011 - Plafond d'Endettement de la législature, agrémenté de quelques couleurs. Les qualificatifs "mauvais", "très élevé" et autres ne sortent pas de l'imagination fébrile de votre humble serviteur, mais des échelles cantonales d'évaluation de l'endettement définies dans l'annexe n° 2 - Indicateurs financiers du dit préavis.

La quotité de la dette brute représente le rapport entre la dette et le budget. Pour reprendre des termes très en vogue ces temps-ci à l'échelle internationale, c'est l'endettement rapporté au PIB de la commune. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.

La marge d'autofinancement représente le résultat net annuel de Renens. S'il est positif, cela signifie que la commune gagne de l'argent; s'il est négatif, la commune s'endette mécaniquement, par la simple hémorragie de la balance de ses comptes courants. Nous y arriverons dès 2014 en perdant un million de francs, la somme passant à deux millions en 2016. Renens se sera enferrée dans la situation inextricable d'emprunter pour payer ses dépenses courantes, sans compter l'entretien de tout ce qui aura été construit.

Difficile à croire, mais les chiffres du tableau pèchent par optimisme; ils ne tiennent compte ni de l'accroissement continu des charges de fonctionnement de la ville, ni de la réduction des recettes à cause du ralentissement de la conjoncture.

Si le plafond d'endettement est atteint, la situation de Renens sera gravissime.  Ce n'est pas là encore une vue de l'esprit, mais les risques très réels de défaut de paiement énoncés devant la Commission des Finances par le boursier communal. En effet, non seulement les niveaux d'endettement atteints par la ville la rapprocheront dangereusement de la mise sous tutelle d'office, mais Renens aura aussi le plus grand mal à renouveler ses prêts en cours de législature.

Dans le climat économique actuel, est-on certain que les banques ouvriront leurs bourses en grand pour financer les projets pharaoniques d'une ville socialo-communiste endettée à mort?

C'est en tous cas le pari effrayant de la Municipalité.

Bien sûr, je ne prône pas le rejet de toute dépense. Mais refuser l'abstinence n'oblige pas à renoncer à toute prudence. Nous traversons une période de grande incertitude; la moindre des choses serait de faire la liste des projets par ordre de priorité et de ne lancer que ceux que la ville peut s'offrir, en suivant les règles de bonne gestion sans cesse répétées par le boursier communal: au moins 50% des coûts d'un investissement, quel qu'il soit, devraient être couvert par l'autofinancement.

Comme pour tout un chacun, quand on n'a pas les moyens, on retarde, on renonce ou on essaye une alternative plus abordable.

Mais ce serait demander trop de bon sens à une Municipalité assoiffée de prix d'architecture. La facture sera pour ses successeurs, ainsi que pour les habitants de Renens, naturellement.

Les forces politiques de Renens étant ce qu'elles sont, l'adoption de ce plafond d'endettement au Conseil Communal par la majorité rouge-rose-verte tient de la formalité. Si quelqu'un a la patience de suivre les débats, je parie que les arguments fallacieux suivants fuseront:

  • "Renens est une ville et il lui faut des équipements en rapport" - non sequitur par excellence. Aux dernières nouvelles, le taux d'occupation était aussi tendu que pour n'importe quelle commune de l'arc lémanique. Renens est parvenue à dépasser vingt mille habitants sans avoir de tram ou de chauffage à distance. Et c'est maintenant qu'il faudrait ces équipements dispendieux pour faire grandir la ville?
  • "Lausanne fait pire" - c'est indéniablement vrai, mais en quoi est-ce une excuse ou même une justification? La dette de Lausanne dépasse celle du canton de Vaud. La Municipalité viserait-elle la palme de la commune la plus mal gérée de Suisse?
  • "Ces investissements sont nécessaires" - je mets au défi quiconque d'en faire la démonstration. Un besoin vital d'un Bus à Haut Niveau de Service? D'un musée de la photographie? Je demande à voir!

Je ne sais pas si la syndique de Renens Marianne Huguenin envisage de se lancer dans un nouveau mandat en 2016, mais au vu de la situation de la commune prévue à cette date, j'en doute. Qui souhaiterait diriger une ville percluse de dettes, à deux doigts de la mise sous tutelle et avec une marge de manoeuvre financière réduite à zéro? C'est la tactique de la terre brûlée d'une gauche en perte de vitesse.

Rendons-lui tout de même hommage, Mme Huguenin aura réussi sa sortie - un véritable feu d'artifice de dépenses dont l'ardoise se payera sur des décennies.

Et tout le monde le sait.

Comme le résuma un conseiller communal amer:

"On sait qu'on va droit dans le mur, on discute juste de la date."

 

Vous seriez surpris de la couleur politique du monsieur.