24 septembre 2011

Troy Davis devait mourir

En dépit des manifestations de soutien, Troy Davis a été exécuté mercredi 21 septembre dans l'Etat de Géorgie, aux Etats-Unis.

Troy-Davis-1.jpgSes dernières heures ont donné lieu à un véritable déferlement médiatique (voir sur le Matin, par exemple) et un engagement politique à tous les niveaux. Jusqu'à l'Union Européenne et au Pape.

Aujourd'hui, tout le monde connaît par coeur les faiblesses du dossier - pas de traces d'ADN, l'arme du crime n'a pas été retrouvée en sa possession, il y a juste eu neuf témoignages mais sept témoins se sont rétractés... - mais réciter le mantra n'est pas signe d'un grand mérite, au vu de la façon dont il a tourné en boucle depuis une semaine.

Avec une telle mobilisation et des failles aussi béantes dans le verdict rendu, il n'en est que plus étonnant que rien ne soit parvenu à empêcher son exécution aux Etats-Unis. Je sais bien, il s'agit des Etats-Unis, un pays affreux où personne n'aurait l'idée d'émigrer. Mais même Obama ne leva pas le petit doigt.

Dans une rubrique intitulée Les Tueurs de Flics sont les Derniers Bébés-Phoques des Médias, Ann Coulter revient d'une façon un peu plus corrosive sur les tenants et aboutissants de cette affaire. Voici une traduction de l'essentiel:

59% des Américains pensent aujourd'hui qu'au moins un innocent a été exécuté au cours des cinq dernières années. Il y a plus de preuves crédibles que des extraterrestres aient marché parmi nous qu'un innocent ait été exécuté aux Etats-Unis dans les 60 dernières années, et plus encore dans les cinq dernières années.

Mais à moins que les membres du public ne s'attaquent personnellement à la lecture des transcriptions d'audience de chaque jugement débouchant sur un verdict de peine de mort, ils n'ont aucune façon de connaître la vérité, et ne comptez pas sur les médias pour la leur dire.

Il est à peu près impossible de recevoir la peine de mort ces jours - à moins que vous ne fassiez quelque chose de complètement fou, comme tirer sur un flic devant des douzaines de témoins sur le parking d'un Burger King, seulement quelques heures après avoir tiré sur une voiture de passage au sortir d'une fête.

C'est ce que Troy Davis fit en août 1989.

 

Ouch. Passons aux témoins, aux éléments matériels et au reste:

Après un procès de deux semaines avec 34 témoins à charge et 6 témoins pour la défense, le jury de sept noirs et cinq blancs [autant pour le parti-pris de racisme] pris moins de deux heures pour déclarer Davis coupable du meurtre de l'Officier Mark MacPhail, ainsi que de divers autres crimes. Deux jours plus tard, le jury le condamna à mort.

Il a été répété [dans divers médias] qu'il n'y avait pas de "preuves physiques" liant Davis aux crimes commis cette nuit.

Davis sortit un revolver et tira sur deux inconnus en public. Quelle "preuve physique" les médias attendent-ils? Il n'y a pas eu effraction pour pénétrer dans une maison, pas de voiture volée, pas de viols ou de bagarre pour accompagner les tirs. Où faudrait-il chercher de l'ADN? Et pour prouver quoi?

Ann-Coulter.jpgJe suppose que ce serait édifiant si les douilles des tirs de cette nuit correspondaient aux balles. Et ce fut le cas. C'est une "preuve physique".

C'est vrai que l'essentiel du faisceau d'éléments contre Davis vient de dépositions de témoins oculaires. Ce genre de chose a tendance à se produire lorsque vous tirez sur quelqu'un sur le parking encombré d'un Burger King.

Comme toutes les preuves tendant à établir la culpabilité, les témoins oculaires ont mauvaise presse récemment, mais le côté "oculaire" dans cette affaire ne se limitait pas à des inconnus essayant de distinguer un grand type noir d'un autre. Plusieurs des témoins connaissaient Davis personnellement.

L'essentiel des dépositions de témoins établissent ce qui suit:

Deux grands et jeunes noirs harcelaient un vagabond sur le parking du Burger King, l'un dans un t-shirt jaune et l'autre dans un t-shirt Batman blanc. Celui habillé en blanc utilisa un revolver brun pour gifler le vagabond. Lorsqu'un policier leur cria d'arrêter, l'homme en blanc se mit à courir, puis fit demi-tour sur place et tira sur le policier, marcha vers son corps et lui tira encore dessus, souriant.

Quelques témoins décrirent le tireur comme portant un t-shirt blanc, d'autres que c'était un t-shirt blanc avec une inscription, et d'autres encore l'identifièrent comme un t-shirt Batman blanc. Pas un seul témoin ne dit que l'homme en t-shirt jaune ne frappa le vagabond ou ne tira sur le policier.

Plusieurs amis de Davis témoignèrent - sans se rétracter - qu'il était celui en blanc. Plusieurs témoins oculaires, à la fois des connaissances et des inconnus, identifièrent formellement Davis comme celui qui tira sur l'Officier MacPhail.

Maintenant les médias proclament que sept des neuf témoins contre Davis au procès se sont rétractés.

En premier lieu, l'Etat a présenté 34 témoins contre Davis, pas neuf, ce qui donne une certaine idée de la méticulosité des médias au sujet des faits sur les affaires de condamnation à mort.

Parmi les témoins qui ne rétractèrent pas un mot de leur témoignage contre Davis se comptent trois membres de l'Armée de l'Air, qui virent les tirs depuis leur van dans la voie de drive-in du Burger King. L'aviateur qui vécut ces événements d'assez près pour identifier de façon certaine Davis comme le tireur expliqua lors de l'interrogation contradictoire, "vous n'oubliez pas quelqu'un qui se penche sur un homme pour l'abattre."

Les témoignages rétractés sont les preuves les moins fiables qui soient, puisqu'ils prouvent seulement que les avocats de la défense sont parvenu à faire pression sur certains témoins pour affecter leur déposition - après que le procès soit terminé, ce qui s'avère bien commode. (...)

Trois des rétractations vinrent d'amis de Davis, apportant des modifications mineures ou peu crédibles à leur déposition au procès. Par exemple, l'un dit qu'il n'était plus sûr d'avoir vu Davis tirer sur le policier, bien qu'il ait été à un mètre cinquante de lui à cet instant. Le reste de son témoignage impliquait toujours Davis.

Une rétractation présumée de la petite amie du vagabond (décédée depuis) n'était pas une rétractation du tout, mais au contraire une réitération de tous les passages de son témoignage au tribunal, incluant une identification directe de Davis comme le tireur.

Seules deux des "rétractations" alléguées (sur 34 témoins) se rétractent sur quelque chose de valable - et ces deux déclarations écrites et sous serment furent défaussées par la cour parce que Davis refusa aux déclarants de témoigner aux auditions ultérieures au procès, alors même que l'un attendait juste à l'extérieur de la salle d'audience, prêt à venir à la barre.

La cour avertit Davis que son refus de rappeler ses deux seuls témoins sincèrement rétractés rendrait leurs rétractations écrites sans valeur. Mais Davis refusa quand même de les convoquer - ce qui suggère, comme le dit la cour, que leurs déclarations n'auraient pas tenu face à un examen contradictoire.

Avec des adversaires de la peine de mort aussi obsédés par la race de Davis - il est noir - il doit être noté que tous les témoins mentionnés ci-dessus sont eux-mêmes Afro-Américains. Le premier homme sur lequel Davis tira dans une voiture cette nuit était Afro-Américain. (...)

Il y a une raison pour laquelle plus d'une douzaine de cours ont examiné l'affaire Davis et ont refusé de casser sa condamnation à mort. Il est aussi innocent que n'importe quel homme exécuté depuis les années 50 au moins, c'est-à-dire, aussi coupable qu'il est possible de l'être.

 

Troy Davis était coupable de meurtre. Il a été condamné à l'issue d'un procès équitable et de tous les recours garantis par la justice américaine. S'il y a quelque chose de scandaleux, ce n'est pas dans son exécution, mais dans les 22 ans d'attente entre son crime horrible et sa mort méritée, et le tombereau de mensonges et d'approximations livrés par les médias dans la dernière ligne droite de l'affaire.

Lawrence.jpgLe même jour, quelques heures avant Troy Davis mais au Texas, Lawrence Brewer, un Américain de 44 ans, était exécuté lui aussi.

Lawrence Brewer était membre d'une organisation raciste pro-blanche.

Après avoir capturé et battu James Byrd, un père de famille noir rencontré par hasard au bord d'une route, Brewer attacha le corps inconscient à son pickup et le tira sur près de cinq kilomètres de chemins de campagne, en prenant bien soin de faire zigzaguer le véhicule afin que le corps ballote de gauche à droite. Sa victime reprit connaissance, mais fut écorchée aux coudes jusqu'à l'os et mourut décapitée par un obstacle sur la route. Le meurtrier n'exprima jamais le moindre regret pour ses actes.

Il n'y a pas eu beaucoup de manifestants anti-peine de mort pour essayer de sauver Lawrence Brewer. Pourtant, Lawrence Brewer aurait dû susciter encore plus d'engagement anti-peine de mort que Troy Davis. En effet, pour des gens plus avides de brandir une banderole que de s'intéresser au dossier, Troy Davis aurait pu être victime d'une erreur judiciaire, mêlant la lutte contre la peine de mort au simple activisme pour une révision de son procès.

Au contraire, le cas Brewer se ramène à l'essence même du combat anti-peine de mort: la défense envers et contre tout de la vie du pire des salauds, un coupable dénué de remords et méritant largement son exécution.

En renonçant à défendre un cas emblématique pour s'attarder sur un autre plus "sympathique" et plus "douteux" (des sentiments bien superficiels, comme on l'a vu) le militantisme des adversaires de la peine de mort montre qu'il est à géométrie variable, ce qui suffit à conclure que ces derniers suivent des objectifs politiques sans rapport avec la justice ou l'humanisme. Mais on s'en doutait déjà: les Etats-Unis ont pratiqué 46 exécutions en 2010, contre peut-être 8'000 pour la Chine la même année.

Et dans quel silence!

10 septembre 2011

11 septembre 2011

Dix ans que les tours jumelles du World Trade Center de New York se sont effondrées. Tout le monde le sait. Les célébrations battent leur plein depuis deux semaines.

manhattan.jpg

Il y a une première raison, purement médiatique, à ce déferlement. Le 11 septembre a été l'essence même de l'information brute livrée à une échelle inégalée. Les images tournaient en boucle sur les télévisions du monde entier pendant que les commentateurs, aussi sonnés que leur public, se trouvaient incapables de faire autre chose que de contempler, lâchant parfois des jurons d'effroi en prime-time. L'anniversaire représente une forme de revanche, une reprise en main des professionnels de l'information. Le public est inondé à jet continu d'analyses, de mises en perspective et autres rétrospectives - le meilleur moyen de le remettre à sa place.

L'autre trait saillant de cette débauche de commémorations tient sans doute à la volonté de marquer la fin d'une la période. Tant l'intervalle symbolique de dix ans que la mort de Ben Laden des mains des commandos américains au mois de mai représentent des éléments marquants dans la longue guerre contre le terrorisme islamique - guerre précédée de nombreux signes annonciateurs dont personne n'avait pris la réelle mesure.

Que de chemin parcouru, pourtant, depuis la situation en 2001 - un parcours à porter pour l'essentiel au crédit du président américain George W. Bush.

Elu sur un programme isolationniste, le président américain fut le premier à comprendre la nouvelle donne consécutive aux attentats du 11 septembre. La menace était globale (comme les Européens le découvrirent eux-mêmes bien assez tôt), et la réponse se devrait elle aussi d'être globale: Les régimes abritant des réseaux terroristes en toute complicité devraient désormais faire face à leurs responsabilités. Il n'était également plus possible de fermer les yeux plus longtemps sur les dictatures massacrant leur propre peuple, une compromission inacceptable dont le ressentiment résultant lança plus d'une vocation terroriste.

Bush.jpgGeorge W. Bush annonça rarement la couleur aussi clairement que dans un discours prononcé le 7 novembre 2003:

Le fait que, soixante ans durant, les nations occidentales ont excusé et se sont accommodées du manque de liberté au Moyen-Orient n'aide en rien notre sécurité, parce qu'à long terme la stabilité ne peut être achetée au prix de la liberté.

 

Pour ceux que la version longue intéresse, il est toujours possible de se plonger dans l'ouvrage de Guy Millère Ce Que Veut Bush et d'y lire comment, huit ans plus tard, le cheminement de la démocratie au Moyen-Orient s'est impeccablement déroulé.

Cette analyse de l'histoire de ce début de siècle est partagée par Nicolas Sarkozy lui-même dans un discours prononcé récemment:

[Le président français] a affirmé que le printemps de la démocratie arabe constituait «la plus belle réponse» aux auteurs des attentats meurtriers qui avaient ébranlé les États-Unis ce jour-là. Au-delà du souvenir des victimes, le président français a estimé que les dix années écoulées donnaient des raisons d'espérer, les instigateurs des attentats ayant échoué dans leurs objectifs de «porter un coup fatal» aux valeurs des démocraties et de «jeter irrémédiablement l'un contre l'autre» les mondes occidental et musulman. À l'inverse, «chaque jour depuis ce 11 Septembre, davantage de peuples partout dans le monde se réclament de nos valeurs, en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie, au Yémen, dans tout le monde arabe et musulman que les terroristes prétendaient incarner, des millions de gens se sont levés pour les valeurs de la démocratie et de la liberté», a-t-il souligné.

 

Le 11 septembre était le pari fou d'une poignée d'islamistes embrassant le jihad - l'idée que le symbolisme d'une attaque meurtrière au coeur du pays le plus puissant du monde amènerait les musulmans du monde entier à se soulever contre l'Occident, et provoquerait une guerre de religion à l'échelle planétaire.

L'échec est patent. Partout depuis l'aspiration des peuples du monde semble être à davantage de justice, de démocratie et de liberté plutôt qu'au rejet de ces valeurs occidentales. De nombreux régimes despotiques sont tombés les uns après les autres - Afghanistan, Irak, Tunisie, Egypte, Libye. Demain peut-être la Syrie, après-demain, qui sait, l'Iran... La présence de l'Occident n'a pas toujours été officielle ni militaire, mais elle a toujours été là - même si elle ne devait ne s'incarner que dans d'humbles vidéos de manifestation postées sur Internet par des rebelles courageux filmant avec leurs smartphones.

L'attentat du World Trade Center a été le Pearl Harbor du XXIe siècle. Depuis le déclenchement de cette nouvelle guerre mondiale, plusieurs batailles ont été remportées mais le combat contre le totalitarisme islamique n'est de loin pas gagné. La guerre est sale. La moralité est mise à l'épreuve. La liberté civile a reculé dans les démocraties. Il y a des victimes innocentes. Les victoires sont incertaines. Personne ne sait quel genre de régime va émerger des pays qui ont été libérés par le printemps arabe. Les Talibans se terrent toujours dans les montagnes afghanes. La jeune démocratie irakienne reste fragile.

Personne ne contestera pourtant que le "camp occidental" progresse sur le terrain. Malheureusement, ces victoires parfois remarquables n'ont pas été suivies sur le plan des idées. L'idéologie ennemie n'est pas vaincue.

Sur ce plan-là, notre retard est inquiétant. L'Occident est loin de contrecarrer le mode de pensée qui sous-tend l'action terroriste islamique. Nous n'osons pas réfuter leurs croyances, les confronter ni les tourner en ridicule, pas plus que nous n'osons démanteler les filières prêchant la haine jusque dans les mosquées de nos villes. Nous fermons même les yeux sur les ennemis infiltrés dans notre camp.

Nos faiblesses expliquent largement ces carences stratégiques:

  1. La social-démocratie a miné les notions de liberté et de responsabilité individuelle, c'est-à-dire les fondements sur lesquels repose une démocratie saine.
  2. Le politiquement correct étouffe la sphère médiatique officielle, interdisant une vraie liberté de débat.
  3. Le multiculturalisme permet aux immigrés de s'épargner la moindre forme d'intégration ou de respect envers leur pays d'accueil, valeurs auxquelles se substituent communautarisme et mépris.
  4. Les valeurs occidentales de démocratie, de liberté de religion, d'universalité de la justice ont elles-mêmes été remplacées par un culte de la culpabilité mâtiné de tiers-mondisme, dépeignant la société existante comme corrompue, épuisée et coupable.

Nous avons peur de manquer de respect à ceux qui veulent nous égorger.

Le danger est grand. A ignorer l'aspect idéologique de la lutte contre le terrorisme et sa base religieuse, on prend le risque de ne jamais l'éradiquer entièrement. Démanteler les cellules terroristes sans s'attaquer leur dogme revient à rentrer au vestiaire avant la fin du match. Les conséquences, le grand public les connaît: la survie d'un terreau fertile d'où émergera immanquablement la prochaine génération de poseurs de bombes.

islam_will_dominate_world1.jpgLes banlieues européennes offrent un cocktail de plus en plus inflammable d'islam, de criminalité et de nihilisme. La propagande anti-occidentale s'y déverse librement. Des populations entière vivent de subventions en méprisant la main qui les nourrit. Les rares esprits libres à dénoncer cet état de fait sont ridiculisés, ostracisés et réduits au silence, à moins qu'ils ne soient carrément poursuivis en justice pour des motifs qui auraient fait pâlir d'envie Torquemada. Les chefs de file de la cinquième colonne islamiste et les mouvements politiques de gauche se manipulent l'un l'autre dans une valse inquiétante où nul ne sait plus qui mène le bal.

A quoi sert de chercher des camp d'entraînement au jihad au Waziristan? Leur utilisation est révolue. L'entier de la filière islamique se déploie désormais dans les banlieues occidentales ; les attentats sont de plus en plus le fait d'individus dont les origines sociales et ethniques ne se démarquent en rien de celles de leurs victimes. La ligne de front a bougé. En conséquences, la destruction d'une franchise locale d'al-Qaeda dans tel ou tel pays d'Afrique ou du Moyen-Orient a bien moins d'importance pour la sécurité européenne que de part le passé - même si les effets positifs sur la sécurité des populations locales sont toujours bons à prendre.

A Ground Zero, les tours jumelles du World Trade Center ne sont plus que des empreintes dans le sol. Le sud de Manhattan a été débarrassé de ses déblais et reconstruit. Les attentats du 11 septembre glissent lentement dans le passé pour s'inscrire dans l'histoire, et ne gardent guère qu'une utilité pratique, comme révélateurs d'esprits malades.

Si les lieux gardent une charge symbolique extrême, aujourd'hui, le combat est ailleurs. Et il n'est, de loin, pas terminé.

05 septembre 2011

Votations en demi-teinte

Ce week-end, les Vaudois se sont exprimés dans les urnes sur trois objets cantonaux.

proportionnelle-non.jpgPremier d'entre eux, l'introduction de la proportionnelle obligatoire pour les communes de plus de 3000 habitants, a passé aisément la rampe avec 60,83% de oui. L'initiative socialiste était soutenue par tous les partis, y compris l'UDC, mais à la notable exception du PLR, qui avait le plus à perdre d'un changement de mode d'élection. Le PLR est en effet surreprésenté dans les conseils communaux des communes entre trois et dix mille habitants à cause du mode d'élection actuel. On pouvait comprendre la réticence du parti face à la perte prévisible de tous ces mandats, mais l'argumentation n'a pas séduit.

Il est vrai que la proportionnelle, largement connue des électeurs et pratiquée pour les assemblées cantonales et fédérale, est un mode de scrutin difficilement critiquable. Les gros plans d'escargot utilisés sur les affiches des opposants tombaient un peu à plat, sans parler d'un slogan ridicule. A moins que les partisans du PLR n'osent réellement clamer leur amour d'un parti unique, le seul à même d'être plus "efficace" pour la prise de décision?


vivre_et_voter_ici.jpgLe deuxième objet, nettement plus symbolique, concernait l'attribution à l'échelle cantonale du droit de vote et d'éligibilité des étrangers. Intitulée Vivre et voter ici, l'initiative visait à accorder les mêmes droits politiques cantonaux que les Suisses aux étrangers établis depuis 10 ans en Suisse et depuis trois ans dans le canton.

Derrière un emballage marketing sympathique, l'initiative socialiste visait à conquérir le pouvoir à l'échelle cantonale de la même façon qu'elle l'avait obtenu à l'échelle communale, c'est-à-dire en changeant la composition de l'électorat. Quitte à ne pas séduire l'autochtone, autant s'adresser à l'électeur d'importation!

La démarche s'inscrivait dans la continuité de la révision de la constitution vaudoise qui a accordé ce droit au niveau communal. Les conséquences furent spectaculaires: une poussée d'ensemble de la gauche dans tous les parlements et exécutifs communaux. On comprendra l'empressement de la gauche à rejouer la mélodie à l'échelle cantonale.

Toutefois, les socialistes ont à mon sens commis deux erreurs:

  1. Ils ont refusé de séparer droit de vote et droit d'éligibilité. Ils clamaient qu'ils ne voulaient pas créer de "demi citoyens" mais, pêchant par excès de confiance, ils ont effrayé l'électorat en laissant entrevoir que des Suisses pourraient être dirigés par des étrangers portés aux commandes du canton (même si cette possibilité restait toute théorique).
  2. Les droits communaux pour les étrangers ont été accordés à travers une révision de la Constitution entrant en vigueur le 14 avril 2003 - un paquet de changements, à tout prendre, dans lequel la révision des droits communaux n'était qu'un élément. Rien ne prouve que le peuple aurait approuvé la modification s'il avait pu s'exprimer sur elle seule.

L'échec a été cinglant, l'initiative étant repoussée par 69% des votants. Certains des perdants clament que le texte a été repoussé parce qu'il avait "vingt ans d'avance"; ce n'est pas faux. Le texte concernait 85'000 étrangers installés dans le canton, dont 75'000 sont déjà naturalisables - sans faire le pas. En 2031, gageons que la plupart d'entre eux auront choisi pour de bon!

Rappelons que pour l'UDC comme pour la majorité des Vaudois semble-t-il, le chemin vers une citoyenneté pleine et entière passe par la naturalisation.


Ecole2010.jpgMais l'affrontement le plus cinglant du week-end, le climax de la votation populaire, concernait bien sûr le rôle de l'école, à travers l'initiative Ecole 2010 et son contre-projet, LEO.

Rien que le nom - Ecole 2010, alors qu'on est en septembre 2011 - laissait deviner l'ampleur de la lutte avant le passage devant les urnes!

Ecole 2010 est l'aboutissement de l'inquiétude de nombreux parents d'élève, assistant, impuissants, à la dilution continue du niveau scolaire vaudois, réforme après réforme. Il est vrai que dans l'école vaudoise comme dans toute école monopole d'Etat, en guise de transmission de savoir on assiste plutôt à l'endoctrinement destiné à bâtir la société de demain. Elévation des consciences au développement durable, dressage au vivresemble, stigmatisation du crimepensée etc. autant de missions plus ambitieuses que des défis triviaux - et bien mal remplis - comme savoir écrire ou compter.

Qui dit chasse gardée dit gardiens: pédagogues, pédo-psychiatres et autres progressistes touchés par la grâce. Ecole 2010 représentait une attaque frontale contre leur pré carré. Pensez donc: des notes! Une scolarité divisée en paliers d'un an, permettant rapidement de détecter les retards des élèves faibles avant qu'ils ne perdent complètement pied! Des filières adaptées au niveau! Des cours de soutien! De l'autorité dans les classes! Une vérification objective des connaissances acquises! Impensable! Sacrilège!

Les sondages donnant un fort capitale sympathie à l'initiative, la riposte fut à la hauteur avec la création de LEO - un contre-projet politique en réponse à un projet pédagogique. La campagne fut un déchaînement d'abus de position dominante de la part des autorités et de bassesses dans les discours. Puisque l'UDC et le Centre Patronal soutenaient Ecole 2010, et restaient les seuls à la soutenir après que d'autres partis aient tourné casaque en faveur de LEO, le raccourci était en place: ceux qui avaient l'audace de soutenir Ecole 2010 ne pouvaient être que de vils électeurs de l'UDC, des sbires de la bête immonde, des créatures à peine humaines...

Si Paris vaut bien une messe, LEO valait bien quelques petits mensonges tactiques. La victoire est dans la poche. Les élèves vaudois subiront donc des cycles de deux ans - garantissant un retard du même ordre lorsqu'on détectera un problème. Les filières VSG et VSO seront fusionnées, avec le nivellement par le haut que l'on devine.

Comme l'écrit un commentateur du Matin, désormais, le choix est simple maintenant: VSB, école privée ou vie foutue. Mais l'honneur est sauf, la vilaine UDC a perdu. Les parents aussi, mais qu'importe! D'ailleurs, la socialiste Anne-Catherine Lyon du Département de la Formation, de la Jeunesse et de la Culture, savourant sa victoire, a-t-elle seulement des enfants?

 

Complément - Scores à Renens:

Vivre & Voter ici - Oui 33.6% Non 66.3%

Ecole 2010 - Oui 38,1% Non 61.8%
Contre-Projet - Oui 60.6% Non 39.3%

Participation 35.4%

31 août 2011

L'insécurité-sentiment, mensonge commode

Réalité peu avenante: en matière de sécurité, la Suisse est désormais un pays "comme les autres". L'étude du criminologue Martin Killias vient bousculer tous les clichés véhiculés à travers une certaine vision de la criminalité, à commencer par le plus insultant d'entre eux. Non, l'insécurité n'est pas un sentiment.

L'étude a été réalisée sur mandat de la Conférence des commandants des polices cantonales de Suisse (CCPCS). Elle prend la forme d'un vaste sondage effectué auprès de 2000 personnes, interrogées sur les infractions dont elles ont été victimes ces 5 dernières années:

  • 7% des sondés ont été cambriolés entre 2006 et 2011 (5,1% dans l'étude de 2004).
  • 15,4% se sont fait voler des effets personnels.
  • Les vols avec menace touchent 2,2% des sondés.
  • 2,9% sont victimes de violences sexuelles, des femmes essentiellement. Les abus sont plus violents.
  • Le vol de véhicule touche 1,4% des sondés pour la voiture, 6,8% pour la moto, 24,3% pour le vélo (forte augmentation).

Cette triste remise à niveau fait dire au criminologue qu'il faut "prendre congé du mythe selon lequel la Suisse serait le pays le plus sûr au monde". Mais pourquoi devrait-on parler de mythe alors qu'il ne s'agit que de souvenirs?

Les différents titres de quotidiens romands donnent tous peu ou prou la même interprétation sur les raisons de cette hausse. Citons par exemple le Matin d'hier:

Pour Martin Killias, la croissance des actes de violences est probablement due à l’évolution des loisirs nocturnes. Selon le criminologue, cette tendance semble inévitable si l’on songe au nombre considérable de personnes qui sortent très tard le soir, consomment de l’alcool et utilisent les trains ou bus nocturnes.

 

Loisirs nocturnes donc. Admettons. Du côté du Nouvelliste, on nous sert la même soupe:

De l'avis du scientifique comme des policiers, la hausse de la criminalité, qui prend la rue pour théâtre, résulte de la "société des 24 heures": les possibilités de sortie le soir ont explosé, l'horaire d'ouverture des bars a été libéralisé, et on peut désormais boire de l'alcool à toute heure. "Cela n'a rien à voir avec un quelconque effondrement des valeurs dans notre société. Il y a simplement plus de monde dans les rues jusqu'au petit matin", analyse Martin Killias.

 

Voire. L'augmentation continue de la criminalité en Suisse depuis plus de dix ans ne serait-elle dûe qu'à des bagarres d'ivrognes? Difficile à croire. La Suisse dépasse même la moyenne européenne en terme de cambriolages, une activité rarement improvisée au retour de boîte de nuit. Et même au plus fort des restrictions sur le monde de la nuit et le commerce d'alcool, il n'a jamais été interdit aux fêtards de s'acheter quelques bouteilles d'avance pour faire la bringue jusqu'à l'aube.

Toutes les rédactions boivent à la même fontaine, les dépêches des agences de presse. Aucune mention n'est faite du code pénal helvétique, dont la sévérité est sans cesse diluée. On découvrira donc avec stupeur une interview de Martin Killias au journal de la TSR, donnant au criminologue des propos très différents de ceux que rapporte la presse sur les raisons de cette criminalité en hausse constante.

rochebin_killias.jpg
Darius Rochebin fait son métier de journaliste.

Voici une transcription de l'essentiel de l'interview.

Darius Rochebin - Vos chiffres font écho à des réalités dans la pratique, on les constatait dans les dernières semaines encore, par exemple des cambrioleurs, des gens qui violent le domicile privé des gens peuvent ne même pas faire, pas même une nuit de prison?

Martin Killias - Oui, c'est une réalité triste, d'ailleurs les auteurs d'actes de violence d'une gravité parfois sensible ne font quasiment aucun jour de détention préventive. C'est un résultat des lois que le parlement a voté les dernières années.

DR - Vous me disiez, aussi, le sursis, c'est une donnée importante?

MK - Oui, enfin, parce que le sursis, c'est en soi une bonne chose, mais au fil des dix dernières années le sursis est devenu une sorte de Droit de l'Homme, une sorte de garantie fondamentale [à laquelle] a droit quiconque qui n'aurait pas un palmarès extrêmement chargé. Cela fait que même pour des actes de violence moyenne, on peut compter [s'en sortir] sans véritablement subir une sanction. Et puis ce système du sursis systématique et généralisé entraîne des répercussions sur le plan de la procédure pénale parce qu'on va dire que quelqu'un qui ne risque pas de subir une peine ferme ne peut en principe pas être placé en détention préventive, ce qui fait donc justement que, selon le principe de la proportionnalité, des personnes qui commettent des actes parfois atroces sont épargnées.

DR - Il y a un marché du crime européen ; la Suisse dans beaucoup de domaines est plus clémente que les autres? Ca attire?

MK - Ah ça c'est absolument certain. J'entends... Je ne sais pas si les bandes de cambrioleurs plus ou moins organisés - à travers l'Europe, hein, ce n'est pas seulement un phénomène helvétique, soyons clair... Je ne sais pas s'ils font une analyse aussi rationnelle, mais s'ils la faisaient, je cr ois que le choix des villes suisses serait une évidence, d'abord à cause de [l'opulence] de la population, d'autre part à cause de, voilà, des risques qui ne sont nulle part aussi faibles qu'en Suisse.

 

De la bouche du cheval, comme disent les Anglais. Quand ils ne passent pas par le filtre des pigistes, les propos détonnent. Plus aucune mention des joyeux fêtards comme source du mal. Ainsi donc, la recrudescence du crime serait plutôt dûe à une justice pusillanime, elle-même résultat d'une vision angélique des politiciens suisses.

L'argument serait facile à défausser s'il venait d'un de ces sbires de l'UDC, si prompts à peindre le diable sur la muraille. Que n'entendrait-on alors, populisme, démagogie, propagande nauséeuse, etc. Malheureusement, outre son expertise en criminologie, Martin Killias est tout ce qu'il y a de plus fréquentable, il est socialiste.

DR - M. Killias, vous êtes socialiste. Mme Calmy-Rey il y a quelques temps dénonçait il y a quelques temps un problème de sécurité à Genève, j'entendais Mme Savary [conseillère aux Etats, socialiste] à Forum qui disait "Oui aux agents armés dans les trains", on a l'impression tout à coup que vous ne voulez plus laisser le monopole de ce sujet à la droite, à l'UDC, c'est ça?

MK - Alors si je peux m'exprimer en tant qu'homme politique je dirais que ça fait plusieurs années que la tendance angélique qui régnait effectivement depuis un certain temps au PS a été dépassée... C'est plutôt un autre parti, plus vert que nous disons, qui fait plutôt preuve de [inaudible]...

DR - Est-ce que vous êtes toujours crédible là-dessus, en année électorale tout à coup vous redécouvrez la sécurité? Souvent vous êtes le parti de l'indulgence, non?

MK - Oui mais écoutez en ce qui me concerne personnellement c'est depuis 20 ans que je tiens le même discours. J'étais dès le début critique face à ces révisions des différentes lois pénales et je crois que là, il faut dire que peut-être une partie de la gauche n'a pas partagé mes vues c'est bien vrai, mais il faut dire que le parlement tel qu'il est était très largement composé d'une majorité de droite qui a voté massivement ces différentes lois.

 

Peut-être que M. Killias tient le même discours depuis vingt ans, le fait est qu'il n'a jamais été entendu par ses collègues de parti. Si ça change, c'est à un train de sénateur. En outre, nous ne sommes qu'à deux mois des élections fédérales. Que restera-t-il de ce "réveil" une fois le scrutin passé?

Sinon, dommage qu'il termine sa tirade sur une justification d'une grande malhonnêteté. Les errements amenant les politiciens à infliger à la justice le code pénal actuel ne sont pas le fait d'une majorité de droite, mais d'une alliance entre la gauche et le centre. Ces collusions sont extrêmement fréquentes. Si, sur le papier, la majorité du parlement suisse est théoriquement "bourgeoise", dans les faits la réalité est toute autre.

Que personne n'essaye de me faire avaler que les jours-amende, les sursis à tout bout de champ et la culture de l'excuse sont une invention portée par l'UDC et le centre, à laquelle auraient tenté de s'opposer des socialistes et des écologistes clairvoyants!

La réalité criminelle est simple: les gens malhonnêtes commettent leurs méfaits là où les risques sont moindres - non seulement la probabilité de se faire appréhender, mais aussi les conséquences d'un passage devant le juge. Martin Killias n'a rien découvert. Toutefois, comme il est du bon bord politique, peut-être parviendra-t-il à faire bouger quelques lignes. Sachant que la répartition politique du parlement évolue au même rythme que la dérive des continents - nous sommes en Suisse, n'est-ce pas! - si le PS perdait un peu de son angélisme mortifère en matière pénale, la population ne s'en porterait que mieux.

Mes lecteurs français pourront aussi apprécier une interview où surgissent quelques questions gênantes, eux qui vivent dans un pays où pareille liberté de ton est impensable.

24 août 2011

Dominique Strauss-Kahn: La petite porte

Dominique Strauss-Kahn est libre, pas lavé de tous soupçons.

La fin en queue-de-poisson du procès DSK aura durée moins d'un quart d'heure. Une brève audience durant laquelle l'ex-directeur du FMI aura entendu que les preuves d'une relation sexuelle dans la chambre 2806 ne suffisent plus à le faire poursuivre en justice, les faits étant amoindris par les mensonges et les doutes sur la femme de chambre. DSK devrait revenir en France ces prochains jours.

Ses ennuis judiciaires ne sont pas terminés. Si la procédure pénale s'est éteinte, une procédure civile est toujours en cours. Le Ministère Public contre DSK n'est plus, reste Nafissatou Diallo contre DSK.

fight.jpgLe procès pénal étant annulé, DSK ne saurait être jugé coupable. Il n'est de loin pas innocenté pour autant. De nombreux éléments plaident en faveur d'actes criminels: le dossier médical de la victime, les traces de sperme dans la chambre, l'historique des relations que DSK entretient avec la gent féminine. Mais aussi et surtout, son silence. Un silence obstiné, lourd, dérageant.

Depuis deux mois et demi, pas une phrase de DSK n'a filtré sur ce qui s'est vraiment passé ce jour-là à l'hôtel Sofitel de New-York. Nous n'avons jamais eu la version des faits selon l'accusé. Juste une vague mention d'acte consenti, policée par ses avocats, alors qu'ils travaillaient sans relâche à traîner Nafissatou Diallo dans la boue.

Peut-être que la femme de ménage guinéenne est une prostituée, mais même une prostituée peut être violée. Peut-être que DSK a souhaité une relation tarifée, qu'il y a eu méprise sur la valeur de la prestation, à moins qu'il n'ait carrément décidé de décharger sur elle la frustration de s'être fait éconduire plusieurs fois par d'autres femmes la veille au soir. Notre homme a fort appétit.

Qui peut croire qu'une femme de chambre soit séduite par un homme de soixante-deux ans, parfait inconnu, au point de passer à l'acte en lui faisant une fellation, dans une rencontre durant moins de neuf minutes?

Reste, bien sûr, la possibilité que DSK soit tombé dans un piège. Possible, mais clairement peu crédible. Quitte à pigeonner quelqu'un, DSK ne convenait pas du tout. Compte tenu de sa notoriété, il semblait évident qu'il se défendrait. Les multiples contradictions de la victime ne plaident pas non plus en faveur d'une action préméditée. La version d'un guet-apens tendu depuis l'Elysée, quant à elle, est si faible qu'elle ne semble avoir été conçue que pour démasquer les esprits crédules.

Piège ou pas, toute cette affaire restera une tache indélébile sur le parcours d'un homme qui aspirait à la fonction suprême de l'Etat français. Au-delà des accointances politiques, beaucoup ne s'y sont pas trompés. Citons pour mémoire la réaction de Marie-George Buffet du Parti Communiste Français, rompant avec le choeur de félicitations du cercle des fidèles:

La vérité n'est pas dite, ni pour le présumé innocent ni pour la présumée victime. Le refus de faire juger l'affaire dans laquelle l'ancien directeur du FMI est accusé de viol est une mauvaise nouvelle pour la justice et une mauvaise nouvelle aussi pour les femmes. (...) En montrant le vrai visage de M. Strauss-Kahn, la politique française a été débarrassée d'un individu indigne de toute représentation démocratique.

 

Indigne de toute représentation démocratique? Les mots sont sans doute excessifs, la représentation démocratique revienant en fin de compte au peuple français. Mais, c'est vrai, celui-ci pourrait être moins conciliant que le procureur Cyrus Vance.

Le corps électoral n'a que faire du bénéfice du doute.

En acceptant avec empressement l'annulation du procès, Dominique Strauss-Kahn s'est épargné une épreuve judiciaire, mais aussi l'occasion de faire la démonstration publique de son innocence. Eut-il combattu pour que la vérité éclate au grand jour, il aurait redoré son blason auprès de beaucoup d'indécis et de sympathisants ébranlés, il aurait exposé publiquement sa version des faits, la seule, la vraie.

Au lieu de cela, le silence, la discrétion, les dénégations hautaines, les avocats faisant mur. Son comportement ne correspondait pas à celui d'un innocent bafoué. Et certainement pas au président que les Français recherchent. Les évolutions lancinantes de la procédure civile empêcheront l'affaire de disparaître dans l'oubli. DSK est parti pour traîner l'affaire Diallo comme un boulet. Eternellement.

Cette semaine, DSK a recouvré la liberté, mais pas l'honneur. Politiquement, il vient sans doute de marquer la fin de sa carrière.

Une sortie par la petite porte.

16 août 2011

Le Paradoxe de Warren Buffet

 

Warren Buffet est un spéculateurwarren.jpg devant l'éternel. Un spéculateur talentueux, ce qui ne gâte rien. M. Buffet est devenu, par ses judicieux placements, une des plus grandes fortunes du monde. Il draine des milliers de personnes à ses conférences. Il est écouté lorsqu'il prodigue des conseils de gestion. On lui a consacré des émissions de télévision, des livres. Il fascine et joue bien volontiers de cette fascination.

A une époque où les spéculateurs sont unanimement dénoncés comme la source de tous les maux, le respect dont bénéficie le milliardaire de 80 ans a quelque chose d'étonnant - du moins de ce côté de l'atlantique.

Mais il faut dire que Warren Buffet a une qualité rédemptrice : il est de gauche. Bon, démocrate, la gauche américaine, c'est vrai, c'est léger. Mais c'est mieux que rien. On a le droit d'être extraordinairement riche si, au fond de son coeur (donc loin du portefeuille) on déclare oeuvrer pour le Bien Commun.

C'est sans doute au nom de ce profond altruisme que M. Buffet s'est senti obligé de venir en aide à Barack Obama dans ces temps difficiles de gestion de la dette publique, en suggérant d'imposer davantage les riches, dont lui.

Dans une tribune publiée par le New York Times, le patron du fonds d'investissement Berkshire Hathaway propose une hausse d'impôts pour les Américains dont les revenus dépassent au moins un million de dollars par an, et une hausse encore plus élevée pour ceux qui gagnent plus de 10 millions de dollars annuels.

"Nos dirigeants ont appelé à un sacrifice partagé. Mais quand ils ont fait cette demande, ils m'ont épargné. J'ai vérifié auprès de mes amis méga-riches pour savoir à quels sacrifices ils s'attendaient. Eux non plus n'avaient pas été touchés", écrit le milliardaire.

 

La posture a au moins le mérite de l'originalité, même si on ne manquera pas de remarquer que l'Oracle d'Omaha se fend d'une telle tribune après l'accord passé entre Républicains et Démocrates pour le relèvement du plafond de la dette américaine. Le moment est donc bien choisi pour s'éviter d'être pris trop au pied de la lettre!

Il n'en reste pas moins que ce discours reste étrange de la part d'un homme qui emploie probablement des experts fiscaux pour payer le moins d'impôts possible. Reste la possibilité d'une donation. S'il se plaint de ne pas donner assez à l'Etat, qu'est-ce qui l'empêche de faire cadeau du complément? Je ne crois pas qu'il existe, de part le monde, un seul pays où les dons à l'Etat soient interdits.

gare_au_percepteur.jpgLa lecture simpliste de cet appel à plus d'impôt résonnera avec délice aux oreilles des étatistes de tout poil - et c'est naturellement sous cette forme hâtivement résumée que l'information est répétée dans les médias locaux. Si même Warren Buffet le dit, c'est que ça doit être vrai, n'est-ce pas! Pourtant, le milliardaire tient en réalité un tout autre discours:

"Pendant que les pauvres et les classes moyennes combattent pour nous en Afghanistan, et pendant que de nombreux Américains luttent pour joindre les deux bouts, nous, les méga-riches, continuons à bénéficier d'exemptions fiscales extraordinaires", poursuit-il.

M. Buffet explique que son taux d'imposition par l'Etat fédéral représentait 17,4% de ses revenus imposables l'an dernier, alors que celui des 20 personnes travaillant dans son bureau était compris entre 33 et 41%.

Le taux d'imposition des riches était "beaucoup plus élevé" dans les années 1980 et 1990, et pourtant près de 40 millions d'emplois ont été créés entre 1980 et 2000, rappelle M. Buffet.

 

Eh oui. Un super-riche comme M. Buffet paye des impôts à un taux moyen finalement inférieur aux membres de la classe moyenne. Pourtant, le taux d'imposition américain n'est pas devenu dégressif, loin de là.

La clef du mystère tient effectivement dans les exemptions, ouvrant des possibilités d'optimisation fiscale. Elles sont hors de portée des gens communs mais largement employées par ceux qui en ont les moyens. Donc, en fait, au lieu de militer pour des impôts plus élevés, Warren Buffet réclame une simplification et une harmonisation des réglementations fiscales. Qui sait, peut-être que si on le tannait un peu, il se ferait l'avocat de la Flat Tax!

On peut être d'accord ou pas sur la position de Warren Buffet, notamment en se demandant si l'argent récolté par l'Etat est judicieusement dépensé. Mais sa position est nettement moins "socialiste" qu'il ne semble de prime abord. On peut même penser qu'en augmentant "bêtement" les impôts sans s'attaquer aux exemptions, M. Buffet trouvera probablement de nouveaux moyens de passer au travers, tout le contraire donc de la simple "augmentation du taux d'imposition" dans laquelle on résume abusivement ses propos.

Je conclurai en faisant deux petites remarques.

1. Les exemptions fiscales, les fameuses "niches", sont aujourd'hui décriées. Qui veut abattre son chien l'accuse de la rage! Mais on oublie un peu vite ceux qui les dénoncent sont les mêmes qui les ont conçues. Un politicien offre des niches fiscales à des catégories de la population (restaurateurs, fonctionnaires, paysans, producteurs d'énergie "verte"...) qui contribuent en retour à le faire élire. Cette façon de faire se retrouve dans pratiquement tout le spectre politique.

Les exemptions fiscales sont l'incarnation même du clientélisme. Si elles changent au cours du temps, elles ne disparaîtront vraisemblablement ni demain, ni jamais.

2. Warren Buffet propose peu ou prou une augmentation des impôts sur le revenu. Pas fou, il laisse de côté sa fortune de 65 milliards de dollars selon le classement Forbes de 2008. Mais même si tout son patrimoine et ses revenus étaient siphonnés par l'Etat, ils ne représenteraient qu'une goutte d'eau dans l'océan... En France par exemple, le patrimoine cumulé des 500 personnes les plus riches atteignait 194 milliards d'euros en 2009. Le patrimoine, pas les revenus. La dette publique de la France atteignait quant à elle près de 1'600 milliards d'euros la même année, soit huit fois plus.

De cela, il découle que hausse des impôts et autres "rabotage des niches" ne suffiront jamais à éteindre la crise de la dette. C'est une impasse. La seule solution consiste à réduire les dépenses de l'Etat.